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Full text of "Les grandes chroniques de France : selon que elles sont conservées en l'église de Saint-Denis en France"

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■ 


HISTOIRE 


DE 


FRANCE. 


PARIS.  —  IMFIUMERIB  DE  BSTOUITS  ET  PJ.On, 

86,  rue  de  vaugirard. 


GRANDES    CHRONIQUES 

DE  FRANCE,  * 

SELON  QUE  ELLES  SONT  CONSERVÉES 

EN  l'Église  de  saint-desis 

EH  FRANCE. 


PARIS. 

TEGHENER,   LIBRAIRE, 

19,  PLACE  DU  LODVRE. 
1838. 


CY  COMENCENT  LES  FAIS  DU 
BON  ROY  JEHAN. 


L 


Du  couronnement  du  roy  Jehan,  des  chevaliers  qu'il  fist  et  de 
la  mort  monseigneur  Raoul  conte  d'Eu  et  de  Guynes^  lors 
Connestable  de  France, 

(1)  Après  le  trespassement  du  roy  Phelippe  de  Vallois  ré- 
gna pour  luy  Jehan,  son  ainsoc  fils  ;  et  fu  couronné  en  l'é- 
glise de  Rains,  le  dinienche  vint-sixiesme  jour  de  septembre, 
l'an  de  grâce  mil  trois  cent  cinquante.  Et  aussi  à  celluy  jour 
fu  couronnée  la  roy  ne  Jelianne,  femme  dudit  roy  Jehan.  Et 
après  ce  couronnement,  fist  le  roy  pluseurs  chevaliers  nou- 
veaux, c'est  assavoir  :  Charles ,  son  ainsné  fils,  dauphin  de 
Vienne  ;  Loys,  son  secont  fils  ;  le  conte  d'Alençon(2)  ;  le  conte 
d'Estampes  ;  monseigneur  Jehan  d'Artois  ;  monseigneur 
Phelippe ,  duc  d'Orléans ,  frère  dudit  roy  Jehan  ;  monsei*» 


(1)  A  partir  d'ici  jusque  vers  1356,  les  anciennes  éditions  de  Frois- 
sart  ne  font  guère  que  reproduire  le  texte  de  nos  chroniques.  C'est  Tan 
des  endroits  sinon  les  plus  agréables  du  moins  les  plus  véridiques  de 
ce  fameux  historien.  M.  Buchon,  dans  ses  éditions,  a  remplacé  cette  la- 
cune par  un  texte  dont  la  plus  grande  partie  semble  efîectivement  plus 
conforme  au  style  de  Froissart. 

(2)  Le  conte  d'Alençon,  Charles  III»  du  nom  ,  et  non  pas  Louis,  fils  du 
roi,  comme  le  dit  Yiilaret.  —  Le  conte  d* Estampes.  Louis  d*Evreux,  tigo' 
des  comtes  d'Eu.  ^-  Monseigneur  Jehan  d'Artois,  surnommé  Sans  Terre, 
fils  du  fameux  Robert.  Le  conte  de  Dampmartin,  Charles. 

TOM.   VI.  1 


2  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

gneur  d'Artois  ;  le  duc  de  Bourgoigne ,  fils  de  la  devant 
dite  royne  Jehanne  de  son  premier  mari ,  c'est  assavoir 
de  monseigneur  Pbelippe  de  Bourgoigne;  le  conte  de 
Dampmartin  et  pluseurs  autres. 

Les  choses  ainsi  faites,  le  roy  se  parti  de  la  dite  ville  de 
Rains  le  lundi  au  soir ,  et  s'en  retourna  à  Paris  par  Laon, 
par  Soissons  et  par  Senlis.  Et  entrèrent  lesdis  roy  et 
royne  à  Paris  à  très  belle  feste,  le  dimenche  dix-septiesme 
jour  du  mois  d'octobre  ensuivant,  après  vespres ,  et  dura 
la  feste  toute  la  sepmaine.  Et  puis  demoura  le  roy  à  Paris, 
à  Neelle(l)  et  au  palais,  jusques  à  la  saint  Martin  d'y  ver  en- 
suivant, et  fist  l'ordenance  de  son  parlement  (2).  Et  quant  le 
roy  entra  en  Paris,  au  retour  de  son  joyeux  avènement,  la 
ville  de  Paris  et  grant  pont  (3)  estoient  encourtinés  de  divers 
draps  ;  et  toutes  manières  de  gens  de  mestier  estoient  vestus 
chascun  mestier  d'unes  robes  pareilles  ;  et  les  bourgois  de  la 
dite  ville  d'unes  autres  robes  pareilles  (4)  ;  et  les  Lombai^  qui 
en  la  dite  ville  demouroient  furent  vestus  tous  d'unes  robes 
parties  de  deux  tartares  de  soye  (5),  et  avoient  chascun  sur 
sa  teste  chappiaux  haus  agus  et  mi-partis  de  meismes  leur 
robes  ;  et  tous  les  uns  après  les  autres,  les  uns  à  cheval  et 
les  autres  à  pie,  alèrent  au  devant  du  roy  qui  entra  à  Paris 


(1)  A  ifeelle.  Sans  doute  à  l'Hôtel  de  Nesle,  situé  sar  la  rive  gauclie 
de  la  Seine,  en  face  du  Louvre. 

(2)  A  ravèneœent  de  chaque  roi,  tous  les  officiers  judiciaires  avoient 
besoin  d'une  nouvelle  investiture,  autrement  ils  étoienl  désappointés  :  ex- 
pression que  nous  avions  laissée  vieillir  avant  de  la  reprendre  des  Anglois, 
dans  une  acception  moins  exacte. 

(3)  Grand  Pont,  Le  Pont  aux  Changeurs. 

(4]  D'unes  autres  robes.  On  voit  ici  suffisamment  la  distinction  des  gens 
de  métier^  ou  ouvriers,  et  des  bourgeois,  M.  Guizot  dira-t-il  encore  que 
c*est  lui  et  ses  amis  qui  ont  inventé  la  classe  moyenne  ? 

(ô)  Tartares  de  soie.  Les  tartares  étoient  de  longues  robes  dont  le  tissu 
semble  avoir  été  généralement  de  bourre  de  laine  ou  de  soie.  (Yoy.  les 
citations  de  Ducange  au  mot  tartarius.)  Peut-élre,  de  là,  le  mot  moderne 
de  tartans,  châles  de  bourre  de  ialuc. 


(1360.)  JEHAN-LE-BON.  3 

à  grant  joye  ;  et  iouoit-l'en  devant  luy  de  moult  de  divers 
iastruméns  (Ij. 

Le  mardi  qui  fu  le  seiziesme  jour  de  novembre  ensuivant, 
Tan  devant  dit ,  Raoul ,  conte  d'Eu  et  de  Guynes  (2),  lors 
connestable  de  France,  qui  nouvellement  estoit  venu  d'An- 
gleterre de  sa  prison ,  en  laquelle  il  avoit  esté  depuis  l'an 
quarante  et  six  qu'il  avoit  esté  pris  à  Caen  ;  fors  tant  que  il 
avoit  esté  eslai^i  par  pluseurs  fois  pour  venir  en  France, 
fu  prins  en  l'ostel  de  Neelle  à  Paris  là  où  le  roy  estoit,  par  le 
prévost  de  Paris  du  commandement  du  roy.  Et  audit  ostel 
de  Neelle  fu  tenu  prisonnier  jusqu'au  jeudi  ensuivant,  dix- 
huitiesme  jour  dudit  mois  de  novembre.  Et  là,  à  heure  de 
matines  dont  le  vendredi  ajourna  (3),  en  la  prison  où  il  es- 
toit fu  décapité,  présent  le  duc  de  Bourbon  (4),  le  conte 
d'Armagnac,  le  conte  de  Montfort ,  monseigneur  Jelian  de 
Bouloigne,  le  seigneur  de  Revel  et  pluseurs  autres  chevaliers 
et  autres  qui,  du  commandement  du  roy,  estoient  là  ;  le- 
quel roy  estoit  au  palais.  Et  fu  ledit  connestable  descapité 
pour  très  grans  et  mauvaises  traisons  que  il  avoit  faites  et 
commises  contre  ledit  roy  Jehan;  lesquelles  traïsons  il 
confessa  en  la  présence  du  duc  d'Athènes  (5)  et  de  pluseurs 
autres  de  son  lignage.  Et  fu  enterré  le  corps  aux  Augustins 
de  Paris ,  hors  du  moustier ,  du  commandement  du  roy , 
pour  l'honneur  des  amis  dudit  connestable. 

(1)  Cette  entrée  est  représentée  dans  une  miniature  charmante  de  Tad- 
mirable  manuscrit  de  nos  Chroniques,  no  6  Supplément  françois. 

(2]  Guynes,  Et  non  pas  Guyenne,  comme  le  dit  Yillaret.  Raoul  étoit  de 
la  maison  de  Brienne. 

(3)  Dont  le  vendredi  ajourna.  C'est-à-dire  :  à  i'hcure  où  le  jour  corn-- 
mençoit  à  poindre. 

(4)  Bourbon,  Variantes  Bourgoigne,  Je  suis  de  préférence  la  leçon  de 
Charles  V,  msc.  8395;  et  d'autant  plus  volontiers,  à  compter  d'ici,  que  la 
transcription  en  est  d'une  main  plus  récente  et  que  suivant  toutes  les  ap- 
parences elle  a  été  revue  attentivement  par  Charles  Y  lui-même. 

(5)  Duc  d'Athènes,  Gauthier  de  Brienne. 


LES  GRANDES  CHRONIQUES. 


II. 


Cornent  le  roy  Jehan  fist   connestalfle  monseigneur  Charles 
(CEspaigne,  et  de  pluseurs  incidences. 

Au  mois  de  janvier  après  ensuivant,  Charles  d'Espaigne 
à  qui  ledit  roy  avoit  donné  la  conté  d'Angoulesme ,  f u  fait 
par  icelluy  roy  connestable  de  France  (1).  Item,  le  premier 
jour  d'avril  après  ensuivant,  se  combati  monseigneur  Guy 
de  Neelle ,  mareschal  de  France,  en  Xaintonge  à  pluseurs 
Anglois  et  Gascoins,  et  fu  ledit  mareschal'  et  sa  compaignie 
desconfis  ;  et  y  furent  pris  ledit  mareschal,  monseigneur 
Guillaume,  son  frère,  monseigneur  Arnoul  d'Odeneham  et 
pluseurs  autres.  Item,  le  jour  de  Pasques  flouries  qui  furent 
le  dixiesme  jour  d'avril  l'an  mil  trois  cent  cinquante,  fu  pré- 
senté à  Giles  Rigaut  de  Koicy,  qui  avoît  esté  abbé  de  Saint- 
Denis  en  France  et  de  nouvel  avoit  esté  fait  cardinal ,  le 
chappel  rouge,  au  palais  à  Paris,  en  la  présence  dudit 
roy ,  par  les  évesques  de  Laon  et  de  Paris ,  et  par  man- 
dement du  pape  fait  à  eux  par  bulle  ;  ce  qui  n'avoit  pas 
acoustumé  à  estre  fait  autrefois  (2)  ;  mais  ce  fut  par  la 
prière  dudit  roy.  Item ,  au  mois  de  septembre  mil  trois 
cent  cinquante  un ,  fu  recouvrée  des  François  la  ville  de 
Saint  -  Jehan  -  d' Angéli ,  que  les  Anglois  avoient  tenue 
cinq  ans  ou  environ  \  et  fu  rendue  par  les  gens  du  roy  an- 


Ci)  Il  en  exerçoitles  fonctions  depuis  plusieurs  années  sous  le  nom  du 
comte  d'Eu,  prisonnier  en  Angleterre.  Charles  étoit  fils  du  célèbre  Fer- 
dinand delaCcrda  et,  par  sagrand-mére,  arrière  petit-fils  de  saint  Louis. 

(2)  Auparavant,  les  cardinaux  étoient  obligés  d'aller  trouver  le  pape 
pour  recevoir  de  ses  mains  les  insignes  de  leur  nouvelle  dignité.  Il  y 
avoit  précisément  un  siècle  que  les  cardinaux  partageoient  avec  les  légats 
l'honneur  de  porter  le  chapeau  rouge  ;  sans  doute  parce  qu'à  compter 
du  concile  de  Lyon  en  1240,  on  les  considéra  comme  légats  par  le  fait 
même  de  leur  titre  de  prêtres  cardinaux. 


(1351.)  JEHAN-LE-BON.  5 

glois  sans  bataille  aucune  pour  ce  qu'il  n'avoient  nuls 
vivres.  En  celuy  an  fu  la  plus  grande  chierté  de  toutes 
choses  que  homme  qui  lors  vesquist  eust  oncques  veu  au 
royaume  de  France,  et,  par  espécial,  de  grains  :  car  un  se- 
tier  de  forment  valut  à  Paris ,  par  aucun  temps  en  ladite 
année,  huit  livres  parisis  ;  un  setier  d'avoine  soixante  sous 
parisis  ;  un  setier  de  pois  huit  livres  parisis ,  et  les  autres 
grains  à  la  value.  Et  en  celuy  an  fu  fait  le  mariage  de 
monseigneur  Charles  d'Espaigne,  lors  connestable  de 
France  à  qui  ledit  roy  Jehan  a  voit  donné  la  conté  d'An- 
goulesme,  et  de  la  fille  monseigneur  Charles  de  Blois,  duc 
de  Bretaigne. 

in. 

Cornent  la  ville  et  le  chastel  de  Guynes  furent  pns  des  Ànglois 
par  traïsonj  le  jour  que  le  roy  Jehan  faisoit  à  Saint-Ouyn 
la  f este  de  tEstoiUe  (1). 

En  celuy  an  mil  trois  cent  cinquante  un  dessus  dit,  au 
mois  d'octobre,  fu  publiée  la  confrairie  de  la  noble  maison 
de  Saint-Ouyn  près  de  Paris,  par  ledit  roy  Jehan  ;  et  por- 
toient  ceux  qui  en  estoient  chascun  une  estoille  en  son  cha- 
peron par  devant  ou  en  son  mantel.  Durant  ces  te  feste  de 
l'estoille,  fu  prise  par  traison  des  Anglois  la  ville  et  le  chastel 
de  Guynes  :  car  bonnes  trièves  estoient  jurées  entre  les  roy  s 
de  France  et  d'Angleterre  ;  et  pour  ce,  en  celle  seurté,  es- 

(1)  Le  msc.  de  Charles  V  ajoute  ici  :  Laquelle  fesuest  cy-après  pour- 
traite  et  ymaginé.  Eq  effet,  dans  une  curieuse  miniature  on  voit  les  che- 
valiers de  rÉioile  habillés  d'une  blanche  tunique  serrée  par  une  ceinture 
dorée ,  puis  d'un  riche  manteau  fourré  de  ceux  qu'on  appeloit  d* /termine 
angouU,  Le  roi  sur  son  trône  porte  le  même  costume,  et  comme  eux  une 
grande  étoile  semblable  aux  plaques  de  nos  grands  dignitaires,  au  côié 
gauche  de  la  poitrine.  Au-dessous  de  ce  premier  tableau  est  celui  du  dî- 
ner des  chevaliers  de  l'Étoile. 

1. 


6  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

toit  venu  veoir  ladite  teste  le  sire  de  Banelinguehem,  capi^ 
taine  et  garde  dudit  lieu  (1).  Et  durant  ce,  les  Anglois  traie- 
tièrent  avecques  un  de  ceux  à  qui  la  garde  dudit  chastel 
estoit  bailliée ,  nommé  Guillaume  de  Biauconroy  ;  et  par 
traison ,  sans  ce  que  deffense  y  fust  mise ,  y  entrèrent.  De 
laqueUe  prise  le  peuple  s'esmerveilla  trop,  disant  que 
vérité ,  loyauté  né  foy  n'estoit  es  Anglois.  Et  pour  ce  fu 
pris  ledit  Guillaume  qui,  pour  la  traïson  ainsi  faite  par  lu  y 
à  la  requeste  desdis  Anglois,  fu  descapité  et  pendu  comme 
raison  estoit. 

IV. 

•  *■> 

Cornent  le  duc  de  Lenclaslre  el  le  duc  de  Bresvic  vmdrenl  à 
Paris  pour  eux  combaire  dei^ant  le  rojr  Jehan^  mais  le  roy 
prist  le /ait  en  sa  main. 

En  l'an  mil  trois  cent  cinquante  deux,  la  vigile  Notre- 
Dame  mi-aoust,  se  combati  monseigneur  Guy  de  Neelle,  sei- 
gneur d'Auiemont ,  lors  mareschal  de  France  en  Bretaigne, 
contre  les  Angloîi  ;  et  fu  ledit  mareschal  occis  en  la  bataille, 
et  avec  luy  le  sire  de  Briquebec,  le  chastelain  de  Beau  vais 
et  pluseurs  autres  nobles  tant  du  pays  de  Bretaigne  comme 
d'autres  marches  du  royaume  de  France.  En  celuy  an,  le 
mardi  quatriesme ^our  de  décembre,  se  dut  combatre  à 
Paris  un  duc  d'AUemaigne  appelé  le  duc  de  Bresvic  (2)  contre 
le  duc  de  Lendastre,  pour  paroles  (3)  que  ledit  duc  de  Len« 

(1)  Le  roi  Tavolt  sans  doute  mandé  lui-môme  pour  recevoir  les  insi- 
gnes du  nouvel  ordre.  Le  nombre  des  chevaliers  fut  dés  le  premier  jour 
porté  à  cinq  cents.  C'était  trop  peut-être  ;  mais  il  en  survécut  un  bien 
petit  nombre  à  la  déroute  de  Poitiers.  —  Biauconroy.  Var.  :  Biaucont/y 
Beaucemif,  (  Voyez  les  curieux  statuts  de  l'ordre  de  l'Étoile  dans  Vllla- 
ret,  vol.  Il,  p.  38  et  suivant.) 

(i)  Bresvic.  Brunswick. 

(3)  Voici  la  première  fois  que  je  trouve  une  proposition  de  duel  faite  à 
l'occasion  de  mauvaises  paroles. 


(<362.)  JEHAN -LE^BON.  7 

clastre  devoit  avoir  dites  dudit  duc  de  Bi*esvic,  dont  il  l'ap- 
pela en  la  court  de  France.  Et  vindrent  ledit  jour  les  deux 
ducs  dessus  nommés  en  champ  tous  armés,  pour  combatre 
en  unes  lices  qui,  pour  ce,  furent  faites  au  Pré-aux-Clcrcs  : 
TAllemant  demandeur,  et  l'Anglois  deffendeur.  Et  jasoit  ce 
que  ledit  Anglois  feust  anemi  du  roy  de  France,  et  que, 
par  sauf-conduit,  il  feust  venu  soy  combatre  pour  garder 
son  honneur,  toutefois ,  ne  souffrist  pas  le  roy  que  il  se 
combatissent  ;  mais  depuis  que  il  orent  fait  les  seremens  et 
que  il  furent  montés  à  cheval  pour  assembler,  les  glaives  es 
poings,  le  roy  prist  la  besoigne  sur  luy  et  les  mist  à  accort. 
En  cel  an  mil  trois  cent  cinquante  deux  le  jeudi  sixiesme 
jour  de  décembre ,  mourut  pape  Clément  VI  à  Avignon , 
lequel  estoit  en  le  onziesme  an  de  son  pontificat.  Le  mardi 
ensuivant  dix-huitiesme  jour  de  décembre  ,  fu  esleu  en 
pape,  environ  heure  de  tierce,  un  cardinal  lymosin  que 
l'en  appelloit  par  son  titre  le  cardinal  d'Ostie  ;  mais  pour 
ce  que  il  avoit  esté  évesque  de  Glermont ,  on  Tappelloît 
plus  communément  le  cardinal  de  Glermont  ;  et  f  u  appelle 
Innocent  :  et  par  son  propre  nom  estoit  appelle  monsei- 
gneur Estienne  Aubert. 

V. 

De  la  mort  monseigneur  Charles  âlËspaigne^  connes table  de 

France, 

L'an  de  grâce  mil  trois  cens  cinquante  trois,  le  huitiesme 
jour  de  janvier,  monseigneur  Charles,  roy  de  Navarre  et  conte 
de  Evreux,  fist  tuer  en  la  ville  de  Laigle,  en  Normendie,  ea 
une  hostellerie,  monseigneur  Charles  d'Espagne ,  lors  con- 
nestable  de  France.  Et  fu  ledit  connestable  tué  en  son  lit, 
assez*  tûst  après  le  point  du  jour,  par  pluseurs  gens  d'armes 


8  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

que  le  roy  de  Navarre  y  envoia  ;  lequel  roy  demoura  en  une 
granche  au  dehors  de  ladite  ville  de  Laigle,  jusques  à  tant  que 
ceux  qui  firent  ledit  fait  retournèrent  par  devers  luy.  Et  en 
sa  compaignie  estoient,  si  comme  l'en  dist,  monseigneur  Phe- 
lippe  de  Navarre, «on  frère,  monseigneur  Jehan,  conte  de 
Harecourt ,  monseigneur  Loys  de  Harecourt  son  frère,  mon- 
seigneur Godefroy  de  Harecourt  leur  oncle,  et  pluseurs  au- 
tres chevaliers  et  autres  gens,  tant  de  Normendie  comme 
Navarrois  et  autres.  Et  après,  se  retraist  ledit  roy  de  Na- 
varre et  sa  compaignie  en  la  cité  d'Ëvreux  dont  il  estoit 
conte ,  et  là  se  garny  et  enforça  ;  et  aveques  luy  se  alièrent 
pluseurs  nobles,  par  espécial  de  Normendie,  c'est  assavoir  : 
les  dessus  nommés  de  Harecourt,  le  seigneur  de  Hembuye, 
monseigneur  Jehan  Malet  seigneur  de  Graville,  monsei- 
gneur Amaury  de  Meulent  et  pluseurs  autres.  Et  assez  tost 
après ,  se  transporta  ledit  roy  de  Navai're  en  la  ville  de 
Mante ,  qui  jà  par  avant  avoit  envoie  lettres  closes  en  plu- 
seurs des  bonnes  villes  du  royaume  de  France  et  aussi  au 
grant  conseil  du  roy,  par  lesquelles  il  escripvoit  que  il  avoit 
fait  mettre  à  mort  ledit  connestable  pour  pluseurs  grans 
mesfais  que  ledit  connestable  li  avoit  fais  ;  et  envoia  le  conte 
de  Namur  par  devers  le  roy  de  France  à  Paris.  Et  depuis, 
le  roy  de  France  envoia  en  ladite  ville  de  Mante,  par  de- 
vers ledit  roy  de  Navarre,  pluseurs  grans  hommes,  c'est  as- 
savoir :  Monseigneur  Guy  de  Bouloigne  cardinal ,  monsei- 
gneur Robert  le  Coq  évesque  de  Laon,  le  duc  de  Bourbon, 
le  conte  de  Vendosme  et  pluseurs  autres,  lesquels  traictiè- 
rent  avec  ledit  roy  de  Navarre  et  son  conseil.  Car  combien  que 
ledit  roy  de  N^vaiTe  si  eust  fait  mettre  à  mort  ledit  connes- 
table, comme  dessus  est  dit,  il  ne  luy  souffisoit  pas  que  ledit 
roy  de  France,  de  qui  il  avoit  espousée  la  fille,  luy  pardon- 
nast  ledit  mesfait;  mais  faisoit  pluseurs  requestes  au  roy  son 
seigneur,  tant  que  l'en  cuidoit  bien  que,  entre  les  deux 


(1353.)  JEHAN-LE-BON.  9 

roys  dessus  dis,  déost  avoir  grant  guerre;  car  ledit  roy  de 
Navarre  avoit  fait  grans  aliances  et  grans  semonces  en  di- 
verses régions  ;  et  si  garnissoit  et  enforçoit  ses  villes  et  ses 
chastiaux.  Finablement ,  après  pluseurs  traitiés  fu  fût 
accort  entre  les  deux  roys  dessus  dis. par  certaines  ma- 
nières dont  aucuns  des  poins  s'ensuivent.  C'est  assavoir  : 
Que  ledit  roy  de  France  bailleroit  audit  roy  de  Navarre 
trente-huit  mil  livres  de  terre  à  tournois,  tant  pour  cause  de 
certaine  rente  que  ledit  roy  de  Navarre  prenoit  sur  le  tro^or 
du  roy  à  Paris,  comme  pour  autres  titres  que  ledit  roy  de 
France  luy  devoit  asseoir  par  certains  traitiés  fais  lonc-tems 
avant  entre  les  prédécesseurs  desdis  deux  roys  pour  cause 
de  la  conté  de  Ghampaigne,  et  tout  aussi  pour  cause  du 
mariage  dudit  roy  de  Navarre  qui  avoit  espousé  la  fille 
dudit  roy  de  France  ;  pour  lequel  mariage  luy  avoit  esté 
promise  certaine  quantité  de  terre  ;  c'est  assavoir  :  douze 
mil  livres  à  tournois.  Pour  lesquelles  trente-huit  mil  livres 
de  terre  devant  dites,  il  voult  avoir  la  conté  de  Biaumont- 
le-Rogier,  la  terre  de  Breteuil  eu  Normendie,  les  terres  de 
Gonches  et  d'Orbec ,  la  visconté  du  Pont-Audemer  et  le 
baillage  de  Gonstentin.  Lesquelles  choses  luy  fm^ent  accor- 
dées par  ledit  roy  de  France  :  jafust  ce  que  la  conté  de  Biau- 
mont  et  les  terres  de  Breteuil,  d'Orbec  et  de  Gonches  fus- 
sent à  monseigneur  Phelippe,  frère  du  roy  de  France,  qui 
estoit  duc  d'Orléans  ;  auquel  duc  le  roy,  son  frère,  bailla 
autres  terres  en  récompensacion  de  ce.  Outre  ce ,  convint 
accorder  audit  roy  de  Navarre ,  pour  avoir  paix ,  que  les 
devant  dis  Harecourt  et  tous  les  autres  aliés  entreroient 
en  sa  foy,  se  il  leur  plaisoit,  de  toutes  leur  tenues,  quelque 
part  qu'elles  fussent  au  royaume  de  France,  et  en  auroit 
ledit  roy  de  Navarre  les  hommages,  se  il  vouloient>  autre- 
ment non. 
Oultre  ce ,  luy  fu  accordé  qu'il  tendroit  toutes  lesdites 


10  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

terres,  avec  celles  que  il  tenoit  par  avant  en  parrie.  Et  pour- 
roit  tenir  eschequier,  deux  fois  l'an,  se  il  vouloit,  aussi  no- 
blement comme  le  duc  de  Noimendie.  Encore  luy  £u  accordé 
que  le  roy  de  France  pardonroit  à  tous  ceux  qui  avoient 
esté  à  mettre  à  mort  ledit  connestable,  la  mort  d'iceluy.  Et 
ainsi  le  fist,  et  promist  par  son  serement  que  jamais  pour 
achoison  de  ce,  ne  leur  feroit  ou  feroit  faire  vilenie  ou  dom- 
mage. Et  aveques  toutes  ces  choses,  ot  encore  ledit  roy  de 
Nayarre  une  grant  somme  d'escus  d'or  dudit  roy  de  France  ; 
et  avant  ce  que  ledit  roy  de  Navarre  voulsist  venir  par  de- 
vers le  roy  de  France ,  il  convint  que  l'en  luy  envoiast  le 
conte  d'Anjou,  second  fils  du  roy  de  France ,  par  manière 
d'ostage.  Et  après  ce,  vint  à  Paris  à  grant  foison  de  gens 
d'armes  (1). 

VI. 

Cornent  te  roy  de  France  pardonna  au  roy  de  Navarre  la  mort 
de  monseigneur  Charles  cTEspaigne,  connestable  de  France. 

Le  mardi ,  quatriesme  jour  du  moys  de  mars  audit  an  mil 
trois  cens  cinquante  trois,  vint  ledit  roy  de  Navarre  en  par- 
lement à  Paris,  pour  la  mort  dudit  connestable,  si  comme 
dit  est,  environ  heure  de  prime  ;  et  descendi  au  palais,  et 
puis  vint  en  la  chambre  de  parlement  en  laquelle  estoit  le 
roy  en  siège,  et  pluseurs  de  ses  pers  de  France  avec  les  gens 
de  parlement  et  pluseurs  autres  de  son  conseil;  et  si  y  estoit 
le  cardinal  de  Bouloigne.  Et,  en  la  présence  de  tous,  parla 


(1)  Quoi  qu'on  en  ait  dit,  cet  accommodement  du  roi  Jean  et  de  Charles- 
le  Mauvais  éloit  conseillé  par  une  saine  et  bonne  politique.  On  ne  pouvoit 
sitôt  oublier  les  suites  de  la  défection  de  Robert  d'Artois  et  de  Geoffroi 
d'Harcourt.  Déjà,  si  Ton  s'en  rapporte  à  Froissart,  la  flotte  angloise  étoit 
en  mer,  et  la  nouvelle  de  la  réconciliation  des  deux  princes  lui  fit  rebrous- 
ser chemin. 


(1353.)  JfiHÂN-LB-BON.  H 

ledit  roy  de  Navarre  au  roy  que  il  luy  voulsist  pardonner 
le  fait  dudit  connestable,  car  il  avoit  eue  bonne  cause  et 
juste  de  avoir  fait  ce  que  il  avoit  fait ,  laquelle  il  estoit 
prest  de  dire  au  roy,  lors  ou  autre  fois,  si  comme  il  disoit. 
Et  oultre  dit  encore  et  jura  qu'il  ne  l'avoit  point  hit,  en 
contempt  du  roy  né  de  son  office,  et  que  il  ne  seroit  de 
rien  si  courroucié  comme  d'estre  en  l'indignacion  du  roy. 
Et  ce  fait,  monseigneur  Jaques  de  Bourbon,  connestable  de 
France,  par  le  commandement  du  roy  mist  la  main  au  (1)  roy 
de  Navarre ,  et  puis  si  le  fist4'en  traire  arrière.  Et  assez 
tost  après,  la  roy  ne  Jebanne,  ante,  et  la  royne  Blanche, 
suer  dudit  roy  de  Navarre,  laquelle  royne  Jehanne  avoit 
esté  femme  du  roy  Charles  dernièrement  trespassé,  vindrent 
en  la  présence  du  roy  et  luy  firent  la  révérence  en  eux 
inclinant  devant  luy.  Et  à  donc,  monseigneur  Regnault  de 
Trie,  dit  Patroullart,  se  agenouilla  devant  le  roy  et  luy  dist 
teles  parolles  en  substance  :  «  Mon  très  redoubté  seigneur, 
»  véés-ci  mesdames  la  royne  Jehanne  et  la  royne  Bljinche 
»  qui  ont  entendu   que  monseigneur  de  Navarre  est  en 
*»  vostre  malè  grâce,  dont  elles  sont  fortement  courouciées  ; 
»  et  pour  ce  sont  venues  devers  vous  :  et  vous  supplient 
•»  que  vous  luy  vueillez  pardonner  vostre  mal  talent;  et,  se 
»  Dieu  plaist ,  il  se  portera  si  bien  par  devers  vous  que 
»  vous  et  tout  le  peuple  de  France  vous  en  tendrez  bien 
»  contens.  » 

Les  dites  paroles  dites ,  lesdis  connestable  et  mares- 
chaus  alèrent  querre  ledit  roy  de  Navarre  et  le  firent  venir 
devant  le  roy,  lequel  se  mist  entre  les  deux  roy  nés,  et 
à  donc  ledit  cardinal  dit  en  substance  les  paroles  qui  s'en- 
suivent : 

«  Monseigneur  de  Navarre,  nul  ne  se  doit  esmerveiller 

(1)  Mist  la  main  au*  Porta  la  main  sur  le. 


« 


»1t  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

M  sé  monseigneur  le  roy  s'est  tenu  à  mal  content  de  vous, 
*  pour  le  fait  qui  est  advenu,  lequel  il  ne  convient  jà  que  je 
«  die,  car  vous  l'avez  par  vos  lettres  si  publié  et  autrement 
n  que  chacun  le  scet.  Et  vous  estes  tant  tenu  à  luy  que  vous 
M  ne  1^  ^eussiez  jamais  avoir  fait.  Vous  estes  de  son  sanc,  si 
»  prochain  comme  chascun  scet  ;  vous  estes  son  homme  et 
»  son  per,  et  si  avez  espousée  madame  sa  fille ,  et  de  tant 
»  avez-vous  plus  mespris.  Toutefois  pour  l'amour  de  mes- 
II  dames  les  roynes  qui  cy  sont  qui  moult  affectueusement 
»  l'en  ont  prié,  et  aussi  pour  ce  que  il  tient  que  vous  l'avez 
»  fait  par  petit  conseil ,  il  le  vous  pardonne  de  bon  cuer 
»  et  bonne  volenté.  » 

Et  lors  lesdites  roynes  et  ledit  roy  de  Navarre  qui  mist 
le  genoul  à  terre  en  mercièrent  le  roy.  Et  encore  dist  le 
cardinal  que  aucun  du  lignage  du  roy  ne  se  avanturast 
d'ores  en  avant  de  faire  tels  fais  comme  le  roy  de  Navarre 
avoit  fait  :  car  vraiement  sé  il  advenoit  et  fust  le  fils  du  roy 
quil^féist  du  plus  petit  officier  que  il  eust,  si  en  feroit-il 
justice.  Et  ce  fait  et  dit,  le  roy  se  leva  et  la  court  se 
départi 

Item,  le  vendredi  devant  la  my  caresme  après  ensuivant, 
vint-et-uniesme  jour  du  moys  de  mars,  un  chevalier  ba- 
neret  des  Basses-Marches,  appelle  monseigneur  Régnant  de 
Pressigny,  seigneur  de  Marant  près  de  la  Rochelle,  fu 
trainé  et  puis  pendu  au  gibet  de  Paris,  par  le  jugement  de 
.parlement  et  de  pluseurs  du  grant  conseil  du  roy. 


<9^ 


(1354.)  JEHAN-LE-BON. 


VIL 


De  la  réconciliation  de  ceux  de  Harecourt  pour  la  mort  dudii 

connestable. 

L'an  mil  trois  cens  cinquante  quatre,  environ  le  moys 
d'aoust,  se  reconcilièrent  au  roy  de  France  lesdis  conte  de 
Harecourt  et  monseigneur  Loys,  son  frère  ;  et  luy  durent 
moult  révéler  de  choses,  si  comme  l'en  disoit,  et  par  espé- 
cial  luy  durent  révéler  tout  le  traitié  de  la  mort  dudit  mon- 
seigneur Charles  d'Espaigne,  jadis  connestable  de  France,  et 
par  qui  ce  avoit  esté.  Assez  tost  après,  c'est  assavoir  au  moys 
de  septembre,  se  parti  de  Paris  ledit  cardinal  de  Bouloigne 
et  s'en  ala  à  Avignon,  et  disoit  l'en  communément  que  il 
n'estoit  pas  en  la  grâce  du  roy  ;  jà  soit  ce  que  par  avant, 
par  l'espace  d'un  an  que  il  avoit  demouré  en  France,  il  eust 
esté  tousjours  avecques  le  roy  si  privé  comme  homme  po- 
voit  estre  d'autres. 

En  celuy  temps  se  départi  monseigneur  Robert  de  Lorris 
chambellanc  du  roy,  et  se  absenta,  tant  hors  dudit  royaume 
de  France  comme  autre  part;  et  disoit  l'en  communé- 
ment que  se  il  ne  fust  absenté,  il  eust  eu  villenie  et  dom- 
mage du  corps  ;  car  le  roy  estoit  couroucié  et  moult  esmeu 
contre  luy  ;  mais  la  cause  estoit  tenue  si  secrette  que  pou 
de  gens  le  sceurent.  Toutefois  disoit-l'en  que  il  devoit  avoir 
sceu  la  mort  dudit  connestable  avant  que  il  fust  mis  à 
mort,  et  que  il  devoit  avoir  révélé  audit  roy  de  Navarre  au- 
cuns consaus  secrès  du  roy,  et  que  toutes  ces  choses  furent 
révélées  au  roy  par  les  devant  dis  conte  de  Harecourt  et 
monseigneur  Loys,  son  frère. 

Item,  assez  tost  après^  c'est  assavoir  environ  le  moys  de 
novembre,  l'an  dessus  dit,  le  roy  de  Navane  se  parti  de 

2 


I  i  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

Normendie  et  s'en  ala  latitant  (1)  en  divers  lieux,  jusques  à 
Avignon. 

En  ce  moys  partirent  de  Paris  Tarcevesque  de  Rouen 
chancelier  de  France,  le  duc  de  Bourbon  et  pluseurs  autres, 
pour  aler  à  Avignon;  et  aussi  partirent  le  duc  de  Lenclastre 
et  pluseurs  autres  Anglois  ,  pour  traitier  de  paix  entre  les 
roys  de  France  et  d'Angleterre,  devant  le  pape 


vm. 


De  la  rébellion  des  Navarrois  contre  le  roy  de  France^  et  de  la 
retienne  de  monseigneur  Robert  de  Lorris, 

En  l'an  dessus  dit,  audit  moys  de  novembre,  se  parti  le 
roy  de  Paris  et  ala  en  Normendie  jusques  à  Gaen,  et  fist 
prendre  et  mettre  toutes  les  terres  du  roy  de  Navarre  en  sa 
main,  et  instituer  officiers  de  par  luy,  et  mettre  garde  es 
chastiaux  du  roy  de  Navarre,  excepté  en  six;  c'est  assavoir  : 
Evreux,  Pont-Audemer,  Cherebourc,  Gavray  (2),  Avranche 
et  Mortaing  ;  lesquels  ne  luy  furent  pas  rendus  ;  car  il  avoit 
dedens  Navarrois  qui  respondirent  à  ceux  que  le  roy 
y  avoit  envoyés  que  il  ne  rendroient  les  forteresces  fors  au 
roy  de  Navarre,  leur  seigneur,  qui  les  leur  avoit  baillées  eu 
garde. 

Item,  au  moys  de  janvier  ensuivant,  vint  à  Paris  mon- 
seigneur Robert  de  Lorris,  par  sauf  conduit  que  il  ot  du 
roy  et  demoura  bien  quinze  jours  après,  avant  que  il  eust 
né  temps  né  lieu  de  parler  au  roy.  En  la  parfin  y  parla-il; 
mais  il  s'en  retourna  à  Avignon  par  l'ordonnance  du  roy  et 

(1)  Latitant,  En  cachette,  incognito, 

(2)  Gavray.  Aujourtl'hai  bourg  et  chef-lieu  de  canton  du  département 
de  la  Manche. 


(1354.)  JËHAN-LE-BON.  ih 

de  son  conseil,  pour  estre  au  traictié  avec  les  gens  du  roy . 
Et  assez  tost  après,  c'est  assavoir  la  fin  de  février  audit  an, 
vindrent  nouvelles  que  les  trièves  qui  avoient  esté  prises 
entre  les  deux  roys,  jusques  en  avril  ensuivant ,  estoient 
aloingnées  par  le  pape,  jusques  à  la  nativité  de  saint  Jehan- 
Baptiste  après  ensuivant;  pour  ce  que  ledit  pape  n'avoit 
peu  trouvé  voie  de  paix  à  laquelle  les  traicteurs  qui  estoient 
à  Avignon,  tant  pour  l'un  comme  pour  l'autre  roy,  se  voul- 
sissent  consentir.  Et  envoia  le  pape  messages  par  devers 
lesdis  roys,  sur  une  autre  voie  de  traictié  que  celle  qui  avoit 
esté  pourparlée  autrefois  entre  lesdis  traicteurs. 


IX. 

De  la  prise  de  la  ville  de  Nantes  en  Bretaigne  par  les  AngloiSj 
et  cornent  le  chas  tel  et  tout  fu  recouvré. 

En  l'an  dessus  dit  mil  trois  cens  cinquante  quatre,  au  moys 
de  janvier,  le  roy  fist  faire  florins  de  fin  or  appelles  florins 
à  l'aignel,  pour  ce  que  en  la  pille  avoit  un  aignel,  et  estoient 
de  cinquante  deux  au  marc  (1).  Et  en  donnoit  le  roy,  lors 
que  il  furent  fais,  quarante-huit  pour  un  marc  de  fin  or  ;  et 
deffendi-l'en  le  cours  de  tous  autres  florins. 

En  celuy  an,  audit  moys  de  janvier,  vint  à  Paris  monsei- 
gneur Gantier  de  Lor,  chevalier,  comme  messager  dudit 
roy  de  Navarre  par  devers  le  roy  de  France,  et  parla  à  luy; 
et  finablement  s'en  retourna  au  moys  de  févi'ier  par 
devers  le  roy  de  Navarre,  et  emporta  lettres  de  sauf  con- 
duit pour  ledit  roy  de  Navarre,  jusques  emmy  avril  ensui- 
vant. 

(1)  Le  marc  d'or  étant  alors  de  soixante  livres»  le  moutotty  comme  les 
appelle  Leblanc,  ou  plutôt,  suivant  notre  chronique,  le  ^orin  a  Pagnel, 
valoit  vingt-quatre  ou  vingt-cinq  sols. 


1 

16  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

Item,  en  celuy  an,  le  soir  de  karesme  prenant  qui  fu  le 
dix-septiesme  jour  de  février,  vindrent  pluseurs  Anglois 
près  de  la  ville  de  Nantes  en  Bretaigne  ;  et  en  entra  par 
esphielles  environ  cinquante-deux  dedens  le  chastel,  et  le 
pristrent.  Mais  monseigneur  Guy  de  Rochefort,  cheva- 
lier ,  qui  eu  estoit  capitaine  et  estoit  en  ladite  ville  hors  du 
chastel,  fist  tant  par  assaut  et  effoit  qu'il  le  recouvra  en 
la  nuit  meisme.  Et  furent  tous  les  cinquanle-deux  Anglois 
que  mors  que  pris. 


X. 


Cornent  le  roy  ern^oia  monseigneur  le  dauphin  en  Normendie, 
et  du  parlement  que  les  Nas^arrois  firent  sur  les  François, 

L'an  mil  trois  cent  cinqpiante-ciAq  à  Pasques,  le  roy  Je- 
han envoia  en  Normendie  Charles,  son  ainsné  fils,  dauphin 
de  Vienne,  son  lieutenant,  et  y  demoura  tout  l'esté.  Et 
luy  octroyèrent  les  gens  dudit  pays  de  Normendie  deux 
mil  hommes  d'armes  pour  trois  mois.  Et  environ  au  mois 
d'aoust  ensuivant,  audit  an  cinquante-cinquiesme,  ledit  roy 
de  Navarre  vint  de  Navarre  et  descend!  au  chastel  de  Che- 
rebourc  en  Constentin ,  environ  deux  mil  hommes ,  que 
uns  que  autres,  avec  luy  ;  et  furent  pluseurs  traie tiés  avec 
les  gens  du  roy  de  France  duquel  ledit  roy  de  Navarre 
avoit  espousé  la  fille  :  et  lesdis  roys  de  Navarre  et  de  France 
envoièrent  par  pluseurs  fois  de  leur  gens  l'un  desdis  roys 
par  devers  l'autre,  et  cuida-Fen,  telle  fois  fu  vers  la  fin  du 
mois  d'aoust,  que  il  deussent  avoir  grant  guerre  l'un 
contre  l'autre. 

Et  les  gens  du  roy  de  Navarre  qui  estoient  es  chastiaux 
d'Evreux  et  de  Pont-Audemer  en  faisoient  bien  semblant, 
car  il  tenoient  et  gardoient  lesdis  chastiaux  moult  dili- 


(1355.)  JEHAN-LE-BON.  17 

gemment  et  pilloient  le  païs  environ  comme  ennemis. 

£t  vindrent  aucuns  au  chastel  de  Gonches  (1)  qui  estoit 
en  la  main  du  roy,  et  le  pristrent  et  garnirent  de  vivres 
et  de  gens.  Et  pluseurs  autres  choses  firent  les  gens  dudit 
roy  de  Navarre  contre  le  roy  de  France  et  contre  sa  gent. 
Et  finablement,  fu  fait  accort  entre  eux.  Et  ala  ledit  roy 
de  Navarre  devers  ledit  dauphin  où  il  estoit  au  chastel  du 
Vau-de-Rueil  (2),  et  y  estoit  environ  le  dix-septiesme  ou  le 
dix-huitiesme  jour  de  septembre  ensuivant  ;  et  de  là  monsei- 
gneur le  dauphin  le  mena  à  Paris  devers  le  roy.  Et  le 
vint-quatriesme  jour  du  mois  dessus  dit  qui  fu  au  lundi, 
vindrent  à  Paris  devers  le  roy  au  chastel  du  Louvre.  Et  là, 
en  la  présence  de  moult  grant  quantité  de  gens  et  des 
roynes  Jehanne,  ante,  et  Blanche,  suer  dudit  roy  de  Navarre, 
fist-il  audit  roy  de  France  la  révérence  et  s'excusa  de  ce 
que  il  s'estoit  parti  du  royaume  de  France,  Et,  avec  ce, 
dist  que  aucuns  luy  avoient  rapporté  que  aucuns  l'avoient 
blasmé  devers  le  roy  :  si  requist  le  roy  que  il  luy  voulsist 
nonmier  ceux  qui  ce  avoient  fait  ;  et  après  jura  moult  for- 
ment que  il  n'avoit  oncques  fait  choses  après  la  mort  du 
connestable  contre  le  roy  que  loiaux  ne  peust  et  deust  faire. 
Et  néanmoins,  requist  au  roy  que  il  luy  voulsist  tout 
pardonner  et  le  voulsist  tenir  en  sa  grâce  ;  et  luy  promist 
que  il  luy  seroit  bons  et  loyaux  comme  fils  doit  estre  à  père 
et  comme  vassal  à  son  seigneur.  Et  puis  le  roy  luy  fist 
dire  par  le  duc  d'Athènes  que  il  luy  pardonnoit  tout  de  bon 
cuer. 

Item,  en  celuy  an  mil  trois  cent  cinquante-cinq,  ala  le 
prince  de  Galles,  ainsné  fils  du  roy  d'Angleterre,  en  Gascoi- 
gne,  au  mois  d'octobre  ;  et  chevaucha  près  de  Toulouse 

(i)  Couches,  Petite  ville  de  Normandie  à  quatre  lieues  d'Evrcux. 
(2)  Vau-de-RueiL  Yaudreuil,  ou  Notre-Dame  du  Vaudreuil;  aujourd'hui 
bourg  du  département  de  TËure,  à  deux  lieues  de  Louviers.  • 

2. 


18  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

et  puis  passa  la  rivière  de  Garonne,  et  alla  à  Carcassonne 
et  ardi  le  bourc  ;  mais  il  ne  peust  mal  faire  à  la  cité,  car 
elle  fu  deffendue  ;  et  de  là  ala  à  Narbonne ,  ardant  et 
piUant  le  pais. 

XI. 

Cornent  le  roy  de  France  manda  à  celuy  d'Angleterre  cornent 
Use  vouloit  combattre  à  luy^  corps  contre  corps  ou  force  con- 
tre force. 

En  celuy  an  cinquante-cinq,  descendi  le  roy  d'Angleterre  à 
Calais  en  la  fin  du  mois  d'octobre ,  et  chevaucha  jusques  à 
Hesdin  ;  et  rompi  le  parc  et  ardi  les  maisons  qui  estoient 
audit  parc  ;  mais  il  n'entra  point  au  chastel  né  en  la  ville. 
Et  le  roy  de  France,  qui  avoit  fait  le  mandement  à  Amiens, 
tantost  que  il  ot  ol  de  la  venue  dudit  roy  anglois  et  estoit 
en  ladite  ville  d'Amiens ,  se  parti  et  les  gens  qui  estoient 
avec  luy  pour  aler  contre  ledit  roy  anglois.  Mais  il  ne  l'osa 
atendre  et  s'en  retourna  à  Calais  tantost  qu'il  ot  oï  nouvelles 
que  le  roy  de  France  s'en  aloit  vers  luy  en  ardant  et  pillant 
le  pais  par  ou  il  passoit.  Si  ala  ledit  roy  de  France  après  luy 
jusques  à  Saint-Omer,  et  luy  manda  par  le  mareschal 
d'Odenehan  (1)  et  par  pluseui^  autres  chevaliers  que  il  se 
combattroit  se  il  vouloit  corps  contre  corps  ou  pouvoir  con- 
tre pouvoir.  Mais  ledit  roy  anglois  refusa  la  bataille  et  s'en 
repassa  par  mer  sans  plus  faire  en  celle  fois,  et  le  roy  de 
France  s'en  revint  à  Paris. 

Item,  en  ce  meisme  an  cinquante-cinq  au  mois  de  no- 
Xjsmbre,  le  prince  de  Galles,  après  ce  qu'il  ot  couru  le  païs  de 
Bourdeaux  jusques  près  de  Toulouse  et  de  là  jusques  à  Nar- 

(1)  D'Odenehan.  Ârnoul  d'Andrelian,  suivant  Froissart,  capitaine  du  châ- 
teau d'Ardres.  Mais  toutes  les  autres  relations  contemporaines  écrivent  le 
nom  de  ce  brave  guerrier  comme  nos  cbroniqucs. 


(1355.)  JËHAN-LE-BON.  19 

bonne,  et  ars  et  gasté  le  païs  tout  environ ,  il  s'en  retourna 
à  Bourdeaurà  tout  le  pillage  et  grant  foison  de  prisonniers, 
sans  qu'il  trouvast  qui  luy  donnast  de  rien  à  faire.  Et  toti- 
tes  Toies  estoient  audit  païs  pour  le  roy  de  France  le  conte 
d'Àrmagnac  lieutenant  du  roy  en  Languedoc  pour  le  temps  ; 
le  conte  de  Foys,  monseigneur  Jacques  de  Bourbon  conte 
de  Pontieu  ;  et  aussi  y  estoit  monseigneur  Jehan  de  Gler- 
mont  mareschal  de  France,  à  plus  grant  compaignie  la 
moitié,  si  comme  l'en  disoit,  que  n'estoit  ledit  prince  de 
Galles.  Si  en  parla-on  bien  forment  contre  aucuns  des 
dessus  dis  nommés  qui  là  estoient  ou  dévoient  estre  pour 
le  roy  de  France. 


xn. 


De  rassemblée  que  le  roy  fist  faire  en  parlement  des  noàleSj  du 
elergié  et  des  bonnes  villes  ^  pour  ordener  a/des  à  sous  tenir 
lefaà  de  la  guerre. 

En  ce  meisme  an,  à  la  saint  Andrieu,  furent  assemblés  à 
Paris,  par  le  mandement  du  roy,  les  prélas,  les  chapitres, 
les  barons  et  les  villes  du  royaume  de  France;  et  leur  fist 
le  roy  exposer  en  sa  présence  Testât  des  guerres,  le  mer- 
credi après  la  saint  Andrieu,  en  la  chambre  du  parlement, 
par  maistre  Pierre  de  la  Fores t,  lors  arcevesque  de  Rouen 
et  chancelier  de  France.  Et  leur  requist  ledit  chancelier, 
pour  le  roy ,  que  il  eussent  avis  ensemble  quelle  aide  il 
poorroient  faire  au  roy,  qui  feust  suffisant  pour  faire  les 
frais  de  la  guerre.  Et  pour  ce  que  il  a  voit  entendu  que  les 
solfiés  du  royaume  se  tenoient  forment  à  grevés  par  la  muta- 
cioades  monnoies,  il  offri  à  faire  forte  monnoie  et  durable, 
mais  q[Qe  on  luy  féist  aide  qui  fust  souffisant  à  soustenir  la 
^  guerre.  Lesquels  respondirent  c'est  assavoir  :  le  clergié , 

j 


SO  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

par  la  bouche  de  inaistre  Jehan  de  Craon,  lors  arcevesque 
de  Rains;  les  nobles,  par  la  bouche  du  duc^d' Athènes  ;  et 
les  bonnes  villes,  par  Estienne  Marcel,  lors  prévost  des  mair^ 
chans  à  Paris,  que  il  estoient  tous  prests  de  vivre  et 
de  mourir  avec  le  roy,  et  de  mettre  corps  et  avoir  en  son 
service;  et  déUbéracion  requistrent  de  parler  ensemble, 
laquelle  leur  fu  ottroiée. 

XIII. 

Cornent  le  roy  de  France  donna  à  monseigneur  Charles ,  son 
ainsné  fils  y  la  duchié  de  Normendie  et  lujr  (  1  )  en  fist 
hommage. 

En  ce  meisme  an,  le  lundi  vigile  de  la  Conception  Notre- 
Dame,  donna  le  roy  la  duchié  de  Normendie  à  monseigneur 
Charles,  son  ainsné  fils,  dauphin  de  Vienne  et  conte  de 
Poitiers  ;  et  Tendemain,  jour  de  mardi  et  feste  de  la  Con- 
ception devant  dicte,  luy  en  fist  ledit  monseigneur  Charles 
hommage,  en  l'hostel  maistre  Martin  de  Meilo ,  chanoine 
de  Paris,  au  cloistre  Notre-Dame. 


(1)  Luy.  Charles.  —  Il  est  à  remarquer  qa'à  compter  de  ce  don,  le 
nom  de  dm  de  Normandie  fut  affecté  au  prince,  de  préférence  à  celui  de 
Dûuphin* 


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•  ■        "MA 


(1355.)  JEHAN-LE-BON.  2! 

XIV. 

Cornent  les  gens  des  trois  estas  y  présent  le  roy^  res pondirent  par 
.    délibéracion  que  il  feroient  (1)  continuelmentj  chascun  an, 
trente  mille  hommes  d'armes  j  et  de  V  ordonnance  qui  fa  faite 
et  attisée  pour  trouver  le  paiement  à  les  paier. 

Après  la  devant  dite  délibération  eue  des  trois  estas  des- 
sus dis  (2),  il  respondirent  au  roy,  en  la  dite  chambre  de 
parlement,  par  la  bouche  des  dessus  nommés ,  que  il  luy 
feroient  trente  mille  hommes  chascun  an  à  leur  frais  et 
despens,  dont  le  roy  les  fist  mercier.  Et  pour  avoir  la  finance 
pour  paier  lesdis  trente  mille  hommes  d'armes,  laquelle  fu 
estimée  à  cinquante  cent  mil  livres  (3)  par  les  trois  estas 
dessus  dis ,  ordenèrent  que  on  lèveroit  sur  toutes  gens,  de 
tel  estât  que  il  fussent,  gens  d'églyse,  nobles  ou  autres,  im- 
posicion  de  huit  deniers  par  livre  sur  toutes  denrées  ;  et 
gabelle  de  sel  courroit  par  tout  le  royaume  de  France. 
Mais  pour  ce  que  on  ne  pouvoit  lors  savoir  se  lesdites 
imposicions  et  gabelle  souffiroient ,  il  fu  alors  ordené  que 

(0  Que  il  feroient.  C'est-à-dire  qu'ils  leveroient  et  équiperoieat  à  leurs 
frais. 

(2)  Det  trois  estas.  Dans  une  petite  miniature  du  msc.  de  Gliarles  Y,  on 
voit  ici  le  roi  sur  son  trône,  entouré  des  trois  états.  Le  clergé  en  chape 
épiscopale,  la  noblesse  en  manteau  rouge,  les  villes  en  robe  brune. 

(3)  Cinq  millions.  La  plupart  des  manuscrits  portent  cinquante  mil  liwes. 
Mais  celai  de  Charles  Y,  si  parfaitement  correct  pour  ce  règne  et  le  sui' 
ynmt,  doit  faire  préférer  notre  leçon  qui  d'ailleurs  donne  le  seul  sens 
Vraisemblable.  Yillaret  prétend  que  Texpression  n'étoit  pas  alors  usitée  ; 
il  M  trompe,  c'est  celle  de  cinq  millions  qui  ne  l'étoit  pas.  Remarquons 
aoBsf  que  Yillaret ,  auteur  du  reste  fort  recommandable ,  cite  la  chro- 

}-■  M^UÊ  du  roi  Jean  comme  un  ouvrage  différent  des  Grandes  Chroniques  de 
-  ffrance.  Cette  erreur  vient  de  ce  que  nous  conservons  à  la  Bibliothèque  du 
roi,  sous  les  n<»  9649  à  9653,  un  exemplaire  des  Chroniques  de  Saint-De- 
liif  reliées  en  cinq  volumes.  Le  quatrième  de  ces  volumes  porte  sur  le  dos  : 
Chrornque  du  roi  Jean,  mats  on  y  reconnolt  le  texte  que  nous  publions 
ici.  Levesque  a  commis  la  même  bévue,  dans  son  livre  de  La  France  sous 
Us  cinq  premiers  Valois. 


22  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

les  trois  estas  dessus  dis  retourneroient  à  Paris  le  premier 
de  mars,  pour  yeoir  Testât  des  dites  imposicions  et  gabelle, 
et  sur  ce  ordener  ou  de  autre  ayde  faire  pour  avoir  les- 
dites  cinquante  cent  mil  livres,  ou  de  laissier  courir  lesdites 
imposicions  et  gabelle.  Auquel  premier  jour  de  mars  les 
dessus  dis  trois  estas  retournèrent  à  Paris,  excepté  pluseurs 
grosses  villes  de  Picardie,  les  nobles  et  pluseurs  autres  gros- 
ses villes  de  Normendie.  Et  virent  ceux  qui  y  estoient  Tes- 
tât desdites  imposicions  et  gabelles  ;  et  tant  pour  ce  qu'elles 
ne  souffisoient  à  avoir  lesdites  cinquante  cent  mil  livres, 
comme  pour  ce  que  pluseurs  du  royaume  ne  se  vouloient 
accorder  que  lesdites  imposicions  et  gabelles  courussent 
en  leur  pays  et  es  villes  où  il  demouroient,  ordenèrent 
nouvel  subside  sus  chascune  personne  en  la  manière  qui 
s'ensuit.  C'est  assavoir  que  tout  bomme  et  personne,  fust 
du  sanc  du  roy  et  de  son  lignage  ou  autre  ,  clerc  ou  lai , 
religieux  ou  religieuse ,  exempt  ou  non  exempt,  hospita- 
lier, chef  d'églyse  ou  autres,  eussent  revenus  ou  rentes, 
office  ou  administration  quelconques  ;  monoiers  et  autres, 
de  quelque  estât  qu'il  soient,  et  auctorité  ou  privilège 
usassent  ou  eussent  usé  au  temps  passé  ;  femmes  vefves 
ou  celles  qui  faisoient  chief ,  enfans  mariés  ou  non  mariés 
qui  eussent  aucune  chose  de  par  eux,  fussent  en  garde,  bail, 
tutelle,  cure,  mainburnie  (1)  ou  administration  quelcon* 
ques  ;  qui  auroit  vaillant  cent  livres  de  revenue  et  au  des- 
sous, fust  à  vie  ou  à  héritage,  en  gaiges  à  cause  d'office,  en 
pensions  à  vie  ou  à  volenté,  feroit  ayde  et  subside  pour 
le  fait  des  guerres  de  quatre  livres.  Et  de  quarente  livres 
de  revenue  et  au  dessus  quarente  sols  ;  de  dix  livres  de  re- 
venue et  au  dessus,  vint  sols  ;  et  au  dessous  de  dix  livres, 
soient  enfans  en  mainburnie,  au-dessus  de  quinze  ans, 

(1)  Mainburnie,  Synonyme  de  tutelle. 


(1355.)  JEHAN-LE-BON.  23 

laboureurs  et  ouvriers  gaigoans  qui  n'eussent  autre  chose 
que  de  leur  labourage,  feroient  ayde  de  dix  sols.  Et  se  il 
avoient  autre  chose  du  leur,  il  feroient  ayde  comme  les 
autres  serviteurs  y  mercenaires  ou  aloués  qui  ne  vivoient 
que  de  leur  services;  et  qui  gaaignast  cent  sols  (1)  par  an  ou 
plus,  feroit-il  semblable  aide  et  subside  de  dix  sols;  à 
prendre  les  sommes  dessus  dites  à  parisis  au  pais  de  pa- 
risis,  et  à  tournois  au  païs  de  tournois.  Et  se  lesdis  servi- 
teurs ne  gaignoient  cent  sols  ou  au  dessus,  il  ne  paieroient 
rien,  se  il  n'eussent  aucuns  biens  équipolens  ;  auquel  cas 
il  aideroient  comme  dessus  est  dit.  Et  aussi  n'aideroient 
de  riens  mendiens  ou  moines  cloistrés,  sans  office  et  admi- 
nistracion,  né  enfans  en  mainburnie  sous  l'aage  de  quinze 
ans  qui  n'auroient  aucune  chose  comme  devant  est  dit  ;  né 
nonnains  qui  vivent  de  revenue  au  dessus  de  quarante  li- 
vres, né  aussi  femmes  mariées,  pour  ce  que  leur  maris 
aidoient  ;  et  estoit  et  seroit  compté  ce  qu'elles  avoient  de 


(1  )  Cent  sols.  Le  terme  moyen  du  salaire  des  ouvriers,  oatre  leur  nour- 
riture, non  pas  à  Paris  mais  dans  les  provinces,  est  aujourd'tiui  de  cent 
francs;  le  sol  du  quatorzième  siècle  représente  donc  assez  exactement 
un  franc  de  notre  temps.  Ainsi  pour  apprécier  Timpôt  qu'on  venoit  d'é- 
tablir, on  ne  sera  pas  très-éloigné  de  la  vérité  en  disant  que  les  posses- 
seurs d'un  revenu  de  1600  à  4000  francs  furent  tenus  de  payer  une  aide 
de  quatre-vingts  francs;  ceux  qui  avoient  quatre  cents  à  seize  cents  francs 
furent  taxés  à  quarante  francs.  Enfin  on  exigea  vingt  francs  de  ceux  dont 
les  appointemens,  gages  ou  revenus  n'atleignoient  pas  Thumble  chiffre 
de  400  francs.  D'après  ce  calcul,  les  cinq  millions  demandés  correspon- 
droient  à  une  levée  de  cent  millions  pour  nous. 

H.  Michelet,  après  une  évaluation  fort  arbitraire  de  ce  qu'on  demanda 
à  chaque  ordre  de  citoyens,  ajoute  l'une  de  ces  réflexions  si  brèves,  si 
sententîeuses  et  souvent  si  injustes:  Plus  on  avoitet  moins  l'on  payoit.  Il 
oublie  que  les  citoyens  riches  (bourgeois  ou  nobles) ,  indépendamment  de 
la  taxe,  payoient  encore  de  leur  personne.  Dans  les  trente  mille  hommes 
d'armes  qu'on  alloit  lever  n'étoient  pas  compris  sans  doute  les  chevaliers, 
les  nobles,  les  bourgeois  capables  de  représenter  eux-mêmes  autant  d'hom- 
mes d'armes.  M'éloit-ce  pas  alors  le  cas  de  dire  :  Plus  on  avoit  et  plus  l'on 
payoit f  ou  bien  de  ne  rien  dire  du  tout?  (  Voyez  M.  Michelet ,  Histoire 
de  France,  tome  m,  p.  366.) 


S4  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

par  elles  avec  ce  que  leur  marîs  avoient.  Et  quant  aux  clercs 
et  gens  d'églyse,  abbés,  prieurs,  chanoines,  curés  et  autres 
comme  dessus  qui  avoient  vaillant  au  dessus  de  cent  livres 
en  revenue,  fussent  bénéfices  en  sainte  églyse,  en  patre- 
moine,  ou  l'un  avec  l'autre,  jusques  à  cinq  mille  livres, 
les  dessus  dis  feroient  ayde  de  quatre  livres  pour  les  pre- 
miers cent  livres,  et  pour  chascun  autre  cent  livres,  jusques 
auxdites  cinq  mille  livres,  quarante  sols ,  et  ne  feroient 
de  riens  ayde  au  dessus  desdites  cinq  mille  livres,  né  aussi 
de  leur  meubles  ;  et  les  revenues  de  leur  bénéfices  seroient 
prisiées  et  estimées  selonc  le  taux  du  dixiesme,  né  ne  s'en 
pourroient  franchir  né  exempter  par  quelconques  privilèges, 
né  qu'il  féissent  (1)  de  leur  dixiesme  quant  les  dixiesmes 
estoient  ottroiés. 

Et  quant  aux  nobles  et  gens  des  bonnes  villes  qui  avoient 
vaillant  au  dessus  de  cent  livres  de  revenue ,  lesdis  nobles 
feroient  aide,  jusques  à  cinq  mille  livres  de  revenue  et  néant 
oultre ,  pour  chascun  cent  livres,  quarante  sols  oultre  les 
quatre  livres  pour  les  premiers  cent  livres.  Et  les  gens  des 
bonnes  villes  par  semblable  manière,  jusques  à  mille  livi'es 
de  revenue  tant  seulement  (2).  Et  quant  aux  meubles  des 
nobles  qui  n'avoient  pas  cent  livres  de  revenue,  l'en  estime- 
roit  les  meubles  qu'il  auroient,  jusques  à  la  value  de  mil 
livres  et  non  plus.  Et  des  gens  non  nobles  qui  n'avoient  pas 
quatre  cens  livres  de  revenue,  l'en  estimeroit  leur  meubles 
jusques  à  la  value  de  quatre  mille  livres,  c'est  assavoir. 


(i)  mé  qu'il  féissent.  Non  autrement  qu'ils  n'eussent  fait... 

(2)  Il  n'est  pas  aisé  de  comprendre  cette  différence  à  l'avantage  de 
la  bourgeoisie  qui  ne  devra  payer  que  l'impôt  des  premiers  $0,000  francs 
de  revenu,  tandis  que  les  nobles  seront  tenus  ù  un  paiement  proportion- 
nel jusqu'à  cent  mille  francs.  Au  reste  le  nombre  des  bourgeois  pos- 
sesseurs de  pareils  revenus  ne  dévoit  pas  être  considérable  :  chacun 
d'eux  avoit  alors  les  plus  grandes  facilités  pour  prendre  rang  parmi  les 
hommes  d'armes  ;  et  de  là  à  la  noblesse,  il  n'y  avoit  qu'une  génération. 


(1355.)  JEHAN-LË-BON.  26 

pour  cent  livres  de  meubles,  dix  livres  de  revenue  ;  et  de 
tant  feroient-il  ayde  par  la  manière  dessus  devisée.  Et  se  il 
advenoit  que  aucun  noble  n'eust  vaillant  en  revenue  tant 
seulement  jusques  à  cent  livres,  né  en  meuble  purement 
jusques  à  mil  livres,  ou  que  aucun  noble  ne  eust  seule- 
ment en  revenue  quatre  cens  livres ,  né  en  meuble  pure- 
ment quatre  mil  livres,  et  il  eust  partie  en  revenue  et 
partie  en  meuble,  l'en  estimeroit  et  regarderoit  la  revenue 
et  son  meuble  ensemble,  jusques  à  la  somme  de  mil  livres 
quant  aux  nobles^  et  de  quatre  mil  livres  quant  aux 
non  nobles.  Et  non  plus. 


XV. 

De  la  rébellion  du  menu  peuple  de  la  cùé  d^Arras  contre  les 

gros. 

Après  avint,  le  samedi  sixiesme  jour  de  mai^s  l'an  mil 
trois  cens  cinquante-cinq  dessus  dit,  que  une  dissencion 
s'esmut  en  la  ville  d'AiTas  des  menus  contre  les  gros  ;  tant 
que  ledit  jour  les  menus  tuèrent  dix-sept  des  plus  nota- 
bles de  la  ville.  Et  le  lundi  ensuivant  en  tuèrent  autres 
quatre  et  pluseurs  en  bannirent  qui  n'estoient  pas  en 
la  dite  ville.  Et  ainsi  demourèrent  lesdis  menus  seigneurs 
et  maistres  d'icelle  ville  (1). 


(1)  Froissart  dit  que  cette  émeute  de  la  commune  contre  les  riches  fut 
excitée  par  le  nouvel  impOt  sur  le  sel  ordonné  par  les  trois  états.  Suivant 
lui,  le  nombre  des  morts  n*auroit  été  que  de  quatorze. 


2C  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 


XVL 


Comenl  le  roy  de  Navarre  fu  pris  au  chaslel  de  Bouen,  et  de  la 
mort  d'aucuns  chevaliers  de  Normendie  qui  estaient  rebelles 
au  roy  de  France, 

En  ce  temps  ^  le  mardi  sixiesme  jour  d'ayril  ensuiyant 
qui  fil  le  mardi  après  la  my-karesme,  le  roy  de  France  se 
parti  au  matin,  avant  le  jour,  de  Maneville  (1),  tout  armé, 
accompaignië  d'environ  cent  hommes  d'armes,  entre  les- 
quels estoient  le  conte  d'Anjou  son  fils,  le  duc  d'Orléans 
son  frère,  monseigneur  Jehan  d'Artois  conte  de  Eu,  mon- 
seigneur Charles  son  frère,  cousin  germain  du  roy,  le  conte 
de  Tancarville,  monseigneur  Arnoul  d'Odenehan  mareschal 
du  roy,  et  pluseurs  autres  jusques  au  nombre  dessus  dit.  Et 
vint  droit  au  chastel  de  Rouen  par  l'uys  de  derrière,  sans 
entrer  en  la  ville.  Et  trouva  en  la  salle,  assis  au  disner, 
monseigneur  Charles  son  ainsné  fils ,  duc  de  Normendie , 
Charles  roy  de  Navarre,  Jehan  conte  de  Harecourt,  les 
seigneurs  de  Préaux,  de  Graville  (2)  et  de  Clere,  monseigneur 
Loys  et  monseigneur  Guillaume  de  Harecourt^  frères  dudit 
conte ,  monseigneur  Friquet-de-Fricamp ,  le  seigneur  de 
Tournebu ,  monseigneur  Maubue  de  Mainesmares ,  tous 
chevaliers  ,  Col  i  net  Doublet  et  Jehan  de  Bantalu  ,  escuiers, 
et  aucuns  autres. 

La  causefu  que,  depuis  leur  réconciliacion  faite  par  le  roy 
de  France  de  la  mort  du  devant  dit  connestable,  ledit  rov 


(1)  Maneville,  Sans  doute  Saint- Pierre-de-Manneville,  à  trois  lieues  de 
Rouen. 

(2)  De  Graville,  Jean  Malet,  sire  de  Graville.  M.  Buchon,  dans  ses  notes 
sur  Froissart  (liv.  1,  part,  ii,  eh.  20),  s'est  trompé  quand  il  a  cru  devoir 
corriger  ce  nom  bien  connu  en  celui  de  Guerarviite, 


(J356.)  JEHAN-LE-BON.  Î7 

de  Navarre  avoit  machiné  pluseurs  choses  au  dommage^ 
déshonneur  et  mal  du  roy  et  de  monseigneur  son  ainsné 
fils,  et  de  tout  le  royaume  de  France.  £t  aussi  le  conte  de 
Harecourt  avoit  dit  au  cbastel  de  VaU'de-Rueil  où  estoit 
fisûte  assemblée  pour  ottroier  estre  faite  au  roy  ayde  pour  la 
guerre  en  la  duchié  de  Normendie,  pluseurs  injurieuses  et 
oi^eiUeuses  paroles  contre  le  roy,  en  destourbant  de  son 
pouvoir  celle  ayde  estre  accordée  et  mise  à  exécution; 
combien  que  ledit  ainsné  fils  du  roy,  duc  de  Normendie, 
et  ledit  roy  de  Navarre  l'eussent  accordé  au  roy  de  France. 
Et  pour  ces  causes,  fist  le  roy  les  dessus  nommés  mettre 
en  prison  en  diverses  chambres  audit  cbastel  ;  et  tantost  ala 
disner  le  roy  de  France.  Et  quant  il  ot  disné  luy  et  tretous 
ses  enfans,  son  frère  et  ses  deux  cousins  d'Artois,  et  pluseurs 
des  autres  qui  estoient  venus  avec  luy ,  montèrent  à  cheval  et 
alèrent  en  un  champ  derrière  ledit  cbastel,  appelle  le  champ 
du  pardon.  Et  là  furent  menés  en  charrète,  par  le  comman^ 
dément  du  roy,  lesdis  conte  de  Harecourt,  le  seigneur  de 
Graville,  monseigneur  Maubué  et  Colinet  Doublet;  et  là 
leur  furent  ledit  jour  les  testes  coupées,  et  puis  furent  tous 
nus  trainés  jusques  au  gibet  de  Rouen;  et  là  furent  pendus 
et  leur  têtes  mises  sur  eux,  sur  le  gibet.  Et  fu  ledit  roy  de 
France  présent  et  aussi  lesdis  enfans  et  son  frère,  à  coup- 
perles  testes  et  non  pas  au  pendre.  Et  ce  jour  et  l'endemain, 
jour  de  mercredi ,  délivra  le  roy  pluseurs  des  autres  qui 
avoient  esté  pris.  Et  finablement  ne  demoura  que  trois 
prisonniers;  c'est  assavoir  ledit  roy  de  Navarre,  ledit 
Friquet-de-Fricamp,  et  ledit  Bantalu,  lesquels  furent 
menés  à  part.  C'est  assavoir  ledit  roy  de  Navarre  au 
Louvre,  et  les  deux  autres  en  Ghastelet.  Et  depuis  fu  ledit 
roy  de  Navarre  mené  en  Ghastelet ,  et  luy  furent  bail- 
Ués  aucuns  du  conseil  du  roy  pour  luy  garder.  Et  pour 
ce,  monseigneur  Phelippe  de  Navarre,  son  frère,  fist  garnir 


28  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

de  gens  et  de  vivres  pluseurs  des  chastiaux  que  ledit  roy 
de  Navarre  tenoit  en  Normendie.  Et  jasoit  que  ledit  roy  de 
France  mandast  audit  monseigneur  Phelippe  que  il  luy 
rendist  lesdis  chastiaux  ;  toute  voie  ne  le  voult-il  faire. 
Mais  assemblèrent  luy  et  monseigneur  Godefroy  de  Hare- 
court,  oncle  dudit  conte  de  Harecourt,  pluseurs  ennemis 
du  roy  de  France  et  les  firent  venir  au  pays  de  Gonstentin, 
lequel  pays  il  tindrent  contre  ledit  roy  de  France  et  ses 
gens. 

XVII. 

Cornent  monseigneur  Amould^  Odenehan  ala  à  Arras  et  mist  la 
ville  en  r obéissance  du  roy  de  France, 

L'an  de  grâce  mil  trois  cens  cinquante -six  ,  le  vint- 
septiesme  jour  du  moys  d'avril  et  fu  le  mercredi  après 
Pasques  qui  furent  le  vint-quatriesme  jour  du  moys  dessus 
dit ,  monseigneur  Arnoul  d'Odenehan ,  mareschal  de 
France,  ala  en  la  ville  d'Arras;  et  là,  sagement  et  sans  efFroy 
de  gens  d'armes,  fist  prendre  pluseurs,  jusques  au  nombre 
de  cent  et  plus,  de  ceux  qui  avoient  mis  ladite  ville  en 
rébellion  et  avoient  murdri  pluseurs  des  bourgeois  de  ladite 
ville  dont  dessus  est  faite  mencion.  Et  l'endemain ,  jour 
de  jeudi,  fist  ledit  mareschal  coupper  les  testes  à  vint  des 
dessus  dis  qu'il  avoit  fait  prendre,  au  marchié  de  ladite  ville, 
et  les  autres  fist  prisonniers  tenir  en  prison  fermée ,  jus- 
ques à  tant  que  le  roy  ou  luy  eussent  ordené  autrement 
d'eux.  Et  pour  ce,  fu  ladite  ville  mise  en  la  vraie  obéissance 
du  roy.  Et  demourèrent  les  bonnes  gens  paisiblement  en 
icelle,  si  comme  il  faisoient  par  avant  ladite  rébellion. 


(13&6.)  JEHAN-LE-BON.  i?0 


XVIII. 

Du  siège  que  le  roy  de  France  fisi  devant  Breleuil^  lequel 
chasielfu  rendu.  Et  cornent  il  poursuivi  le  duc  de  Lenclastre 
qui  tousjours  fuioit  devant  lujr.  Et  de  la  prise  de  pluseurs 
chevaliers  de  France  par  ledit  prince  de  Galles, 

En  ce  meisme  an  cinquante-six ,  en  ta  fin  du  moys  dé 
juing ,  descend!  le  duc  de  Lenclastre  en  Constantin  ,  et  se 
assembla  avec  monseigneur  Phelippe  de  Navarre  qui 
s'estoit  rendu  ennemi  du  roy  de  France,  pour  cause  de 
la  prise  du  roy  de  Navarre,  son  frère,  qui  encore  es- 
toit  en  prison.  £t  avec  eux  estoit  monseigneur  Gode- 
froy  de  Harecourt,  oncle  dudit  conte  de  Harecourt  qui 
avoit  eu  la  teste  couppée  à  Rouen.  Et  se  mistrent  à 
chevauchier,  et  estoient  environ  quatre  mille  combattans. 
Et  chevaucbièrent  à  Lisieux,  au  Bec,  au  Pont-Audemer. 
Et  refrescbirent  le  chastel  qui  avoit  esté  assegié  par  l'es- 
pace de  huit  ou  de  neuf  sepmaines.  Mais  monseigneur 
Robert  de  Hotetot  (1),  lors  maistre  des  arbalestriers,  qui 
avoit  tenu  le  siège  devant  ledit  chastel,  et  en  sa  com- 
paignie  pluseurs  nobles  et  autres,  se  partirent  du  si^c 
quant  il  sorent  la  venue  desdis  ducs,  monseigneur  Phelippe 
et  monseigneur  Godefroy;  et  laissièrent  les  engins  et  l'artil- 
lerie qu'il  avoient.  Et  ceux  dudit  chastel  prindrent  tout  et 
mistrent  dedens  ledit  chastel.  Et  après  chevaucbièrent  les- 
dis  ducs  et  monseigneur  et  leur  compaignie  jusques  à  Bre>- 
teuil(2),  en  pillant  et  robant  les  villes  et  le  pays  par  où  il  pas- 
soient,  et  rafreschirent  le  chastel  par  où  il  passèrent,  c'est 

(1)  Botetott  ou  Hondetot.  Aujourd'hui  :  Houdetot. 

(2)  BreteuH,  Aujourd'hui  petite  ville  du  département  de  l'Eure;  sur  lea 
bords  de  l'Iton. 

3. 


30  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

assavoir  Breteuil.  Et  pour  ce  qu'il  trouvèrent  que  la  cité  et 
le  chastel  d'Evreux  avoit  esté  de  nouvel  rendu  aux  gens 
du  roy,  qui  longuement  avoit  esté  asségié  devant,  et  avoit 
esté  ladite  cité  arse  et  Téglyse  cathédrale  aussi,  et  pillée  et 
robée  tant  par  les  Navarrois  qui  rendirent  ledit  chastel 
lequel  fu  rendu  par  composition,  comme  par  aucuns  des 
gens  du  roy  qui  estoient  au  siège;  lesdis  duc,  monsei- 
gneur Phelippe  et  leur  compaignie  alèrent  à  Vernueil  au 
Perche  (1)  et  pristrent  la  ville  et  le  chastel,  et  pillièrent 
et  robèrent  tout,  et  ardirent  partie  de  ladite  ville.  Et 
le  roy  de  France  qui  avoit  fait  la  semonce  tantost  qu'il 
avoit  oï  nouvelles  du  duc  de  Lenclastre,  aloit  après,  à  moult 
grant  et  bêle  compaignie  de  gens  d'armes  et  de  gens  de  pié  ; 
et  le  suivi  jusques  à  Gondé  (2),  en  alant  vers  ladite  ville  de 
YerneuU  là  où  il  les  cuidoit  trouver.  Et  quant  il  fu  audit 
Gondé  il  di  nouvelles  que  ledit  duc  et  messire  PheUppe  s'es- 
tdient  partis  celuy  jour  de  ladicte  ville  de  Verneuil,  et  s'en 
aloient  vers  la  viUe  de  l'Aigle.  Si  les  suivi  le  roy  jusqu'à 
Tuebuef  (3)  à  deux  lieues  ou  environ  de  ladicte  ville  de 
l'Aigle  ;  et  là  fu  dit  au  roy  que  il  ne  les  pourroit  acconsui- 
vre,  car  il  y  avoit  grant  forest  où  il  se  bouteroient  sans  ce 
que  on  les  peust  avoir.  Et  pour  ce,  s'en  retourna  son  ost 
et  vint  devant  un  chastel  que  on  appelle  Tillières  que  on 
disoit  estre  en  la  main  des  Navarrois;  et  le  prist  le  roy  et  y 
mist  gardes. 

Et  après  ala  devant  ledit  chastel  de  Breteuil  auquel  avoit 
gens  de  pair  le  roy  de  Navarre.  Mais  pour  ce  que  il  ne  voul- 
dient  rendre  le  chastel,  le  roy  et  tout  son  ost  y  mistrent  le 

{ï)  Au  Perche,  Ou  plutôt  en  Tinterais, 

(2)  Condé,  Aujourd'hui  Condé-sur-lton,  bourg  du  département  de  l'Eure, 
près  de  Breteuil. 

(3)  Tuebeuf,  Entre  Laigle  et  Moriagne,  Aujourd'hui  village  du  départe- 
ment de  l'Orne.  —  Pour  le  château  de  Tillières,  bâti  par  Richard  II  de 
r<(ormandie;  nous  en  avons  déjà  parlé  ailleurs. 


(1356.)  JEHA£I-LE-BON.  31 

siège  et  y  demourèrent  huit  sepmaines.  Et  fiDablement  fu 
rendu  au  roy  ledil  chastel  par  composicion^  et  s'en  alèrent 
ceux  qui  estoient  dedens  là  où  il  vouldrent,  et  emportèrent 
leur  biens.  Et  de  là  se  parti  le  roy  et  s'en  ala  à  Chartres  et  fit 
la  semonce  pour  aler  contre  le  prince  de  Galles,  ainsnë  fils 
du  roy  d*Angleterre,  qui  s'estoit  parti  de  Bourdeaux  et 
estoit  venu  en  Berry  en  robant,  pillant  et  ardant  le  pays  par 
où  il  passoit.  Et  par  semblable  manièi^e ,  s'en  vint  (1)  de- 
vers la  rivière  de  Loire  et  passa  par  la  ville  de  Rumoren- 
tin,  et  là  priât  pluseurs  chevaliers  et  autres  qui  estoient 
dedans,  entre  lesquels  furent  pris  le  seigneur  de  Craon  et 
Bouciquaut.  £t  après  chevaucha  ledit  prince  droit  vers 
Tours.  Et  le  roy  de  France  ala  après  pour  le  rencontrer. 
Et  qu^ntle  prince  sceut  que  le  roy  luy  aloit  à  l'encontre,  il 
s'en  retourna  vers  Poitiers  ;  et  jà  soit  ce  que  ledit  roy  n'eust 
encore  que  un  pou  de  gent,  toutefois  suivoit-il  ledit  prince 
le  plus  tost  que  il  povoit  pour  soy  combatre  à  luy.  Et  aviat 
que  le  samedi,  dix-septiesme  jour  du  moys  de  septeDGd)re, 
l'an  dessus  dit ,  le  roy  bien  accompaignié  fu  près  dudit 
prince  et  de  son  ost,  à  dei»  lieues  ou  environ. 

Et  iceluy  samedi,  le  conte  deSancerre,  le  contede  Joiguy, 
le  seigneur  de  Chastillon<^ur-Marne ,  souverain  maistre  de 
l'ostel  du  roy,  et  pluseurs  autres  armés  chevaliers  et  es- 
cuiers  qui  aloient  après  le  roy,  trouvèrent  pluseurs  des  gens 
dudit  prince  en  leur  chemin  auxquels  il  se  combattirent  : 
et  furent  lesdis  contes  et  seigneur  de  Chastillon  pris  et  plu- 
seurs de  ceux  qui  estoient  en  leur  compaignie. 

(1)  S'en  vhH,  Il  s'agit  du  prince  de  Galles,  et  non  plus  du  roi  Jeban. 


32  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

XIX.     . 

De  la  bataille  gui  fu  devant  Poitiers  et  de  la  prise  du  roy  de 
France  qui  plus  vassalment  (1)  //  porta  que  nul  Mitre, 

Le  lundi  ensuivant  dix-neuviesme  jour  dudit  moys  de 
septembre ,  Tan  cinquante-six  dessus  dit,  entre  prime  et 
tierce  ou  environ,  Tost  du  roy  de  France  fu  logié  devant  Tost 
dudit  prince,  à  moins  du  quart  d'une  lieue.  Et  vint  le  car- 
dinal de  Pierregort  qui  avoit  esté  envoie  en  France  par  le 
Saint-Père,  pour  traitier  de  la  pais  entre  lesdis  ix>ys  de 
France  et  d'Angleterre  ;  lequel  cardinal  ala  pluseurs  fois  de 
l'un  ost  à  l'autre,  pour  savoir  se  il  pourroit  trouver  aucun  bon 
traictié  ;  mais  il  ne  pot.  Et  pour  ce  s'en  ala  à  Poitiers  qui 
estoit  à  deux  petites  lieues  du  lieu  où  ledit  roy  de  France 
«$  son  ost  estoient  d'une  part  et  ledit  prince  et  son  ost  d'au- 
tre part,  lequel  lieu  estoit  assez  près  d'un  chastel  de  l'éves- 
que  de  Poitiers,  appelle  Chauvigny  (2).  Et  estoit  l'ost  dudit 
prince  logié  en  un  fort  pays  de  haies  et  de  buissons.  Et 
néantmoins  le  duc  d'Athènes,  lors  connestable  de  France, 
monseigneur  Amoul  d'Odenehan  et  monseigneur  Jehan  de 
Glermont  lors  mareschal,  et  leur  batailles  coururent  sus  à 
l'ost  dudit  prince  d'une  part ,  et  monseigneur  le  duc  de 
Normendie ,  ainsné  fils  du  roy  de  France,  qui  avoit  une 
bataille ,  le  duc  d'Orléans,  frère  du  roy,  qui  en  avoit  une 
autre,  et  ledit  roy  qui  avoit  la  tierce,  s'approchièreut  de  l'ost 
dudit  prince.  Mais  il  estoient  en  si  forte  place  que  il  ne  po- 
rent  entrer  en  eux,  et  pluseurs  desdites  batailles  de  la 


(1)  Vassalment,  Ghevaleureusement.  Le  mol  Vassal  n'avoit  pas  autre- 
fois d'autres  sens  que  celui  de  Chevalier  \  il  n'emportoit  avec  lui  aucune 
idée  de  dépendance. 

(2)  Chauvigny,  Sur  la  Vienne. 


(1356.)  JEHAN-LE-BON.  S3 

partie  du  roy  de  France,  tant  chevaliei'S  comme  escuiers, 
s'enfuirent  vilainement  et  honteusement.  Et  dient  aucuns 
que  pour  ce  fu  Tost  dudit  roy  de  France  desconfit,  et  les 
autres  dient  que  la  cause  de  la  desconfiture  f  u  pour  ce  que 
on  ne  povoit  entrer  auxdis  Ânj^ois  ;  car  il  s'estoient  mis 
en  trop  forte  place,  et  leur  archiers  traioient  si  dru  que  les 
gens  du  roy  de  France  ne  po voient  dcmourer  en  leur  trait. 
Finablement,  la  place  denioura  audit  prince  de  Galles  et 
à  ses  gens,  jasoit  ce-  que  le  roy  de  France  eust  autant  de 
gens  comme  ledit  prince.  Et  là  furent  mors,  de  la  partie  du 
roy  de  France  :  le  duc  de  Bourbonnois,  le  duc  d'Athènes 
connestable,  ledit  monseigneur  Jehan  de  Glermont  mares- 
chal ,  monseigneur  Geoffroy  de  Charny  qui  portoit  rori- 
flambe,  monseigneur  Régnant  Chauveau  ëvesque  de 
Ghaalons,  et  pluseurs  autres  jusques  au  nombre  de  huit 
cens  ou  environ.  En  ladite  bataille  furent  pris  ledit  roy  de 
France  qui  si  vassaument  se  porta  comme  chevalier  peust 
faire ,  monseigneur  Phelippe  son  ainsné  fils ,  monseigneur 
Jaques  de  Bourbon  conte  de  Pontieu  et  frère  du  devant  dit 
duc  de  Bourbonnois,  monseigneur  Jehan  d'Artois  conte  de 
Eu ,  monseigneur  Charles  son  frère  conte  de  Longueville- 
la-Giffart,  cousins  germains  dudit  roy  de  France,  monsei- 
gneur Jehan  de  M eleun  conte  de  Tancar ville,  monseigneur 
Jehan  de  M  eleun  son  ainsné  fib,  monseigneur  Guillaume 
de  Meleun  arcevesque  de  Sens,  et  Simon  de  Meleun  frère 
dudit  conte  ;  le  conte  de  Ventadour,  le  conte  de  Dampmar- 
tin,  le  conte  de  Vendosme,  le  conte  de  Vaudemont,  le 
conte  de  Salebruche,  le  conte  de  Nasso,  et  ledit  mareschal 
d'Odenehan  et  pluseurs  autres,  tant  chevaliers  comme  au- 
tres ,  jusques  au  nombre  de  dix-sept  cens  ou  environ  ;  et 
bien  y  ot  tant  de  mors  comme  de  pris,  tant  de  ceux  qui  sont 
nommés  comme  autres,  cinquante-deux  chevaliers  banne- 
rès.  Et  de  ladite  besoigne  l'en  fist  retraire  le  duc  de  Nor- 


34  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

^neiiflie  ainsné  fils  du  roy ,  le  duc  d'Anjou  et  le  conte  de 
Poitiers  ses  frères,  et  le  duc  d'Orléans,  frère  dudit  roy.  Et 
pou  d'autres  dux  ou  contes  en  eschapa  qui  ne  fussent  mors 
ou  pris.  Et  après,  s'en  retournèrent  à  Paris  lesdis  duc  de 
Nor mendie,  conte  de  Poitiers  et  duc  d'Orléans,  et  ledit  conte 
d'Anjou  demoura  en  son  pays  pour  le  garder.  Et  entra 
ledit  duc  de  Normendie  à  Paris  le  juedi  vint-neuviesme 
jour  dudit  moys  de  septembre,  et  fist  une  convocation  de 
tous  les  trois  estas  du  royaume  de  France  ,  c'est  assavoir  : 
des  gens  d'églyse,  des  nobles  et  de  ceux  des  bonnes  villes, 
pour  estre  à  Paris  le  quinziesme  jour  du  moys  d'octobre 
ensuivant.  Et  ledit  prince  de  Galles  enmena  à  Bourdeaux 
ledit  roy  de  France  et  tous  ses  autres  gros  prisonniers, 
excepté  ledit  conte  de  Eu  qui  fu  recreu  (1)  sur  sa  foy,  jus- 
ques  à  la  Toussains  ensuivant  pour  ce  que  il  estoit  blecié. 
Et  autres  prisonniers,  tant  chevaliers  comme  autres  qui 
n'estoient  pas  de  moult  grant  auctorité,  furent  mis  à  raen- 
çon  et  recreus  sur  leur  foy  pour  aler  pourchacier  leur  raen- 
çons. 

XX. 

Cornent  monseigneur  Charles  duc  de  Normendie  et  ainsné  fils 
du  roy  de  France ,  après  ce  que  il  fu  revenu  de  la  bataille 
de  Poitiers,  fist  assembler  les  gens  des  trois  estas  pour 
ordener  hastivement  de  la  délivrance  du  roy  son  père.  Et  fu" 
vent  les  gens  du  conseil  du  roy  séparés  du  conseil  de  ceux  des 
trois  estas  y  qui  Jurent  esleus  cinquante  pour  tous. 

En  ce  meisme  an,  le  quinziesme  jour  dudit  moys  d'octo- 
bre qui  fu  en  un  jour  de  samedi,  vindrent  à  Paris  pluseurs 
gens  d'églyse  et  nobles  et  gens  de  bonnes  villes  de  la  langue 

(1)  Recreu,  Racheté. 


(1356.)  JEHAN-LE-BON.  35 

d'oil.  Et  le  lundi  ensuivant  furent  tous  assemblés  en  la 
chambre  du  parlement  par  le  commandement  de  moMei- 
gneur  le  duc  de  Normendie  qui  fu  là  présent,  et  en  la  pré- 
sence duquel  monseigneur  Pierre  de  la  Forest,  arcevesque 
de  Rouen  et  chancelier  de  France,  exposa  à  ceux  des 
trois  estas  dont  dessus  est  faite  mencion,  la  prise  du  roy, 
et  cornent  il  s'estoit  vassaument  combatu  de  sa  propre 
main,  et  nonobstant  ce  ayoit  esté  pris  par  grant  infortune. 
Et  leur  monstra  ledit  chancelier  cornent  chascun  devoit 
mettre  grant  paine  à  la  délivrance  dudit  roy.  Et  après  leur 
requist ,  de  par  monseigneur  le  duc ,  conseil  coment  le 
roy  pourroit  estre  recouvré,  et  aussi  de  gouverner  les  guer- 
res et  aides  à  ce  faire. 

Lesquels  des  trois  estas ,  c'est  assavoir  les  gens  d'églyse 
par  la  bouche  de  monseigneur  de  Craon,  arcevesque  de 
Rains,  les  nobles  par  la  bouche  de  monseigneur  Phelippe, 
duc  d'Orléans  et  frère  germain  du  roy ,  et  les  gens  des 
bonnes  villes  par  la  bouche  d'Estienne  Marcel ,  boui|;ois 
de  Paris  et  lors  prévost  des  marchans ,  respondirent  que 
il  vouloient  faire  tout  ce  qu'il  pourroient  aux  fins  dessus 
dites,  et  requistrent  délay  pour  eux  assembler  et  parler 
ensemble  sur  ces  choses  ;  lequel  f u  donné.  Et  furent  mis  et 
ordencs,  par  ledit  monseigneur  de  Normendie,  pluseurs  du 
conseil  du  roy  pour  aler  au  conseil  des  dessus  dis  trois  estas. 
Et  quant  il  y  orent  esté  par  deux  jours,  on  leur  fist  sentir 
et  dire  que  lesdites  gens  des  trois  estas  ne  besoigneroient 
point  sur  les  choses  dessus  dites,  tant  que  les  gens  du  con- 
seil du  roy  feussent  avec  eux.  Et,  pour  ce,  se  dé{:ortèrent 
lesdites  gens  du  conseil  du  roy  de  plus  aler  aux  assemblées 
des  trois  estas  qui  estoient  chascun  jour  faites  en  l'ostel  des 
frères  Meneurs,  à  Paris.  Et  continuèrent  quinze  jours  ou 
environ ,  tant  que  il  ennuioit  à  pluseurs  de  ce  que  lesdis 
trois  estas  attendoient  si  longuement  à  faire  leur  responses 


36  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

sur  les  choses  dessus  dites.  Toutefois ,  après  que  lesdis 
trois  estas  orent  conseillié  et  assemblé  par  plus  de  quinze 
jours,  et  esleu  de  chascua  des  trois  estas  aucuns  auxquels 
les  autres  avoient  donné  pouvoir  de  ordener  ce  que  bon  leur 
seinbleroit  pour  le  prouffit  du  royaume  ;  iceux  esleus  qui 
estoient  cinquante  ou  environ  de  tous  les  trois  estas  dessus 
dis,  firent  sentir  audit  monseigneur  le  duc  de  Normendie 
qu'il  parleroient  volentiers  à  luy  secrètement.  Et  pour  ce  ala 
ledit  duc  luy  sixiesme  seulement  auxdis  frères  Meneurs 
par  devant  lesdis  esleus,  lesquels  luy  distrent  que  il  avoient 
esté  ensemble,  par  pluseurs  journées ,  et  avoient  tant  fait 
que  il  estoient  tous  à  un  accort.  Si  requistrent  audit  mon- 
seigneur le  duc  qu'il  voulsist  tenir  secret  ce  que  il  luy 
diroient  qui  estoit  pour  le  sauvement  du  royaume,  lequel 
monseigneur  le  duc  respondi  qu'il  n'en  jureroit  jà  ;  et  pour 
ce  ne  laissièrent  pas  à  dire  les  choses  qui  s'ensuivent. 

Premièrement  il  luy  distrent  que  le  roy  avoit  esté  mal 
gouverné  au  temps  passé  :  et  tout  avoit  esté  par  ceux  qui 
l'avoient  conseillié,  par  lesquels  le  roy  avoit  fait  tout  ce  que 
il  avoit  fait,  dont  le  royaume  estoit  gasté  et  en  péril  d'estre 
tout  destruit  et  perdu.  Si  luy  requistrent  que  il  voulsist  pri- 
ver les  officiers  du  roy  que  il  luy  nommeroient  lors  de 
tous  offices,  et  que  il  les  féist  prendre  et  emprisonner,  et 
prendre  tous  leur  biens;  et  que  dès  lors  il  tenist  tous  les 
biens  dessus  dis  pour  confisqués.  Et  pour  ce  que  monsei- 
gneur Pierre  de  la  Forest,  lors  arcevesque  de  Rouen  et 
chancelier  de  France,  qui  estoit  l'un  des  officiers  contre 
lesquels  il  faisoient  lesdites  requestes,  estoit  personne 
d'églyse,  si  que  monseigneur  le  duc  n'avoit  aucune  connois- 
sance  sur  luy  (1)^  si  requistrent  que  il  voulsist  escripre  au 


(1)  Connoissance,  etc.  C'esl-à-dîre,  ne  pouvoîl  en  rien  connottredc  son 


cas. 


(1356.)  JEHAN.LE-BON.  37 

pape  de  sa  propre  main,  et  supplier  que  il  luy  donnast  com- 
missaires tels  comme  lesdis  esleus  des  trois  estas  nomme- 
roient,  lesquels  commissaires  eussent  puissance  de  punir 
ledit  arcevesque  des  cas  que  lesdis  esleus  bailleroient 
contre  ledit  arcevesque  et  contre  les  autres  officiers  de 
qui  les  noms  s'ensuivent  :  Messire  Simon  de  Bucy,  chevalier 
du  grant  conseil  du  roy  et  premier  président  en  parlement  ; 
messire  Robert  de  Lorris  qui  avoit  esté  premier  chambellan 
du  roy  Jehan  ;  messire  Nicolas  Braque,  chevalier  et  maistre 
d'os  tel  du  roy,  et  par  avant  avoit  esté  son  trésorier  et 
après  maistre  de  ses  comptes  ;  Enguerran  du  Petit-Celier, 
bourgois  de  Paris  et  trésorier  de  France;  Jehan  Poillevilain, 
bourgois  de  Paris,  souverain  maistre  des  monnoies  et  mais- 
tre des  comptes  du  roy;  et  Jehan  Chauveau  de  Chartres, 
trésorier  des  guerres.  Et  requistrent  lesdis  esleus  que  com- 
missaires f eussent  donnés  tels  que  il  nommeroient  et  pro- 
céderoient  contre  lesdis  officiers,  sur  les  cas  que  lesdis  esleus 
bailleroient.  Et  se  lesdis  officiers  estoient  trouvés  coupables, 
si  feussent  punis  ;  et  se  il  feussent  trouvés  innocens ,  si 
vouloient  que  il  perdissent  tous  leur  dis  biens  et  deniou- 
rassent  perpétuelment  sans  office  royal  (1). 

Item,  requistrent  audit  monseigneur  le  duc  que  il  voul- 
sist  délivrer  le  roy  de  Navarre,  lequel  avoit  esté  emprisoné 
par  le  roy,  père  dudit  monseigneur  le  duc,  si  comme  dessus 
est  dit  ;  en  luy  disant  que  depuis  que  ledit  roy  de  Navarre 
avoit  esté  emprisonné,  nul  bien  n'estoit  venu  au  roy  né  au 
royaume,  pour  .le  péchié  de  la  prise  dudit  roy  de  Navarre. 

Item,  requistrent  encore  audit  monseigneur  le  duc  que 
il  se  voulsist  gouverner  du  tout  par  certains  conseilliers 


(1)  On  voit  que  la  justice  du  peuple  étoit  à  peu  près  la  même  au  xiv" 
siècle  et  à  la  fin  du  xviii«.  La  chronique  conservée  dans  le  manuscrit  du 
Supplément  françois,  n»  530 ,  ajoute  au  nom  de  ces  magistrats  ceux  de 
Jaques  la  Vache  et  de  Pierre  de  Mainville.  (fo  60,  v©.) 

TOM.  VI.  4 


38  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

que  il  luy  bailleroient  de  tous  les  trois  estas  ;  c'est  assavoir 
quatre  prélas,  douze  chevaliers  et  douze  bourgois  :  lesquels 
conseilliers  auroient  puissance  de  tout  faire  et  ordener  au 
royaume,  ainsi  comme  le  roy,  tant  de  mettre  et  oster  offi- 
ciers, comme  de  autres  choses  ;  et  pluseurs  autres  requestes 
luy  firent  grosses  et  pesans. 

Si  leur  respondi  ledit  monseigneur  le  duc  que  de  ces  cho- 
ses il  auroit  volentiers  avis  et  délibëracion  avec  son  conseil  s 
mais  toutes  voies  il  vouloit  bien  savoir  quelle  ayde  lesdis  trois 
estas  luy  vouloient  faire.  Lesquels  esleus  luy  respondîrent 
que  il  vouloient  ordener  entre  eux  que  les  gens  d'églyse 
paieroient  un  dixiesme  et  demi  pour  un  an,  mais  que  de  ce 
il  eussent  congié  du  pape.  Les  nobles  paieroient  dixiesme  et 
demi  de  leur  revenues.  Et  les  gens  de  bonnes  villes  feroient, 
pour  cent  feux,  un  homme  armé.  Et  disoient  lesdis  esleus 
que  ladite  ayde  estoit  merveilleusement  grant  et  qu'elle 
pou  voit  bien  monter  à  trente  mille  hommes  armés.  Et  pour 
sur  ce  avoir  avis  et  de  toutes  les  choses  dessus  dites,  mon- 
seigneur le  duc  se  départi  de  eux,  et  l'endemain  après  disner 
devoit  leur  en  respondre.  Et  pour  ce  assembla  ledit  mon- 
seigneur le  duc  au  chastel  du  Louvre  pluseurs  de  son 
lignage  et  autres  chevahers,  et  ot  avis  et  déhbéracion  sur 
les  choses  dessus  dites  ;  et  pluseurs  fois  tant  audit  jour  de 
l'endemain  comme  en  deux  ou  trois  jours  ensuivans,  envoia 
ledit  monseigneur  le  duc  aux  frères  Meneurs(l)  devers  lesdis 
esleus,  pluseurs  de  ceux  de  son  lignage,  pour  les  requérir 
de  traictier  avec  eux,  cornent  il  se  voulsissent  déporter  d'au- 
cunes des  requestes  que  eux  luy  avoient  faites ,  par  espécial 
de  trois  dont  dessus  est  faite  mencion  ;  en  leur  monstraiit 


(1]  Le  couvent  des  Cordeliers  ou  Frhres  Mineurs  compreaoit  une  grande 
partie  de  la  rue  et  de  Vécole  de  médecine  Le  réfectoire  qui  servoit  en 
1792  de  réunion  au  club  des  Cordeliers  existe  encore. 


(1356.)  JEHAN-LE-BON.  39 

que  lesdites  requestes  toachoient  le  roy,  son  père,  de  si 
près  que  il  ne  les  oseroit  faire  né  acomplir  sans  le  congié 
exprès  de  son  père. 

Finablement,  pour  ce  que  lesdis  esleus  ne  se  vouldrent 
déporter  desdites  requestes  né  d'aucune  d*icelles,  plus  urs 
de  ceux  du  lignage  de  monseigneur  le  duc  et  autres  cheva- 
liers qui  avoienC  esté  à  son  conseil  sur  lesdites  choses^ 
furent  d'accort  et  conseillièrent  à  monseigneur  le  duc  que 
il  acomplist  lesdites  requestes,  pour  ce  que  autrement  il  ne 
pouvoit  avoir  aide  des  trois  estas,  sans  laquelle  ayde  il  ne 
pouvoit  faire  né  gouverner  la  guerre.  Et  pour  ce,  f u  journée 
assignée  auxdis  trois  estas,  à  leur  requeste,  pour  oir  tout  ce 
qu'il  vouldroient  dire  publiquement,  en  la  chambre  du  par- 
lement à  un  jour  de  lundi  matin  veille  de  Toussains.  Mais 
ledit  monseigneur  le  duc  qui  moult  estoit  forment  cour- 
roucié  et  troublé  pour  cause  de  dites  requestes  qui  luy 
avoient  esté  faites  à  part  et  secrètement ,  si  comme  dessus 
est  dit,  et  lesquelles  on  luy  vouloit  faire  publiquement  en 
la  chambre  de  parlement,  considérant  que  lesdites  requestes 
il  ne  povoit  acomplir  sans  courroucier  forment  le  roy,  son 
père,  et  sans  luy  faire  offense  notable ,  manda  et  fist  aler 
par  devers  luy  aucuns  autres  de  ses  conseilliers,  lesquels  il 
n'avoit  point  appelles  aux  choses  dessus  dites  ;  et  leur  ex- 
posa, de  sa  bouche,  les  requestes  que  lesdis  trois  estas  luy 
avoient  faites,  et  aussi  l'aide  que  il  luy  offroient,  et  voult  que 
ses  conseilliers  en  déissent  leur  avis.  Lesquels,  en  la  présence 
de  pluseurs  des  autres  qui  autrefois  y  avoient  esté,  luy 
monstrèrent  coment  il  ne  devoit  faire  né  acompUr  lesdites 
requestes  dessus  exprimées.  Et  aussi  luy  monstrèrent  co- 
ment l'aide  que  l'en  luy  ofFroit  n'estoit  pas  souffisante  pour 
fournir  sa  guerre.  Et  jasoit  ce  que,  par  les  esleus,  eust  esté 
dit  audit  monseigneur  le  duc  que  ladite  aide  povoit  faire 
et  fournir  trente  mille  hommes  armés,  c'est  assavoir ^  pour 


40  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

chascun  homme  demi  florin  à  l'escu  (1)  pour  jour,  lesdis 
conseilliers  monstrèrent  audit  monseigneur  le  duc  que  la- 
dite aide  ne  povoit  monter  que  huit  ou  neuf  mille  hom- 
mes armés,  par  pluseuri  fais  et  raisons  auxquelles  s'accor- 
dèrent pluseurs  autres  qui  estoient  au  conseil  dudit  duc, 
qui  bien  estoient  jusques  au  nombre  de  trente  et  plus.  Et 
jasoit  ce  que  la  plus  grant  partie  d'iceux  eust  par  avant  esté 
d'accort  que  ledit  monseigneur  le  duc  acomphst  lesdites 
requestes  et  luy  eussent  conseillié ,  toutesvoies  se  revin- 
drent-il  lors,  et  furent  tous  d'un  accort  qu'il  ne  le  féist  pas. 
Mais  pour  ce  que  moult  grant  peuple  estoit  assemblé  en 
ladite  chambre  de  parlement  en  laquelle  lesdites  requestes 
dévoient  tantost  estre  faites  audit  monseigneur  le  duc,  par 
la  bouche  de  maistre  Robert  le  Coq,  lors  evesque  de  Laon, 
le  dit  monseigneur  le  duc  ot  conseil  cornent  il  pourroit 
faire  départir  ledit  peuple  ;  et,  par  le  conseil  que  il  ot,  il 
envoià  quérir  en  ladite  chambre  de  parlement  pour  venir 
devers  luy  en  la  pointe  du  palais  où  il  estoit,  aucuns  de 
ceux  des  trois  estas,  et  par  espécial  de  ceux  qui  principa- 
lement gouveirnoient  les  autres  et  conseilloient  à  faire  les- 
dites requestes.  Et  là  vindrent  par  devers  luy  maistre 
Kaymon  Saquet,  arcevesque  de  Lyon  ;  monseigneur  Jehan 
de  Craon,  arcevesque  de  Rains>  et  ledit  maistre  Robert  le 
Coq,  evesque  de  Laon,  pour  les  gens  d'églyse.  Pour  les  no- 
bles y  furent  monseigneur  Waleran  de  Lucembourc,  mon- 
seigneur Jehan  de  Gonflans,  mareschal  de  Ghampaigne ,  et 
monseigneur  Jehan  de  Péquigny,  lors  gouverneur  d'Artois. 
Et  pour  les  bonnes  villes,  y  furent  Es  tienne  Marcel,  prévost 
des  marchans  de  Paris  ;  Charles  Toùssac ,   eschevin ,  et 

(1)  Demi  florin  à  l'escu.  En  octobre  1356,  le  florin  d*or  valoit  SO  sols, 
par  conséquent  le  demi-florin  auroit  été  de  10  sols,  correspondant  à  10 
francs  d'aujourd'hui.  Cette  paie  d'un  homme  d'armes,  c'est-à-dire  de  deux 
cavaliers,  paroltroit  énorme  si  l'on  ne  devoit  pas  y  comprendre  les  frais  du 
premier  adoubement. 


(1356.)  JEHAN-LE-BON.  41 

pluseurs  autres  de  pluseurs  autres  bonnes  villes.  Et  là,  leur 
dit  et  exposa  ledit  monseigneur  le  duc  aucunes  nouvelles 
que  il  a  voit  oïes,  tant  du  roy  son  père  comme  de  son  on- 
cle l'empereur,  et  leur  demanda  se  il  leur  sembloit  que  il 
feust  bon  que  lesdites  requestes  et  response  qui  luy  dévoient 
estre  faites  de  par  les  trois  estas,  et  pour  lesquelles  faire  et 
oïr  le  peuple  estoit  assemblé  en  ladite  chambre  de  parlement, 
fussent  délayées  jusqu'à  une  autre  journée  pour  les  causes 
et  raisons  qu'il  leur  dist  lors.  Et  furent  d'accort  tous  ceux 
qui  là  estoient  présens,  tant  du  conseil  dudit  monseigneur 
le  duc  comme  des  envoies  desdis  trois  estas,  que  lesdites 
requestes  et  responses  fussent  différées  jusques  au  juesdi 
ensuivant.  Jasoit  ce  que  on  apperceust  que  aucuns  desdis 
envoies  eussent  inieujc  voulu  que  la  besoigne  n'eust  point 
esté  différée.  Et  toutes  voies  furent*il  d'accort,  par  leur 
opinions,  au  délay.  Et  ainsi  se  départirent  et  retournèrent 
en  ladite  chambre  de  parlement ,  et  le  duc  d'Orléans  et 
pluseurs  autres  avec  eux.  Et  parla  ledit  duc  d'Orléans  au 
peuple  qui  estoit  assemblé  en  la  chambre  de  parlement,  et 
leur  dit  que  monseigneur  le  duc  de  Normendie  ne  pourroit 
lors  otr  les  requestes  et  responses  que  on  luy  devoit  faire 
pour  certaines  nouvelles  que  il  a  voit  oïes  tant  du  roy,  sou 
père ,  que  de  son  oncle  l'empereur,  desquelles  il  leur  ûst 
aucunes  dire  en  publique.  Et  pour  ce'  se  départi  ladite 
assemblée  de  la  dicte  chambre  de  parlement,  et  s'en  alèrent 
aucuns  en  leur  pays. 

XXI. 

■ 

De  l'ordenance  que  ceux  de  la  Langue  d'oc  firent  pour  F  amour 

et  rédemption  du  roy  de  France. 

En  ce  meisme  an  au  moys  d'octobre,  les  trois  estas  de  la 
Langue  d'oc  se  assemblèrent  en  la  ville  de  Thoulouse,  par 


42  LES  GRANIMSS  CHRONIQUES. 

l'auctorite  du  conte  d'Armagnac,  lieutenant  du  roy  au 
pays,  pour  traictier  ensemble  à  blre  aide  convenable  pour 
la  délivrance  du  roy.  Et  là  firent  pluseurs  ordenances  par 
l'autorité  dessus  dite.  Premièrement  que  il  feroient  cinq 
mil  hommes  d'armes ,  chascun  à  deux  chevaux,  et  auroit 
chascun  homme  d'armes  demi  florin  à  l'escu  pour  jour.  Et 
feroient  mil  sergens  armés  à  cheval ,  deux  mil  arbales* 
tiers  et  deux  mil  pavasiers  (1),  tous  à  cheval,  et  auroient 
chascun  desdis  sergens,  arbalestiers  et  pavaisiers,  huit  flo- 
rins à  l'escu  (2)  pour  chascun  moys,  et  feroient  ladite  aide 
pour  un  an.  Et  si  ordenèrent  que  tous  les  dessus  dis  seroient 
paies  par  ceux  et  en  la  manière  que  lesdis  estas  ordene- 
roient,  on  les  esleus  par  iceux.  Et  oultre  ce,  ordenèrent  que 
homme  né  femme  dudit  pays  de  Langue  d'oc  ne  porteroit 
par  ledit  an,  se  le  roy  n'estoit  avant  délivré,  or  né  argent 
né  perles,  né  vair  né  gris,  robes  né  chapperons  découppés  né 
autres  cointises  quelconques;  et  que  aucuns  menesterieus 
jugleurs  ne  joueroient  de  leur  mestiers.  Et  encores  orde* 
nèrent  certaine  monnoie ,  c'est  assavoir  trente-deuxiesme, 
laquelle  il  firent  faii*e  et  monnoier  es  monnoies  (3)  du  roy 
dudit  pays  par  l'autorité  dudit  conte,  jasoit  ce  que  au 
pays  de  Langue  d'oc  courust  lors  autre  monnoie,  c'est  assa- 
voir monnoie  soixantiesme.  Et  pour  avoir  confermacion 
de  toutes  les  choses  dessus  dites  envolèrent  à  Paris  devers 
monseigneur  le  duc  de  Normendie,  ainsné  fils  du  roy  et  son 
lieutenant-général,  trois  personnes,  c'est  assavoir  de  chas- 
cun des  trois  e$tas  une  ;  et  leur  furent  confermées  par  ledit 
monseigneur  le  duc  toutes  les  choses  dessus  dites. 

Incidence,  En  celuy  temps,  c'est  assavoir  l'an  cinquante-six, 

(1)  Pavasiers,  Gsirnls  de  pavas  ou  pavois,  petit  bouclier  rond. 

(2)  Huit  florins  à  l'escu.  C'est-à-dire  environ  cent  soixante  francs;  la 
moitié  de  la  solde  d'un  homme  d'armes. 

(^J  Msmonnom,  Aux  hôtels  des  monnoies. 


(1356.)  JEHAN-LE-BON.  43 

jour  de  la  saint  Luc,  dix-huitîesme  jour  du  moys  d'octobre 
dessus  dit,  fu  mouvement  de  terre  si  grant,  que  pluseurs 
villes  et  chastiaux  en  fondirent  en  terre,  et  par  espécial  es 
païs  de  Lorraine  et  d'Alemaigne. 

xxn. 

Cornent  monseigneur  le  duc  de  NormendUj  tant  de  son  bon  en- 
tendement naturel  comme  par  bonne  délibéracion  de  son  con- 
seil^ fist  despartir  les  gens  des  trois  estas  et  leurfist  dire  que 
chascun  ieux  s  en  repairast  en  son  lieu. 

Le  mercredi  ensuivant  qui  fu  l'endemain  de  la  feste  de 
Toussains,  ledit  monseigneur  le  duc  manda  au  Louvre  plu« 
seurs  du  conseil  du  roy  et  du  sien,  et  aucuns  de  ceux  des 
trois  estas  dont  dessus  est  faite  mencion;  et  ot  délibéracion 
assavoir  se  il  est<>it  bon  que  ceux  des  trois  estas  qui  estoient 
à  Paris  s'en  allassent  chascun  en  son  pays  sans  plus  faire 
quant  alors,  pour  aucunes  causes  qu'il  leur  dist.  Et  luy  fu 
conseillié  pour  la  plus  grant  partie  de  tous  ceux  qui  furent 
audit  conseil  que  ainsi  le  féist.  Et  pour  ce,  dit  à  ceux  qui 
estoient  présens  desdis  trois  estas  que  ainsi  le  féissent,  et 
leur  pria  que  il  déissent  de  par  luy  aux  autres  qui  estoient 
à  Paris  que  chascun  s'en  allast  en  son  lieu.  Et  leur  dist  que 
il  les  remanderoit,  mais  que  il  eust  oï  certains  messagiers, 
chevaliers  qui  venoient  de  devers  le  roy,  son  père,  qui  luy 
aportoient  certaines  nouvelles  de  par  luy  ;  et  aussi  que  il 
eust  esté  devers  l'empereur,  son  oncle,  par  devers  lequel  il 
entendoit  aler  briefment. 

Dont  pluseurs  desdis  estas  qui  avoient  entencion  de  gou- 
verner le  royaume  par  les  requestes  que  il  avoient  faites 
audit  monseigneur  le  duc,  furent  moult  dolens;  et  bvew 
leur  fu  avis  qvte  tontes  ces  choses  avoient  eatè  {a\\e&  i^%ix  \^- 


44  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

dit  monseigneur  le  duc,  pour  départir  ladite  assemblée 
desdis  trois  estas  qui  estoient  à  Paris  :  et,  en  vérité,  ainsi 
estoit-il. 

Et  pour  ce,  Tendemain  qui  fu  jour  de  juesdi ,  pluseurs 
desdis  trois  estas  qui  estoient  encore  à  Paris,  monseigneur 
le  duc  estant  à  Montlehéri  là  où  il  ala  celuy  jour  au  ma- 
tin, s'assemblèrent  au  chapitre  desdis  frères  Meneurs.  Et  là 
ledit  evesque  de  Laon  publia  en  la  présence  de  ceux  qui  y 
vouldrent  venir  coment  monseigneur  le  duc  leur  avoit 
requis  conseil  et  aide,  et  coment ,  pour  ce  faire,  il  avoient 
esté  assemblés  par  pluseurs  fois  et  par  maintes  journées,  et 
près  pour  ladite  response  faire,  laquelle  monseigneur  le  duc 
n'avoit  voulu  oïr.  Et  leur  dit  que  chascun  d'eux  préist  copie 
des  choses  qui  avoient  esté  ordenées  par  lesdis  esleus,  et 
l'emportast  en  son  pays.  Lesquelles  choses  firent  pluseurs 
desdis  trois  estas  qui  estoient  à  ladite  assemblée.  Et  jà  soit 
ce  que,  par  pluseurs  fois,  ledit  monseigneur  le  duc  pailast 
audit  prévost  des  marchans  et  par  pluseurs  journées,  et 
aussi  aux  eschevins  de  Paris  en  eux  requerrant  que  il 
luy  voulsissent  faire  aide  à  soustenir  la  guerre ,  si  ne  s'y 
vouldrent  accorder  né  consentir,  s'il  ne  faisoit  assembler 
lesdis  trois  estas,  laquelle  chose  il  n'ot  pas  conseil  de  faire. 
Et  pour  ce,  ilordenaque  on  envoieroit  certains  des  conseil- 
liers  du  roy  par  les  bailliages  du  royaume ,  pour  requérir 
ladite  aide  aux  bonnes  villes. 

XXIII. 

Cornent  monseigneur  Robert  de  Clermont  desconfit  en  Nor- 
mendie  les  gens  monseigneur  Phelippe  de  Navarre^  ^^  xf^ 
occis  monseigneur  Godefroy  de  Harecourt, 

Après  les  choses  dessus  dites,  au  moys  de  novembre 
ensuivant,  avint  que  monseigneur  Rojiert  de  Clermont  ; 


(1^56.)  JËHAN-LE-BON.  45 

lieutenant  de  monseigneur  le  duc  de  Normendie  au  pays 
de  Normendie,  se  combatti  contre  les  gens  monseigneur 
Phelippe  de  Navarre,  qui  estoient  au  pays  de  Gonstentin ,  avec 
lesquels  estoit  monseigneur  Godefroy  de  Harecourt  qui 
s'estoit  rendu  ennemi  du  roy  de  France  tantost  qu'il  oi  les 
nouvelles  de  son  nepveu  le  conte  de  Harecourt  que  le  roy 
avoit  fait  décapiter  à  Rouen  le  karesme  précédent,  lorsque 
le  roy  de  France  prist  le  roy  de  Navarre,  comme  dessus  est 
dit  plus  à  plain.  Et  fu  ledit  monseigneur  Godefroy  desconfit 
et  occis  en  ladite  bataille,  et  ceux  de  sa  compaignie.  £t  de 
huit  cens  hommes  qui  estoient  des  gens  d'armes  du  dit  mon- 
seigneur Phelippe  avec  ledit  monseigneur  Godefroy,  n'en 
eschappa  nul  ou  peu  qui  ne  fussent  mors  ou  pris. 

XXIV. 

Cornent  le  ehastel  de  Pont^Àudemer  que  les  Naf^arrois  tenoîent 
fu  rendu  aux  gens  du  roy  de  France, 

Le  dimanche  quatriesme  jour  du  moys  de  décembre  en- 
suivant, ceux  qui  estoient  au  ehastel  de  Pont-Audemer  (1),  au 
bailliage  de  Rouen,  qui  ledit  ehastel  a  voient  tenu,  comme 
ennemis  du  roy  de  France,  au  nom  dudit  roy  de  Navarre 
et  de  monseigneur  Phelippe ,  son  frère,  et  avoient  pillé, 
robe  et  gasté  tout  le  pays  d'environ ,  rendirent  le  ehastel 
par  composicion  aux  gens  du  roy  de  France  et  de  son  ûls 
monseigneur  le  duc  de  Normendie ,  qui  avoient  esté  au 
siège  devant  ledit  ehastel  depuis  le  moys  de  juillet  précé- 
dent ;  et  s'en  alèrent,  par  ladite  composicion,  là  où  il  voul- 
drent^  à  tout  leur  biens  et  leur  prisonniers  qu'il  avoient  de- 


(1)  G'étoit  un  corps  d* Allemands  qui,  d'abord  à  la  solde  du  brave  Bau- 
drain  de  la  Heuze,  avoient,  en  son  absence,  livré  la  ville  à  Jean  de  Gou- 
loigne,  Navarrois.  (Ghr.  msc.,  no  530,  S.  Fr.) 


46  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

dens  ledit  chastel.  Et  si  leur  donna  l'en  encore  six  mille  flo- 
rins à  l'escu  (1),  pour  rendre  ledit  chastel. 

XXV. 

Cornent  monseigneur  le  duc  de  Normendie,  ainsnéfils  du  ror  de 
France  f  ala  dei^ers  C empereur  y  son  oncle. 

Le  lundy  cinquiesme  jour  dudict  moys  de  décembre , 
parti  monseigneur  le  duc  de  Normendie  de  Paris  pour  aler 
à  Mes  par  devers  monseigneur  Charles  de  Boesme,  empe* 
reur  de  Rome,  oncle  dudit  monseigneur  le  duc,  pour  par- 
ler à  luy  et  avoir  conseil  de  luy,  tant  sur  le  gouvernement 
du  royaume  de  France  et  de  la  prise  du  roy  son  père,  comme 
de  pluseurs  autres  choses  ;  et  laissa  à  Paris  son  lieutenant, 
son  frère  ainsné  après  luy,  monseigneur  Loys,  conte  d'An- 
jou. 

XXVI. 

Cornent  le  préi^ost  des  marchansy  wcc  pluseurs  habitons  de  la 
ville  de  Paris ^  alèrent  par  pluseurs  /bis  par  devers  monsei" 
gneur  d^ Anjou  y  pour  faire  cesser  la  nouvelle  monnoie  qui 
couroit  pour  le  temps. 

Le  samedi  ensuivant ,  dixiesme  jour  de  décembre ,  f u 
publiée  à  Paris  la  nouvelle  monnoie  qui  avoit  esté  faite  par 
Tordenance  dudit  monseigneur  le  duc  de  Normendie,  et  pai* 
son  conseil  ;  c'est  assavoir  :  deniers  blans  de  six  sous  huit 
deniers  de  taille ,  et  de  quatre  deniers  d'aloy,  appeliée 
monnoie  quarante-huitiesme  ;  et  avoit  chascun  denier  cours 
pour  douze  deniers  tournois.  Et  autres  blans  deniers,  qui  par 

(t)  six  mille  florins  à  l'escu.  Environ  cent  vingt  mille  francs  d'au- 
jourd'hui. 


(1356.)  JEHAN-LE-BON.  47 

avant  couroient  pour  huit  deniers  tournois  la  pièce,  furent 
rabaissiésà  trois  tournois;  et  le  mouton  d'or  fu  mis  à  trente 
sous  tournois.  Desquelles  choses  le  commun  de  Paris  fu 
moult  esmeu,  et  par  espécial  pour  cause  de  ladite  nouvelle 
monnoie;  car  ceux  qui  gouvernoient  la  ville  ne  vouloient 
souffrir  ledit  monseigneur  le  duc  avoir  finances,  sans  lettre 
de  gaaignier  (1  ).  Et,  pour  celle  cause,  le  prévost  des  marchans 
et  pluseurs  des  habitans  de  ladite  ville  de  Paris  alèrent  au 
Louvre  le  lundi  ensuivant,  douziesme  jour  dudit  moys,  par 
devers  ledit  conte  d'Anjou  qui  estoit  demouré  lieutenant  de 
monseigneur  le  duc  de  Normendie  qui  estoit  aie  par  devers 
l'empereur  son  oncle,  si  comme  dessus  est  dit.  Et  luy 
requistrent  que  il  voulslst  faire  cesser  ladite  monnoie  en  luy 
disant  que  il  ne  soufFriroient  point  qu'elle  courust  ;  et  de 
fait  empeschièrent  ledit  cours,  et  ne  souffrirent  que  aucun 
la  préist  ou  méist. 

Si  leur  fist  dire  ledit  conte  que  il  auroit  avis  à  son  conseil 
sur  ladite  requeste ,  et  l'çndemain ,  au  jour  de  mardi , 
leur  respondroit.  Auquel  mardi  retournèrent  audit  Louvre 
lesdis  prévost  des  marchans  et  habitans,  en  plus  grant  nom- 
bre quatre  fois  que  il  n'avoient  fait  la  journée  devant; 
mais  pour  ce  que  ledit  conte  n'avoit  pas  encore  eu  plenière 
délibéracion  sur  ladite  requeste ,  il  leur  fist  dire  et  prier 
que  il  attendissent  jusques  à  l'endemain,  jour  de  mercredi  ; 
et  lors  tournaissent  devers  luy ,  et  il  respondroit  tant  que 
il  leur  devroit  suf&e. 

Auquel  mercredi  retournèrent  ledit  prévost  et  habitans 
par  devers  ledit  conte  d'Anjou  ea  trop  plus  grant  nombre 
que  par  avant,  et  leur  fist  accorder  que  l'en  cesseroit  de  faire 


(1)  Sans  lettre  de  gaaignier.  Ainsi  porlcnl  les  meilleures  leçons;  mais 
quelques  manuscrits  remplacent  ces  mots  assez  obscurs  par  ceux-ci  :  Sans 
leur  congié  ou  sans  leur  dangier.  Ce  qui  s'eniendroit  mieux.  J'ai  dû 
cependant  préférer  les  textes  authentiques. 


48  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

ladite  nionnoie  jusques  à  tant  que  ledit  conte  d'Anjou  sau- 
roit  la  volenté  dudit  duc  de  Normendie,  son  frère,  par 
devers  lequel  il  pensoit  tantost  envoier  pour  celle  cause,  et 
escripre  la  requeste  des  dessus  dis  de  Paris. 

Et  ainsi  se  départirent  et  ne  courut  puis  ladite  nouvelle 
monnoie.  Et  aussi  ne  furent  point  gardées  les  ordenances 
faites  sur  les  cours  des  autres  monnoies  ;  maiis  furent  prises 
et  mises  si  comme  par  avant  estoient. 

Item,  le  samedi  vingt- quatriesme  jour  dudit  moys  de 
décembre,  qui  fu  la  vigille  de  Noël,  mil  trois  cens  cin- 
quante-six dessus  dis,  le  pape  prononça  six  cardinaux 
nouveaux,  desquels  fu  l'un  dessus  nommé  monseigneur 
Pierre  de  la  Forest,  arcevesque  de  Rouen  et  chancelier  de 
France. 

XXVII. 

De  la  revenue  de  monseigneur  le  duc  de  Normendie  de  devers 

V empereur  y  son  oncle. 

Le  samedi ,  quatorziesme  jour  de  janvier  ensuivant , 
ledit  monseigneur  le  duc  de  Normendie,  ainsné  fils  du  roy 
de  France,  retourna  à  Paris  de  devers  son  oncle  l'empereur, 
devers  lequel  il  avoit  esté  en  ladite  ville  de  Mes,  et 
entra  en  ladite  ville  de  Paris  ledit  samedi,  environ  heure 
de  vespres.  Et  en  sa  compaignie  estoit  ledit  chancelier,  nou- 
vel cardinal.  Et  leur  alèrent  à  l'encontre  jusques  oultre  saint 
Anthoine  le  prévost  des  marchans  et  grant  foison  des  bour- 
gois  de  ladite  ville  de  Paris.  Et  pour  la  révérence  dudit 
cardinal  nouvel,  pluseurs  des  ordres  et  collèges  de  ladite 
ville  luy  alèrent  à  l'encontre  à  procession  jusques  au  dehors 
de  Paris. 


(1367.)  JEHAN-LE  BON.  49 

XXVIII. 

Cornent  monseigneur  le  dite  de  N or  mendie  ^  par  droit  ennuy  {V)et 
pour  paix  at^oir^  acorda  au  prévosi  des  marchans  et  ses 
aliés  pluseurs  reqnestes  que  il  lujr  firent  sans  raison  injus- 
tement. 

Le  juesdi  ensuivant,  dix  -  neuviesme  jour  du  moys  de 
janvier,  ledit  monseigneur  le  duc  de  Normendie  envoia  par 
devers  ledit  prévost  des  marchans  aucuns  de  ses  conseilliers, 
c'est  assavoir  :  monseigneur  Guillaume  de  Meleun,  arce- 
vesque  de  Sens,  le  conte  de  Roussi,  le  seigneur  de  Revel, 
monseigneur  Robert  de  Lorris  et  autres,  lesquels  distrent 
audit  prévost  des  marchans  que  il  se  voulsist  ti*aire  à 
Saint-Germain  TAucerrois  ;  car  il  luy  avoient  à  dire  aucunes 
choses  de  par  monseigneur  le  duc  de  Normendie.  Lequel 
prévost  y  ala,  environ  heure  de  disner,à  compaignie  de  grant 
foison  de  gens  de  ladite  ville  de  Paris  armés  à  descouvert.  Et 
là,  les  conseilliers  de  monseigneur  le  duc  requistrent  audit 
prévost  des  marchans  que  il  voulsist  cesser  et  faire  cesser  les 
gens  de  ladite  ville  de  Tempeschementque  il  avoient  fait  et 
mis  au  cours  de  la  nouvelle  monnoie  devant  dite;  lesquels 
prévost  et  autres  gens  respondirent  que  riens  n'en  fer  oient, 
et  qu'il  ne  souffriroient  point  que  ladite  monnoie  courust. 
Et  outre,  furent  si  esmeus  par  toute  ladite  ville  que  il  fisrent 
cesser  tous  menestereux  (2)  d'ouvrer  :  et  fist  commander 
ledit  prévost  par  toute  la  ville  que  chascun  s'armast; 
et  ot-on  grant  doubte  que  aucune  chose  ne  fust  faite 
contre  les  officiers  du  roy  ou  aucuns  d'iceux  ;  et  pom'  celle 

(]}  Ennuy,  Quelques  manuscrits  portent  enuy  qu'on   pourroit  aussi 
bien  lire  envy  et  interpréter  :  «  Malgré  le  droit.  » 
(2)  D'ouvrer.  De  chanter  ou  jouer  des  instrumens. 

5 


50  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

cause  ledit  duc  ot  dëlibéracion  avec  aucuns  de  son  con- 
seil ;  et  l'endemain,  jour  de  vendredi  vintiesme  jour  dudit 
moys  de  janvier,  ala  monseigneur  le  duc  du  Louvre  au 
palais,  bien  matin,  et  aussi  y  alèrent  le  prévost  des 
marchans  et  pluseurs  d'iceulx  de  ladite  ville  de  Paris. 

Et  en  la  chambre  de  parlement  parla  ledit  monseigneur 
le  duc  de  sa  bouche  à  eux,  et  leur  dist  que  il  ne  se  tenoit  pas 
mal  content  de  eux,  et  leur  pardonnoit  tout  ce  qui  avoit 
esté  fait  par  eux  :  et  oultre  leur  accordoit  que  les  gens  des 
trois  estas  s'assemblassent  quant  il  vouldroient.  Et  aussi 
leur  dist  que  il  déboutoit  et  mettroit  hors  de  son  conseil  les 
officiers  du  roy  que  les  gens  des  trois  estas  luy  avoient  au- 
trefois nommés  ;  et  outre  leur  dist  que  il  les  feroit  prendre 
éé  il  les  povoit  trouver,  et  s'en  tendroit  si  saisi  que,  quant 
le  roy  seroit  retourné,  il  en  pourroit  faire  bonne  justice. 

Et  avec  ce  leur  dist  que  jà  soit  ce  que  le  droit  de  faire 
monnoie  et  de  la  muer  appartenoit  au  roy  pour  cause  de 
l'héritage  delà  couronne  de  France,  toutesvoies  vouloit-il, 
pour  cause  de  leur  faire  plaisir,  que  ladite  nouvelle  mon- 
noie ne  eust  point  de  cours;  mais  vouloit  que  quant  les  gens 
des  trois  estas  seroient  assemblés  il  ordonnassent  avec 
aucuns  des  gens  dudit  monseigneur  le  duc  qu'il  ordeneroit 
à  ce,  certaine  monnoie  telle  que  seroit  agréable  et  prouf- 
fitable  au  peuple.  Desquelles  choses  ledit  prévost  des  mar- 
chans requist  lettres.  Lesquelles  ledit  nionseigneur  le  duc 
luy  ottroia  et  furent  toutes  commandées  à  un  notaire.  Et 
aussi  convenoit  que  ledit  monseigneur  le  duc,  pour  refrain- 
dre  la  fureur  dudit  prévost  des  marchans  et  des  autres  de 
Paris,  le  féist  et  accordast  contre  sa  voulenté,  constraint  de 
grans  paroUes,  luy  sachant  que  ce  estoit  contre  raison.  Mais 
pour  ladite  promesse  touchant  lesdis  officiers,  pluseurs 
d'iceux  se  absentèrent.  Et  ledit  chancelier  qui  avoit  esté  fait 
nouvel  cardinal,  si  comme  dessus  est  dit,  ne  se  monstra  plus 


(1357.)  JEHÂN-LE-BON.  51 

par  Paris.  Et  jasoît  ce  que,  par  rordenance  du  roy,  ledit 
chancelier  et  monseigneur  Simon  de  Bucy  deussent  aler  à 
Bourdeaux*  pour  les  traictiës  de  paix  qui  y  dévoient  e^tre 
entre  les  gens  desdis  roys  de  France  et  d'Angleterre ,  nëant- 
moins  requisrent  ledit  prévost  des  marchans  et  autres  qui  le 
suivoient  audit  monseigneur  le  duc  que  il  ne  souffrist  pas 
que  ledit  chancelier  et  monseigneur  Simon  de  Bucy  alais- 
sent  auxdis  traictiés;  et  pour  ce  donna  ledit  monseigneur  le 
duc  lettres  par  lesquelles  il  rappelloit  la  légacion  dudit 
monseigneur  Simon  mais  non  pas  du  chancelier ,  pour  ce 
que  il  convenoit,  si  comme  l'en  disoit,  que  il  allast  rendre 
au  roy  ses  sceaux. 

XXIX. 

De  ceuxchiés  lesquels  F  en  envoia  sergens  en  garnison^  et  cornent 
les  gens  des  trois  estas  furent  mandés  pour  rassembler  à 
Paris. 

Le  mercredi  ensuivant,  vingt-cinquiesme  jour  dudit  moys 
de  janvier,  ledit  monseigneur  le  duc,  à  la  requeste  desdis 
prévost  des  marchans  et  autres,  envoia  sergens  en  garnison 
es  maisons  monseigneur  Simon  de  Bucy,  de  monseigneur 
Nicolas  Bracque,  maistre  d'ostel  du  roy  qui  longuement  s'es- 
toit  meslé  de  ses  finances,  et  es  maisons  de  Enguerran  du 
Petit-Gelier,  trésorier  de  France,  et  de  Jehan  Poillevilain, 
maistre  de  Jia  chambre  des  comptes  et  souverain  maistre  des 
monnoies.  Et  fist-l'en  inventoire  des  biens  que  on  y  trouva. 
Et  si  furent  mandés  les  gens  des  trois  estas  de  par  monsei- 
gneur le  duc  pour  estre  à  Paris  assemblés  le  dimenche,  cin- 
qniesrae  jour  de  février  ensuivant. 


62  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

XXX. 

Cornent  les  gens  des  trois  estas  furent  rassemblés. 

Audit  moys  de  janvier,  monseigneur  Phelippe  de  Na- 
varre chevaucha  de  Constentin  jusques  à  Chartres ,  et  de 
là  à  Bonneval,  et  s'en  retourna  audit  pays  de  Constentin 
en  gastant  les  pays  par  lesquels  il  passa  ;  et  toutesvoies 
disoit-l'en  qu'il  n'a  voit  pas  plus  de  huit  cens  hommes  ou 
environ.  Item,  le  dimenche  dessus  dit,  cinquiesme  jour  de 
février,  se  assemblèrent  à  Paris  pluseurs  evesques  et  autres 
gens  d'églyse,  nobles  et  pluseurs  gens  de  bonnes  villes  du 
royaume  de  France.  Et  par  pluseurs  journées  furent  assem- 
blés en  ladite  ville  en  l'ostel  des  Cordeliers,  et  là  firent  plu- 
seurs ordenances. 

4 

Cornent  maistre  Robert  le  Coq,  epesque  de  Laon,  prescha  en  par- 
lement y  de  par  les  gens  des  trois  estas  y  cornent  les  officiers  du 
rojr  depoicnt  esire  privés  de  leur  offices. 

Le  vendredi,  troisiesme  jour  du  moys  de  mars  ensuivant, 
furent  assemblés  au  palais  royal,  en  la  chambre  de  parle- 
ment^ en  la  présence  de  monseigneur  le  duc  de  Normen- 
die,  du  conte  d'Anjou  et  du  conte  de  Poitiers,  ses  frères, 
et  de  pluseurs  autres  nobles,  gens  d'églyse  et  gens  de  bonnes 
villes,  jusques  à  tel  nombre  que  toute  ladite  chambre  en 
estoit  plaine.  Et  prescha  messire  Robert  le  Coq  ,  evesque 
de  Laon,  et  dist  que  le  roy  et  le  royaume  avoient  esté,  au 
temps  passé ,  mal  gouvernés ,  dont  moult  de  meschiels 
estoient  advenus  tant  audit  royaume  comme  aux  habitans 
d'iceluy,  tant  en  mutacions  de  monnoies  comme  par  prises  ^ 


(1357.)  JEIUN-LE-BON.  53 

€t  aussi  par  mal  administrer  et  gouverner  les  deniers  que 
le  roy  avoit  eus  du  peuple ,  dont  moult  grandes  sommes 
ayoi«[it  esté  données  par  pluseurs  fois  à  pluseurs  qui  mal 
desservi  l'avoient. 

Et  toutes  ces  choses  avoient  esté  faites,  si  comme  disoit- 
Tevesque ,  par  le  conseil  des  dessus  nommés  chancelier , 
et  autres  qui  avoient  gouvenié  le  roy  au  temps  passé. 
Dist  lors  encore  ledit  evesque  que  le  peuple  ne  povoit  plus 
soufiBrir  ces  choses  ;  et,  pour  ce,  avoient  délibéré  ensem- 
ble que  les  dessus  nommés  officiers  et  autres  que  il 
nommeroit  lors,  —  tant  que  sur  le  tout  il  furent  vint-deux 
dont  les  noms  suivent  :  maistre  Pierre  de  la  Forest,  lors 
cardinal  et  chancelier  de  France  ;  monseigneur  Simon  de 
Bucy;  maistre  Jehan  Chalemart;  maistre  Pierre  d'Orge- 
mont,  président  en  parlement;  monseigneur  Nicolas  Brac- 
que  et  Jehan  Poillevilain ,  maistres  de  la  chambre  des 
comptes  et  souverains  maistres  des  monnoies  ;  Enguéran  du 
Petit- Célier  et  Bernart  Fremaut,  trésoriers  de  France;  Jehan 
Ghauveau  et  Jacques  Lempereur,  trésoriers  des  guerres  ; 
maistre  Estienne  de  Paris,  maistre  Pierre  de  la  Charité  et 
maistre  Ajicel  Choquart,  maistres  des  requestes  de  l'ostel  du 
roy  ;  monseigneur  Robert  de  Lorris,  chambellan  du  roy; 
monseigneur  Jehan  Taupin,  de  la  chambre  des  enquestes; 
Geoffroy  le  Masurier,  eschançon  dudit  monseigneur  le  duc 
de  Nor mendie,  le  Borgne  de  Beausse,  maistre  d'Escurie  du- 
dit monseigneur  le  duc  ;  l'abbé  de  Faloise,  président  en  la 
chambre  des  enquestes;  maistre  Robert  de  Préaux,  notaire 
du  roy;  maistre  Regnault  d*Acy,  avocat  du  roy  en  parle- 
ment; Jehan  d'Auceurre,  maistre  de  la  chambre  des  comp- 
tes; Jehan  de  Behaigne,  varlet  dudit  monseigneur  le  duc, — 
seroient  privés  de  tous  offices  royaux  perpétuelment,  dont 
il  y^  avoit  aucuns  présidens  en  parlement,  aucuns  maistres 
des  requestes  en  l'ostel  du  roy ,  aucuns  maistres  de  la  chambre 

6, 


54  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

des  comptes  et  aucuns  autres  officiers  de  l'ostel  dudit  mon- 
seigneur le  duc,  si  comme  dessus  est  dit.  Et  requist  ledit 
evesque  audit  monseigneur  le  duc  que  dès  lors  il  voulsist 
priver  les  vint -deux  dessus  nommés  comme  dit  est;  et 
toutesvoies  n'ayoient  il  esté  appelles  né  ois  en  aucune  ma- 
nière ;  et  si  n'ayoient  pluseurs  de  iceux  et  la  plus  grant 
partie  esté  accusés  d'aucune  chose,  né  contre  iceux  dit  né 
proposé  aucune  yillenie  ;  et  si  estoient  pluseurs  d'iceux  offi- 
ciers à  Paris,  lesquels  l'en  povoit  chascun  jour  yeoir  et 
avoir  qui  aucune  chose  leur  voulsist  dire  ou  demander. 

Item,  requist  encore  ledit  evesque  que  tous  les  officiers 
du  royaume  de  France  fussent  suspendus,  et  que  certains 
réformateurs  feussent  donnés,  lesquels  seroient  nommés 
par  les  trois  estas  qui  auroient  la  cognoissance  de  tout  ce 
que  l'en  vouldroit  demander  auxdis  officiers  et  contre  iceux 
dire  et  proposer.  Item ,  requist  encore  ledit  evesque  que 
bonne  monnoie  courust  telle  que  lesdis  trois  estas  orde- 
neroient,  et  pluseurs  autres  requestes  fist. 

Lors,  un  chevalier  appelé  monseigneur  Jehan  de  Pequi- 
gny ,  pour  et  au  nom  des  nobles,  advoua  ledit  evesque  ;  et  un 
avocat  d'AbbeviUe  appelé  Nicholas  le  Chauceteur  l'advoua 
au  nom  des  bonnes  villes  ;  et  aussi  fist  Estienne  Marcel, 
prévost  des  marchans  de  Paris.  Et  o£frirent,  au  nom  des  trois 
estas  dessus  dis,  audit  monseigneur  le  duc  trente  mille 
hommes  d'armes,  lesquels  il  paieroient  par  leur  madns  et 
par  ceux  qu'il  y  ordeneroient.  Et  pour  avoir  la  finance  à  ce 
faire,  il  avoient  ordené  certain  subside,  c'est  assavoir  :  Que 
les  gens  d'églyse  paieroient  dixiesme  et  demy  de  toutes  reve- 
nues, les  nobles  aussi  dixiesme  et  demy,  c'est  assavoir  de 
cent  livres  de  terre  quinze  livres.  Et  les  gens  des  bonnes 
villes  feroient  de  cent  feus  un  homme  d'armes,  c'est  assavoir 
demi-escude  gaige  pour  chascun  jour.  Mais  pour  ce  que  il  ne 
savoient  pas  encore  combien  ladite  finance  pourroit  monter, 


(1357.)  JEHÀN-LE-BON.  65 

né  se  elle  souffîroit  à  paier  les  trente  mille  hommes  d'armes 
dessus  dis,  il  requistrent  que  il  peussent  rassembler  à  la 
quinzaine  de  Pasques  ensuivant  ;  et  entre  deux,  il  feroient 
savoir  combien  ladite  finance  pourroit  monter.  Et  se  il 
trouvoient  à  ladite  quinzaine  que  ladite  finance  ne  souf  fisist, 
il  la  croistroient.  Et  aussi  il  requistrent  que  depuis  ladite 
quinzaine,  il  peussent  rassembler  deux  fois,  quant  bon  leur 
sembleroit,  jusques  au  quinziesme  jour  du  moys  de  février 
ensuivant.  Lequel  duc  de  Normendie  leur  octroia  toutes 
leur  requestes,  tant  les  dessus  escriptes  comme  les  autres, 
et  par  ce  tindrent  que  les  vint -deux  officiers  dont  dessus 
est  faite  mencion  estoient  privés,  et  demoureroient  les 
autres  officiers  souspendus  par  telle  manière  que,  en  ladite 
ville  de  Paris,  l'en  ne  tint  point  de  jusridicion  jusques  au 
lundi  ensuivant  que  le  prévost  fu  restitué  en  son  office.  Et 
du  parlement  fust  ordené  par  ceux  du  grant  conseil  qui 
avcâent  esté  esleus  par  les  dessus  dis  trois  estas  le  vendredi 
ensuivant ,  et  en  ostèrent  pluseurs  de  ceux  qui  en  estoient 
par  avant ,  tant  que  sur  le  tout  il  n'y  en  laissièrent  que 
en  présidens  que  en  autres  que  seize  ou  environ.  Et  de  la 
chambre  des  comptes  ostèrent  tous  les  maistres  qui  y  es- 
toient, tant  clers  comme  lais,  qui  estoient  quinze  en  nom- 
bre, et  y  en  mistrent  quatre  tous  nouveaux,  deux  chevaliers 
et  deux  lais. 

Mais  quant  il  y  orent  esté  un  jour,  il  alèrent  par  devers  le 
grant  conseil  et  leur  distrent  qu'il  convenoit  que  l'en  y  méist 
de  ceux  qui  autrefois  y  avoient  esté,  pour  leur  monstrer  le 
fait  de  ladite  chambre  ;  et  pour  ce  y  mist  l'en  par  provision 
quatre  des  anciens,  avec  les  quatre  nouveaux  dessus  dis. 


56  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 


XXXII. 

Du  iraîctié  et  des  trièpes  gui  Jurent  prises  à  Bourdeaux  enir^ 
le  roy  de  France  et  le  prince  de  Gcdes. 

Le  samedi,  dix-huitiesme  jour  dudit  moys  de  mars,  fu 
traictiée  paix  à  Bourdeaux ,  entre  le  roy  de  France  qui 
encore  y  estoit  prisonnier  et  le  prince  de  Gale&. 

La  manière  dudit  traictié  fu  tenue  secrète  pour  ce  que  en 
icelle  estoit  réservée  la  volenté  du  roy  d'Angleterre.  Mais 
pour  aucunes  choses  qui  à  ce  les  murent,  il  pristrent  trièves 
générales  de  Pasques  ensuivant  jusques  à  deux  ans.  £t 
envoia  ledit  prince  les  prisonniei*s  qu'il  avoit  en  France,  et 
ordena  d'emmener  le  roy  de  France  en  Angleterre  pour 
parfaire  ledit  traictié. 

Item,  le  dimenche  vint-sixiesme  jour  dudit  moys  de 
mars^  fu  la  monnoie  publiée  à  Paris ,  par  l'ordenance  des 
gens  des  trois  estas,  c'est  assavoir  :  un  mouton  d'or  courant 
pour  vingt-quatre  sous  parisis ,  et  demi-moutons  qui  lors 
furent  fais  nouviaux  pour  douze  sous  parisis  ;  deniers  blans 
à  la  couronne  pour  dix  deniers  tournois  :  et  les  autres 
monnoies  qui  lors  furent  faites. 

XXXIII. 

Des  lettres  qui  furent  apportées  à  Paris  de  par  le  roy  de  France^ 
lesquelles  furent  publiées  en  faisant  deffense  que  les  trois 
estas  ne  s'assemblassent  à  la  journée  dessus  dicte. 

Le  mercredi  après  Pasques  flories  qui  fu  le  quint  jour 
du  moys  d'avril,  furent  criées  et  publiées  par  Parié,  par 
lettres  ouvertes  et  mandement  du  roy,  les  trièves  dont  est 


(1357.J  JEHAN-LE-BON.  57 

dessus  faite  mencion.  Et  aussi  fu  crié  et  publié  que  le  roy  ne 
vouloit  pas  que  l'en  paiast  le  subside  qui  avoit  esté  ordené 
par  lesdis  trois  estas,  dont  est  faite  mencion  ;  et  aussi  il  ne 
vouloit  pas  que  les  trois  estas  se  rassemblassent  à  la  journée 
par  eux  ordenée  à  la  quinzaine  de  Pasques  né  à  autres,  dont 
le  peuple  de  Paris  fu  moult  esmeu ,  par  espécial  contre 
Tarcevesque  de  Sens,  contre  le  conte  d'Eu  cousin  germain 
du  roy  y  et  contre  le  conte  de  Tancarville ,  qui  les  lettres 
du  roy  es  quelles  les  choses  dessus  dites  estoient  contenues 
avoient  apportées  de  Bourdeaux ,  et  auxqueb  le  roy  avoit 
encliargié  de  les  faire  publier  avec  pluseurs  autres  choses 
que  l'en  leur  avoit  commises  et  chai^iées  à  faire. 

Et  disoit  la  plus  grant  partie  du  peuple  de  Paris  que 
c'estoit  fausseté  et  traïson  de  pubUer  que  lesdictes  trièves 
fussent  données  né  accordées;  et  de  empescher  ladite  assem- 
blée des  trois  estas  né  à  lever  ledit  subside.  Et  par  la  com- 
mocion  et  desroy  qui  fu  lors  en  ladite  ville,  il  convint  que 
ledit  arcevesque  et  conte  s'en  alassent  assez  hastivement  ; 
lesquels  se  absentèrent.  Et  pour  ce  que  aucuns  disoient 
qu'il  estoient  moult  dolens  de  la  vilenie  qui  leur  avoit  esté 
faite,  et  que  pour  ce  il  assembloient  gens  d'armes  et  avoient 
entencion  et  volenté  de  grever  aucuns  de  ceux  de  Paris, 
l'en  fist  garder  soigneusement  ladite  ville,  tant  de  jour 
comme  de  nuit  ;  et  n'y  avoit  de  la  partie  devers  Grant-Pont 
que  trois  portes  ouvertes  de  jour  ;  et  de  nuit  elles  estoient 
closes  toutes. 

Item,  le  samedi  ensuivant,  la  veille  de  Pasques  les  grans, 
qui  fu  le  huitiesme  jour  d'avril,  fu  crié  et  publié  par  Paris 
que  l'en  leveroit  ledict  subside  et  que  les  tioïs  estas  se  ras- 
sembleroient  à  ladicte  quinzaine  de  Pasques ,  nonobstant 
ledit  cri  qui  avoit  esté  le  mercredi  précédent.  Et  ordena 
ledit  duc  de  Normendie  que  l'en  féist  ledit  cri,  par  le  conseil 
ou  contrainte  des  dessus  dis  trois  estas,  c'est  assavoir  : 


58  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

dudit  evesque  de  Laon  qui  estoit  principal  gouverneur  des- 
dis  trois  estas,  du  prévost  des  marchans  et  de  aucuns 
autres.   . 

XXXIV. 

En  quel  temps  le  rojr  de  France  arriva  en  Angleterre. 

L'an  de  grâce  mil  trois  cens  cinquante-sept,  le  mardi 
après  Pasques ,  qui  fu  le  onziesme  jour  du  moys  d'avril , 
fist  le  devantdit  prince  de  Gales  ledit  roy  de  France  entrer 
en  mer  à  Bourdeaux,  pour  le  mener  en  Angleterre  ;  et  y  ar- 
rivèrent le  quatriesme  jour  de  may  ensuivant.  £t  f u  ledit 
roy  mené  à  Londres  et  y  entra  le  vint-quatriesme  du  moys 
de  may.  Et  avint  que,  en  alant  et  chevauchant,  le  roy  d'An- 
gleterre encontra  le  roy  de  France  aux  champs,  auquel 
ledit  roy  d'Angleterre  ûst  moult  grant  honneur  et  révérence, 
et  parla  à  luy  moult  longuement.  Et  après  passa  oultre  en 
son  chemin.  Et  le  roy  de  France  et  le  prince  de  Gales  s'en 
alèrent  à  Londres  là  où  le  roy  de  France  fu  tenu  prisonnier 
si  largement  comme  il  vouloit  ;  car  il  avoit  ses  gens,  tels 
et  tant  comme  il  vouloit  ;  et  aloit  chacier  et  esbatre  toutes 
fois  qu'il  luy  plaisoit,  et  estoit  en  un  moult  bel  ostel, 
dehors  ladite  ville  de  Londi*es ,  appellée  Savoie ,  et  estoit 
au  duc  de  Lenclastre. 


(  1 357 .)  JEHAN-LE-BON.  59 

XXXV. 

Cornent  le  roy  ff  Angleterre  manda  au  duc  de  Lenclaslre  qu'il 
laissait  à  faire  siège  de  det^anl  Rennes  en  Bretaigne, 

A  la  nativité  saint  Jehan-Baptiste  ensuivant,  les  cardi- 
naux de  Pierregort,  de  Urgel  et  de  Rouen,  l'arcevesque  de 
Sens  et  pluseui*s  autres  passèrent  la  mer  et  alèrent  à  Lon- 
dres par  devers  le  roy  de  France  pour  parfaire  le  traictié 
entre  les  deux  roy  s,  et  y  demourèrent  longuement.  Et  par 
pluseurs  fois  dit-l'en  en  France  que  le  traictié  estoit  rompu. 
Et  pendans  lesdits  traictiés^le  duc  de  Lenclaslre  qui  avoit  esté 
à  siège  devant  la  ville  de  Rennes  par  l'espace  de  huit  ou  neuf 
moys  et  estoient  ceux  dedens  la  ville  à  très  grant  meschief 
pour  ce  qu'il  avoient  pou  de  vivres,  se  leva,  luy  et  tout  son 
siège,  par  le  mandement  du  roy  d'AngleteiTe  son  seigneur. 
Mais  l'en  donna  audit  duc  soixante  mille  escus  d'or  pour  ses 
frais  (1). 

XXXVI. 

Cornent  la  puissance  inique  des  trois  estas  déclina  et  vint  à 

néant* 

Environ  la  Magdaleine  ensuivant,  les  ordenés  par  les 
trois  estas,  tant  du  grant  conseil  des  généraux  sur  le  fait 
du  subside  comme  les  réformateurs,  commencièrent  à 
décliner  et  leur  puissance  à  apeticier.  Car  la  finance  que  il 
avoient  promise  ne  fu  pas  si  grande  de  plus  de  dix  pars 
et  les  laissièrent  les  nobles ,  et  ne  vouldrei^t  point  paier 
né  les  gens  d'églyse  aussi.  Et  aussi  pluseurs  des  bonnes 
villes  qui  cognurent  et  apperceurent  l'iniquité  du  fait  des- 

(f]  Environ  douze  cent  raille  francs  d'aujourd*hui. 


60  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

dis  gouverneurs  principaux  qui  estoient  dix  oii  douze  oi 
environ,  se  déportèrent  de  leur  fait  et  ne  vouldrent  paier 
Et  l'arcevesque  de  Rains  qui  par  avant  avoit  esté  l'ui 
des  plus  grands  inaistres  fit  tant  que  il  fu  principal  ai 
conseil  de  monseigneur  le  duc.  Et  furent  presque  tous  ceu3 
qui  avoient  esté  mis  hors  de  leur  offices  remis  en  leui 
estas,  excepté  les  nommés  vint-deux,  jasoit  ce  que  aucun! 
d'iceux  n'en  laissassent  onques  leur  estas. 

XXXVII. 

De  la  deffense  que  monseigneur  le  duc  de  Normendie  fist  ah 
prévosi  des  marchans  et  à  autres  qui  usurpoient  la  puissanci 
de  goiwerner  le  royaume  de  France. 

Après  avint,  environ  la  my-aoust,  que  monseigneur  a 
duc  de  Normendie  dist  au  prévost  des  marchans,  à  Charles 
Toussac  (1),  à  Jehan  de  l'Isle  et  à  Gille  Marcel  qui  estoienl 
principaux  gouverneurs  de  la  ville  de  Paris,  que  il  voulmt, 
dès  or  en  avant,  gouverner  et  ne  vouloit  plus  avoir  cura- 
teurs ;  et  leur  deffendit  qu'il  ne  se  meslassent  plus  du  gou- 
vernement du  royaume  que  il  avoient  entrepris  par  telle 
manière  que  on  obéissoit  plus  à  eux  que  à  monseigneur  le 
duc.  Et  dès  lors  chevaucha  ledit  monseigneur  le  duc  d( 
Normendie  par  aucunes  des  bonnes  villes  et  leur  fist  re- 
queste ,  en  sa  personne ,  de  avoir  aide  d'eux  comme  de 
autres  choses.  Et  du  fait  de  sa  monnoie  leur  parla ,  lequel 
lu  y  avoit  esté  empeschié  si  comme  dessus  est  dit,  dont  lea 
dessus  dis  gouverneurs  des  trois  estas  furent  moult  doîens. 
Et  s'en  ala  ledit  evesque  de  Laon  en  son  eveschié,  car  il 
véoit  bien  que  il  avoit  tout  honny. 

(1)  Toussac.  Et  non  pas  ConsaCf  comme  l'écrivent  tous  nos  hislofieni 
modernes. 


(1357.)  JEHAN-LE-BON.  Cl 

XXXVIII. 

De  la  chandelle  que  ceux  de  Paris  offrirent  à  Notre-Dame  de 
Paris j  et  de  la  réconciliation  de  ceux  de  ladite  ville  par  dei^ers 
monseigneur  le  duc ,  et  cornent  ilfu  si  près  mené  que  il  se 
consenti  de  rassembler  les  trois  estas. 

La  vigile  de  ladite  my-aoust,  l'an  dessus  dit  mil  trois 
cens  cinquante-sept,  offrirent  ceux  de  Paris  à  Nostre-Dame 
une  chandelle  qui  avoit  la  longueur  du  tour  de  ladite  ville 
de  Paris,  si  comme  l'en  disoit,  pour  ardoir  jour  et  nuit 
sans  cesse  (1). 

Item,  environ  la  saint  Remy  ensuivant,  se  réconciliè- 
rent ceux  de  Paris  par  devers  monseigneur  le  duc  de  Nor- 
mendie  et  firent  tant  que  il  retourna  en  ladite  ville  en 
laquelle  il  n'avoit  esté  de  lonc^temps.  Et  luy  distrent  que  il 
luy  feroient  très  grant  chevance,  et  ne  luy  requeroient  riens 
contre  aucuns  de  ses  officiers,  né  aussi  la  délivrance  du  roy 
de  Navarre,  laquelle  il  luy  avoient  requise  par  pluseurs 
foys.  Et  luy  supplièrent  que  il  voulsist  que  vint  ou  trente 
villes  se  assemblassent  à  Paris  ;  laquelle  chose  ledit  monsei- 
gneur le  duc  leur  ottroia.  Et  furent  mandées  pluseurs  villes 
de  par  luy;  c'est  assavoir,  jusques  au  nombre  de  soixante- 
dix  ou  environ,  jasoit  ce  que  il  ne  luy  en  eussent  requis 


(i)  Le  don  de  cette  immense  bougie  roulée  fut  souvent  renouvelé,  et 
vers  le  xyi*  siècle  il  éloit  annuel.  Enfin,  on  le  remplaça  par  celui  de  la 
lampe  d'argent  qui  brûloit  nuit  et  jour  devant  Tautel  de  la  Vierge.  Villa* 
ret  se  trompe  quand  il  dit  que  Toccasion  de  cette  offrande  fut  la  réconci- 
liation des  bourgeois  avec  le  dauptiin.  La  chronologie  s'y  oppose.  M.  Mi- 
chelet,  après  le  récit  du  pillage  des  Navarrois,  ajoute  :  a  L'effroi  étoit 
»  tel  à  Paris,  que  les  bourgeois  avoient  offert  à  Notre-Dame  une  bougie 
•  qui  avoit,  disoit-on,  la  longueur  du  tour  de  la  ville,  b  Ce  motif  est 
encore  plus  puérilement  imaginé,  et  le  véritable  c'étoil  Tusage  de  faire  un 
don  à  l'église  de  Paris,  la  veille  de  r Assomption. 


G2  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

que  vint  ou  trente.  Et  quant  il  furent  assemblés  à  Paris, 
il  ne  firent  aucune  chose,  mais  alèrent  devers  ledit  monsei- 
gneur le  duc  et  luy  distrent  que  il  ne  povoient  besongnier 
né  riens  faire,  se  tous  lesdis  trois  estas  n'estoient  rassem- 
blés ;  et  luy  requistrent  les  dessus  dis  de  Paris  que  il  les 
voulsist  mander,  laquelle  chose  il  leur  ottroia.  Et  envoia 
ces  lettres  aux  gens  d'églyse,  aux  nobles  et  aux  bonnes  villes, 
et  les  manda.  Et  aussi  envoia  ledit  prévost  des  marchans  ses 
lettres  aux  dessus  dis ,  avec  les  lettres  dudit  monseigneur 
le  duc.  Et  fu  la  journée  de  assembler  à  Paris  lesdis  trois 
estas,  au  mardi  après  la  feste  de  Toussai ns  ensuivant  qui  fu 
le  septiesme  jour  de  novembre,  Tan  dessus  dit.  Et  pendant 
ladite  journée,  fu  ledit  monseigneur  le  duc  si  mené  que  il 
n'avoit  denier  de  chevance,  pourquoy  il  convenoit  que  il 
féist  tout  ce  que  les  dessus  dis  de  Paris  vouloient;  et  convint 
que  il  mandast,  à  leur  requeste,  ledit  evesque  de  Laon  qui 
estoit  en  son  éveschié,  lequel,  par  fiction,  fist  dangier  (1) 
de  retourner,  et  néantmoins  il  vint  tantost. 

Item,  cedit  mardi,  après  la  feste  de  Toussains,  se  assem- 
blèrent à  Paris  aucunes  gens  d'églyse,  nobles  et  autres 
envoies  des  bonnes  villes  ;  et  moins  que  autrefois  n'en  estoit 
venu  aux  autres  assemblées.  Et  assemblèrent  aux  Cordeliers 
par  pluseurs  journées,  et  firent  tant  que  le  parlement  qui 
avoit  esté  ordené  à  seoir  Tendemain  de  la  saint  Martin,  par 
ledit  monseigneur  le  duc  et  son  conseil,  et  jà  avoit  esté 
mande  par  les  baillages,  fu  continué  quant  aux  plaidoieries 
jusques  au  secont  jour  de  janvier;  et  depuis,  par  leur  orde- 
nance,  fu  continué  jusques  à  l'endemain  de  la  Chandeleur. 

(1)  Dangier.  Difflcaltë. 


(1367.)  JEHAN-LE-BON.  63 


XXXIX. 

De  la  délivrance  du  roy  de  Navarre  par  un  chet^aiier  ennemi  et 
Iraitre  du  roy  de  France^  et  cornent  il  com^int  que  monseigneur 
le  duc  de  Nomiendie  erwoiast  au  roy  de  Navarre  un  très  fort 
et  seur  sauf'ConduU  pour  venir  à  Paris. 

Le  mercredi  huitiesme  jour  du  moys  de  novembre  easui- 
yant,  avant  le  point  du  jour  du  jeudi  ensuivant,  le  roy  de 
Navarre  qui  estoit  en  prison  au  chastel  de  Alleux  en  Cam- 
bresis  (1) ,  fu  délivré  par  un  dievalier  en  qui  le  roy  de 
France  se  fioit,  appelle  monseigneur  Jehan  de  Pequigny, 
lors  gouverneur,  de  par  le  roy  de  France,  au  pays  d'Artois  : 
lequel,  comme  faux  traitre,  sans  le  consentement,  sceu  et 
volenté  dudit  roy  de  France ,  son  seigneur,  qui  ledit  roy 
de  Navarre  faisoit  tenir  en  prison,  au  grant  péril  et  préju- 
dice du  roy  et  du  royaume  ainsi  faussement  le  délivra. 
Car  il  ala ,  et  gens  d'armes  avec  luy,  jusques  au  nombre 
de  trente  ou  environ,  et  estoient  bourgois  presque  tous; 
et  vint  audit  chastel  de  nuit  et  fit  tant,  par  eschieles  et  au- 
trement, que  luy  et  sa  compaignie  entrèrent  audit  chastel 
qui  estoit  très  mal  gardé,  sans  ce  que  ceux  qui  estoient 
dedens  le  sceussent,  si  comme  l'en  disoit.  Mais  il  ne  firent 
point  de  mal  à  ceux  qui  estoient  audit  chastel.  De  là  vint  le 
roy  de  Navarre  et  ceux  qui  l'avoient  déhvré  à  Amiens, 
desquels  une  grant  partie  estoit  de  ladite  ville ,  et  là  de- 
moura  par  aucuns  jours.  Et  fist  délivrer  tous  les  prison- 
niers tant  de  la  court»  de  l'églyse,  comme  de  la  court  laye. 
Et  cependant  fu  traictié  entre  monseigneur  le  duc  de  Nor- 

(1)  Alleux,  Ou  Ârleux-en-PallueL  L'ancienne  façon  d'écrire  le  nom  do 
ce  bourg,  sitaé  à  quatre  lieues  de  Gambray,  est  confirmée  par  le  titre  du 
joli  fabliaa  publié  parU.  Francisque  Michel  :  Le  Meunier  d'Alleux, 


64  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

mendie  qui  estoit  à  Paris,  par  aucuns  des  amis  du  roy  de 
Navarre,  c'est  assavoir  par  la  royne  Blanche  sa  suer,  et  par 
la  royne  Jehanne  sa  tante,  qui  pour  ce  estoient  venues  en 
ladite  ville  de  Paris,  et  par  autres,  de  envoier  sauf-conduit 
audit  roy  de  Navarre  et  à  tous  ceux  qui  seroient  en  sa 
compaignie.  Et  convint  que  ledit  monseigneur  le  duc  passast 
tel  sauf-conduit,  comme  les  amis  dudit  roy  de  Navarre 
vouldrent  deviser,  c'est  assavoir  que  pour  quelconque  chose 
faite  ou  à  faire,  l'en  ne  le  peust  arrêter  né  ceux  qui  seroient 
en  sa  compaignie ,  et  si  en  porroit  amener  à  Paris  tant  et 
tels  comme  il  vouri*oit,  armés  ou  autrement.  .Et  lors,  au 
conseil  dudit  monseigneur  le  duc  estoit  principal  et  sou- 
verain maistre  ledit  evesque  de  Laon  qui  les  choses  dessus 
dites  avoit  toute  préparées  et  faites  par  la  puissance  et 
ayde  du  devant  dit  prévost  des  marchans  et  de  dix  ou  de 
douze  de  la  ville  de  Paris.  Si  n'estoit  pas  merveille  se  ledit 
monseigneur  le  duc  estoit  conseillié  à  faire  tout  ce  qui  estoit 
bon  au  roy  de  Navarre.  Lequel  sauf-conduit  fu  porté  à 
Amiens  par  un  clerc  appelle  Mahy  de  Pequigny,  frère  dudit 
monseigneur  Jehan  de  Pequigny ,  et  par  un  échevin  de 
Paris  appelle  Charles  Toussac.  Ce  fait,  pluseurs  des  bonnes 
villes  qui  estoient  venues  à  Paris  à  ladite  assemblée  des 
trois  estas ,  par  espécial  des  parties  de  Champaigne  et  de 
Bourgoigne,  se  partirent  de  Paris  sans  prendre  congié,  qu^t 
il  sceurent  que  le  roy  de  Navarre  devoit  venir  à  Para; 
pour  ce  que  il  se  doubtoient  que  l'en  ]>e  leur  voulsist  faire 
avouer  la  délivrance  du  roy  de  Navarre. 

Item,  le  mercredi,  veille  de  saint  Andrieu  ensuivant,  près 
de  l'anuitier,  entra  ledit  roy  de  Navarre  à  Paris,  avec  moult 
grant  compaignie  de  gens  armés.  Et  estoient  avec  luy  mon- 
seigneur Jehan  de  Meulent ,  evesque  de  Paris ,  et  moult 
grant  nombre  de  ceux  de  Paris,  dont  il  y  avoit  bien  deux 
cens  hommes  d'armes  et  plus  qui  estoient  aies  à  l'encontre 


(1357.)  JEHAN-LE-BON.  65 

dudit  roy  jusques  à  Saint-Denis  en  France;  et  ala  ledit  roy 
de  Navarre  descendre  en  l'abbaye  de  Saint-Gerniain-des- 
Prés. 

XL 

De  la  prédication  par  parolles  couf^ertes  que  kdU  roy  de  Na- 
t^arre  fisl  au  Pré  aux  clercs  à  pluseurs  gens  de  la  ville  de 
Paris  à  la  fin  à  quoy  il  lendoiL 

L'endemain,  jour  de  la  saint  Andrieu,  environ  heure  de 
prime,  le  roy  de  NavaiTe  qui  avoit  fait  assavoir  par  ladite 
ville  de  Paris,  en  pluseurs  lieux,  que  il  vouloit  parler  aux 
gens  de  ladite  ville,  fu  en  un  eschafaut  sur  les  murs  de  ladite 
abbaïe  de  Saint-Germain-des-Prés,  par  devers  le  Pré-aux- 
Clercs  j  lequel  eschafaut  estoit  fait  pour  le  roy  de  France, 
pour  veoir  les  gaiges  de  batailles  que  l'en  faisoit  aucunes 
fois  eu  unes  lices  qui  estoient  audit  pré,  joingnant  aux  murs 
de  Saint-Germain.  Es  quelles  lices  estoient  venus  moult  de 
gens  par  le  mandement  que  ledit  roy  de  Navarre  et  ledit 
prévost  des  marchans  avoient  fait  à  pluseurs  quarteniers  et 
cinquanteniers  de  ladite  ville.  Et  en  la  présence  de  dix  mille 
personnes  dist  moult  de  choses,  en  démonstrant  que  il 
avoit  esté  pris  sans  cause  et  détenu  en  prison  par  dix-neuf 
moys  :  et  contre  pluseurs  des  gens  et  officiers  du  roy  dist 
pluseurs  choses.  Et  jasoit  ce  que  contre  le  roy  né  contre  le 
duc  il  ne  déist  riens  appertement^  toutevoies  dist-il  assez  de 
choses  deshonnestes  et  villaines  par  parolles  couvertes. 
Moult  longuement  sermona  et  tant  que  l'en  avoit  disné 
par  Paris,  quant  il  cessa.  Et  fu  tout  son  sermon  de  justifier 
son  fait,  et  de  dampner  sa  prise.  Et  le  pareil  sermon  avoit 
fait  à  Amiens  (1). 

(1]  Il  est,  je  pense,  assez  inutile  de  rappeler  que  loul  cq  t^cvx.  à^^ 


C6  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 


XLI. 


De  la  response  que  tef^esque  de  Laon  rendu  pour  monseigneur 
le  duc  sans  en  demander  son  plaisir. 

A  l'endemain  qui  fu  vendredi  et  premier  jour  de  décem- 
bre, alèrent  au  palais,  par  devers  monseigneur  le  duc  de 
Normendie,  ledit  prévost  des  marchans,  maistre  Robert  de 
Gorbie  et  aucuns  autres  de  ladite  ville  de  Paris.  Et  requis- 
trent  audit  monseigneur  le  duc  de  par  les  bonnes  villes,  si 
comme  il  disoient,  que  il  voulsist  faire  raison  et  justice  audit 
roy  de  Navarre.  Et  lors  ledit  evesque  de  Laon  qui  principal 
estoit  audit  conseil  de  monseigneur  le  duc,  si  comme  dessus 
est  dit,  et  par  lequel  ledit  roy  et  prévost  des  marchans  et 
leur  partie  faisoient  ce  que  il  faisoient,  respondi,  pom* 
monseigneur  le  duc  sans  luy  en  demander  son  plaisir,  que 
ledit  duc  feroit  audit  roy  de  Navarre,  non  pas  seulement 
raison  et  justice,  mais  toute  grâce  et  toute  courtoisie  et  tout 
ce  que  bon  frère  doit  faire  à  autre.  Et  certes  c'estoit  bien 
trompé  quant  celui  qui  estoit  maistre  et  gouverneur  dudit 
roy  de  Navarre  et  de  ceux  de  sa  partie,  estoit  maistre  et 
principal  au  conseil  de  monseigneur  le  duc,  c'est  assavoir 
ledit  evesque  de  Laon  ;  et  n'y  avoit  lors  homme  au  conseil 
dudit  monseigneur  le  duc  qui  luy  osast  contredire. 

régnes  d«  Jean  et  de  Charles  V  révèlent  à  chaque  phrase  la  pensée  de 
Charles  V  lui-même.  Et  cela  donne  à  la  dernière  partie  des  Chroniques 
de  Saint 'Denis  une  importance  que  ne  pourra  Jamais  surpasser  aucun 
autre  monument  historique. 


(1357.]  JËHAN-LE-BON.  67 

XLIL 

Cornent  monseigneur  le  duc  y  par  le  conseil  que  ilôt  et  aussi  par 
sa  bénignité^  ala  premièrement  devers  le  roy  de  Navarre,  en 
tostel  de  la  rojrne  Jehanne. 

Le  samedi  ensuivant^  ledit  monseigneur  le  duc  assembla 
de  ceux  de  son  conseil  tant  et  tel  comme  ledit  evesque 
voult;  et  furent  exposées  les  requestes  que  faisoit  ledit 
roy  de  Navarre,  et  fut  dist  que  chascun  y  pensast.  Et  l'en-  . 
demain  jour  de  dimenche,  tiers  jour  dudit  mo^s  de  décem- 
bre,  retoumaissent  au  conseil. 

Iceluy  jour  de  samedi ,  après  diner ,  ledit  duc  ala  ea 
l'ostel  de  ladite  royne  Jehanne ,  par  le  conseil  qui  luy  f  u 
donné,  pom*  parler  audit  roy  de  Navarre  qui  encore  n'avoit 
esté  i>ar  devers  luy  né  parlé  à  luy.  Et  assez  tost  après  que 
ledit  mmiseigneur  le  duc  fu  venu  audit  ostel,  ledit  roy  de 
Navarre  y  ala  à  grant  compaignie  de  gens  d'armes  ;  et  lou- 
tesvoies  monseigneur  le  duc  y  estoit  aie  à  assez  petite  com- 
paignie, sans  aucunes  armes.  Et  quant  ledit  roy  de  Navarre 
entra  en  la  chambre  où  estoit  ladite  royne  et  ledit  duc,  les- 
dis  duc  et  roy  s'entre  saluèrent  assez  mortement.  Toutesvoies 
convint-il  que  les  sergcns  d'armes  qui  estoientalés  avec  ledit 
duc  audit  ostel,  et  gardoient  l'huys  de  la  chambre  où  il 
estoit,  se  partissent,  ou  l'en  leur  eust  fait  villenie.  Et  de- 
mourèrent  les  gens  dudit  roy  de  Navarre  en  la  garde 
dudit  huys ,  comme  maistres  et  souverains  que  il  se  te- 
noient;  et  là  parlèrent  assez  ensemble,  et  pou  après  se  dé- 
partirent. 


68  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 


XLIII. 


Cornent  ilfu  conseillée  a  monseigneur  le  duc  par  Vei^esque  de 
Laon  et  par  le  prét^ost  des  marchans  que  ilaccordast  toutes  les 
requestes  du  roy  Ide  Navarre. 

Le  dimanche  ensuivant ,  troisiesme  jour  de  décembre , 
furent  devant  monseigneur  le  duc  au  conseil  pluseurs  con- 
seilliers  tels  comme  ledit  evesque  ofdena.  Et  furent  répé- 
t  ëes  les  requestes  que  ledit  roy  de  Navarre  faisoit  ;  et  toutes- 
voies,  pour  oïr  tout  ce  que  il  vouîdroit  requérir  avoit  esté 
ordené  certains  conseilliers  dudit  monseigneur  le  duc,  des- 
quels la  plus  grant  partie  estoient  audit  roy  de  Navarre. 
Mais  ainsi  l'a  voit  ordené  ledit  evesque,  afin  que  tout  quan- 
que  ledit  roy  requerroit  luy  fust  octroie  par  ledit  monsei- 
gneur le  duc  qui,  par  contrainte^  ne  povoit  refuser  chose 
que  iceluy  evesque  voulsist.  Lesquels  conseilliers  estoient 
audit  conseil.  Et  pour  ce  encore  que  il  y  eust  plus  des 
amis  dudit  roy  de  Navarre,  et  que  les  requestes  que  il  fai- 
soit ne  peussent  eslre  empéscliiées  par  aucuns  preudes  hom- 
mes qui  estoient  audit  conseil,  ledit  evesque  malicieusement 
fist  et  ordena  que  ledit  prévost  des  marchans,  maistre  Ro- 
bert de  Gorbie ,  Jehan  de  l'Isle  et  aucuns  autres  de  leur 
aliance  alèrent  heurter  à  Thuys  de  la  chambre  où  ledit 
monseigneur  le  duc  et  le  conseil  estoit  pour  ordener  des- 
dites requestes  ;  et  feingnirent  que  il  voulsissent  parler 
audit  monseigneur  le  duc  d'autre  chose;  et  toutesvoies 
ne  distrent-il  aucune  chose  fors  tant  que  il  distrent  audit 
monseigneur  le  duc  que  les  gens  envoies  de  par  les  bonnes 
villes  estoient  à  accort  et  s'en  vouloient  aler,  mais  que 
il  eussent  faite  leur  response.  Si  requéroient  ledit  monsei- 
gneur le  duc  que  il  féist  savoir  à  tous  les  nobles  qui  estoient 


(1357.)  JEHAN-LE-BON.  69 

à  Paris  que  il  feussent  rendemain  aux  Cordeliers,  pour  eux 
accorder  avec  les  bonnes  villes.  Lequel  duc  respondit  que 
il  le  feroit  volentiers. 

Ce  fait,  ledit  monseigneur  le  duc,  par  le  conseil  dudit 
evesque,  fist  demourer  au  conseil  lesdis  prévost  des  mar- 
clians  et  sa  compaignie.  Et  lors ,  fist  demande  à  chascun 
d'iceux  qui  estoient  au  conseil,  sur  lesdites  requestes.  Et  fina- 
lement fu  conseillié  à  monseigneur  le  duc  que  il  accordast 
audit  roy  de  Navarre  les  choses  qui  ensuivent  ;  et  si  fu  dit 
par  ledit  prévost  des  marchans  en  disant  son  opinion  : 
«  Sire,  faites  amiablement  au  roy  de  Navarre  ce  que  il  vous 
»  requiert,  car  il  convient  qu'il  soit  fait  ainsi.  »  Gomme  se  il 
voulsist  dire:  il  en  sera  fait,  veuillez  ou  non. 

Si  fu  lors  ordené  :  Que  le  roy  de  Navarre  auroit  toute 
la  terre  qu'il  tenoit  quant  il  fu  pris,  et  tous  les  meubles  qui 
estoient  sous  ladite  terre. 

Item,  toutes  les  forteresses  que  il  tenoit  lors  que  dessus  est 
dit,  qui  depuis  avoient  esté  prises  par  le  roy  de  France  et 
ses  gens  ;  et  tous  les  biens  qui  estoient  es  dites  forteresses. 

Item,  fu  ordené  que  ledit  monseigneur  le  duc  pardon- 
neroit  audit  roy  de  Navarre  et  à  tous  ses  adhérens  tout  ce 
que  il  avoient  méfiait  au  roy  et  au  royaume  de  France. 

XLIV. 

Autres  ordenanceSy  cornent  les  dessus  dis  décapités  et  pendus  à 
Rouen  fussent  despendus  et  enterrés;  et  les  biens  rendus  à 
leur  hoirs, 

Encores  fu  ordené  que  le  conte  de  Harecourt,  le  seigneur 
de  Graville,  monseigneur  Maubué-de-Mainesmares,  cheva- 
liers, et  Golinet  Doublet,  escuier,  lesquels  le  roy  de  France 
avoitfait  descapiter  à  Rouen,  en  sa  présence,  et  puis  ttaisii^^ 


70  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

et  pendre  au  gibet  de  Rouen,  lorsque  le  roy  de  Navarre  fu 
pris,  seroient  despendus  publiquement  et  rendus  à  leur 
amis,  pour  enterrer  en  terre  benoicte  ;  et  toutes  leur  tenues 
qui  estoient  confisquées  rendues  à  leur  enfans  ou  héritiers. 
Et  pour  ce  que  ledit  roy  de  Navarre  requéroit  pour  ses 
injures,  dommaiges  et  intérêts  grant  somme  de  florins  ou 
terre  en  lieu  desdis  florins  ;  et  disoit-l'en  à  part,  jasoit  ce 
.  que  il  ne  feust  pas  dit  clèrement,  que  il  pensoit  à  en 
avoir  ou  la  duchié  de  Normendie  ou  la  conté  de  Champai- 
gne  ;  il  fu  ordené  que  l'en  traiteroit  avec  luy  de  continuer 
ceste  requeste  jusques  à  un  autre  jour.  Et  finablement  luy 
furent  accordées  toutes  les  choses  dessus  dites,  et  en  ot 
lettres  dudit  duc  telles  comme  les  gens  dudit  roy  les  voul- 
drent  faire.  Et  pour  ce  que  l'assemblée  des  trois  estas  estoit 
continuée  jusques  au  vintiesme  jour  de  Noël  ensuivant,  car 
il  n'a  voient  pas  esté  d'acort,  et  si  s'en  estoient  aies  pluseurs 
sans  prendre  congié  quant  il  orent  sceu  la  délivrance  dudit 
roy,  si  comme  dessus  est  dit,  accordé  fu  que  les  roys  et  duc 
rassembleroient  au  vintiesme  jour  de  Noël  dessus  dit,  pour 
traitier  des  choses  dessus  dites  ;  et  cependant  ledit  monsei- 
gneur le  duc  envoieroit  certaine  personne  notable  en  Nor- 
mendie pour  exécuter  royaument  et  de  fait  audit  roy  les 
choses  à  luy  accordées  ;  et  y  fu  ordené  monseigneur  Almaury 
de  Meullant,  chevalier  baneret. 

Et,  par  trois  ou  quatre  jours  après,  compaignièrent  lesdis 
duc  et  roy  l'un  l'autre ,  et  furent  par  ledit  temps  souvent 
ensemble,  et  mengièrent  ensemble  pluseurs  fois  en  l'ostel 
de  la  royne  Jehanne ,  en  l'ostel  dudit  evesque  de  Laon  et 
au  palais  ;  et  tousjours  estoit  ledit  evesque  avec  eux ,  et 
moult  bonne  chière  s'entrefaisoient.  Et  ensemble ,  moult 
secrètement,  visitèrent  les  saintes  reliques  en  la  chappelle 
du  palais.  Et  fist  ledit  roy  déUvrer  tous  les  prisonniers  qui 
estoient  es  prisons  de  Paris ,  tant  es  prisons  de  Téglyse 


(1357.)  JEHAN-LE-BON.  7( 

comme  es  prisons  des  seigneurs  lais  ;  nëis  ceux  qui  estoient 
en  oubliète,  condamnés  au  pain  et  à  l'yaue,  furent  dëlivi'és. 

Après  ces  choses,  vindrent  certaines  nouvelles  à  Paris  que 
le  traictié  entre  les  roys  de  France  et  d'Angleterre  estoit  tenu 
parfait,  et  qu'il  estoient  à  accort  ;  et  disoit  l'en  communé- 
ment que  ledit  roy  de  France  seroit  tantost  en  France. 

Item,  le  mercredi  jour  de  la  sainte  Luce,  se  parti  le  roy 
de  Navarre  de  Paris  un  pou  avant  prime  ;  et  avoit,  en  sa 
compaignie  grant  foison  de  gens  d'armes,  et  s'en  ala  à 
Mante. 

XLV. 

Cornent  les  capitaines  des  chastiaux  de  Normendie  qui  estoient 
tenus  contre  le  roy  de  France  vindrent  à  Mante  par  det^ers  le 
roy  de  Navarre ^  lequel  les  reçut  moult  liement. 

En  ce  temps  vindrent  à  Villepereur  (1),  à  Trappes  et  au 
pays  d'environ  pluseurs  gens  d'armes,  par  diverses  flottes, 
dont  les  uns  estoient  Anglois  et  les  autres  estoient  à  mon- 
seigneur Phelippe  de  Navai're,  si  comme  l'en  disoit;  et  ne 
savoit-on  à  Paris  qui  estoit  capitaine  desdites  gens  d'ar- 
mes (2).  Et  coururent  tout  le  pays  jusques  près  de  Paris,  à 
quatre  ou  cinq  lieues  ;  pillièrent  et  robèrent  dix  ou  douze 
lieues  de  pays  et  gastèrent  et  prisrent  Maule  sur  M andre  (3) 
et  l'enforcièrent  et  pluseurs  autres  forteresses,  sans  ce  que 
aucun  y  féist  résistance  en  aucune  manière.  Et  jasoit  ce 
que  ceux  de  Paris  y  envoiassent  monseigneur  Pierre  de  Vil- 
liers,  lors  chevalier  du  guet,  et  aucuns  autres  tant  de  Paris 

(1)  villepereur  (VHIa-pyrorum).  AujourcThu!  Villepreux,  bourg  à  deux 
lieaes  de  Versailles.  —  Trappes  est  un  village  à  peu  de  distance. 

(2)  Suivant  Froissart/c'étoit  un  Gallois  nommé  Ruffin, 

(3)  Maule  sur  Mandre.  Aujourd'hui  bourg  du  département  de  Seine-et- 
Oise,  à  cinq  lieues  de  Yersailles, 


72  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

que  de  la  visconté ,  toutesvoies  ne  se  mistrent-il  point  en 
poine  de  rebouter  les  ennemis  :  et  yuidèrent  les  bonnes 
gens  tout  le  pays ,  et  amenèrent  tous  leur  biens  à  Paris. 
Aucuns  disoient  que  lesdis  ennemis  estoient  huit  cent  hom- 
mes d'armes  ;  autres  disoient  qu'il  estoient  mil  ou  douze 
cens. 

Item,  le  jour  de  Noël  ensuivant,  furent  les  capitaines  des 
chastiaux  et  forteresces  de  Normendie  tenus  par  les  ennemis 
du  roy  de  France,  à  Mante  (1),  avec  le  roy  de  Navarre,  et 
disnèrent  avec  lu  y  ;  et  disoit  l'en  que  il  avoient  fait  ensem- 
ble grans  aliances. 

Et  en  ce  temps  ,  le  duc  de  Normendie  fist  grans  se- 
monces de  gens  d'armes,  pour  estre  à  Paris  et  es  villages 
environ  audit  vint  -  deuxiesme  jour;  et  disoit  l'en  que 
c'estoit  pour  rebouter  lesdis  ennemis  qui  estoient  entour 
Paris.  Mais  pluseurs,  et  par  espécial  ceux  de  Paris  cuidoient 
que  ce  fu  pour  eux  grever  que  ledit  monseigneur  le  duc 
féist  ladite  semonce,  et  par  pluseurs  fois  luy  en  parlèrent  : 
mais  il  respondoit  tousjours  que  c'estoit  pour  ladite  cause. 
Néantmoins  ceux  de  Paris  se  doubtoient  forment,  et  orde- 
nèrent  que  aucuns  hommes  armés  ne  entreroient  à  Paris  se 
il  n'estoient  cogneus ,  et  firent  garder  par  gens  armés  les 
entrées  de  Paris.  Et  toutesvoies  ledit  evesque  de  Laon  par 
lequel  lesdis  de  Paris  se  conseilloient  et  gouvemoient  prin- 
cipalement et  qui  tout  estoit  au  roy  de  Navarre,  estoit  prin- 
cipal conseillier  dudit  duc  ;  et  estoit  tout  fait  par  luy  et  par 
son  ordenance.  Moult  de  gens  estoient  esbahis,  et  disoit-l'en 
que  il  estoit  la  besague  (2)  qui  fiert  des  deux  bous.  Et  vraie* 
ment  l'en  disoit  que  ledit  evesque  faisoit  savoir  audit  roy 
tout  ce  qui  eàtoit  fait  au  conseil  de  monseigneur  le  duc.  Et 

(1)  A  Mantes,  C'est-à-dire  :  Les  capitaines  des  châteaux....  furent  à 
Mantes. 

(3)  Besague.  Hache  à  deux  tranchans.  Bisacuta, 


(13680  JEHAN-LE-BON.  73 

le  roy  de  Navarre  qui  savoit  que  le  duc  faisoit  ladite 
semonce  la  faisoit  aussi  la  plus  grant  que  il  poyoit,  et  vraie- 
ment  les  gens  de  Paris  et  du  pays  environ  estoient  forment 
esbahis,  car  il  se  doubtoient  que  entre  les  deux  seigneurs 
eust  descort  par  lequel  le  pays  feust  gasté  et  destruit.  Car 
ceux  qui  gardoientles  chastiaux  de  Breteuil  et  d'Evreux,  de 
Pont-Audeiner  et  de  Pacy,  ne  les  vouloient  rendre  au  roy 
de  Navarre  sans  mandement  du  roy  de  France.  Et  pour  ce 
disoit  ledit  roy  de  Navarre  que  on  ne  luy  avoit  pas  tenu  les 
convenances  que  ledit  monseigneur  le  duc  luy  avoit  faites 
de  rendre  les  chastiaux,  et  estoit  son  entencion  de  pour- 
chacier  son  droit;  si  comme  l'en  disoit. 


XL\I. 

Des  chapperons  parlis  que  ceux  de  Paris  prutrent;  et  cornent  le 

roy  de  Navarre  alla  à  Rouen. 

La  première  semaine  de  janvier  ensuivant,  ceux  de  Paris 
ordenèrent  qu'il  auroient  tous  chapperons  partis  de  rouge  et 
de  pers(l);  et  fu  commande  par  les  ostels,  de  par  le  prévost 
des  marchans,  que  on  préist  tels  chapperons.  Et  tousjours 
estoient  les  ennemis  entour  Paris,  qui  pilloient  tout  et 
prenoient  toutes  les  bonnes  gens  et  faisoient  raençonner  les 
villes  et  ceux  que  il  povoient  tenir. 

Item,  le  lundi  huitiesme  jour  de  janvier  dessus  dit,  entra 
ledit  roy  de  Navarre  à  Rouen,  à  moult  grant  compaignie 
de  gens  armés  et  non  armés,  tant  de  ladite  ville  qui  estoient 
aies  encontre  luy  comme  autres  que  il  avoit  amenés  avec  luy , 
Et  cedit  jour  ardirent  les  ennemis  un  moult  bel  ostel  que 

(1)  Pers,  Blea. 

TOM.    VJ.  7 


74  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

monseigneur  le  duc  de  Normendie  adroit  au  dessoubs  de 
Rouen,  à  trois  lieues,  appelle  Couronne  (1). 

XLVII, 

Cornent  le  rojr  de  Navarre  fist  despendre  les  dessus  dis  décapite.^ 
à  Rouen  y  et  les  fist  enterrer  solempnellemeni. 

Le  mercredi  ensuivant,  dixiesme  jour  du  moys  de  janvier, 
le  roy  de  Navarre  envoia,  au  matin,  au  gibet  de  Rouen, 
pour  despendre  et  ensevelir  les  corps  des  trois  dessus  dis 
que  le  roy  de  France  avoit  fait  descapiter  en  sa  présence, 
lorsque  le  roy  de  Navarre  fu  pris.  Auquel  gibet  ne  fu  rien 
trouvé  du  conte  de  Harecourt,  car  lonc-temps  avant  il 
avoit  esté  osté;  mais  l'en  ne  savoit  par  qui,  combien  que  l'en 
supposoit  que  ce  eussent  fait  ses  parens.  Et  là  furent  ense- 
velis par  trois  rendues  (2)  de  la  Magdaleine  de  Rouen  le  corps 
du  seigneur  de  Graville,  de  monseigneur  Maubué  de  Maines- 
mares,  et  de  Colinet  Doublet,  qui  encore  avoient  esté  audit 
gibet  sans  les  testes  ;  et  furent  mis  en  trois  co£Fres ,  tels 
comme  on  a  accoustumé  de  faire  pour  mors.  Et  il  y  ot  un  au- 
tre coffre  wit  (3)  pour  représentacion  dudit  conte  de  Hare- 
court :  lesquels  coffres  furent  mis  en  trois  cbars  (4)  à  daines 
qui  là  avoient  esté  amenés  pour  celle  cause.  Et  fu  le  coffre  qui 
faisoit  la  représentacion  dudit  conte  en  l'un  desdis  chœurs , 
le  seigneur  de  Graville  en  l'autre,  et  les  deux  autres  coffres 
en  l'autre  char.  Et  ledit  jour,  environ  beure  de  tierce,  ledit 

(!)  Couronne,  Aujourd'hui  le  Grand  Couronne,  village  aituô  sur  La  rive 
gauche  de  la  Seine,  et  chef-lieu  de  canton  du  département  de  la  Seine- 
Inférieure. 

{^)_Hendues.  Religieuses. 

(3)  ffii.  Vide. 

(4J  Chars,  Variante  :  Chairs. 


(1358.)  JËElAN*L&DON.  75 

roy  de  Navarre  à  cheval  et  très  grant  foison  de  peuple  avec 
luy  à  cheval  et  à  pie,  partirent  de  Rouen  et  alèrent  au 
gibet  dessus  dit;  et  là  ot  cent  variés  qui  portoient  cent  grans 
torches;  et  avoit  chascun  varlet  un  escusson  des  armes  dudit 
roy  de  Navarre.  Et  fist  ledit  roy  charier  lesdis  coffres  jus- 
ques  à  un  lieu  près  de  Kouen  appelle  le  Champ  du  pardon 
auquel  lesdis  corps  avoient  esté  descapités  en  la  place  : 
au  plus  près  que  l'en  pout  de  là  où  il  avoient  esté  desca- 
pités furent  lesdis  chars  arrestés  ;  et  là  furent  chantées 
moult  sollempnellement  vigilles  des  mors,  par  grant  foison 
de  gens  de  pluseurs  religions  qui  estoient  là  aies  pour  celle 
cause  ;  et  cela  fait,  lesdis  chars  furent  mis  au  chemin  :  e'est 
assavoir,  celui  où  estoient  les  deux  coffres  devant  ;  et  après 
ledit  char  avoit  deux  escuiers  armés  des  armes  dudit  Maubué 
et  Colinet,  montés  sur  leur  chevaux,  et  leur  amis  après.  Et 
après,  estoit  le  char  auquel  estoit  le  corps  dudit  seigneur 
de  Graville  ;  et  après  avoit  deux  hommes  à  cheval  qui  por- 
toient deux  bannières  de  ses  armes,  et  deux  autres  sur  deux 
chevaux  armés,  Tun  pour  guerre  et  l'autre  pour  tournoy, 
et  après  estoient  les  amis  dudit  seigneur.  Et  après  estoit  le 
char  auquel  estoit  la  représentacion  dudit  conte  de  Hare- 
court  et  deux  variés  et  deux  hommes  armés,  le  roy  de 
Navarre  et  les  amis  du  conte.  Et  ainsi  furent  char- 
riés jusques  à  la  porte  derrière  le  chastel  de  Rouen,  c'est 
assavoir  jusques  au  lieu  où  il  avoient  esté  mis  dedens  les 
charretes  quant  on  les  mena  exécuter.  Et  là  furent  arrestés 
et  furent  mis  hors  lesdis  coffres  desdis  chars ,  et  les  pris- 
trent  chevaliers  et  escuiers  si  comme  on  a  acoustumé  à 
porter  corps.  Et  les  portèrent  jusques  à  Notre-Dame  de 
Rouen  en  l'églyse  cathédrale.  Et  ledit  roy  de  Navarre  et 
merveilleusement  grant  peuple  aloient  après  à  pié  ;  et  f u 
moult  tart  quant  il  furent  en  ladite  églyse.  Et  là  furent  mis 
en  une  chappelle  couverte  de  cierges  qui  avoieut  VAew 


^M 


76  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

vint-sept  pies  de  lonc.  Et  en  chascun  des  pilliers  de  ladite 
église  avoit  une  grant  pièce  de  cendal  atachiée,  dedens  la- 
quelle avoit  quatre  escus  petits  des  armes  dessus  nommées. 

XLVIll. 

Du  sermon  que  le  roy  de  Nwarre  fisi  à  ceux  de  Rouen  en  nom- 
mant martirs  ceux  qui  estoient  descapités, 

L'endemain^  jour  de  jeudi  onziesme  jour  dudit  moys 
de  janvier,  le  roy  de  Navarre  fu  au  matin,  en  une  fenestre 
sur  la  porte  de  Saint-Oyen  de  Rouen  ;  et  là  parla  à  grant 
foison  de  gens  qui  estoient  aies  en  la  place  qui  estoit  de- 
vant pour  oïr  ledit  roy  qui  avoit  fait  savoir  que  il  vouloit 
parler  à  eux;  et  leur  dit  en  substance  autel  comme  il  avoit 
dit  à  Paris.  Et  pluseurs  fois  nomma  les  quatre  corps  dessus 
dis  martirs.  Et  après  ala  à  ladite  églyse  de  Notre-Dame, 
là  où  fu  dite  la  messe  des  mors  moult  solempnellement  par 
l'evesque  d'Avranches ,  et  puis  furent  mis  lesdis  coiSres  en 
despost  au  charnier  de  ladite  églyse  de  Notre-Dame  (1).  Et 
celuy  jour  au  disner,  fist  le  roy  de  Navari'e  seoir  à  sa  table 
un  marchant  de  vin  de  petit  estat^  pour  le  temps  maire  de 
ladite  ville  de  Rouen. 


(1)  Je  ne  sais  si  Ton  voit  encore  à  Nutre-Dame  de  Rouen,  comme 
avant  la  révolution ,  le  heaume  de  ces  quatre  clievaliers  appeodus  dans 
la  cliapellc  des  lonocens  ou  de  St-Romain. 


(1358.)  JEHAN-LE-BON.  77 


XLIX. 

Cornent  monseigneur  le  duc  de  Normandie  en  asseurant  ceux 
de  Paris  leur  disl ,  en  plaines  halles ,  qu'il  vouloù  viin^  et 
mourir  avec  eux^  et  que  les  gens  d'armes  qu'il  faisoit  venir 
estoient  pour  le  bien  de  ceux  du  royaume  :  et^  par  la  deffcuUe 
deceuxquiavoient  le  gouvernement^  ilconvenoit  que  il-meismes 
méist  paine  à  rebouter  les  ennemis. 

Ce  meisme  jeudi,  onziesme  jour  dudit  moys  de  janvier 
mil  trois  cens  cinquante-sept,  monseigneur  le  duc  de  Nor- 
mendie  qui  longuement  avoit  demouré  à  Paris  et  ne  pou- 
voit  avoir  chevance,  car  ceux  de  Paris  avoient  tout  le  gou- 
vernement, fu  conseillié  que  il  parlast  au  commun  de  Paiis. 
Si  fist  savoir,  celuy  jour  bien  matin ,  que  il  iroit  es  halles 
pour  parler  au  commun.  Et  quant  l'evesque  de  Laon  et  le 
prévost  des  marchans  le  sccurent,  il  le  Guidèrent  empeschier, 
et  distrent  à  monseigneur  le  duc  que  il  se  vouloit  mettre  en 
grant  péril  de  soy  mettre  devant  le  peuple.  Nëantmoins, 
ledit  monseigneur  le  duc  ne  les  crut  point,  mais  ala,  envi- 
ron heure  de  tierce,  es  dites  halles,  à  cheval,  luy  sixiesme 
ou  huitiesme  ou  environ.  Et  dist  à  grant  foison  de  peuple 
qui  là  estoit  que  il  avoit  entencion  de  mourir  et  de  vivre 
avec  eux,  et  que  il  ne  créussent  aucuns  qui  avoient  dit  et 
publié  que  il  faisoit  venir  des  gens  d'armes  pour  les  piller 
et  gaster  :  car  il  ne  l'a  voit  oncques  pensé.  Mais  il  faisoit 
venir  lesdites  gens  d'armes  pour  aidier  à  deffendre  et 
garantir  le  peuple  de  France  qui  moult  avoit  à  souffrir,  car 
les  ennemis  estoient  moult  espandus  parmy  le  royaume  de 
France,  et  ceux  qui  avoient  pris  le  gouvernement  n'y  met- 
toient  nul  remède.  Si  estoit  son  entencion,  ce  âimX^  ^^ 

7. 


78  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

gouverner  dès  lors  en  ayant,  et  de  rebouter  les  ennemis  de 
France  ;  et  n'eust  pas  tant  attendu  ledit  duc  se  il  eust  eu  le 
gouvernement  et  la  finance.  Et  oultre,  dit  lors  que  toute  la 
finance  qui  avoit  esté  levée  ou  royaume  de  France,  depuis 
que  les  trois  estas  avoient  eu  le  gouvernement,  il  n'en  avoit 
né  denier  né  maille;  mais  bien  pensoit  que  ceux  quîTavoient 
receue  si  en  rendroient  bon  compte.  Et  furent  les  parolles 
dudit  duc  moult  agréables  au  peuple  ;  et  se  tenoit  la^plus 
grant  partie  par  devers  luy  (î). 


L. 


De  rassemblée  que  lepréi^ost  des  marchans  fisi  faire  à  Saint- 
JaqueS'de-COspitalj  pour  la  double  que  il  ai^oit  que  le  peuple 
de  Paris  ne  se  tenist  du  tout  af^ec  monseigneur  le  duc;  et  des 
parolles  que  dit  Charles  Toussac,  eschei^in, 

L'endemain,  jour  de  vendredi  douziesme  jour  dudit 
moys  de  janvier,  le  prévost  des  marchans  et  ses  aliés  consi- 
dérans  et  voyans  que  le  peuple  estoit  à  faire  le  plaisir  et  la 
volenté  de  monseigneur  le  duc,  leur  seigneur  ;  doubtans  par 
aventure  que  ledit  peuple  ne  s'esméust  contre  eux  ^  firent 
assemblera  Saint-Jaques-de-l'Ospital  (2)  grant  foison  de  gens, 
et  par  espécial  ceux  qui  estoient  de  leur  partie.  Et  quant 
ledit  duc  sceut  ladite  assemblée,  il  parti  tantost  du  palais 
et  ala  audit  Ospital,  et  en  sa  compagnie  estoit  ledit  eves- 
que  de  Laon  et  pluseurs  autres.  Et  quant  il  fu  là,  il  fist 
parler  son  chancellier  à  tous  ceux  qui  là  estoient,  et  leur 

(J)  Et  se  tenoit,  etc.  C'est-à-dire  :  El  le  plus  grand  nombre  favorisoit 
plutôt  son  pari!  que  celui  des  meneurs  des  Trois-Etats. 

(2)  Saint-Jaques  de  V  Ospital.  Église  située  à  rextrémilé  des  rues  Mau* 
conseil  et  Saint- Denis.  Transformée  depuis  la  révolution  de  1792  en  maga* 
sin,  elle  fut  abattue  en  1 822 . 


(1358.)  JEHAN-LË-BON.  79 

ûst  dire  une  partie  de  ce  qu'il  avoit  dit  le  jour  précédent  es 
halles.  Et  oultre,  pour  ce  que  pluseurs  publioient  que  ledit 
duc  ne  tenoit  pas  au  roy  de  Navarre  les  convenances  que  il 
luy  avoit  promises,  et  ledit  duc  ne  povoit  faire  son  devoir  de 
rebouter  ses  ennemis  qui  dommageoient  et  gastoient  tout 
environ  Paris,  Chartres  et  le  pays  environ  ;  iceluy  duc  ûst 
dire  que  il  avoit  bien  tenu  audit  roy  de  Navarre  ce  qu'il 
avcMt  promis  en  tant  comme  il  povoit;  mais  aucuns  d'iceux 
auxquels  le  roy  son  père  avoit  baillié  à  garder  aucuns  chas- 
tiaux  dudit  roy  de  Navarre  ne  les  vouloient  rendre,  il  n'en 
povoit  mais;  mais  il  eai  avoit  fait  tout  son  povoir  et  encore 
estoit  prest  du  faire. 

Et  après  ce  que  ledit  chancellier  ot  parlé,  Charles  Tous- 
sac  se  leva  et  voult  parler  ;  mais  il  y  ot  si  grant  noise  que  il 
ne  pout  estre  oï.  Si  se  parti  lors  monseigneur  le  duc  et  sa 
compaignie,  forsTevesque  de  Laon  quidemoura  avec  ledit 
prévost  des  marchatis.  Et  assez  tost  après  que  ledit  duc  fu 
parti,  ledit  Charles  recommença,  et  lors  fu  oï.  Si  dist  moult 
de  choses,  et  par  espécial  contre  les  officiers  du  roy.  Et  dist 
que  il  y  avoit  tant  de  mauvaises  herbes  que  les  bonnes  ne 
povoient  fructifier  né  amender  ;  et  dit  moult  de  choses  cou- 
vertement  contre  le  duc.  Et  après,  quant  il  ot  parlé,  un 
advocat  appelle  Jehan  de  Sainte-Aude,  qui  par  les  trois 
estas  avoit  esté  fait  un  des  généraux  gouverneurs  des  subsi- 
des ottroyés  par  les  trois  estas,  parla  et  dit  que  le  prévost 
des  marchans  né  les  autres  des  trois  estas  n'avoient  pas 
emboursé  l'argent  que  on  avoit  receu  des  subsides.  Et  au- 
tel avoit  dit  ledit  prévost  des  marchans.  Et  nomma  ledit 
Jehan  pluseurs  c)ievaliers  qui  en  avoient  eu  par  le  man- 
dement dudit  duc ,  si  comme  disoit  ledit  Jehan ,  jusques 
à  la  somme  de  quarante  ou  de  cinquante  mille  moutons 
lesquels  avoient  esté  mal  emploies,  si  comme  ses  parolles  le 
notoient  et  donnoient  à  entendre.  Et  là  fu  encore  dit  par 


80  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

ledit  Charles  Toussac  que  ledit  prëvost  des  marchaDs  ëtoit 
preud'homme  et  a  voit  fait  ce  que  il  avoit  fait,  pour  le  bien 
et  le  sauvement  et  le  proufit  de  tout  le  peuple.  Et  dist  que 
sur  ledit  prévost  régnoit  haine,  et  que  il  le  sa  voit  bien.  Et 
que  se  ledit  prévost  des  marchans  cuidoit  que  ceux  qui 
là  estoient  présens  et  les  autres  de  Paris  ne  le  voulsissent 
porter  né  soustenir,  il  querroit  son  sauvement  là  où  il  le 
pourroit  trouver.  Et  là  aucuns  qui  estoient  de  leur  aliance 
crièrent,  disans  que  il  le  porteroient  et  soustenroient  contre 
tous. 

Item,  le  samedi  ensuivant,  treisiesme  jour  dudit  moys 
de  janvier,  monseigneur  le  duc  manda  pluseurs  des  mais- 
très  de  Paris  au  palais  là  où  il  estoit,  et  parla  à  eux  moult 
aimablement  et  leur  requist  que  il  luy  voulsissent  estre 
bons  subgiés,  et  il  leur  seroit  bon  seigneur.  Lesquels  luy 
respondirent  que  il  vivroient  et  mourroient  avec  luy,  et  que 
il  avoit  trop  attendu  à  prendre  le  gouvernement. 


LI. 


D'ime  faible  mormoie  que  les  geds  des  (rois  estas  ordenèrent  d 

Paris, 

Le  huitiesme  jour  d'après  Noël  Tan  dessus  dit,  fu  l'assem- 
blée à  Paris  des  bonnes  villes  ;  mais  il  n'y  ot  aucuns  nobles,  et 
pou  y  ot  des  gens  d'églyse.  Et  tous  les  jours  assembloient  et  si 
ne  povoient  estre  à  accort.  Et  toutesvoies  il  demourèrent  à 
Paris  jusques  au  vint-quatriesme  ou  vint-cinquiesme  jour  de 
janvier.  Et  ordenèrent  que  il  retourneroient  le  dimenche 
devant  karesme  prenant,  onziesme  joui*  du  liioys  de  février 
ensuivant.  Et  pour  provision  ordenèrent  que  on  feroit  nou- 
relle  monnoïe  plus  foible  que  celle  qui  autrefois  avoit  esté 


(1358.)  JEHAN-LE-BON.  81 

faite  par  eux,  et  que  monseigneur  le  duc  y  auioit  plus  de 
proufit:  c'est  assavoir  le  quint  denier,  et  les  autres  quatre  se- 
roient  pour  la  guerre.  Et  ainsi  fu  fait  ;  et  valut  le  mouton 
trente  sols  parisis. 

Et  les  deux  roynes  Jehanne  et  Blanche  traictoient  à  Paris 
de  l'accort  mettre  entre  monseigneur  le  duc  qui  là  estoit,  et 
le  roy  de  Navarre  qui  estoit  à  Mante  ;  mais  ledit  roy  avoit 
de  ses  gens  à  Paris  monseigneur  Jehan  de  Piquegny  et 
autres.  Et  tousjours  venoient  à  Paris  gens  de  diverses  mar- 
ches, souldoiers,  tant  que  monseigneur  le  duc  ot  bien 
dedens  Paris  deux  mille  hommes  d'armes,  lesquels  demou- 
roient  à  Paris  sans  riens  faire  ne  porter  aucun  proufit  ;  et 
toutesvoies  les  ennemis  estoient  sur  le  pays  en  pluseurs  lieux 
et  pilloient  et  roboient  tout ,  et  furent  jusques  à  Saint- 
Gloust. 

Incidence,  —  Le  mardi ,  seiziesme  jour  dudit  moys  de 
janvier ,  espousa  monseigneur  Loys ,  conte  d'Estampes  , 
madame  Jehanne  d'Eu,  fille  jadis  de  Raoul  conte  d'Eu 
et  connestable  de  France,  et  suer  à  l'autre  conte  d'Eu  et  de 
Guynes  et  aussi  connestable  de  France  qui  ot  la  teste  coup- 
pée  à  Neele,  à  Paris.  Laquelle  madame  Jehanne  avoit  esté 
femme  de  monseigneur  Gautier,  duc  d'Athènes  et  conte  de 
Brene  en  Ghampaigne  et  connestable  de  France ,  qui 
avoit  esté  tué  en  la  bataille  de  Poitiers  où  le  roy  Jehan  fu 
pris. 

LU. 

De  la  prise  d'Estampes. 

Geluy  mardi  meisme,  les  ennemis  d'entour  Paris  et  Ghar- 
tres  pristrent  Estampes  et  la  pillèrent,  et  y  pristrent  grant 
foison  de  prisonniers  que  il  menèrent  en  pluseurs  forte- 
resces  que  il  tenoient  en  Ghartrain  et  en  Beausse. 


82  LES  GRANDES  GHEONIQUES. 


un. 


De  la  mort  Jehan  Baillet^  trésorier  de  monsieur  le  duc  de  Nor^ 
mendie.  Et  cornent  Perin  Marcfu  justicié ,  pendu  et  puis  des- 
pendu et  enterré  en  Véglyse  Saint-Merry, 

Le  raercredi  yint-quatriesme  jour  dudit  moys  de  jan- 
yier,  après  disner,  Jehan  Baillet,  trésorier  de  monseigneur 
le  duc  de  Normendie  et  moult  acointé  de  luy ,  fu  tué  à 
Paris  d*un  vallet  changeur  appelle  Perrin  Marc  (I)  qui  le  £éri 
d'un  coutel  au  dessoubs  de  l'espanle  par  derrière ,  en  la 
rue  nueve  Saint-Merry.  Et  après  s'enfuy  ledit  Perrin  audit 
moustier  de  Saint-Merry.  Et  le  soir  bien  tart,  ledit  duc  qui 
moult  estoit  courroucié  de  la  mort  de  son  dit  trésorier  en- 
voia  audit  moustier  de  Saint-Merry  monseigneur  Robert  de 
Glermont(2)  son  mareschal,  Jehan  de  Ghaion,  fils  de  mon- 

(1)  Venin  Marc.  Yiilani,  copiste  souvent  infidèle  de  nos  Chroniques^ 
ajoute  ici  que  Macé  se  piaigaoit  de  n'avoir  pas  reçu  le  prix  de  deux  clie- 
vaux  achetés  par  les  gens  de  Técurie  du  dauphin.  «  Le  trésorier,  »  dit 
sur  cela  M.  Michelet,  «  refusoit  de  payer,  sans  doute  sous  prétexte  du 
»  droit  de  prise.  »  Je  suis  surpris  de  voir  une  pareille  conjecture  sous 
la  plume  de  M.  Michelet,  qui  auroit  dû  la  laisser  à  Dulaure  ou  à  M.  Slsr- 
mondi.  Il  ne  peut  ignorer  que  ce  droit  de  prise,  dont  on  a  fait  tant  de 
bruit,  n'étoit  que  celui  d'emprunter  pour  un  très  court  espace  de  temps 
les  objets  de  première  nécessité  que  ne  pouvoient  emporter  avec  eux  <ïans 
leiir^  tournées  les  grands  officiers  de  la  couronne.  CTétoient  des  matelas,  de 
la  vaisselle  et  des  fourrages.  Mais  jamais  il  n'arrlvoit  aux  emprunteurs 
de  prétendre  à  la  propriété  de  ces  objets.  Et  si  les  citoyens  ne  dé- 
voient pas  les  refuser ,  on  ne  pouvoit  se  dispenser  de  leur  tenir  compte 
de  ceux  qu'on  ne  leur  restituoit  pas.  Au  reste,  il  est  fort  douteux  que  Per- 
rin Marc  et  non  pas  Macé,  valet  changeur^  ait  eu  personnellement  à  récla- 
mer quelque  chose  du  trésorier  Jean  Baillet. 

(2)  La  plupart  des  manuscrits  et  les  éditions  goihiques  omettent  ce 
nom  ;  et  Villaret  transporte  au  jeune  Jean  de  Ghalon  le  titre  de  maré- 
chal de  Champaigne,  tandis  que  Lévesque  fait  de  Jean  de  Glermont  le 
maréchal  de  Normandie.  La  vérité,  c'est  que  Jean  de  Glermont  fut  nommé 
maréchal  de  France  par  le  duc  de  Normandie  depuis  la  captivité  de  son 
père.  L'erreur  vient  de  ce  que  les  chroniqueurs  contemporahis  l'ont  son* 
vent  désigné  comme  maréchal  de  monseigneur  k  dtic  de  Normandie, 


(1358.)  JEHAN-LE-BON.  83 

seigneur  Jehan  de  Chalon,  seigneur  d'Ailay ,  Guillaume 
Staise,  lors  prévost  de  Paris  et  grant  foison  de  gens  d'armes, 
lesquels  brisièrent  les  huis  dudit  moustier  et  en  mistrent 
hors  à  îorce  ledit  Perrin  Marc.  Et  l'endemain  matin  jour 
de  jeudi ,  ledit  Perrin  fu  traisné  au  chastelet  au  lieu  où  il 
avoit  fait  le  coup,  et  là  ot  le  poing  couppé  et  puis  fu  mené 
au  gibet  de  Paris,  et  là  pendu. 

Mais  l'eresque  de  Paris  fist  tant  que  ledit  Perrin  fu  des- 
pendu le  samedi  ensuivant  et  lu  ramené  audit  moustier  de 
Saint-Merry  «t  restabli;  et  là  à  très  grant  sollempnitë  fu  en- 
terré le  jour  que  lesobsèques  dudit  Jehan  Baillet  furent  faites; 
auxquelles  fu  présent  monseigneur  le  duc  de  Normendie. 
Et  à  celles  dudit  Perrin  fu  le  prévost  des  marchans,  et  grant 
foison  des  bourgois  de  Paris. 

LÏV. 

Des  messagiers  du  roy  de  France  etUH>iés  à  monseigneur  le  duc 

son  fils  ainsnéf  à  Paris, 

Le  samedi  vint-septîesme  jour  du  moys  de  janvier,  les 
messages  du  roy  qui  estoient  venus  d'Angletcirre ,  c'est 
assavoir  l'evesque  de  Theroucnne  chancellier  de  France , 
le  conte  de  Vendosmc ,  le  seigneur  de  Derval ,  le  sire 
d'Aubigny,  monseigneur  Jehan  de  Saintré  chevalier  et 
messire  Jehan  de  Ghampeaux  clerc,  firent  leur  rap- 
port au  duc  de  Normendie ,  en  la  présence  de  pluseurs 
de  son  conseil,  evesques,  chevaliers  et  autres,  sur  le  traic- 
tié  de  l'accort  fait  en  Angleterre,  entre  les  roys  de  France  et 
d'Angleterre.  Lequel  traictié  moult  plut  audit  duc  et  à  ses 
conseilliers,  si  comme  il  disoient. 


84  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 


LV. 


De  la  response  que  monseigneur  le  duc  de  Normendie  fisi  an 

message  du  roy  de  Navarre. 

Après  celuy  samedi  huit  jours  ou  environ,  messire 
Jehan  de  Piquegny  vint  à  Paris  de  par  le  roy  de  Navarre 
qui  estoit  à  Mante,  et  fist  ledit  messire  Jehan  pluseurs 
requestes  à  monseigneur  le  duc,  de  par  ledit  roy  de  Navarre, 
en  la  présence  des  roynes  Jehanne  et  Blanche  et  de  plu- 
seurs du  conseil  dudit  duc.  C'est  assavoir  que  monseigneur 
le  duc  tenist  les  convenances  audit  roy  de  Navarre  que  il 
luy  avoit,  lesquelles  il  ne  (1)  esclaircissoit  point  ;  et  que  il 
féist  rendre  audit  roy  ses  forteresces  et  quarante  mille 
florins  à  l'escu  que  l'en  luy  avoit  promis  l'autre  fois  qu'il 
avoit  esté  à  Paris,  et  aussi  aucuns  joyaux  qui  avoient  esté 
pris  du  sien,  lorsqu'il  fu  emprisonné. 

Et  lors  monseigneur  le  duc  se  mist  à  un  genouil  devant 
les  dites  roynes,  lesquelles  le  firent  lever  tantost  et  raseoir 
emprès  elles.  £t  respondi  audit  monseigneur  Jehan  que  il 
avoit  bien  audit  roy  de  Navarre  tenues  les  convenances 
que  il  ly  avoit ,  et  que  se  aucun  à  qui  il  fust  tenu  de  res- 
pondre  voùloit  dire  le  contraire  il  diroit  que  celui  men- 
tiroit.  Mais  ledit  monseigneur  Jehan  n'estoit  pas  homme  à 
qui  monseigneur  le  duc  en  déust  respondre.  Et  toutes  voies 
disoit-il  encore  que  se  aucun  vouloit  maintenir  que  il 
n'eust  tenu  audit  roy  de  Navarre  lesdites  convenances,  il 
avoit  des  chevaliers  qui  bien  s'en  combattroient ,  se  méstier 
estoit.  Et  pluseurs  autres  parolles  dist  lors  monseigneur  le 
duc.  Et  lors  fu  dit  par  l'evesque  de  Laon  que  monseigneur 

(1)  Lesquelles  il  ne.  Que  ledit  Picqucgny  ne  précisolt  pas. 


(1368.)  JEHAN-LE-BON.  86 

le  duc  auroit  plus  grant  advis  sur  lesdites  requestes,  et  en 
respondroit  tant  que  il  souffiroit  ;  et  ainsi  se  départirent. 

LVI. 

Cornent  tunwersi'ié  de  Paris^  par  le  prévost  des  marchans^  alè~ 
rent  par  devers  monseigneur  le  duc  pour  faire  accorder  les 
demandes  au  roy  de  Navarre, 

Celle  sepnoiaine,  l'université  de  Paris  (1),  le  clcrgié,  le  pré- 
vost des  marchans  et  ses  compaignons,  alèrent  par  devers 
monseigneur  le  duc,  au  palais,  et  là  fu  dit  audit  duc,  par 
frère  Simon  de  Langres,  maistre  de  l'ordre  des  Jacobins, 
que  tous  les  dessus  nommés  avoient  esté  ensemble  au  con- 
seil, et  avoient  délibéré  que  le  roy  de  Navarre  feroit  faire 
audit  duc  toutes  ses  demandes  à  une  fois  ;  et  que  tantost 
que  il  les  auroit  faites ,  ledit  duc  feroit  rendre  audit  roy 
de  Navarre  toutes  ses  forteresces  :  et  après  l'en  regarderoit 
sur  toutes  les  requestes  dudit  roy,  et  luy  passeroit  l'en  tout 
ce  que  l'en  devroit.  Et  pour  ce  que  ledit  maistre  ne  disoit 
plus,  un  moine  de  Saint-Denis  eiï  France,  maistre  en  théo- 
logie et  prieur  d'Essonne  (2),  dit  audit  maistre  que  il 
n'avoit  pas  tout  dit.  Si  dist  lors  ledit  prieur  à  monseigneur 
le  duc,  que  encore  avoient-il  délibéré  que  se  il  ou  le  roy 
de  Navarre  estoient  refusans  de  tenir  et  accomplir  leur 
délibération,  il  seroient  tous  contre  celuy  qui  en  seroit  refu- 
sant et  prescheroient  contre  luy  (3). 

(1)  I>u  Boullay,  dans  son  Histoire  de  P Université j  et  tous  nos  historiens 
assurent ,  je  ne  sais  sur  quel  garant ,  que .  TUniversité  refusa  toujours 
de  porter  le  chaperon  mi-parti;  mais  tous,  à  l'exception  de  M.  Miclielet, 
omettent  de  mentionner  la  visite  faite  par  l'Université  au  dauphin,  qui  s'en 
seroit  bien  passé.  « 

(2)  Essonne.  Prés  de  Gorbeil. 

(3)  li  soffiroit  de  ces  dernières  phrases  pour  prouver  que  notre  chro- 
nique n'est  plus  rédigée  par  un  moine  de  Saint-Denis. 


86  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

LVII. 

Autre  ordenance  par  aucuns  des  gens  des  trois  estas. 

Le  dimeacke  devant  karesnie  prenant,  onziesme  jour 
de  février,  se  rassemblèrent  à  Paris  pluseurs  des  bonnes 
villes  et  du  clergié,  mais  il  n'y  vint  nul  noble.  Et  par  plu- 
seurs journées  se  assemblèrent,  si  comme  il  avoient  accous- 
tumé.  Et  fiinablement  ordenèrent  que  les  gens  d'églyse 
paieroient  demy-dixiesme  pour  le  temps  advenir,  pour  un 
an.  Et  ceulx  qui  n'avoient  aucune  chose  paiée  pour  l'an 
passé  paieroient  aussi  avecques  l'autre  année  demy- 
dixiesme.  Et  les  villes  fermées  feroient  de  soixante-quinze 
feus  (1)  un  homme  armé  ou  dix  sous  parisis  pour  jour;  et  le 
plat  païs  feroit  de  cent  feus  un  homme  armé. 

LVIIL 

Cornent  le  prét^ost  des  marchans  et  ses  allés  alèrent  au  palais  en 
la  chambre  de  monseigneur  le  duc  de  Normendie  ;  et  làj  pré' 
sent  luf,  tuèrent  les  deux  mareschaux  de  Clermont  et  de 
Champaigne^  après  ce  que  ilorent  tuémaistre  Regnautd^Acy^ 
adt^ocat  en  parlement. 

Le  jeudi  vint-deuxiesme  jour  du  moys  de  février,  l'an 
mil  trois  cens  cinquante  -  sept  à  matin ,  et  fu  le  secont 
jeudi  de  karesme  ,•  ledit  prévost  des  marchans  fist  assem- 
bler à  St-Eloy  près  du  Palais  (2)  tous  les  mestiers  de  Paris 
armés,  et  tant  que  on  estimoit  qu'il  estoient  bien  trois  mil 
tous  armés.  Et  environ  heure  de  tierce,  un  advocat  de 


(1)  Soixante-quinze,  Et  non  pas  soixante^cinq ,  coinme  le  portent  les 
éditions  gothiques  et  les  historiens  modernes. 

(2}  Sur  remplacement  actuel  de  la  rue  de  Salnt-£loy. 


(13&8.)  JEUAN-LE-BON.  87 

parlement  appelle  maistre  Régnant  d'Acy,  en  alant  du 
palais  en  sa  maison  qui  estoit  près  de  Saint-Landry  (1),  fu 
tué  près  du  moustier  de  la  Magdaleine  (2),  en  l'ostel  d'un  . 
pâtissier  là  où  il  se  bouta  quant  il  vit  que  l'on  le  vouloit 
tuer;  et  ot  tant  et  de  telles  plaies  que  tantost  il  mourut 
sans  parler.  Et  tantost  après,  ledit  prévost  et  pluseurs  en 
sa  compaignie  montèrent  en  la  chambre  de  monseigneur  le 
duc  au  palais  sur  les  merceries  (3),  et  là  trouvèrent  ledit  duc 
auquel  ledit  prévost  dist  telles  paroUes  en  substance  :  «  Sire, 
M  ne  vous  esbahissez  de  choses  que  vous  véez,  car  il  est 
M  ordené  et  convient  que  il  soit  fait.  »  Et  si  tost  que  ces 
parolles  furent  dites,  aucuns  de  la  compaignie  du  prévost 
des  marchans  coururent  sur  monseigneur  Jehan  de  Gon- 
flans,  mareschal  de  Ghampaigne,  et  le  tuèrent  joignant  du 
lit  de  monseigneur  le  duc  et  en  sa  présence.  Et  aucuns  au- 
tres de  la  compaignie  dudit  prévost  coururent  sur  monsei- 
gneur Robert  de  Glermont ,  mareschal  dudit  duc  de  Nor- 
mendie,  lequel  se  retray  en  une  autre  chambre  de  retrait 
dudit  monseigneur  le  duc,  mais  il  le  suivirent  et  là  le 
tuèrent.  Et  monseigneur  le  duc  qui  moult  estoit  effraie  de 
ce  que  il  véoit,  pria  ledit  prévost  des  marchans  que  il  le 
voulsist  sauver,  cartons  ses  officiers  qui  lors  estoient  en 
la  chambre  s'enfouirent  et  le  laissièrent.  Et  adont ,  ledit 
prévost  luy  dit  :  «  Sire,  vous  n'avez  garde.  »  Et  luy  bailla 
ledit  prévost  son  chapperon  qui  estoit  des  chapperons  de 
la  ville  parti  de  rouge  et  de  pers,  le  pers  à  destre  ;  et  prist 
le  chapperon  dudit  monseigneur  le  duc  qui  estoit  de  bru- 

(1)  Saint'Landry.  Cette  église  étolt  à  rentrée  actuelle  de  la  rue  de 
Saint-Landry,  sur  le  quai  de  la  Cité. 

(S)  La  Magdaleine,  L'église  de  la  Magdeleine-en-la-Cité  étoit  sur  l'em^ 
placement  de  la  maison  n»  5  de  la  rue  actuelle  de  la  Juiverie,  On  a  cou 
serré  l'ancien  nom  au  passage  qui  divise  cette  maison* 

(3)  Sur  les  merceries,  Cqs  derniers  mots  ne  sont  que  dans  le  manuscrit 
de  Charles  Y. 


88  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

nette  (1)  noire  à  un  orfrois  d'or,  et  le  porta  tout  celuy  joui*, 
et  monseigneur  le  duc  porta  celuy  dudit  prévost  (2).  Tan- 
tost  après  ,  aucuns  de  la  compaignie  dudit  prévost  pris- 
rent  les  corps  des  deux  chevaliers  et  les  trainèrent  moult 
inhumainement  par  devant  monseigneur  le  duc  jusques  en 
la  court  du  palais  devant  le  perron  de  inarbre  ;  et  là  demou- 
rèrent  tous  estendus  et  descouvers  en  la  vue  de  ceux  qui  les 
vouloient  veoir ,  jusques  après  disner  bien  tart  ;  et  n'estoit 
nul  homme  qui  les  osast  oster. 

Et  ledit  prévost  des  marchans  et  ses  compaignons  alèrent 
en  leur  maison  en  Grève  que  l'en  appeloit  la  maison  de  la 
ville.  Et  là  ledit  prévost  estsuit  aux  fenestres  de  ladite  maison, 
sur  la  place  de  Grève,  parla  à  moult  grant  nombre  de 
gens  armés  qui  estoient  en  ladite  place  et  leur  dist  que 
le  fait  qui  avoit  esté  faut  ce  avoit  esté  pour  le  bien  com- 
mun du  royaume  de  France,  et  que  ceux  qui  avoient  esté 
tués  estoient  faux,  mauvais  et  traitres.  Et  requist  ledit 
prévost  au  peuple  qui  là  estoit,  que  en  ce  le  voulsissent 
porter  et  soustenir ,  car  il  avoit  fait  ce  faire  pour  le  bien 
du  royaume,  si  comme  il  disoit.  Et  lors,  pluseurs  crièrent 
à  haute  voix  que  il  advouoient  le  fait ,  et  que  il  vouloient 
vivre  et  morir  avec  ledit  prévost  des  marchans. 

Et  tantost  après,  ledit  prévost  des  marchans  retourna  au 
palais  et  tant  de  gens  d'armes  avec  luy  que  toute  la  court  en 
estoit  plaine.  Et  monta  en  la  chambre  où  monseigneur  le 
duc  estoit  qui  moult  estoit  dolent  et  esbahi  de  ce  qui  estoit 
advenu.  Et  encore  estoient  les  corps  desdis  chevaliers  devant 
ledit  perron  de  marbre,  et  le  povoit  ledit  duc  véoir  des  fenes- 
tres de  sa  chambre.  Et  quant  ledit  prévost  fu  en  ladite  cham- 
bre, et  pluseurs  armés  de  sa  compaignie  avec  luy,  il  dit 

(1)  Brunette.  Etoffe  fine  et  très-recherchée.—  Orfrois,  bordure,  frange 
d'or  ou  d'argent. 

(2)  Quel  frappant  rapport  avec  la  Journée  du  20  juin  1792  ! 


(1358.)  JEHAN-LE-BON.  89 

audit  monseigneur  le  duc  que  il  ne  se  mëist  point  à  mesaise 
de  ce  qui  estoit  advenu,  car  il  avoit  esté  fait  de  la  volenté 
du  peuple,  et  pour  eschiéver  greigneurs  périls;  et  ceux 
qui  avoient  esté  mors  avoient  esté  faux ,  mauvais  et  trai- 
tres.  Et  requist  ledit  prévost  à  monseigneur  le  duc,  de  par 
ledit  peuple ,  que  il  voulsist  ratifier  ledit  fait  et  estre  tout 
un  avec  eux.  Et  que  se  mestier  avoient  d'aucun  pardon 
pour  cause  dudit  fait,  que  le  duc  leur  voulsist  à  tous  par- 
donner. Lequel  duc  octroia  audit  prévost  les  choses  dessus 
dites,  et  luy  pria  que  ceux  de  Paris  voulsissent  estre  ses  bons 
amis  et  il  seroit  le  leur.  Et  pour  celle  cause ,  ledit  prévost 
envoia  audit  duc  deux  draps,  l'un  de  pers  et  l'autre  de 
rouge,  pour  ce  que  ledit  duc  féist  faire  des  chapperons  pour 
luy  et  pour  ses  gens  tout  comme  ceux  de  Paris  les  portoient, 
c'est  assavoir,  parti  de  pers  et  de  rouge,  le  pers  à  destre.  Et 
ainsi  le  fist  ledit  monseigneur  le  duc  et  portoit  tel  chappe- 
ron  comme  dit  est,  et  ses  gens  aussi,  et  ceux  du  parlement 
et  des  autres  chambres  du  palais  et  tous  autres  officiers 
communément  estans  à  Paris  (1). 

Et  celuy  jour  de  jeudi,  environ  vespres,  ledit  prévost 
commanda  que  on  levast  lesdis  corps  des  deux  chevaliers 
dessus  dis  qui  encore  estoient  en  ladite  court  du  palais,  et 
que  l'en  les  portast  à  Ste-Katherine-du-Yal-des-Escoliers. 
Et  jà  estoit  levé  le  corps  de  maistre  Régnant  d'Acy,  et  avoit 
esté  porté  en  son  ostel  par  ses  gens ,  car  il  avoit  esté  tué 
près  de  son  ostel.  Mais  toutesvoies  fu-il  longuement  là  où  il 
avoit  esté  tué  en  la  vue  de  chascun,  a^vant  que  il  eust  est  élevé. 

(1)  Au  milieu  de  circoDStances  aussi  critiques,  pense-t-on  que  le  dau- 
phin auroit  pu  garantir  sa  vie,  si  la  liberté  de  la  presse  eût  existé  comme 
sous  le  règne  de  Louis  XVf  P  Cette  question  seroit  digne  d'être  mise  au 
concours  par  V Académie  des  Sciences  morales  et  politiques.  En  comparant 
le  résultat  des  deux  crises,  on  est  tenté  de  rejeter  sur  Louis  Wl  toutes 
les  fautes  :  cependant  les  concessions  qui  firent  la  perle  de  ce  vertueux 
prince  avoient  fait  le  salut  de  Charles  V. 

8. 


90  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

Si  furent  les  deux  corps  dessus  dis  mis  par  povres  varies 
ea  une  charrete,  et  menés  à  descouvert  dedens  ladite  char- 
rete  par  lesdis  povres  variés  qui  ladite  charrete  trainoient 
sans  chevaux  au  lonc  de  la  ville^  jusques  audit  lieu  de  Ste- 
Katherine-du-Yal-des-Escoliers  ;  et  par  lesdis  variés  furent 
descendus  en  la  court,  et  puis  emmenèrent  lesdis  variés  la- 
dite charrete  et  laissièrent  là  les  deux  corps.  Et  emp<Mrtèrent 
lesdis  variés  le  mantel  de  l'un  des  chevaliers  pour  leur  salaire 
de  les  avoir  amenés  jusques  là.  Et  pour  ce  que  les  religieux 
de  Sainte-Katherine  n'osoient  enterrer  lesdis  corps^  aucuns 
d'eux  aléi*ent  vers  ledit  prévost  pour  savoir  que  il  voulc^t 
que  lesdis  religieux  féissent  desdis  corps?  Lequel  prévost 
respondi  auxdis  religieux  que  il  luy  plaisoit  que  il  en  féist 
ce  que  monseigneur  le  duc  vouldroit.  Et  a^és  alérent  vers 
monseigneur  le  duc,  lequel  leur  dist  que  il  les  féissent 
enterrer  secrètement  sans  solemnité.  Mais  assez  tost  après 
fu  de£Eendu  auxdis  religieux,  de  par  l'evesque  de  Paris>  que 
il  n'enterrassent  point  le  corps  de  monseigneur  Robert  de 
Glermont  en  terre  benoite,  car  ledit  evesque  le  tenait  pour 
excomménié,  pour  ce  que  il  avoit  esté  à  oster  et  traire  hors 
du  moustier  de  Saint -Merry  Perin  Marc ,  qui  avoit  tué 
Jehan  Baille t ,  si  comme  dessus  est  dit.  Si  en  fu  ordené 
secrètement  par  lesdis  rehgieux  tant  de  l'un  comme  de 
l'autre.  Et  ledit  maitref  Kegnaut  d'Acy  fu  le  soir  entende 
secrètement  au  moustier  de  Saint- Landry,  de  quelle  paroisse 
il  estoit. 

Et  celuy  jeudi  au  soir ,  bien  tart ,  fu  ledit  prévost  des 
marchans  en  l'ostel  de  la  royne  Jehanne,  et  là  parla  à  luy 
moult  longuement.  Et  disoit-Pen  que  entre  les  autres  cho- 
ses que  il  luy  dist,  il  luy  requit  que  elle  féist  venir  le  roy 
de  Navarre  à  Paris. 


(1368.)  JËHAN-LE-BON.  91 


LIX. 


De  tdssemBlàe  que  le  prétest  des  marckansfist  aux  Augustins 
et  des  paroles  que  maistre  Robert  dé  Corbie  dist. 

L'endemsÛD,  jour  de  vendredi  vint-troisiesme  jour  dudit 
moys  de  février^  ledit  prévost  des  marchans  fist  assembler 
au  matin  aux  Augustins  grant  nombre  de  ceux  de  Paris 
desquels  pluseurs  estoient  armés.  Et  manda  à  ceux  qui 
ayoient  esté  envoies  de  par  les  bonnes  villes  qui  encores 
estoient  à  Paiis  que  il  alassent  là ,  desquels  pluseurs  y 
alèrent.  Et  là ,  miaistre  Robert  de  Corbie  dist  que  le  pré- 
vost des  marchans  avoit  fait  faire  le  fait  qui  avoit  esté 
faut  le  jour  précédent  pour  le  bien  et  pour  le  proufit 
du  royaume,  et  que  il  estoient  quatre  qui  empçschoient 
tous  les  bons  eonsaux  devers  monseigneur  le  duc ,  et 
par  eux  avoit  esté  empeschiée  la  délivrance  du  roy 
de  France,  si  comme  dîsoit  ledit  maistre  Roba:t.  Et  dist 
que  sur  la  délivrance  du  roy  avoient  esté  assemblés  l'u- 
niversité, le  clergié  et  la  ville  de  Parts  qui  tous  estoient  et 
avment  esté  d'accort  et  en  une  oppinion.  Et  depuis  soixante- 
quatre  personnes  du  conseil  monseigneur  le  duc  qui  sur  ce 
meismes  avoient  esté  assemblées  avoient  esté  de  une  oppi- 
nion, et  les  quatre  dessus  dis  empeschièrent  tout.  IVIais  il 
ne  dist  point  qui  estoient  ces  quatre,  et  si  ne  dist  oncques 
sur  quoi  ce  conseil  avoit  esté,  en  espécial,  né  aucun  cas  par- 
tiddîer  né  espécial  pour  lequel  il  eussent  mis  à  mort  les 
tims  dessus  nommés.  Et  toutesvoies  requist  ledit  maistre 
Robert  les  envoies  des  bonnes  villes,  pour  ledit  prévost 
et  les  autres  qui  avoient  fait  ledit  fait ,  que  il  voulsissent 
ratifier  ce  qui  avoit  esté  fait  et  eux  tenir  en  bonne  union 
avec  ceux  de  Paris;  laquelle  union  avoit  esté  promise  et 


92  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

jurée  en  pluseurs  assemblées  par  avant,  si  comme  disoit 
ledit  maistre  Robert. 

Et  jà  fust  ce  que  pluseurs  de  ceux  des  bonnes  villes  sceus- 
sent  bien  que  seure  chose  n'estoit  pas  de  ratifier  ledit  fait, 
toutesvoies  dirent  par  doubte  tous  ceux  qui  en  ladite  assem- 
blée estoient,  que  il  créoient  que  ce  avoit  esté  fait  à  bonne 
cause  et  juste,  et  le  ratiffioient,  dont  pluseurs  de  Paris  qui 
là  estoient  les  en  mercièrent. 

LX. 

Cornent  le  préi^osl  des  marchans  vint  à  monseigneur  le  duc  en 
parlement,  et  lujr  requist  que  il  voulsist  tenir  lef  ordenances 
que  les  trois  estas  ai^oient  establies  l'année  det^ant. 

Le  samedi  ensuivant,  vint-quatriesme  jour  dudit  moys, 
fu  monseigneur  le  duc  en  la  chambre  de  parlement,  et  avec 
luy  aucuns  de  son  conseil  qui  luy  estoient  demourés.  Et  là 
alèrent  à  luy  ledit  prévost  et  pluseurs  autres  avec  luy,  tant 
armés  comme  non  armés,et  requistrent  à  monseigneur  le  duc 
que  il  féist  tenir  et  garder,  sans  enfraindre,  toutes  les  orde- 
nances lesquelles  avoient  esté  faites  par  les  trois  estas  l'an 
précédent,  et  que  il  les  laissast  gouverner  si  comme  autrefois 
avoit  esté  fait  ;  et  que  il  voulsist  débouter  aucuns  qui  en- 
core estoient  en  son  conseil  ;  et  pom^  ce  que  le  peuple  se 
tenoit  trop  mal  content  de  moult  de  choses  qui  estoient 
faites  au  conseil  de  monseigneur  le  duc  contre  ledit  peujde^ 
il  voulsist  mettre  en  son  grand  conseil  trois  ou  quatre  bôttr-* 
gois  que  l'en  luy  nommeroit.  Toutes  lesquelles  choses  mosH 
seigneur  le  duc  leur  octroia. 


(13580  JEHAN-LE-BON.  93 


LXI. 


De  la  rei^enue  du  rojr  de  Navarre  à  Paris;  et  du  mandement 
que  le  roy  de  France  fist  au  duc  de  Normendicy  son  ainsné 
fils. 

Le  lundi  ensuivant,  vint-sixiesme  jour  dudit  moys  de 
février ,  entra  le  roy  de  Navarre  à  Paris ,  à  moult  grant 
compaignie  de  gens  d'armes,  tant  de  ceux  qu'il  avoit  ame- 
nés comme  de  ceux  de  Paris  qui  estoient  aies  contre  luy  ; 
et  ala  descendre  ledit  roy  en  l'ostel  de  Neelle  qui  lors  es- 
toit  au  duc  de  Normendie.  Et  celuy  jour,  le  prévost  des 
marchans  ala  devers  luy  et  luy  pria  et  dist  que  il  voulsist 
faire  justes  reqUestes  audit  monseigneur  le  duc  ,  et  que  il 
voulsist  porter  et  soustenir  le  fait  que  il  avoient  fait  à  Paris 
des  trois  qui  avoient  esté  occis.  Lequel  roy  leur  octroia  tout. 
Et  toute  celle  sepmaine,  les  deux  roynes  veves  Jehanne 
et  Blanche ,  le  prévost  des  marchans  ,   l'evesque  de  Laon 
et  ses  compaignons  traictièrent  l'accort  entre  le  duc  et 
le  roy,  lequel  fu  fait  dedens  dix  ou  douze  jours  après. 
Mais  pou  de  gens  sceurent  lors  la  manière. Toutesvoies  donna 
lors  ledit  duc  audit  roy  l'ostel  de  Neelle.  Et  furent  si  bien 
ensemble  que  diascun  jour  il  disnoient  l'un  avec  l'autre,  et 
faisoient  moult  grant  semblant  de  eux  entr'aimer.  Et  après, 
environ  le  dixiesme  ou  douxiesme  jour  de  mars,  le  roy  de 
France  manda  à  monseigneur  le  duc  de  Normendie  que  il 
envoiast  en  Angleterre  deux  prélas ,  et  quatre  chevaliers , 
car  il  estoit  moult  seul  si  comme  il  mandoit.  Et  aussi 
manda  que  il  luy  envoiast  deux  bons  notaires  pour  ordener 
les  lettres  du  traictié  d'accort  entre  luy  et  le  roy  d'Angle- 
terre. Et  tous  jours  estoient  ceux  de  Paris  ainsi  comme 
esmeus ,  et  se  armoient  et  assambloient  souvent  ;  pour  la- 


94  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

quelle  chose  pluseurs  officiers  du  roy  de  France  et  du  duc 
se  absentèrent  (1)  tant  prélas  comme  autres.  Et  depuis  en 
retourna  pluseurs  à  Paris,  poui*  la  seurté  que  il  orent  dudit 
prévost  des  marchans  qui  disoit  que  l'en  ne  leur  vouloit 
mal. 

LXII. 

Des  lettres  que  le  préi^ost  des  marchans  envola  aux  bonnes  villes 
pour  les  faire  aller  et  prendre  chapperons  partis  de  meisme 
ceux  de  Paris, 

En  ce  temps  furent  faites  ordenances  sur  tous  officiers. 
Et  l'ëvesque  de  Therouenne ,  lors  chancelliei*  de  France, 
qui  nouvellement  estoit  venu  d'Angleterre ,  n'avoit  point 
aj^rté  les  seaux  du  roy,  mais  les  avoit  laissiés  en  Angle- 
terre par  Tordenance  du  roy  et  de  son  conseil.  Lequel  chan- 
celier bien  apperceut  que  l'en  vouloit  user  d'autres  seaux 
que  de  celuy  de  Ghastellet  duquel  l'en  usoit  en  l'absence  du 
grant.  Et  aussi  pour  pluseurs  autres  causes  se  parti  de  Pa- 
ris, et  s'en  ala  en  son  pays  d'Alvergne  (2). 

En  ce  temps ,  assez  tost  après  l'occision  des  trois  dessus 
jiommés,  le  prévost  des  marchans  et  les  eschevins  envoiè- 
rent  lettres  closes  par  les  bonnes  villes  du  royaume,  par 
lesquelles  il  leur  faisoient  savoir  le  fait  qu'il  avoient  fait,  et 
leur  requéroient  que  il  se  voulsissent  tenir  en  vraie  union 
avec  eux  et  que  il  voulsissent  prendre  de  leur  chapperons 
partis  de  pers  et  de  rouge ,  si  amime  avoient  fait  le  duc  df 
Normendie  et  pluseurs  autres  du  sanc  de  France,  si  comme 
es  dites  lettres  estoit  contenu.  Et,  en  vérité,  ledit  monsei  ; 


(1)  Se  alfsentèrent.  Le  reste  du  chapitre  est  inédit  et  ne  se  trouve  que 
dans  le  manuscrit  de  Charles  Y. 

(2)  D'Alvergne.  Ce  prélat  recommandable  étoit  en  effet  de  la  maison 
de  Montaigu  en  Auvergne,  et  se  nommoit  GiUes  Aycelin. 


(1358.)  JEHAN-LE-BON.  95 

gneur  le  duc,  le  roy  de  Navarre,  le  duc  d'Orlëans  frère  dudit 
roy  de  France,  et  le  conte  d'Estampes,  qui  tous  estoient  des 
fleurs  de  lis  (t),  portoient  lesdis  chapperons.  Dont  pluseurs 
ne  renroièrent  oncques  responses  desdites  lettres,  et  autres 
rescriprent  sans  autre  aliance  faire  et  sans  prendre  desdis 
chapperons  ;  et  autres  prisrent  desdis  chapperons. 


LXUI. 

De  la  response  que  ceux  qui  tenoient  les  forleresces  féircnt  à 
ceux  que  le  roy  d'Angleterre  leur  enpoia. 

En  ce  temps  envoia  le  roy  d'Angleterre  deux  chevaliers 
anglois  en  France  pour  faire  issir  des  forteresces  tous  ceux  (2) 
qui  aucunes  en  avoit  prises  depuis  les  trièves  données  à 
Bourdiaux  entre  le  roy  de  France  et  le  prince  de  Galles. 
Dont  pluseurs  et  presque  tous,  tant  en  Ghartain  comme  en 
Normendie,  qui  avoient  prises  lesdites  forteresces  respon- 
dirent  que  il  n'estoient  point  au  roy  d'Angleterre ,  né  les 
dites  forteresces  ne  tenoient  de  par  luy;  et  dirent  aucuns  que 
il' estoient  au  roy  de  Navarre  et  les  autres  disrent  que  il 
trouveroient  bien  qui  les  avoueroit.  Et  ne  issirent  point , 
mais  coururent,  pillèrent  et  robèrent  le  pays.  Et  furent 
aucuns  de  la  garnison  d'Esparnon,  le  lundi  douziesme  jour 
du  moys  de  mars,  en  la  ville  de  Chastres  soubsMpnt-Lehery 
environ  ;  et  pillèrent  tout  et  emmenèrent  moult  de  prison- 
niers à  Mont-Lehery  et  n'estoient  pas  plus  de  six  vint  ou 
environ  :  et  si  ne  trouvèrent  qui  empeschement  leur  féist. 


(1)  Des  fleurs  de  lys.  Belle  et  ancienne  manière  de  désigner  lesparens 
du  roi,  les  princes  du  sang. 

(2)  Tous  ceux.  Tous  ceux  qui  sous  prétexte  d'ordres  émanés  du  roi 
d'Angleterre  avoient  pris  possession  de  places  que  la  conclusion  des  trêves 
empéchoit  de  croire  en  danger. 


90  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

Et  toutesvoies  estoit  l'accort  fait  entre  ledit  duc  et  le  roy 
de  Navarre,  par  telle  manière  que  il  estoient  le  plus  du 
temps  ensemble,  et  avoient  esté  par  plus  de  huit  jours  en- 
semble par  avant.  Et  avoit  ledit  duc  accordé  que  ledit  roy, 
en  partie  de  paiement  de  ce  que  il  devoit  avoir  par  ledit 
accort,  auroit  la  conté  de  Bigorre,  et  la  jugerie  de  Rivière  (1) 
et  la  conté  de  Mascon  et  autres  terres  au  païs,  jusques  à 
dix  mil  livres  mesurées  de  terre.  Et  si  fu  accordé  à  la  roy  ne 
Blanche,  sœur  dudit  roy,  que  elle  auroit  Moret  en  Acqui- 
taine  de  ce  que  l'en  luy  devoit  pour  son  douaire.  Item,  en 
tout  ce  temps  donnoit  ledit  roy  de  Navarre  saufs-conduis  à 
Paris,  contenant  ceste  forme  (2)  : 

LXIV. 

Cy  après  s* ensuit  la  teneitr  des  saufs  conduis  que  le  roy  de  JV/i- 

i^arre  donnoit  en  la  ville  de  Paris, 

«  Charles,  par  la  grâce  de  Dieu,  roy  de  Navarre  et  conte 
»  d'Evreux,  à  tous  ceux  qui  ces  lettres  verront  salut.  Savoir 
»  faisons  que  nous  avons  donné  et  donnons  par  la  teneur 
»  de  ces  présentes  à  nos  amés  et  féaux  chevaliers  Jehan  de 
»  Neuf-Chastel  et  le  seigneur  de  Kaon  (3),  et  à  leur  com- 
)>  paignie  jusques  au  nombre  de  trente  personnes  à  cheval, 
M  seur  et  sauf  conduit  du  jour  de  la  date  de  ces  présentes 
»  jusques  à  la  feste  de  Penthecouste  prochaine  venant,  pour 
»  aler,  venir  cependant,  et  demourer  se  mestier  est  par  tous 
M  les  lieux  du  royaume  de  France.  Si  donnons  en  mande- 
»  ment  à  tous  capitaines,  chastelains,  gardes  de  païs,  villes 


(1)  La  Jugerie,  Variante  :  Viguerie* 

(2)  Celte  dernière  pbrase  est  inédite. 

(3)  Les  meilleures  leçons  écrivent  ainsi  ce  nom.  Variantes  :  Bouen  et 
Craon, 


(1358.)  JEHAN-LE-BON.  97 

»  et  passages  et  destrois  dudit  royaume,  et  à  chascun  d'eux  ;  et 
M  prions  tous  autres  quelesdis  chevaliers  et  leur  compagnie, 
M  jusques  au  nombre  dessus  dit,  fassent ^t  laissent  jouir^et 
»  user  de  nostre  présent  sauf  conduit ,  sans  leur  faire  ne 
M  sou£frir  estre  fait  aucun  empeschement  en  corps,  en  che- 
»  vaux ,  en  hai-nois  né  en  aucuns  de  leur  biens.  Donné  ù 
n  Paris  le  douziesme  jour  du  moys  de  mars ,  l'an  de  grâce 
n  mil  trois  cens  cinquante-sept.  »  Et  estoient  ainsi  signées  : 
tt  Par  le  roy.  P.  du  Tertre.  »  —  Et  obéissoit-l'en  plus  aux- 
dis  saufs  conduis  que  on  ne  faisoit  à  ceux  de  monseigneur 
le  duc. 

Item ,  le  mardi  treiziesme  jour  du  moys  de  mars  l'an 
dessus  dit,  se  parti  de  Paris  ledit  roy  de  Navarre  et  s'en  ala 
à  Mante,  et  monseigneur  le  duc  demouia  à  Paris. 

hXY. 

Cornent  monseigneur  le  duc  prisl  nom  de  régent  par  titre  de 

lettres j  à  très  bonne  cause. 

Le  mercredi  quatorziesme  jour  du  moys  de  mars  fu  pu- 
blié à  Paris  que  monseigneur  le  duc  qui  par  avant  s'estoit 
appelle  lieutenant  du  roy,  depuis  sa  prise,  s'appelleroit  dès 
là  en  avant  régent  du  royaume.  Et  fu  son  titre  tel  :  Karolus 
primogenitus  régis  Francorum  regnum  regerîs ,  etc.  Et  jasoit 
ce  que  par  avant  l'en  eust  tousjours  escript  au  nom  du  roy, 
en  parlement  et  en  toutes  lettres  de  justice,  il  fu  defFendu 
celuy  jour  que  plus  on  n'y  escrisist.  Et  fu  baillié  le  titre 
tel  comme  dessus  est  dit  en  cédulles  aux  notaires  et  aux 
escrivains  du  palais  :  et  f  u  le  nom  du  roy  tout  estaint.  Et  ne 
scella-on  plus  du  scel  de  chastellet,  mais  du  scel  dudit  duc 
en  cire  jaune.  Et  portoit  le  scel  uiaistre  Jehan  de  Dor- 

9 


98  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

mans,  qui  estoit  chancelier  dudit  r^ent.  Et  furent  mis  au 
conseil  dudit  régent,  le  prëvost  des  marchans,  maistre  Ro- 
bert de  Goii>ie,  Charles  Toussac  et  Jehan  de  Tlsle,  maistres 
et  principaux,  après  ledit  evesque  de  Laon  qui  tout  gouyer- 
noit. 

LXVI. 

I 

De  la  mort  de  Plielipot  de  Repenti j  escuier. 

Le  samedi  au  soir,  dix-septiesme  jour  du  moys  de  mars, 
fu  pris  à  Saint-Gloust ,  près  de  Paris ,  un  escuier  françois 
appelle  Phelipot  de  Repenti  (1),  et  fu  amené  à  Paris.  Et  le 
lundi  matin  ensuivant ,  dix-neuviesme  jour  dudit  moys 
sus  dit ,  ledit  Phelippot  eut  la  teste  couppée  es  halles  de 
Paris,  et  puis  fu  pendu  au  gibet;  pour  ce  qu'il  confessa  que  il 
estoit  de  la  compaignie  de  pluseurs  qui  avoient  empris  de 
prendre  ledit  duc  de  Normendie ,  régent  du  royaume,  à 
Saint-Oyen,  en  l'ostel  de  la  Noble  maison,  là  où  il  estoit  aie 
trois  jours  ou  quatre  devant.  Mais  pluseurs  disoient  que  ce 
n'estoit  point  pour  mal ,  mais  estoit  pour  le  mettre  hors  de 
la  puissance  et  des  mains  de  ceux  de  Paris  (2).  Et  assez  tost 
après,  un  chevalier  appelle  le  B^ue  de  Yillaines  qui  moult 
estoit  ami  dudit  monseigneur  Robert  de  Glermont  qui  avoit 
esté  tué  à  Paris,  se  rendit  ennemi  de  ceux  de  ladite  ville  de 
Paris. 


(1)  Hepenti.  Viliaret  ajoole:  oudeRenti;  je  ne  saistnir  quel  fondement. 

(2)  Ce  témoignage  justifie  complètement  la  loyauté  du  malheureux 
Philippe  de  Repenti, 


(1368.)  JEHAN-LE-BON.  99 

LXVII. 

Cornent  le  régent  ala  d  Senlis  et  à  Compiègne, 

Le  jour  de  Pasques  fleuries,  vint-cinquiesme  jour  du 
moys  de  mars,  ledit  régent  fu  à  Senlis,  là  où  luy  et  le  roy 
de  Navarre  a  voient  mandé  par  leur  lettres,  tous  les  nobles 
de  Picardie  et  de  Beauvoisin.  Mais  ledit  roy  n'y  ala  point , 
et  s'envoia  excuser  par  monseigneur  Jehan  de  Piqu^piy 
pour  causes  de  deux  bosses  que  il  a  voit  es  aines,  si  comme 
le  dit  monseigneur  Jehan  disoit.  Mais  à  ladite  journée  ala 
pou  desdis  nobles. 

Si  se  parti  ledit  régent  et  s'en  ala  à  Gompiegne.  Et  environ 
Pasques  lesgrans,  qui  furent  le  premier  jour  d'avril,  l'an 
mil  trois  cens  cinquante-huit,  le  confesseur  du  roy  de  France 
et  un  sien  seorétaire  appelle  maistre  Yvon  vindreiit  de 
Angleterre  par  devers  ledit  régent,  mais  la  cause  ne  fu  pas 
sceue  communelment 

Item ,  le  jeudi  absolu ,  furent  les  ennemis  à  Gorbueil 
et  y  pillèrent  et  prisrent  des  prisonniers,  et  s'en  partirent 
tantost. 

LXVIII. 

Cornent  le  conte  de  Brene  (1)  respondi  au  régent  pour  ceux  de 
Champaigne.  Et  cornent  le  chastel  de  Monsterel-cui-fort-- 
d^  Yonne  fu  rendu  audit  régent  lequel  y  jut  une  nuit  et  delà 
se  parti  et  ala  en  la  cité  de  Meaux. 

L'an  de  grâce  mil  trois  cens  cinquante  huit,  le  lundi  après 
Quasimodo,  neuviesme  jour  du  moys  d'avril,  ledit  régent 
qui  avoit  mandé  pai'  ses  lettres  les  gens  d'églyse,  les  nobles 

(1)  Brene,  Brienne. 


100  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

et  les  bonnes  villes  de  Ghampaigne  pour  estre  à  Provins 
ledit  jour  de  Quasimodo,  entra  en  ladite  ville  de  Provins. 
Et  jasoit  ce  que  le  roy  de  Navarre  eust  escript  par  ses  let- 
tres closes  aux  dessusdis  de  Ghampaigne ,  que  il  seroit  à 
la  journée,  toutesvoies  n'y  fu-il  point;  mais  maistre 
Robert  de  Gorbie  et  monseigneur  Pierre  de  Rosny,  archi- 
diacre de  Brie  en  T^lyse  de  Paris,  envoies  là  de  par  la  ville 
de  Paris,  furent  à  ladite  journée. 

Le  mardi  ensuivant  dixiesme  jour  dudit  moys ,  avant 
disner ,  ledit  régent  parla  en  sa  personne  aux  dessusdis 
de  Ghampaigne,  et  leur  dit  que  le  royaume  de  France  estoit 
à  très  grant  meschief,  et  avoit  moult  à  taire ,  si  comme  il 
savoient.  Si  leur  pria  et  requist  que  il  y  méissent  tout  le 
bon  remède  que  il  pourroient,  tant  par  conseil  comme  par 
aide,  et  aussi  leur  pria  que  il  fussent  tout  un  Gar  se  di- 
vision estoit  au  peuple  de  France,  il  estoit  en  grant  péril,  si 
comme  il  disoit.  Et  outre  leur  dist  que  se  aucunes  choses 
avoient  esté  faites  qui  semblassent  estre  moult  merveilleu- 
ses (1),  que ,  par  aventure,  quant  il  auroient  oi  ceux  qui 
lesdites  choses  avoient  f aie  tes ,  il  en  seroient  apaisiés.  Et 
ce  leur  disoit  ledit  régent,  si  comme  l'en  cuidoit,  pour  ceux 
qui  avoient  esté  tués  à  Paris.  Gar  après  ce  que  il  ot  dites 


(1)  Merveilleuses,  Cet  adjectif  avoit  autrefois  Tacception  de  sinistre, 
inconvenant,  insolite.  II  n'étoit  pas,  comme  aujourd'hui,  synonyme  de 
miraculeux  et  sembloit  plutôt  venir  de  maie  volens.  Dans  Garin  le  Lo- 
heraitif  Fromont  refusant  d'aller  à  la  rencontre  des  Sarrasins  : 

«  Et  respont  Bègues  :  —  Merveilles  avés  dit.  » 

Plus  loin,  Bègues  cherchant  à  prouver  que  les  Sarrasins  s'enfuiront  à 
rapproche  des  chrétiens,  Fromont  répond  : 

«  Voir,  »  dist  Fromont.  «  Merveilles  avés  dit. 
»  Volez  ocire  la  genl  au  roy  Pépin.  » 

Il  y  a  cinquante  exemples  qui  cooQrment  ceux-ci. 


(1358.)  JEHAN-LE-BON.  ]0l 

les  parolies  dessusdites ,  il  dist  telles  paroUes  :  «  Yéez-cy 
M  maistre  Robert  de  Corbie  et  l'archediacre  de  Paris  qui 
w  vous  diront  aucunes  choses  de  par  les  bonnes  gens  de 
»  Paris.  M 

Et  lors  ledit  maistre  Robert  parla  et  dist  à  ceux  de  Ghain- 
paigne  qui  là  estoîent  que  ceux  de  Paris  les  a  inoient  et 
avoient  amés^  et  vouloient  estre  tout  un  avec  eux.  Et 
prioient  auxdessusdis  de  Ghampaigne  que  il  voulsissent  estre 
tout  un  avec  ceux  de  Paris,  et  ne  se  voulsissent  merveillier 
se  aucunes  choses  avoient  esté  faictes  à  Paris  ;  car  quant  il 
sauroient  les  causes ,  et'  auroient  oï  ceux  qui  ces  choses 
avoient  conseiUiées ,  il  en  seroient  tous  apaisiés,  si  comme 
disoit  ledit  maistre  Robert,  et  pluseurs  autres  choses. 

Si  requisrent  les  dessusdis  de  Ghampaigne  audit  régent 
que  il  voulsist  que  il  peussent  parler  ensemble;  laquele 
chose  il  leur  octroia.  Si  se  traisrent  à  part  et  parlèrent  en- 
semble. Et  assez  tost  firent  sa^voir  au  végent  que  il  estoîent 
près  de  luy  faire  response.  Si  ala  ledit  régent,  le  duc  d'Or- 
léans son  oncle,  le  conte  d'Estampes  et  pluseurs  autres  en 
un  jardin,  là  où  les  dessusdis  de  Ghampaigne  estoient  ;  et  là 
monseigneur  Simon  de  Roucy  conte  de  Brene  en  Laonnois, 
respondi  pour  les  Ghampenois  et  dist  audit  régent  que  il 
estoient  près  de  luy  conseillier  de  luy  aidier  et  faire  tout 
ce,  pour  luy^  que  bons  et  loyaux  subgiès  doivent  faire  pour 
seigneur.  Mais  pour  ce  que  les  plus  grans  et  plus  puissans 
de  Ghampaigne  n'estoient  pas  là ,  si  comme  disoit  ledit 
conte,  il  requist  audit  régent  que  il  leur  donnast  une  autre 
journée  pour  eux  assembler  à  Vertus  en  Ghampaigne  ;  et 
bien  luy  dist  ledit  conte  que  lesdis  Ghampenois  ne  iroient 
plus  à  Paris.  Laquelle  requeste  le  régent  leur  ottroia  :  et  fu 
ladite  journée  assignée  au  dimenche  vint-nueviesme  jour 
du  moys  d'avril.  Et  après  dist  ledit  conte  que  audit  maistre 
Robert  de  Gorbie  ne  respondroient-il  point,  car  à  luy  n'a-» 

9. 


102  LES  GRANDES  CHEONIQUES. 

voient-il  que  respondre.  Et  si  demanda  ledit  conte  audit 
régent  dé  par  les  Champenois  se  il  savoit  aucun  mal  an 
mareschal  de  Ghampaigne  qui  avoit  esté  tué  à  Paris,  né 
yillenie  aucune  pour  laquelle  on  le  deust  avoir  mis  à  mort  ? 
Et  bien  dit  le  conte  que  de  monseigneur  Robert  de  Gler- 
mont  ne  demandoit-îl  rien,  car  il  s'en  attendoit  (1)  à 
ceux  de  son  pays,  et  bien  créoit  que  il  en  feroient  leur 
devoir.  Lequel  régent  leur  respondi  que  il  tenoit  et  créoit 
fermement  que  ledit  mareschal  de  Ghampaigne  et  ledit 
messire  Robert  de  Glermont  l'avoient  servi  et  conseillié 
bien  et  loyaument,  et  n'avoit  oncques  sceu  le  ccmtraire.  Et 
lors  ledit  conte  de  Brene  dist  audit  régent  :  «  Monseigneur, 
»  Nous  Ghampenois  qui  cy  sommes  vous  mercions  de  ce  que 
M  vous  nous  avez  dit  ;  et  nous  attendons  que  vous  fassiez 
»  bonne  justice  de  ceux  qui  nostre  ami  ont  mis  à  mort  sans 
»  cause.  »  Et  ce  fait  et  dit,  ledit  régent  ala  disner  et  tous 
les  Ghampenois  qui  vouldrent  aler  avec  ly,  car  il  en  avoient 
esté  tous  semons. 

Et  le  mercredi  ensuivant,  onziesme  jour  dudit  moys 
d'avril ,  ledit  régent  se  parti  de  Provins  et  s'en  ala  en 
l'abbaye  de  Pruilly  (2),  et  de  là  à  Monsterel-au-fort>- 
d'Yonne.  Et  ala  devant  le  chastel  lequel  gardoit,  de  par 
la  royne  Blanche,  un  chevalier  appelle  monseigneur  Taupin 
du  Plessie,  lequel  Taupin  estoit  sur  la  porte  dudit  chastel 
tout  armé,  la  teste  au  bacinet,  quant  ledit  régent  ala  devant. 
Et  lors,  ledit  régent  luy  commanda  que  il  ouvrist  la  porte 
du  chastel.  Lequel  Taupin  ly  respondi  :  «  Mon  redoubté 
»  seigneur,  pour  Dieu  ne  me  veuilliez  déshonnourer  :  ma- 
»  dame  la  royne  Blanche  m'a  bailUé  ce  chastel  à  garder  y 
M  et  m'a  fait  jurer  que  je  ne  le  rendroie  à  personne  du 

(1)  1/  $*en  aitendoit.  IL  s'en  rapporloit. 

(2)  Pruilly.  La  cinquième  fille  de  Cileaux.  Entre  Provins  et  Montereau- 
Vault-Tonne,  comme  on  écrit  aujourd'hui. 


(1368.)  JEHÂN-LE-BON.  103 

»  monde>  fors  au  roy  (1)  et  à  elle.  Je  vous  supplie  que  il  vous 
»  plaise  à  envoier  par  devers  elle ,  et  je  cuide  qu'elle  me 
»  mandera  tantost  que  je  le  vous  rende.  » 

Auquel  Taupin  ledit  régent  commanda  de  rechief  deux 
fois  ou  trois  que  il  luy  ouvrist  ledit  chastel.  Et  lors  ledit 
Taupin  luy  respondit  :  «  Mon  redoubté  seigneur,  je  ne  ten- 
»  dray  pas  ce  chastel  contre  vous  ;  mais  pour  Dieu  vueilliez- 
»  moi  garder  mon  honneur.  »  Si  descendi  à  la  porte  et 
Touvri  ;  et  ledit  régent  et  ses  gens  y  entrèrent,  et  y  coucha 
une  nuit  et  le  prist  en  sa  main ,  et  establi  à  le  garder  de 
par  ly  ledit  Taupin ,  et  li  fist  foire  serement  nouvel.  Et 
se  parti  dudit  chastel  et  s'en  ala  à  Meaux ,  là  où  demou- 
roit  lors  madame  la  duchesse,  sa  femme,  et  là  où  il  avoit 
envoie  de  Provins  le  conte  de  Joigny  et  environ  soixante 
hommes  d'armes  en  sa  compaignie,  pour  ce  que  l'en  ly 
avoit  dit  que  ceux  de  Paris  avoient  entencion  de  prendre  et 
garnir  de  par  eulx  le  marchié  de  Meaux.  Et  y  estoit  entré 
ledit  conte  deux  jours  devant.  Dont  le  maire  et  aucuns  de 
ladite  ville  furent  moult  courrouciés ,  et  en  parla  ledit 
maire  moult  haultement  audit  conte  de  Joigny,  qui  s'estoit 
mis  audit  marchié  et  le  tenoit.  Et  luy  dist  ledit  maire  que 
se  il  cuidast  qu'il  voulsist  avoir  pris  ledit  marchié  que  il 
ne  feust  pas  entré  en  ladite  ville  de  Meaux.  Et  quant  ledit 
régent  fu  en  ladite  ville  de  Meaux ,  ledit  conte  luy  dist  ce 
que  ledit  maire  luy  avoit  dit.  Lequel  maire  fu  mandé  devant 
ledit  régent,  et  luy  furent  récitées  les  parolles  que  il  avoit 
dictes,  et  les  luy  fist-l'en  amender,  et  fu  réservée  la  tauxation 
et  l'amende. 

(I)  Au  roy.  Sans  doute  celui  de  Navarre. 


104  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

LXIX. 

De  r artillerie  que  ceux  de  Paris  pristrent  au  Louvre^  et  la  firent 

porter  en  fostel  de  la  ville. 

Le  mercredi,  dix-huitiesme  jour  dudil  moys  d'avril,  se 
parti  ledit  régent  de  la  ville  de  Meaux  pour  aller  à  Com- 
piegne  à  une  journée  (1)  qu'il  avoit  mise  aux  Vermendi- 
siens  qui  y  dévoient  estre.  Et  luy  apporta-on ,  celuy  jour, 
nouvelles  que  ceux  de  Paris  avoient  pris  grant  quantité 
d'artillerie  que  on  avoit  mis  au  Louvre  et  chargiée ,  pour 
mener  en  certains  lieux  où  ledit  régent  avoit  ordené  que 
fust  menée;  et  l'avoient  ceux  de  Paris  fait  mener  en  la 
maison  de  la  ville,  en  Grève.  Et  si  avoient  encore  les  des- 
susdis  de  Paris  envoie  audit  régent  unes  bien  merveilleuses 
lettres  closes.  Et  un  pou  avant,  il  avoient  mis  gens  d'armes 
de  par  eux  audit  chastel  du  Louvre.  Et  en  ce  temps  et  par 
avant,  dépuis  que  ledit  régent  s'estoit  parti  de  Paris  repai- 
roient  pou  ou  nuls  gentils  hommes  en  ladite  ville  de  Paris, 
dont  ceux  de  ladite  ville  estoient  moult  dolens.  Et  tenoient 
pluseurs  que  les  gentils  hommes  leur  vouloient  mal  (2).  Et 
fu  une  grande  division  au  royaume  de  France.  Car  pluseurs 
villes ,  et  la  plus  grant  partie,  se  tenoient  devers  le  régent 
leur  droit  seigneur  ;  et  autres  se  tenoient  devers  Paris. 


(1)  Vne  journée.  Un  ajournement,  rendez-vous. 

(2)  Ce  fut  Vémigration  du  temps.  Dans  les  jours  de  déchaînement  po- 
pulaire ,  il  faut  ou  se  joindre  à  la  bête  féroce,  ou  se  préparer  un  abri 
contre  elle;  et  dans  cette  alternative,  il  n'y  a  guère  à  recueillir  que  des 
regrets  ou  de  la  honte. 


(1358.)  JEHAN-LE-BON.  105 

LXX. 

Du  descort  de  ceux  d*  Amiens  les  uns  contre  lès  autres  y  et  cornent 
les  ennemis  qui  tenaient  Esparnon  pillièrent  Chasliau^ 
Landon. 

Le  jeudi  ensuivant,  dix-neuviesme  jour  du  moys  d'avril, 
ledit  régent  fu  à  Gompiegne  ,  et  y  demoura  une  pièce.  Et 
là  luy  furent  aportées  nouvelles  que  en  la  ville  d'Amiens 
avoit  très  grant  descort  entre  ceux  de  la  ville.  Si  s'esmeut 
pour  y  aler,  et  ala  jusques  à  Gorbie.  Là  oï  nouvelles  pour 
lesquelles  il  n'ala  point  oultre. 

En  celuy  jour  furent  les  ennemis  qui  demouroient  à 
Esparnon,  à  Gkastiau-Landon  et  l'endemain  à  Ghésoy  (1). 
Et  y  pillièrent  et  pristrent  prisonniers  tant  que  l'en  disoit 
que  il  y  avoient  bien  gaingnié  cinquante  mil  moutons  d'or 
et  plus.  Et  s'en  retournèrent  sans  aucun  empeschement  à 
Esparnon,  à  tout  leur  pillerie  et  leur  prisons. 

Incidence,  Le  lundy  jour  de  saint  Georges ,  vingt-troi- 
siesme  jour  dudit  moys  d'avril,  fist  le  roy  d'Angleterre  une 
moult  solemnel  feste  à  Windesores,  là  où  le  roy  de  France 
estoit  en  prison  ;  et  y  alèrent  pluseurs  grans  seigneurs 
d'Alemaigne,  de  Henault  et  de  Breban. 

(])  Chesoy,  Sans  doute  Cheroy^  eutre  Sem  et  ChàteaurLandon, 


lOC  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

LXXI. 

De  Vordenance  qui  fu  faite  en  Champtdgne  sur  le  fait  des  atdes 

pour  la  guerre. 

Le  dimenche  vint-neuviesme  jour  du  moys  d'avril , 
furent  les  Champenois  assamblës  à  Vertus.  Mais  ledit 
régent  n'y  fu  pas,  car  il  estoit  encore  au  voyage  que  il  avoit 
fait  vers  Amiens.  Et  pour  ce  y  envoia  monseigneur  Symon 
de  Roue  y,  conte  de  Brene,  lequel  fist  autelles  requestes 
aux  Champenois,  de  par  ledit  régent,  comme  ledit  régent 
leur  avoit  fait  à  Provins.  Si  furent  ensamble  par  deux  jours 
et  furent  d'accort  que  il  feraient ,  es  bonnes  villes  de 
soixante-dix  feus,  un  homme  d'armes  :  et  au  plat  pays,  per- 
sonnes franches  de  cent  feus ,  un  homme  d'armes  :  et  de 
personnes  serves  et  de  fors  mariages  et  de  mortes  mains  de 
deux  cens  feus,  un  homme  d'armes.  Les  gens  d'église,  un 
dixiesme  :  les  nobles  de  cent  livres  de  rente  cent  soûls  :  et, 
outre  ce ,  se  aucuns  bourgois  tenoient  aucun  fief ,  il  en 
paieroient  comme  les  nobles,  avec  ce  que  il  paieroient  des 
feus.  Et  toute  celle  aide  il  lèveroient  par  leur  mains  et 
despendroient  en  gens  d'armes  par  leur  mains ,  se  n'estoit 
le  dixiesme  que  le  régent  auroit  pour  sa  despense.  Et  en- 
voièrent  audit  régent  ceste  ordenance. 

Item,  le  mardi  premier  jour  de  may  ensuivant,  dévoient 
toutes  les  bonnes  villes  rassembler  à  Paris,  par  l'ordenance 
que  il  avoient  faictes  à  la  dernière  assemblée  qui  y  avoit 
esté  ;  mais  ledit  régent  manda  que  ladite  assemblée  se  féist 
à  Compiegne,  le  vendredi  ensuivant,  quatriesme  jour  du 
moys  de  may,  et  ainsi  se  fist.  Dont  ceux  de  Paris  furent 
moult  courrouciés  ;  mais  la  plus  grant  partie  de  toutes  les 
autres  villes  en  avoient  grant  joie.  Et  en  ladite  ville  de 


(1358.)  JEHAN-LE-BON.  107 

Gompiegne  fu  accordé  par  tous,  tant  de  gens  d'églyse 
comme  de  nobles  et  des  bonnes  villes,  un  pareil  sub- 
side à  celuy  qui  avoit  esté  accordé  à  Vertus  par  les  Cham- 
penois. 

LXXII. 

Cornent  monseigneur  le  régent  et  le  roy  de  Navarre  parlement 
tèrent  ensamble ,  le  roy  de  Navarre  pour  ceux  de  Paris)  et 
cornent  le  roy  de  Navarre  vint  à  Paris  ;  et  luy  firent  ceux  de 
Paris  grantjoie  et  grant  honneur  et  en  eussent  volentiers 
fait  leur  capitain  et  leur  gouverneur. 

Le  mercredi,  secont  jour  du  moys  de  may,  le  roy  de 
Navarre  qui  estoit  logié  à  Mello  (1),  et  ledit  régent  duc 
de  Normendie  qui  estoit  logié  à  Glermont  en  fieauvoisin, 
furent  en  mi-marchié  desdites  villes,  au  lieu  que  l'en 
dit  Domage  -  Lieu  (2)  pour  parlementer  ;  et  avoient  chas- 
cun  grant  foison  de  gens  d'armes.  Et  là  parla  ledit 
roy  audit  régent  pour  ceux  de  Paris ,  afin  que  iceluy  ré- 
gent voulsist  accorder  à  eux.  Et  ledit  régent  dist  audit  roy 
que  il  aimoit  ladite  ville  de  Paris,  et  que  il  savoit  bien  que 
en  celle  ville  avoit  de  bonnes  gens ,  mais  aucuns  qui  y  es- 
toient  luy  avoient  fait  grans  villenies  pluseurs  et  desplaisirs, 
comme  de  tuer  ses  gens  en  sa  présence,  de  prendre  son 
chastel  du  Louvre  et  son  artillerie,  et  pluseurs  autres  grans 
despis  luy  avoient  fais.  Si  n^avoit  pas  entencion  de  entrer  à 
Paris  jusques  à  ce  que  ces  choses  1i  fussent  adreciées.  Et 
requist  audit  roy  que  il  fust  avec  luy  et  luy  aidast  à  les 
adrecier. 


(I]  Metlo.  Ou  MerloUy  à  quatre  lieues  de  Scnlis. 

(?)  Cette  dernière  indication  n'est  pas  dans  le  manuscrit  de  Char- 
les  V ,  cl  je  n'ai  pas  retrouvé  sur  les  cartes  ce  nom  de  Domage-Lieity 
que  donnent  les  autres  leçons. 


tOS  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

L'endeinain,  jour  de  jeudi,  rassemblèrent  audit  lieu  et 
paillèrent  ensemble  comme  le  jour  précédent.  Et  après  se 
parti  ledit  roy  et  s'en  ala  à  Paris  où  il  entra  le  vendredi 
ensuivant ,  quatriesme  jour  dudit  moys  de  mai ,  à  moult 
grant  compaignie,  tant  de  ses  gens  comme  de  ceux  de  Paris 
qui  estoient  aies  encontre  luy.  En  laquelle  ville  il  fu  moult 
honnoré  et  seigneur!  par  l'espace  de  dix  ou  douze  jours 
que  il  y  demoura  ;  et  volentiers  en  eussent  fait  leur  capi- 
tain  aucuns  de  ceux  de  Paris  ou  leur  seigneur,  comme  faux 
et  mauvais  que  il  estoient. 

Item  en  celuy  temps ,  l'evesque  de  Laon  qui  estoit  en 
l'assemblée  à  Compiegne ,  fu  en  péril  d'est re  tué  par  plu- 
seurs  nobles  hommes  qui  là  estoient  avec  ledit  régent.  Et 
convint  que  il  s'en  partist  celéement  ;  et  ala  à  Saint-Denis 
en  France.  Et  manda  à  ceux  de  Paris  que  on  le  alast  quérir. 
Si  envoièrent  ceux  de  Paris  et  aussi  le  roy  de  Navarre  qui 
là  estoit,  grant  quantité  de  gens  d'armes  quérir  ledit  eves- 
que  à  Saint-Denis  ;  et  vindrent  en  sa  compaignie  jusques  à 
Paris.  Si  fu  dit  audit  régent  de  pluseurs  nobles  et  autres 
que  ledit  evesque  estoit  faux  et  mauvais  ;  et  vérité  estoit  : 
car  par  luy  estoient  avenus  tous  les  maux  au  royaume  de 
France.  Et  luy  requistrent  que  il  ne  fustplus  àson  conseil. 

Item,  en  celuy  temps,  Jehan  de  Meudon,  chastelain  de 
Evreux  pour  le  roy  de  France,  bouta  le  feu  en  ladite  ville 
de  Evreux  et  fu  toute  arse,  dont  le  roy  de  Navarre  fu  moult 
courroucié. 

Item,  le  dimenche  treiziesme  (1)  jour  du  moys  de  may, 
partirent  les  ennemis  qui  estoient  à  Esparnon  dudit  lieu, 
et  chevaulchièrent  de  rechief  en  Gatinois.  Et  ardirent  toute 
la  ville  de  Nemours,  et  moult  dommagièrent  pluseurs  autres 

(!)  Treiziesme,  Et  non  pas  quatriesme  comme  portent  les  autres  ma- 
nuscrits et  les  éditions  précédentes.  Le  4  may  tomboit  un  vendredy,  ccttei 
année  là. 


(1368.)  JEHAN-LE-BON.  109 

villes  au  pays,  comme  Grés  (1)  et  autres  villes,  dont  moult 
de  gens  estoient  merveilliës  ;  car  ce  pays  estoit  en  douaire  à 
la  royne  Blanche,  suer  audit  roy  de  Navarre.  Et  monsei- 
gneur James  Pipes,  capitain  d'Esparnon,  s'appeloit  lieute- 
nant au  roy  de  Navarre  en  ses  saufs  conduis  et  en  ses 
autres  fais,  et  si  estoit  souvent  avec  le  roy  de  Navarre,  si 
comme  l'en  disoit  (2).  Et  s'en  retournèrent  les  ennemis 
trois  ou  quatre  jours  après,  sans  ce  que  aucun  leur  féist 
empeschement. 

LXXIIT. 

Des  lettres  qui  furent  aportées  c^  Angleterre, 

Le  mardi,  quinziesme  jour  du  moys  de  may,  furent  apor- 
tées à  Paris  pluseurs  lettres  closes  envoiées  d'Angleterre, 
de  pluseurs  grans  seigneurs  de  France  et  d'autres,  par  les- 
quelles on  escripvoit  que  la  paix  avoit  esté  faite  entre  les 
roys  de  France  et  d'Angleterre  le  huitiesme  jour  dudit 
moys,  et  que  lesdis  roys  avoient  mangié  ensemble  et  s'es- 
toient  entrebaisiés.  Laquelle  chose  les  uns  ne  créoient  point, 
les  uns  pour  ce  que  il  ne  voulsissent  pas,  les  autres  pour  ce 
que  par  pluseurs  fois  avoit  ainsi  esté  mandé  et  tous  jours 
les  Anglois  y  avoient  mis  empeschement  ;  et  les  autres  qui 
en  estoient  forment  joieux  le  créoient. 

(1)  Grisou  Grez,  Aujourd'hui  village  entre  Nemours  et  Fontainebleau. 

(2)  Celle  liaison  du  roy  de  Navarre  avec  le  partisan  James  Pipes  n'é- 
loit  peut-être  pas  bien  prouvée  ;  mais  tout  porte  à  croire,  surtout  les  sauf- 
conduits  rapportés  plus  haut ,  que  Charles-lc-Mauvais  avoit  promis  aux 
pillards  de  ne  marcher  ni  faire  marcher  contre  eux.  Le  dauphin  ,  de  son 
côté,  privé  d'argenl  par  les  Etats  qui  percevoicnt  toutes  les  taxes,  ne  pou- 
voit  réunir  dix  hommes  d'armes,  avant  les  assemblées  de  Gompiégne  et  de 
Vertus.  Les  malheurs  publics  permeltoient  donc  aux  émissaires  du  Na- 
varrois  de  calomnier  le  fils  du  roi,  d'insinuer  l'idée  de  transporter  la 
couronne  de  France  sur  une  tôle  plus  puissante,  etc.,  etc. —  Il  y  a  quelquo 
rapport  entre  les  accapareurs  de  1790  elles  pillards  de  1358. 

TOM.  VI.  10 


110  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

LXXIV. 

Du  commencement  et  première  assemblée   de  la  mcaivaue 

Jaqucrle  de  Beauvoisin, 

Le  lundi,  vint-huitiesme  jour  dudit  moys  de  may,  s'es- 
murent  pluseurs  menues  gens  de  Beauvoisin  des  villes  de 
Sainl-Leu  de  Serens,  de  Nointel,  de  Cramoisi  (1)  et  d'envi- 
ron, et  se  assemblèrent  par  mouvement  mauvais.  Et  couru- 
rent sur  pluseurs  gentils  hommes  qui  estoient  en  ladite 
ville  de  Saint -Leu  et  en  tuèrent  neuf  :  quatre  chevaliers 
et  cinq  escuiers.  Et  ce  fait,  meus  de  mauvais  esprit,  alèrent 
par  le  pays  de  Beauvoisin ,  et  chascun  jour  croissoient  en 
nombre,  et  tuoient  tous  gentils  hommes  et  gentils  femmes 
qu'il  trouvoicnt,  et  pluseurs  enfans  tuoient-il.  Et  abattoient 
ou  ardoient  toutes  maisons  de  gentils  hommes  qu'il  trou- 
voient,  fussent  forteresces  ou  autres  maisons.  Et  firent  un 
capitaine  que  on  appelloit  Guillaume  Cale  (2).  Et  alèrent^ 
à  Compiègne,  mais  ceux  de  la  ville  ne  les  y  laissièrent 
entrer.  Et  depuis  il  alèrent  à  Senlis,  et  firent  tant  que  ceux 

(1)  Nointel,  Snint-Leu  cl  Cramoisi  sont  aujourd'hui  trois  villages  :  le 
premier  au-dessus  de  Beaumont-sur-Oisc;  le  second  sur  la  môme  ri- 
vière, à  cinq  lieues  nu-dessous;  le  troisième  entre  Mello  et  Saint-Leu. 
Quant  à  Serens,  ce  doit  être  le  surnom  du  village  de  Saint-Leu,  et  41 
faut  le  reconnolire  dans  le  Sauctum-Lupum  de  Cherunto  du  Continuateur 
de  Nangis.  La  carte  de  Desnos  (Générnlité  de  Paris)  écrit  :  Saint-Leu 
Desservant.  Tiers  et  Ermenonville  y  que  les  paysans  abattirent,  sont 
des  villages  situés  aux  deux  extrémités  de  la  forêt  d'Ermenonville ,  à 
quatre  ou  cinq  lieues  do  Saint-Leu.  La  chronique  inédile  du  Msc.  530  dit 
également  que  «  la  première  esmeule  des  paysans  conlre  les  nobles  fu 
»  commonciée  dans  la  première  sepmaine  du  moys  de  juing.  »  (F"  69,  Vo,) 

(2)  (iuiliaume  Cale.  «  Capilanoum  qucmdam  de  villi  qax  Mello  dicitur, 
nrnsiicum  magis  astutum  ordinarunt,  scilicet  G ui llermum  dlclum  Karle.  • 
(Continuateur  de  G.  de  Nangis.)  La  Jaquerle,  l'un  des  épisodes  de  la 
déplorable  année  1358,  offre  les  plus  grands  rapports  avec  les  bandes 
qui ,  presque  de  nos  jours ,  crioîenl  :  Guerre  aux  Châteaux ,  Paix  aux 
Cliaumicres. 


(1358.)  JEHAN-LE-BON.  111 

dé  ladite  ville  alèrent  en  leur  compaignie.  Et  abattirent 
toutes  les  forteresces  du  pays,  Armenonville,  Tiers  et  une 
partie  du  cbastel  de  Beaumont-sur-Oyse.  Et  s'enfouy  la 
duchesse  d'Orléans  qui  estoit  dedens,  et  s'en  ala  à  Paris. 

LXXV. 

De  la  mort  du  maislre  du  pont  de  Paris  et  du  maislre  charpen- 
tier du  ro/y  par  les  gout^erneurs  de  Paris, 

Le  mardi  vint-neuviesme  jour  dudit  moys,  le  prévost  des 
marchans  et  les  autres  gouverneurs  de  Paris  firent  couper 
les  testes  et  après  escarteler  les  corps,  en  Grève  à  Paris,  au 
maistre  du  pont  de  Paris,  appelle  Jehan  Peret,  et  au  mais- 
tre  charpentier  du  roy,  appelle  Henry  Metret,  A  tort  et 
sans  cause  ;  pour  ce,  si  comme  il  disoient,  que  il  dévoient 
avoir  traictié  avec  aucuns  dudit  duc  de  Norinendie,  ainsné 
fils  du  roy  de  France  et  régent  le  royaume,  de  mettre  gens 
d'armes  dedens  ladite  ville  de  Paris  pour  ledit  régent. 
Et  firent  pendre  les  quartiers  desdis  maistres  aux  entrées 
de  ladite  ville  de  Paris.  Et  je  qui  ceci  escris  vi  (1)  que 
quant  le  bourel,  appelle  lors  Raoulet,  voult  coupper  la  teste 
au  premier  maistre ,  c'est  assavoir  audit  Peret ,  il  cliaï  et 
fu  tourmenté  d'une  cruelle  passion  tant  que  il  rcndoit 
escume  par  sa  bouche  ;  dont  pluseurs  de  Paris  disoient  que 
ce  estoit  miracle,  et  que  il  déplaisoit  à  Dieu  de  ce  que  on 
les  faisoit  mourir  sans  cause.  Et  lors  un  advocat  du  Chaste- 


(1)  Et  je  qui  ceci  escris.  Ces  mots  ne  sont  que  dans  le  manuscrit  de 
Charles  V  :  les  autres  avec  les  éditions  gothiques  portent  :  «  El  virent 
pluseurs,  »  Notre  texte  doit  être  le  véritable  et  prouve  que  le  Chroniqueur 
étoit  à  Paris  dans  ce  temps  là,  sans  doute  assez  mal  à  son  aise,  en  raison 
do  ses  senlimens  do  loyauté.  —  Les  éditions  précédentes  ne  nomment  pas 
Peret, 


112  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

let,  appelle  maistre  Jehan  Godart^  lequel  es  toit  aux  fenes- 
tres  de  Tostel  de  la  ville,  en  la  place  de  Grève,  dist  haulte* 
ment  oïant  le  peuple  qui  là  estoit  :  «  Bonnes  gens,  ne  vous 
»  vuei liiez  esmerveillier  se  Raoulet  est  ainsi  chéu  de 
»  mauvaise  maladie,  car  il  en  est  entechié  (1),  et  en  chiet 
»  souvent.  » 

LXXVL 

De  la  cruauté  de  ceulx  de  Beau^foisin  ;  et  cornent  le  récent  se  parti 

de  Meaux  pour  aler  à  Sens. 

En  ce  temps  multiplièrent  moult  ces  gens  de  Beauvoi- 
sin.  Et  se  resmuèrent  et  assemblèrent  pluseurs  autres  en 
diverses  flotes  en  la  terre  de  Morency,  et  abatirent  et  ardi- 
rent  toutes  les  maisons  et  chastiaux  du  seigneur  de  Morency 
et  des  autres  gentils  hommes  du  pays.  Et  ausi^i  se  firent 
aufres  assemblées  de  tels  gens  en  Mucien  (2)  et  en  autres 
lieux  environ.  Et  en  ces  assemblées  avoit  gens  de  labour 
le  plus ,  et  si  y  avoit  de  riches  hommes ,  bourgois  et  au- 
tres; et  tous  gentils  hommes  que  il  povoient  trouver  il 
tuoient,  et  si  faisoient-il  gentils  femmes  et  pluseurs  eufans  ; 
qui  parestoit  trop  grant  forsennerie. 

En  ce  temps,  ledit  régent  qui  estoit  au  marchié  de  Meaux 
que  il  avoit  fait  enforcier  et  faisoit  de  jour  en  jour  j  s'en 
parti  et  ala  au  chastel  de  Monstereil  au  fort  d'Yonne  ;  et 
assez  tost  après  s'en  parti  et  ala  en  la  cité  de  Sens ,  en  la- 
quelle il  entra  le  samedi  neuviesme  jour  de  juing  ensui- 
vant, à  matin.  Et  fu  receu  en  ladite  cité  par  les  gens 


(1)  Entechié.  Affecté. 

(S)  Mucien  ou  Mulcien,  «  Pagus  Melcianus.  »  C'est  la  partie  de  Brie 
renfermée  entre  Crepy  et  Crécy.  Elle  comprend  Meaux,  May-en-Mulcien, 
Ro8oy-en-Mulcien,  etc.  (Voy.  M.  Guérard,  Provinces  et  Pays  de  la  France, 
dans  V Annuaire  de  la  Société  de  l'Histoire  de  France,  année  1837.) 


(13Ô8.)  JEHAN-LE-BON.  113 

d'icelle  moult  honnorablement  si  comme  il  le  dévoient 
faire,  comme  à  leur  droit  seigneur  après  le  roy  de  France 
son  père.  JEt  toutesvoies,  avoit  lors  pou  de  villes,  cités  ou 
autres  en  la  Langue  d'oyl  qui  ne  fussent  meues  contre  les 
gentils  hommes ,  tant  en  faveur  de  ceux  de  Paris  qui  trop 
les  haoient  ,  comme  pour  le  mouvement  du  peuple.  £t 
nëantmoins  fu-il  receu  en  ladite  ville  de  Sens  à  grant 
paix  et  honorablement.  Et  fist  ledit  régent  en  ladite  ville 
grant  mandement  de  gens  d'armes. 

LXXVII. 

Cornent  ceux  de  Paris  furent  des  confis  à  Meaux}  et  de  la  mort 
du  maire  de  la  ville  appelle  Jehan  Soûlas. 

Geluy  samedi  meisme ,  qui  estoit  le  neuviesme  jour  de 
juing ,  l'an  mil  trois  cens  cinquante-huit ,  pluseurs  qui 
estoient  partis  de  la  ville  de  Paris,  jusques  au  nombre 
de  trois  cens  ou  environ,  desquels  gens  estoit  capitain  un 
appelle  Pierre  Gille  espicier  de  Paris,  et  environ  cinq 
cens  qui  s'estoient  assemblés  à  Gilly  en  Mucien  (1),  desquels 
estoit  capitain  un  appelle  Jehan  Vaillant  prévost  des 
monnoies  du  roy,  alèrent  à  Meaux.  Et  jasoit  ce  que  Jehan 
Soûlas,  lors  maire  de  Meaux,  et  pluseurs  autres  de  ladite 
ville  eussent  juré  audit  régent  que  il  luy  seroient  bons  et 
loyaux  et  ne  soufFreroient  aucune  chose  estre  faite  contre 
luy  né  contre  son  honneur,  néantmoins  il  firent  ouvrir  les 
portes  de  ladite  cité  auxdis  de  Paris  et  de  Gilly,  et  firent 
mettre  les  tables  et  les  nappes  parmy  les  rues,  le  pain,  le 
vin  et  les  viandes  sus  ;  et  burent  et  mangièrent  se  il  voul- 

(1)  Cilly  ou  Silly,  Aujourd'hui  hameau  à  quatre  lieues  au-delà  de 
Dainmarlio,  prôs  de  la  roule  de  Soissoos. 

10. 


114  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

drent  et  se  resfraichirent.  Et  après  se  mirent  en  bataille,  en 
alant  droit  vers  le  marchié  de  ladite  ville  de  Meaux  auquel 
estoit  la  duchesse  de  Normendie  et  sa  fille,  et  la  seur  dudit 
régent,  appellée  madame  Ysabel  de  France  qui  puis  fu 
femme  du  fils  du  seigneur  de  Milan  et  fu  contesse  de  Ver- 
tus que  le  roy  Jehan,  son  père,  luy  donna  à  son  mariage.  Et 
avec  eux  estoit  le  conte  de  Foys,  le  seigneur  de  Hangest  et 
pluseurs  autres  gentils  hommes  que  ledit  régent  y  avoit 
laissiés  pour  garder  ladite  duchesse  sa  femme ,  sa  fille,  sa 
seur  et  ledit  marchié. 

Si  issirent  dudit  marchié  lesdits  conte  de  Foys,  le  seigneur 
de  Hangest  et  aucuns  autres,  jusques  au  nombre  de  vint- 
cinq  hommes  d'armes  ou  environ ,  et  alèrent  contre  les 
dessusdis  Pierre  Gille  et  sa  compaignie  ;  et  se  combattirent 
à  eux.  Et  là  fu  tué  un  chevalier  dudit  marchié  appelle 
monseigneur  Loys  de  Ghambly,  d'un  vireton  près  de  Teuil. 
Finablement  ceux  dudit  marchié  eurent  victoire.  Et  furent 
ceux  de  Paris,  de  Gilly  et  pluseurs  de  la  cité  de  Meaux  qui 
s'estoient  mis  avec  eux ,  desconfis.  Et  pour  ce,  ceux  dudit 
marchié  mirent  le  feu  en  ladite  cité  et  ardirent  aucunes 
maisons  (1). 

Et  depuis  furent  informés  que  pluseurs  de  ladite  cité 
avoient  esté  armés  contre  eux  et  les  avoient  voulu  trahir , 
et  pour  ce  ceux  dudit  marchié  pillièrent  et  ardirent  partie 
de  ladite  cité.  Mais  la  grant  églyse  ne  fu  pas  ai^se  né  aussi 
aucunes   maisons   des   chanoines    :    mais   toutesvoies   fu 


(1]  Le  manuscrit  de  Charles  Y  donne  ici,  dans  une  miniature,  la  repré- 
sentation du  combat.  Le  marché  de  Meaux  est  une  forteresse  dont  on 
distingue  trois  tours ,  surmontées  chacune  d'un  petit  pennon  blanc.  Le 
drapeau  blanc  étolt  donc,  dès  le  règne  du  roi  Jean,  celui  de  la  monarchie 
françoise;  je  ne  crois  pas  qu'on  l'ait  encore  remarqué  dans  un  monument 
aussi  ancien.  Au  reste,  il  se  pourroit  que  les  couleurs  bleu  et  rouge  du 
parti  populaire  eussent  été  la  première  cause  de  l'adoplion  d'une  troi- 
sième couleur,  le  blanc,  pour  signe  de  ralliement  des  royalistes. 


/ 


(13580  JËHAN-LË-BON.  116 

tout  pris  ;  et  aussi  fu  le  chastel  qui  estoit  au  roy  ars  ;  et 
dura  ledit  feu  tant  en  ladite  ville  comme  audit  chastel 
plus  de  quinze  jours.  Et  pristrent  ceux  dudtt  marchic  Jeliau 
Soûlas,  le  maire  de  ladite  ville  de  Meaux,  et  pluseurs  au- 
tres hommes  et  femmes ,  et  les  tindrent  prisons  audit 
marchié.  Et  depuis  iit-ren  mourir  ledit  maire,  si  comme 
droit  estoit. 

LXXVIII. 

De  la  mort  Giiillaitnie  Cale  par  le  roy  de  Navarre;  cl  cornent 
ledit  roy  ala  de  Beauuoisin  à  Saint-Ou/n^  pour  parler  au 
préi^ost  des  marchans. 

Eu  celuy  temps  chevaulcha  le  roy  de  Navarre  en  Beau- 
voisiuy  et  mist  à  mort  pluseurs  de  ceux  des  communes  ;  et 
par  espécial  fist  coupper  la  tesle  dudit  Guillaume  Cale  à 
Glermont  en  Beauvoisin.  Et  pour  ce  que  ceux  de  Paris  luy 
mandèrent  que  ilalast  vers  eux  à  Paris,  il  se  traist  à  Saint- 
Ouyn,  en  l'ostel  du  roy  appelle  la  Noble-Maison.  Et  là  ala  le 
prévost  des  marchans  parlementer  audit  roy.  Et  le  jeudi, 
quatorziesme  jour  dudit  moys  de  juing ,  ala  ledit  roy  de 
Navarre  à  Paris.  Et  contre  luy  alèrent  pluseurs  de  ladite 
ville  de  Paris  pour  luy  accompagnier  jusques  là  où  il  des- 
cend!, c'est  assavoir  à  Saint-Germain-  des-Prés. 

LXXIX. 

Du  preschement  que  le  roy  de  Navarre  fist  en  l'ostel  de  la  cille  j 
et  cornent  par  Fénortement  de  ses  allés  fu  fait  capilain  de 
Paris:  dont  pluseurs  de  ludite  ville  furent  courrouciés. 

Le  vendredi,  quinziesme  jour  de  jning,  ledit  roy  de  Na- 
vaiTC  vint  en  la  maison  de  la  ville  et  prescha.  Et  entre  les 


116  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

autres  choses  dist  que  il  amoit  moult  le  royaume  de  France 
et  il  y  estoit  moult  bien  tenu,  si  comme  il  disoit  ;  car  il  es- 
toit  des  Fleurs  de  lis  de  tous  costés,  et  eust  esté  sa  mère  roy 
de  France  se  elle  eust  esté  homme  ;  car  elle  avoit  esté  seule 
fdle  du  roy  de  France.  Et  si  luy  avoient  les  bonnes  villes  du 
royaume,  par  espécial  celle  de  Paris,  fait  très  grans  biens 
et  haus  honneurs ,  lesquels  il  taisoit  ;  et  pour  ce  estoit-il 
prest  de  vivre  et  de  mourir  avecques  eulx. 

Et  aussi  prescha  Charles  Toussac  et  dist  que  le  royaume 
de  France  estoit  en  petit  point  et  avoit  mal  esté  gouverné, 
et  encore  estoit  ;  si  estoit  mestier  que  il  y  féissent  un  capi- 
tain  qui  mieux  les  gouverneroit  et  luy  sembloit  que  meil- 
leur ne  povoient-il  avoir  du  roy  de  Navarre. 

Et  à  ce  mot  furent  pluseurs  forgiés  et  ordenés  à  ce,  qui 
crièrent  :  Navarre  !  Navarre  !  tous  à  une  voix  ainsi  comme 
se  il  voulsissent  dire  :  Nous  voulons  le  roy  de  Navarre.  Et 
toutesvoies ,  la  plus  grant  partie  de  trop  de  ceulx  qui  là 
estoient  se  teurent  et  fiu-ent  courrouciés  dudit  cry  ;  mais  il 
ne  l'osèrent  contredire. 

Si  fu  lors  esleu  ledit  roy  en  capitain  de  la  ville  de  Paris  ; 
et  luy  fu  dit,  de  par  le  prévost  des  marchands  de  Paris, 
que  ceux  de  Paris  escriproient  à  toutes  bonnes  villes  du 
royaume,  afin  que  chascun  se  consentist  à  faire  ledit  roy 
capitain  uni  versai  par  tout  le  royaume  de  France. 

Et  lors,  leur  fist  ledit  roy  serment  de  les  garder  et  gou- 
verner bien  et  loyalement,  et  de  vivre  et  morir  avec  eulx 
contre  tous,  sans  aucun  excepter  ;  et  leur  dist  :  «  Biaux  sei- 
»  gneurs,  ce  royaume  est  moult  malade,  et  y  est  la  maladie 
»  moult  enracinée  ;  et,  pour  ce,  ne  puet-il  estre  si  tost  gary  : 
»  si  ne  vous  vueilliés  pas  mouvoir  contre  moy  se  je  ne 
»  apaise  si  tost  les  besoingnes,  car  il  y  faut  trait  et  labour.  » 


(1358.)  JEHAN-LE-BON.  IJT 


LXXX. 

Cornent  ledit  régent  s'en  a  la  de  Sens  à  Proi^ins ,  à  Chasteau-^ 
Tierry  et  à  Gandelus  ;  et  du  nombre  des  Jaques  tués  par 
gentilshommes. 

Celui  vendredi  meismes,  ledit  régent  qui  toute  celle  sep- 
maine  avoit  demouré  à  Sens ,  s'en  parti  et  s'en  ala  à  Pro- 
vins, et  d'illec  vers  Chasteau-Tierry  et  vers  Gandelus  (1) 
où  l'en  disoit  qu'il  avoit  grande  assemblée  de  ces  commu- 
nes que  l'en  appelloit  Jaques-Bonhomme  ;  et  tousjours  luy 
venoient  gentilshommes  de  tous  pays.  Et  la  royne  Je- 
hanne  estoit  à  Paris,  laquelle  mettoit  grande  diligence  de 
faire  aucun  traictié  entre  ledit  régent,  par  devers  lequel 
elle  envoioit  souvent,  et  ceulx  de  Paris.  Et  pour  ce  se  parti 
ladite  royne  de  Paris  le  samedi  vingt-troisiesme  jour  de 
juing  pour  aler  par  devers  ledit  régent  qui  estoit  environ 
Meaulx,  en  attendant  les  gens  d'armes  qui  luy  venoient. 

Et  tousjours  ardoient  les  gentilshommes  aucunes  mai- 
sons que  il  trou  voient  à  ceulx  de  Paris,  se  il  n'estoient  offi- 
ciers du  roy  ou  dudit  régent  ;  et  prenoient  et  emportoient 
tous  les  biens  meubles  que  il  trouvoient  et  estoient  auxdis 
habitans  ;  et  ne  se  osoit  homme  qui  alast  par  pays,  avoer 
de  Paris  (2).  Et  aussi  tuoient  les  gentilshommes  tous  ceux 

(1)  Gandelus.  Aujourd'hui  bourg  du  département  de  TAisDe ,  à  quatre 
lieues  de  Chàleau-Thierry, 

(2)  C'est  que  ces  Marseillais  du  xiv«  siècle  avoient  été  bien  réelle- 
ment soulevés  par  les  anarchistes  de  Paris.  Je  demande  la  permission 
de  citer  à  Tappui  de  cette  opinion  la  précieuse  chronique  manuscrite 
conservée  sous  le  n»  630,  Supplément  françois.  A  l'occasion  de  l'expédi- 
tion du  roi  de  Navarre  contre  les  Jacques ,  on  y  lit  :  «  En  ce  temps 
»  assembla  le  roy  de  Navarre  grans  gens  et  ala  vers  Clcrmont-en-  Beau- 
»  voisis,  et  en  tuèrent  plus  de  huit  cens  et  fist  copper  la  teste  à  leur 
»  cappitaine  qui  se  voulait  tenir  pour  roy;  et  dient  aucuns  que  les  Jacques 


118  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

que  il  povoient  trouver  qui  avoient  esté  de  la  compagnie 
des  Jaques ,  c'est-à-dire  des  communes  qui  avoient  tué  les 
gentilshommes ,  leur  femmes  et  leur  enfans ,  et  abattues 
maisons  ;  et  tant  que  on  tenoit  certainement  que  l'en  en 
avoit  bien  tué  dedens  le  jour  de  la  saint  Jean-Baptiste  vint 
mil  et  plus. 

LXXXl. 

Cornent  les  gentilshommes  de  Bourgoigne  laissièrent  le  roy  de 

Nwarre, 

Le  vendredi  vingt-deuxiesme  jour  dudit  mois  de  juing, 
le  roy  de  Navarre  parti  de  Paris  et  avecques  luy  pluseurs 
de  ladite  ville  et  pluseurs  de  ses  gens.  Et  estoient  environ 
six  cens  glaives,  et  alèrent  à  Gonesse  où  pluseurs  autres  des 
villes  de  la  visconté  de  Paris  les  attendoient.  Et  deux  jours 
ou  trois  devant ,  pluseurs  des  gentilshommes  qui  avoient 
esté  avec  ledit  roy  de  Navarre  une  partie  de  la  saison  et 
encore  estoient,  espécialement  ceulx  du  pays  de  Bourgoigne, 
prisrent  congié  dudit  roy  de  Navarre,  quant  il  virent  que 
il  avoit  accepté  la  capitainerie  de  ceus  de  Paris,  en  disant 
que  il  ne  seroient  point  contre  ledit  régent  né  contre  les 
gentilshommes;  et  s'en  partirent  et  s'en  alèrent  en  leur 
pays.  Et  ledit  roy  et  sa  compaignie  s'en  alèrent  vers  Senlis. 

»  s'aUendoient  que  le  roy  de  Navarre  leur  deust  aidier,  pour  rallancc 
»  que  il  avoit  au  prévost  des  marcbans,  p«ar  lequel  prévost  la  Jaqaerie 
»  s'esroeat,  si  comme  on  dit.  En  ce  temps  alèrent  ceux  de  Paris  »  —  (aofi 
pas  les  Navarrois)  «  à  Ermenonville,  et  assaillirent  le  cbastel  et  le  prin- 
»  drent  d'assaut.  Là  esloit  de  Lorris,  qui  avoit  Tordre  de  chevalerie  ;  mais 
»  par  paour  il  regnla  gentillesse  et  jura  que  il  amoit  niieulx  les  bourgois 
»  et  le  commun  de  Paris  que  les  nobles  ;  et  par  ce  fu  sauvé  et  sa  femme 
»  et  ses  enfans.  Mais  ses  biens  furent  tous  robes  et  prins  qui  dedens  le 
<•  cbastel  estoient.  Lors  repairèrent  icelles  gens  à  Paris.  »  Notre  chroni- 
que a  dit  plus  haut  qu'Ermenonville  avoit  été  pris  par  les  Jaques,  Pari- 
siens ou  Jaques,  c'étoit  tout  un. 


(1358.)  JEHAN-LE-DON.  119 

LXXXII. 

Cornent  ledit  régent  et  son  ost  logièrent  près  de  PariSy  en  telle 
manière  que  nul  nosoît  issir  né  entrer  en  ladite  ville  de 
celle  part  oii  il  estoit. 

Monseigneur  le  régent  qui  avoit  esté  vers  Chasteau- 
Tierry,  vers  la  Ferté-Milon  et  au  pays  environ  pour  des- 
pécier  pluseurs  assemblées  des  Jaques  qui  là  estoient,  après 
ce  que  les  nobles  qui  estoient  avec  ledit  régent  orent  mis  à 
mort  pluseurs  Jaques ,  ars  et  gasté  tout  le  pays  entre  la 
rivière  de  Marne  et  de  Seine ,  s*en  retourna  en  alant  vers 
Paris,  et  se  logia  à  Chielle-Sainte-Bautbeut  (l),la  derrenière 
sepmaine  de  juing,  c'est  assavoir  le  mardi  vingt-troisiesme 
jour  dudit  moys. 

Et  la  royne  Jehanne  fu  à  Laigny ,  qui  moult  se  penoit  de 
traictier  entre  ledit  régent  et  ceulx  de  Paris.  Et  lors  n'y 
pout  aucun  traictié  estre  trouvé  :  car  ceulx  de  Paris  se 
tenoient  fiers  et  haus  contre  ledit  régent  leur  seigneur.  Et 
pour  ce,  luy  et  son  ost  se  deslogièrent  de  Chielle  et  se  logiè- 
rent environ  le  bois  de  Vincennes,  environ  le  pont  de  Cha- 
renton  et  environ  Gonflans ,  le  vendredy  vint-neuviesme 
jour  dudit  moys  de  juing.  Et  tenoit-l'en  que  en  l'ost  dudit 
régent  avoit  bien  trente  mil  chevaux.  Si  fu  tout  le  pays 
gasté  jusques  à  huit  ou  dix  lieues,  et  communément  les 
villes  arses. 

Et  ledit  roy  de  Navarre  s'en  retourna  et  entra  en  la  ville 
de  Saint-Denis,  lequel  roy  estoit  alié  avec  ceulx  de  Paris 
contre  ledit  régent  leur  droit  seigneur.  Et  si  avoit  en  la 
compaignie  dudit  roy  grant  foison  ennemis  du  roy  et  du 

(1)  Bat/r//ci//.  Biilliildc. 


120  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

royaume  de  France,  Anglois  et  autres  que  ledit  roy  de  Na- 
varre avoit  fait  venir  des  garnisons  anglesclies ,  d'Esparnon 
et  d'autre  part.  En  la  ville  de  Saint-Denis  se  tint  le  roy 
de  Navarre.  Et  ledit  rcgent  et  son  ost  estoient  logiés  es  lieux 
dessus  dis,  et  estoit  le  corps  dudit  régent  logié  en  Tostel  du 
Séjour,  es  Quarrières  (1).  Et  n'osoit  homme  issir  de  Paris 
de  celle  part  né  entrer  aussi  ;  mais  par  pluseurs  fois  en 
issoit  l'en  en  bataille  ;  mais  tousjours  perdoient  plus  qu'il 
ne  gaignoient  et  en  y  ot  pluseurs  mors. 


LXXXIII. 

Cornent  le  régent  et  le  roy  de  Nai^arre  assemblèrent  en  un  pa- 
villon qui  fa  tendu  sur  une  motte ,  entre  Saint  -  jinthoine 
et  le  bois,  pour  accorder  un  traictié  que  la  roy  ne  Jehanne 
avoit  basti;  et  du  serment  que  ledit  roy  fis t  sur  Corpus  Do- 
mini  que  Fevesque  de  Lisieux  avoit  célébré,  en  entencion  que 
ledit  régent  et  ledit  roy  le  usassent  pour  plus  fermement  tenir 
leur  seremens;  mais  ledit  roy  de  Navarre  refusa  à  user  le 
premier. 

Le  dimenche  huitiesme  jour  de  juillet  ensuivant,  assem- 
blèrent lesdis  régent  et  roy  de  Navarre  en  un  pavillon  qui, 
pour  ce,  fu  tendu  près  de  Saint-Anthoine,  en  un  lieu  que  l'en 
dit  le  Moulin-à-Vent,  pour  accorder  ensemble  certain  traic- 
tié que  la  royne  Jehaime  avoit  pourparlé.  Si  estoient  les  ba- 
tailles dudit  régent  toutes  ordenées  aux  champs  en  quatre 
batailles,  où  l'en  estimoit  bien  douze  mil  hommes  d'armes 
et  plus.  Et  les  gens  du  roy  de  Navarre  furent  en  bataille 

(1)  Quarrières,  Les  Carrières  sont  un  petit  village  dépendant  de  la 
commune  de  Charenlon.  Quant  à  Vosiel  du  Séjour,  c'est  aujourd'hui  la 
maison  de  plaisance  ou  de  refuge  de  M.  l'archevêque  de  Paris. 


(1358.)  JEHAN-LE-BON.  12l 

ordenés  sur  une  petite  montaigne  près  de  Monstruel  et  de 
Gharonne,'  et  n'estoient  pas  plus  de  huit  cens  combattans, 
si  comme  l'en  les  estimoit.  Et ,  pour  ce  que  il  estoient  si 
petit  nombre  ne  approchièrent  point  ledit  pavillon  né 
les  batailles  audit  régent. 

Si  parlementèrent  ledit  régent  et  ses  gens  et  le  roy  de 
Navarre  et  ses  gens,  en  la  présence  de  ladite  royne.  Si  furent 
-à  acoit  par  la  manière  qui  s'ensuit,  c'est  assavoir  :  pour 
toutes  les  choses  que  ledit  roy  pourroit  demander  audit 
régent  pour  quelconques  causes  que  ce  fust,  luy  bailleroit 
dix  mil  livres  de  terre  (1)  et  quatre  cens  mil  florins  à  l'escu, 
lesquels  seroient  bailliés  audit  roy  par  la  manière  qui  s'en- 
suit. C'est  assavoir  la  première  année  cent  mil ,  et  chascun 
an  ensuivant  cinquante  mil,  jusques  à  fin  de  paie;  et  si 
seroient  lesdis  quatre  cens  mil  florins  pris  sui*  les  aydes 
que  le  peuple  feroit  pour  cause  des  guerres ,  sans  ce  que 
ledit  régent  en  fust  autrement  tenu  né  obligé.  Et  pour  ce,  ledit 
roy  de  Navarre  de  voit  estre  avec  ledit  régent  contre  tous 
excepté  le  roy  de  France  ;  et  afin  que  ledit  régent  et  le  roy 
de  Navarre  tenissent  sans  enfraindre  toutes  les  choses  dessus 
dites,  l'evesque  de  Lisieux,  qui  présent  estoit,  chanta  une 
messe  audit  pavillon,  environ  heure  de  nonne,  et  consacra 
deux  personnes  (2),  en  espérance  que  de  l'une  fust  fait  deux 
parties  et  usées  par  lesdis  régent  et  roy.  Et  quant  la  messe 
fu  chantée,  lesdis  régent  et  roy  jurèrent,  sur  le  corps-Dieu 
sacré  que  ledit  evesque  tenoit  entre  ses  mains,  que  il  tein- 
droient  et  acompliroient  sans  enfraindre  tout  ce  que  chascun 
avoit  promis,  présens  à  ce  dus,  contes  et  barons  tant  come  en 
povoit  au  devant  dit  pavillon ,  environ  heure  de  nonnes. 
Et  après  ledit  evesque  brisa  l'oiste,  et  e^  voult  faire  user  à 

(1]  Dix  mit  livres  de  terre,  Cest-à-dire  lui  assigneroit  la  propriété  de 
terres  évalaées  à  dix  mille  livres. 
(S)  Personnes,  Deux  oistes  ou  hosties,  deux  Corpus  Domini. 

11 


in  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

chascun  desdis  régent  et  roy;  mais  ledit  roy  dit  que  il  n'es- 
toit  pas  jeun  (1);  et  pour  ce  ledit  régent  n'en  prist  point 
aussi,  jasoit  ce  que  il  se  feust  ordené  pour  le  receToir.  Si  usa 
tout  ledit  evesque.  Et,  par  ce,  ledit  roy  devoit  aler  à  Paris 
pour  les  faire  mettre  en  l'obéissance  dudit  régent.  Et  ainsi 
se  départirent  ;  et  s'en  ala  ledit  régent  aux  Quarrières  et 
ledit  roy  à  Saint-Denis. 

LXXXIV. 

Cornent,  après  les  dessusdis  sermens,  les  gens  an  roy  de  Navarre 

coururent  sus  aux  gens  du  régent. 

Le  mardi  ensuivant  dixiesme  jour  du  moys  de  juillet, 
le  roy  de  Navarre  ala  à  Paris  ;  et  cuidoit  ledit  régent  que 
ledit  roy  deust  aler  devers  luy,  celuy  jour,  porter  la  response 
de  ceux  de  Paris  :  mais  il  n'y  ala  |)oint ,  ainçois  demoura 
tout  ce  jour.  Et  l'endemain,  le  onziesme  jour  dudit  moys,  il 
mist  en  ladite  ville  de  Paris  les  Anglois  que  il  avoit  avecques 
luy.  Et  disoit-l'en  en  l'ost  dudit  régent  que  ceux  de  Paris 
avoieut  dit  audit  roy  que  il  avoit  fait  sa  paix  sans  eux  et  que 
il  ne  leur  en  challoit,  car  il  se  passeroient  bien  de  li  (2).  Et 
pour  ce  fist  nouvelles  alliances,  si  comme  l'en  disoit,  avec 


(1)  /eun.  «  Jejunus.  »  A  jeun. 

(2)  Cette  dernière  circonstance  précieuse  est  éclaircie  par  le  continua- 
teur de  Nangis,  qui  place  le  fait  après  la  destruction  prétendue  du  pont 
de  bateaux  dont  il  sera  question  tout  à  Theure  :  «  Altéra  autem  vice 
»  contigit  qu6d  nobiles  cum  duce  in  armis  partes  illas  ubi  pons  fnerat, 
»  ut  dicitur,  propè  pontem  de  Charenton  accesserunt,  ut  regem  Navarrse 
»  cum  Parisiensibus  expugnarent,  contra  quos  rex  Nayarrx,  capitaneus 
»  parisiensis,  cum  suis  armatus  aggressus  est,  et  venions  ad  ipsos  locutus 
»  est  multis  sermonibus  eis  sine  pugnâ,  et  deindè  reversus  est  Parisius. 
»  Quod  videntes  Parisienses,  suspicaii  sunt  contra  ipsum,  qu6d,  quia  no* 
»  bilis  erat ,  ciun  aliis  conspirasset  allqua  Parisiensibus  sécréta  forsitan 
»  vcl  nocua.  Troptcr  quod  dictum  regem  cum  suis  sprcverunl,  et  ipsum 
•  ab  illo  offlcio  removerunt.  •  (Spiciieg.,  t.  m,  p.  118. 


(1358.)  JEHAN-LE-BON.  123 

eux  ;  et  bien  y  parut  de  fait,  car  il  ne  retourna  point  devers 
ledit  régent  ;  mais  (1),  luy  estant  dedens  ladite  ville  de  Paris, 
pluseurs  en  issirent  armés,  par  espécial  de  ceux  que  il  y 
avoit  menés. 

Et  assaillirent  ledit  mercredi,  onziesme  jour  dudit  moys, 
aucuns  de  l'ost  dudit  régent  qui  se  deslogoient  de  la 
Granche-aux-Merciers  pour  eux  approchier  dudit  régent. 
Et  pour  ce ,  crya-l'en  en  l'ost  alarme ,  et  s'arma  l'ost ,  et 
courut-l'en  jusques  à  la  bastide  des  fossés ,  et  là  ot  grant 
escarmuche,  et  y  demoura-l'en  jusques  près  de  la  nuit  :  et  y 
perdirent  ceux  de  Paris  plus  que  les  autres. 

LXXXV. 

Cornent  le  roy  de  Nwarre  mist  sus  au  régent  qu'il  ai^oit  enfraint 
letraiclié^  et  du  pont  de  bateaux  qui  fu  fait  sur  Saine, 

Le  jeudi  douziesme  jour  du  moys  de  juillet ,  le  roy  de 
Navarre  s'en  retourna  à  Saint-Denis,  et  laissa  les  Anglois  à 
Paris.  Et  ledit  régent  envoia  par  devers  ledit  roy  pour  savoir 
quelle  volenté  il  avoit,  et  luy  fist  requérir  que  il  venist  avec 
luy,  car  il  luy  avoit  promis  que  il  luy  ayderoit  contre  tous. 
Lequel  roy  respondi  que  ledit  régent  et  sa  gent  avoient 
enfraint  le  traictié  et  les  convenances  que  il  avoient, 
car  il  avoient  assaillis  ceux  de  Paris  le  jour  précédent ,  si 
comme  disoitledit  roy ,  tant  comme  il  traictoit  avecques  eux  ; 
jasoit  ce,  en  vérité,  que  ceux  de  Paris  eussent  commencié  l'es- 
carmuche.  Mais  ledit  roy  disoit  ces  choses  pour  ce  qu'il  ne 
povoit  avoir  fait  à  Paris  ce  qu'il  avoit  promis  au  traictié 
dudit  régent  et  de  luy  ;  car  il  avoit  promis  de  tant  faire  que 

(I)  MaiSf  etc.  Cette  dernière  phrase  est  inédltei  et  ne  se  trouve  com- 
plète que  dans  le  manuscrit  de  Charles  V. 


]^i  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

ceux  de  Paris  paieroient  six  cens  mil  escus  de  Phelippe  pour 
le  premier  paiement  de  la  raençon  du  roy,  mais  que  ledit 
régent  leur  reméist  toute  paine  criminelle.  Et  ceux  de  Pa- 
ris respondirent  quant  il  en  parla,  que  il  n'en  paieroient  jà 
denier.  Et  pour  ce,  mettoit  sus  ledit  roy  audit  régent  que  il 
avoit  enfraint  ledit  traictié,  jasoit  ce  que  ceux  qui  là  es- 
toient  sa  voient  bien  le  contraire.  Si  cuida-l'en  bien  que  tous 
traictiés  fussent  rompus,  dont  moult  de  gens  avoient  grant 
joie. 

Et  mist-l'en  (  1  )  grant  paine  à  achever  un  pont  que  l'en 
avoit  encommencié  sur  bateaux  pour  passer  la  rivière  de 
Saine,  lequel  fu  achevé  ledit  jeudi.  Et  tantost,  pluseurs  de 
l'ost  passèrent  ledit  pont  et  ardirent  Vitery  et  pluseurs 
autres  villes  oultre  la  rivière  de  Saine,  et  y  pilla-l'en  tout 
ce  que  l'en  y  tiouva. 

Et  ladite  royne  Jehanne  aloit  souvent  par  devers  les  uns 
et  par  devers  les  autres  pour  renouveler  ledit  traictié.  Tou- 
tes voies  parloient  pluseurs  moult  vilainement  contre  ledit 
roy  de  Navarre  qui  si  solempnellement  avoit  juré  et  ne  tenoit 
chose  que  il  eust  promis. 

(1]  Mist-l'en,  Les  gens  du  régent,  ou  comme  dit  simplement  le  conti- 
nuateur de  Nangis  :  Nobiles.  «  Nobiles  super  Secanam  pontem  fecerant 
»  inter  Parisius  et  Gorbelium ,  per  quod  transibantad  ambas  partes  flu- 
»  minis.  »  Le  pont  fut  étabii  bien  au-dessous  de  Corbeil,  et  dans  la  pres- 
qu'île formée  par  le  confluent  de  la  Seine  et  de  la  Marne ,  en  face  de 
Vitry.  Le  continuateur  ajoute  que  les  nobles  eurent  le  dessous  dans  l'en- 
gagement dont  le  chapitre  suivant  va  nous  entretenir  ;  et  que  le  pont  fut 
détruit.  Le  fait  peut  rester  douteux. 


(1358.)  JEHÂN-LE-BON.  125 

LXXXVI. 

Cornent  monseigneur  le  duc  de  Nor mendie  y  ainsné  fils  du  roy 
de  France ,  lors  régent  le  royaume ,  reboutèrent ,  luy  et  ses 
gens ,  ceux  de  Paris  de  dessus  le  pont  qu'il  aç^oit  fait 
faire  sur  Saine  y  et  de  pluseurs  escarmuches  faictes  em^iron 
Saint-Anthoine  de  ceux  de  Paris  contre  les  gens  dudit  régent; 
et  du  traictié  qui  fufait  pour  faire  la  paix  entre  le  régent  et 
ceux  de  Paris, 

Le  samedi  ensuivant  quatorziesme  jour  de  juillet ,  en- 
viron heure  de  disner,  ledit  régent  estant  en  sa  chambre  y 
en  son  conseil,  pluseurs  de  la  ville  de  Paris,  dont  la  plus 
grant  partie  estoient  d'Anglois  qui  estoient  issus  par  devers 
Saint-Marcel,  chevaulchièrent  jusques  devant  ledit  pont 
que  ledit  régent  avoit  fait  faire  ,  lequel  pont  estoit  sur  la 
rivière  de  Saine,  devant  Fostel  des  Quarrières  où  estoit  logié 
ledit  régent.  Et  tantost  que  il  furent  devant  ledit  pont,  il  des- 
cendirent à  pié  ,  et  en  entra  aucuns  dedens  ladite  rivière 
pour  aller  sur  ledit  pont  où  il  n'avoit  point  de  garde.  Mais 
l'en  ne  povoit  monter  sus  ledit  pont  se  l'en  n'entroit  en 
l'yaue  jusques  au  nombril,  pour  ce  qu'il  avoit  faute  au  bout 
du  pont  par  devers  Vitery  j  et  y  mettoient  les  gens  dudit 
régent  une  bachière  toutes  les  fois  que  il  vouloient  passer  :  et 
quant  il  en  avoient  fait,  ladite  bachière  estoit  ostce  du  bout  du 
pont.  Et  estoit  mise  contre  ledit  pont  au  dessus,  ainsi  comme 
au  miUeu.  Et  lors  estoit  en  celuy  estât  ;  et  pour  ce  convint  que 
les  dis  de  Paris  entrassent  en  l'yaue  pour  monter  sur  ledit 
pont.  Si  crya-l'en  alarme  moult  forment  ;  et  f u  moult  Tost 
estourmie,  car  les  autres  estoient  venus  à  couvert  et  soudai- 
nement. Si  alèrent  pluseurs ,  les  uns  armés  et  les  autres 
désarmés,  pour  deffendre  ledit  pont.  Et  jà  avoient  pluseurs 

11, 


126  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

des  dessus  dis  de  Paiis  oultre  la  moitié  du  pont.  £t  là  se 
combatirent  les  gens  dudit  régent  et  reboutèrent  leur  enne- 
mis qui  estoient  sur  ledit  pont,  et  y  ala  ledit  régent  en  sa 
personne  :  et  y  furent  pluseurs  des  gens  dudit  régent  navrés 
de  trait.  Et  si  y  fu  pris  son  mareschal  que  on  appelloit 
monseigneur  Riga  ut  de  Fontaines.  Et  aussi  y  ot  des  au- 
tres navrés  et  pris.  Toutes  voies  furent-il  reculés  et  mis  tous 
hors  dessur  ledit  pont  par  les  gens  dudit  régent  et  s'en 
retournèrent  vers  Paris.  Et  pour  ce  que  l'en  crioit  alarme 
vers  Paris,  au  cousté  devers  Saint-Anthoine^  et  disoit-l'en  que 
ceux  de  Paris  estoient  issus  de  celle  part,  les  gens  d'armes  se 
trairent  vers  là,  et  sur  les  champs  furent  les  batailles rangiés. 
Et  y  ot  des  escarmuches  toute  jour  jusques  à  la  nuit,  et  y 
perdirent  ceux  de  Paris  plus  que  il  ne  gaiguièrent.  Toutes- 
Toies,  ceux  qui  issirent  de  Paris ,  tant  d'un  cousté  de  Paris 
comme  d'autre,  estoient  1c  plus  Anglois.  Et  durant  ces  cho- 
ses, la  royne  Jehanne  ala  devers  ledit  n^ent  pour  renouer 
ledit  traictié,  et  quant  elle  s'en  parti  pour  aler  à  St-Denis^ 
encore  estoient  les  batailles  sur  les  champs.  Si  traictièrent 
toute  celle  sepmaine  jusques  au  jeudi  ensuivant  dix-neu- 
viesme  jour  dudit  moys  de  juillet.  Et  celluy  jour ,  ladite 
royne  Jehanne  ,  le  roy  de  Navai-re ,  l'arcevesque  de  Lyon 
qui  là  avoit  esté  envoie  de  par  le  pape,  l'evesque  de  Paris,  le 
prieur  de  Saint-Martin-des-Champs,  Jehan  Belot  eschevin 
de  Paris,  Colin  le  Flamant,  et  autres  de  Paris  alèrent  environ 
tierce  au  bout  dudit  pont  que  ledit  régent  avoit  fait 
faire  de  la  partie  devers  Vitery,  et  avoient  des  gens  d'ar- 
mes et  des  archiers  avecques  eux.  Et  ledit  régent  y  ala  à 
petite  compaignie  tout  désarmé  ;  et  parlementèi'ent  ensem- 
ble en  l'un  des  bateaux  dudit  pont  ;  et  finablement  furent  à 
accort,  par  telle  manière  que  ceux  de  Paris  prieroient  ledit 
régent  que  il  leur  voulsist  remettre  son  mautalent,  et  par- 
donner tout  ce  que  il  avoient  fait  j  et  il  se  mettroient  en 


(1358.)  JEHAN-LE-BON.  127 

sa  merci  y  par  telle  condicion  qu'il  en  ordenneroit ,  par  le 
conseil  de  la  royne  Jehanne,  du  roy  de  Navarre,  du  duc 
d'Orléans  et  du  conte  d'Estampes,  concordablement  et  non 
aultrement.  Et  avec  ce  demourroient  en  leur  vertu  tous 
accors ,  toutes  convenances  et  toutes  aliances  que  ceux  de 
Paris  avoient  avecques  ledit  roy  de  Navarre  avecques  bon- 
nes villes  et  avecques  tous  autres.  Et  ledit  régent  devoit 
faire  ouvrir  tous  passages  de  rivières  et  autres,  a6n  que  tou- 
tes denrées  et  marchandises  pussent  passer  et  estre  portées 
à  Paris.  Et  pour  parfaire  les  choses  contenues  audit  traictié, 
fu  journée  prise  au  mardi  ensuivant,  pour  estre  à  Laigny- 
sur-Mame  ;  et  là  dévoient  estre  ledit  régent  et  son  conseil 
d'une  part,  et  ceux  qui  seroient  ordenés  pour  Paris  d'autre 
part,  et  lesdis  royne,  roy,  duc  d'Orléans  et  conte  d'Estampes, 
par  le  conseil  desquels  ledit  régent  en  devoit  ordener.  Et 
ce  fait,  fu  publié  en  l'ost  que  il  avoit  bonne  paix  entre  ledit 
régent  et  ceux  de  Paris.  Et  pour  ce  se  deslogièrent  les  gens 
de  monseigneur  le  duc  et  s'en  partirent  pluseurs  celuy  jour. 

Et  l'endemain,  jour  de  vendredi,  vingtiesme  jour  dudit 
mois,  pluseurs  alèrent  vers  Paris  pour  besoignes  que  il 
avoient  à  faire  lesquels  on  n'y  voult  laissier  entrer.  Mais 
leur  demanda-l'en  à  qui  il  estoient  ;  et  quant  il  respondirent 
que  il  estoient  au  duc,  ceux  de  Paris  leur  disrent  :  «  Aies  à 
»  vostreduc.  »  Et  y  entra  MathéGuete(l),  trésorier  de  France, 
lequel  fu  en  grant  péril  d'estre  tué  ;  et  ûnablemeut  en  fu 
mis  hors  quant  il  ot  esté  mené  en  la  maison  de  la  ville  en 
Grève,  et  à  Saint-Eloy  devant  le  prévost  des  marchands  et 
les  gouverneurs. 

Et  après  ce  que  ledit  accort  fu  fait  par  la  manière  que 
dessus  est  dit,  les  dessus  dis  de  Paris ,  en  haine  de  mon- 


(1)  Maihé  Cueié.  Sans  doulc  celui  qui,  dans  ic  préambule  du  traite  de 
BréUgoy,  sera  nommé  Macy  Guery. 


128  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

seigneur  ledit  régent,  prisrent  et  saisirent  pluseurs  maisons 
et  biens  meubles  de  pluseurs  officiers  qui  avoient  esté 
avec  ledit  régent  audit  ost. 

Et  ledit  régent  s'en  ala  celui  jour  de  vendredi  au  Val- 
la-6omtesse,  et  la  plus  grant  partie  de  son  ost  s'en  parti. 

LXXXVII. 

Cornent  ceulx  de  Paris  se  esmeurent  contre  les  Anglois  que  le 
roy  de  Nai'arre  ai^oit  fait  venir  en  ladite  ville;  et  en  tuèrent 
partie  et  les  autres  emprisonnèrent  au  Louvre,  Et  de  la  mort 
de  ceulx  de  Paris  vers  Saint-Cloust, 

Le  samedi  ensuivant,  veille  de  la  Magdalène,  fu  la  jour- 
née (1)  ensuivant  qui  avoit  esté  mise  à  Laigny-^ur-Mame 
remise  à  Corbeil.  Et  celuy  samedi,  après  disner,  s'esmeut  à 
Paris  un  grant  descort  entre  ceulx  de  la  ville  et  pluseurs 
Anglois  qu'il  avoient  fait  venir  en  ladite  ville  contre  ledit 
r^ent  leur  seigneur ,  pour  ce  que  l'en  disoit  que  aucuns 
autres  Anglois  qui  estoient  à  Saint-Denis  et  à  Saint-Gloust 
pilloient  le  pays.  Si  s'esmeut  le  commun  de  ladite  ville  de 
Paris,  et  courut  sur  lesdis  Anglois  qui  estoient  en  ladite 
ville  de  Paris,  et  en  tuèrent  vint -quatre  ou  environ  et 
en  prisrent  quarante-sept  des  plus  notables ,  en  l'ostel  de 
Neelle  auquel  il  avoient  disné  avec  le  roy  de  Navarre.  Et  plus 
de  quatre  cens  autres  en  divers  ostieux  de  ladite  ville, 
lesquels  ilmistrent  tous  en  prison  au  Louvre.  De  laquelle 
chose  le  roy  de  Navarre  fu  moult  courroucié,  si  comme 
l'en  disoit  ;  et  aussi  furent  le  prévost  des  marchans  et  autres 
gouverneurs  de  ladite  ville.  Et,  pour  ce,  l'endemain,  jour 
de  dimenche  et  de  la  Magdalène ,  vingt-deuxiesme  jour 
dudit  moys  de  juillet ,  le  roy  de  Navarre ,   l'evesque  de 

(1)  La  ;0Mrw(îe.  L'ajournement, 


(1358.)  JEHAN-LE-BON.  129 

Laon,  le  prévost  des  marchans  et  pluscurs  autres  gouver- 
neurs de  ladite  ville  de  Paris  furent  en  la  maison  de  ladite 
ville ,  environ  heure  de  midi ,  et  y  ot  moult  de  peuple 
assemblé  en  ladite  maison  ,  tous  armés  devant  en  la  place 
de  Grève.  Auquel  peuple  ledit  roy  parla  et  leur  dist  qu'il 
avoient  mal  fait  d'avoir  tué  lesdis  Anglois,  car  il  les  avoit 
fadt  venir  en  son  conduit  (1)  pour  servir  ceulx  de  la  ville  de 
Paris.  Et  tantost  pluseurs  d'iceux  crièrent  qu'il  vouloient 
que  tous  les  Anglois  fussent  tués,  et  vouloient  aler  à 
Saint-Denis  mettre  à  mort  ceux  qui  y  estoient ,  qui  pil- 
loient  tout  le  pays.  Et  disrent  audit  roy  et  au  prévost  des 
marchans  que  il  alassent  avec  eux,  en  disant  que  il  avoient 
esté  bien  paies  de  leur  gages  et  soudées,  et  néanmoins 
il  piUoient  tout  le  pays.  Et  jasoit  ce  que  ledit  roy  et 
prévost  féissent  tout  leur  povoir  de  refraindre  ledit  peuple, 
il  ne  le  povoient  faire,  mais  convint  que  il  leur  accordassent 
à  aler  avec  eux.  Mais  avant  que  on  partist  de  Paris,  il  fu 
près  de  vespres.  Dont  pluseurs. présumèrent  que  ledit  roy 
fist  attendre  le  partir ,  afm  que  lesdis  Anglois  ne  feussent 
sourpris  et  despourveus.  Et  environ  heure  de  vespres 
partirent  de  Paris ,  les  uns  par  la  porte  Saint  -  Honoré , 
le  roy  de  Navarre ,  le  prévost  des'marchans  et  toute  leur 
route  par  la  porte  Saint-Denis  et  alèrent  vers  le  Moulin 
à  vent.  Et  estimoit-on  que  il  estoient,  tant  d'une  part 
comme  d'autre,  environ  seize  cens  hommes  de  cheval  et  huit 
mille  de  pié.  Et  furent  lesdis  roy  de  Navarre,  le  prévost 
des  marchans  et  toute  leur  route  bien  l'espace  de  demie 
heure  laidement,  sans  eux  mouvoir  au  champ  qui  est  de 
l'autre  partie  dudit  moulina  vent  par  devers  Montmartre. 
Et  de  leur  route  furent  envoies  trois  glaives  qui  chevau- 
chièrent  par  emprès  Montmartre.  Lesquels ,  sans  ce  qu'il 

(1)  En  son  conduit.  Sous  sa  sauve-garde. 


130  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

feussent  après  veus ,  chevauchièreAt  en  alant  tout  droit 
vers  le  bois  de  St-Cloust,  auquel  bois  lesdis  Anglois  estoient 
en  une  embusche.  Et  au-dehors  dudit  bois  par  devers  Pa- 
ris en  avoit  environ  quarante  ou  cinquante.  Si  cuidèrent 
ceux  de  Paris  que  il  n'en  y  eust  plus  ;  et  alèrent  vers  lesdis  ' 
Anglois.  £t  quant  il  furent  près^  les  Anglois  qui  estoient 
audit  bois  issirent  hors,  et  taotost  ceux  de  Paris  se  misrent 
à  fouir  et  les  Anglois  au  chacier.  Si  tuèrent  lesdis  Anglois 
grant  foison  des  dessus  dis  de  Paris,  par  espëcial  de  ceux 
de  pie  qui  estoient  issus  par  la  porte  St-Honoré  ;  et  tenoit- 
l'en  communément  qu'il  y  avoit  de  mors  bien  six  cens  ou 
plus,  et  furent  presque  tous  gens  de  pie.  Et  ledit  roy  de 
Navarre  qui  véoit  ces  choses  ne  se  parti  pas  de  là ,  mais 
laissa  tuer  les  dessusdis  de  Paris  sans  leur  faire  aucune 
aide  né  secours.  Et  après  ce  que  lesdis  de  Paris  furent  des- 
conûs  et  tués  comme  dit  est,  ledit  roy  de  Navarre  s'en  ala  à 
Saint^Denis,  et  ledit  prévost  des  marchans  et  sa  compaignie 
s'en  retournèrent  à  Paris.  Et  furent,  quant  il  rentrèrent  à 
Paris,  forment  huiés  et  blasmés  de  ce  qu'il  avoient  ainsi 
les  bonnes  gens  de  Paris  laissié  mettre  à  mort  sans  les 
secouiir.  Et  dès  lors  commencièrent  ceux  de  Paris  forment 
à  murmurer,  et  faisoieat  forment  garder  les  quarante-sept 
prisonniers  anglois  qui  estoient  au  Louvre  par  le  commun 
de  Paris  ;  et  volentiers  les  eust  le  commun  de  Paris  mis  à 
mort  ;  mais  le  prévost  des  marchans  et  les  autres  gouver- 
neurs de  Paris  ne  le  povoient  souffrir. 


(1358.)  JEHAN-LE-BON.  131 

LXXXVIII. 

Cornent  le  préi^ost  des  marchans  et  ses  allés  délwrèrent  les  prt" 

sonnlers  du  Louçre, 

Le  vendredi  vingt-septiesme  jour  dudit  mois  de  juillet, 
le  prëvost  des  marchans  et  pluseurs  autres  jusques  au  nom- 
bre de  huit  vint  ou  deux  cens  hommes  armés  et  plu- 
seurs archiers  alèrent  au  Louvre  ;  et ,  de  fait ,  contre  la 
volenté  dudit  peuple  et  commun  de  Paris,  délivrèrent  les- 
dis  Anglois  prisonniers  et  les  misrent  hors  de  Paris  par  la 
porte  Saint-Honoré.  Et  en  les  conduisant  de  la  ville  dehors, 
aucuns  de  ceux  qui  estoient  avec  ledit  prévost  crioient 
et  demandoient  se  il  i  avoit  aucun  qui  voulsist  aucune  chose 
dire  contre  la  délivrance  desdis  Anglois  ;  et  avoient  leur  arcs 
tous  tendus  pour  les  délivrer  de  tous  empeschemens ,  se 
aucuns  les  voulsist  mettre  en  ladite  délivrance  ;  mais  il  n'y 
ot  personne  qui  osast  parler  né  faire  semblant  ;  jasoit  ce  qu'il 
en  fussent  moult  douloureusement  courrouciés  en  ladite 
ville  de  Paris. 

Si  s'en  alèrent  les  Anglois  à  Saint-Denis  avec  le  roy  de 
Navarre,  qui  tousjours  y  estoit  demouré  depuis  le  dimenchc 
précédent  ;  car  il  n'osoit  pas  seurement  retourner  à  Paris,  si 
comme  l'en  disoit,  tant  pour  cause  de  ce  que  il  n'avoit  point 
aidié  à  ceux  de  Paris  le  dimenche  précédent ,  lorsque  les 
Anglois  les  avoient  tués,  comme  pour  la  délivrance  des  An- 
glois du  Louvre,  laquelle  avoit  esté  faite  à  la  requeste  dudit 
roy  de  Navarre,  si  comme  l'en  disoit  et  voir  estoit.  Si  en 
estoit  le  peuple  de  Paris  forment  esmeu  en  cuer  contre  ledit 
prévost  des  marchans  et  contre  les  autres  gouverneurs  ;  mais 
il  n'y  avoit  homme  qui  osast  commencier  la  riote.  Toutes- 
voies  Dieu,  qui  tout  voit,  qui  vouloit  ladite  ville  sauver, 
ordena  par  la  manière  qui  s'ensuit. 


132  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

LXXXIX. 

De  la  mort  du  pré^osl  des  marchons  et  de  pluseurs  autres  ses 

allés. 

Le  mardi  darreiiier  jour  du  moys  de  juillet,  le  prévost 
des  inarchans  et  pluseurs  autres  avec  luy,  tous  armés,  alè- 
rent  disner  à  la  bastide  Sainl-Denis.  Et  commanda  ledit 
prévost  à  ceux  qui  gardoient  ladite  bastide  que  il  baillais* 
sent  les  clefs  à  Joseran  de  Mascon ,  qui  estoit  trésorier  du 
roy  de  Navan'e.  Lesquels  gardes  desdites  clefs  disrent  que 
il  n'en  bailleroient  nulles.  Dont  le  prévost  fu  moult  cour- 
roucié ,  et  se  mut  riote  à  ladite  baslide  entre  ledit  prévost 
et  ceux  qui  gardoient  lesdites  clefs,  tant  que  un  bourgois 
appelle  Jehan  Maillart,  garde  de  l'un  des  quai^tiers  de  la 
ville,  de  la  partie  de  vers  la  bastide ,  oï  nouvelles  dudit  dé- 
bat ,  et  pour  ce  se  traist  vers  ledit  prévost  et  luy  dist  que 
l'en  ne  bailleroit  point  les  clefs  audit  Joseran.  Et,  pour  ce, 
eust  pluseurs  grosses  parolles  entre  ledit  prévost  et  ledit 
Joseran  d'une  part,  et  ledit  Jehan  Maillart  d'autre  part.  Si 
monta  ledit  Jehan  Maillart  à  cheval,  et  prist  une  bannière 
du  roy  de  France  et  commença  à  hault  crier  :  «  Monljoie 
Saint-Denis  au  roy  et  au  duc  !  »  tant  que  chascun  qui  le 
véoit  aloit  après  et  crioit  à  haulte  voix  ledit  cri.  Et 
aussi  fist  le  prévost  et  sa  compaignie.  Et  s'en  alcrent  vers 
la. bastide  Saint-Anthoine.  Et  ledit  Jehan  Maillart  demoura 
vers  les  halles.  Et  un  chevalier  appelé  Pépin  des  Essars 
qui  rien  ne  savoit  de  ce  que  ledit  Jehan  Maillart  avoit  fait, 
prist  assez  tost  après  une  autre  bannière  de  France  ,  et 
crioit  semblablement  comme  Jehan  Maillart  :  h  Montjoie 
Saint-Denis  !  »  Et  durant  ces  choses ,  ledit  prévost  yint  à 
la  bastide  Saint-Anthoine ,  et  tenoit  deux  boistes  où  avoit 


(1358.)  JEHAN-LE-BON.  133 

lettres  lesquelles  le  roy  de  Navarre  luy  avoit  envoyées ,  si 
comme  l'en  disolt.  Si  reqiiistrent  ceux  qui  estoient  à  ladite 
bastide  que  il  leur  monstrast  lesdites  lettres.  Ets'esmut  riote 
à  ladite  bastide,  tant  que  aucuns  qui  là  estoient  coururent 
sus  à  Phelippe  GifFart  qui  estoit  avec  ledit  prévost ,  lequel 
se  deffendi  forment ,  car  il  estoit  fort  armé  et  le  bacinet 
en  la  teste;  et  toutesvoies  f  u-il  tué.  Et  après  fu  tué  ledit  pré- 
vost et  un  autre  de  sa  compaignie  appelé  Simon  Le  Paon- 
nier  :  et  tantost  furent  despoilliés  et  estendus  tous  nus  sur 
les  quarriaux  en  la  voie.  Et  ce  fait,  le  peuple  s'esmut  pour 
aler  quérir  des  autres  et  pour  en  faire  autel  ;  et  leur 
dist-on  que,  en  l'ostel  de  Hocaus,  à  l'enseigne  de  l'Ours,  près 
de  la  porte  Baudoier,  estoit  entré  Jeban  de  l'Isle  le  jeune. 
Si  y  entrèrent  grant  foison  de  gens  et  y  trouvèrent  ledit 
Jehan  de  l'Isle  et  Gille  Marcel ,  clerc  de  la  marchandise  de 
Paris ,  lesquels  il  misrent  à  mort.  Et  tantost  furent  des- 
poilliés comme  les  autres  et  trainés  tous  nus  sur  les  quarreaux 
devant  ledit  ostel  et  là  furent  laissiés.  Et  tantost  se  parti 
ledit  peuple  et  s'esmut  à  aler  querre  des  autres.  Et  ce 
jour,  à  la  bastide  Saint -Martin,  fu  tué  Jehan  Poret-le- 
Jeune.  Et  furent  les  cinq  corps  dessus  nommés  trainés 
en  la  court  de  Sainte  -  Catherine-du- Val- des-Ecoliers ,  et 
là  furent  mis  et  estendus  tous  nus  en  ladite  court ,  en  la 
veue  de  tous ,  si  comme  il  a  voient  fait  mettre  les  mares- 
chaux ,  celui  de  Clermont  et  celui  de  Ghampaigne  :  dont 
pluseurs  tenoient  que  c'estoit  ordenance  de  Dieu,  quar  il 
estoient  mort  de  telle  mort  comme  il  avoient  fait  morir  les- 
dis  mai^eschaux. 

Item,  celui  mardi ,  furent  pris  et  mis  au  Ghastellet  de 
Paris,  Charles  Toussac  eschevin  de  Paris,  et  Joseran  de 
Mascon  trésorier  du  roy  de  JNavarre.  Et  le  peuple  qui  les 
menoit  crioit  haultement  le  dessus  dit  cri,  et  avoit  chascun 
dudit  peuple  l'espée  nue  au  poing. 

12 


134  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 


xc. 

De  la  venue  du  régent  à  Paris ^  et  de  la  mort  Charles  Tousscu: 

et  de  Joseran  de  Mascon. 

Le  jeudi,  secont  jour  d'aoust  au  soir,  ala  le  duc  de  Nor- 
mendie,  régent  le  royaume ,  à  Paris  où  il  f u  receu  à  très 
grant  joie  du  peuple  de  ladite  ville.  Et  celui  jour,  avant  que 
ledit  régent  entrast  à  Paris  ^  furent  lesdis  Charles  Tous^ 
sac  (1)  et  ledit  Joseran  trainés  du  Chastellet  jusques  en 

(1)  Charles  Toussac.  La  veuve  de  ce  môchant  échevin  ne  conserva 
pas  longue  rancune  au  parti  qui  avoit  mis  à  mort  son  mari.  Cinq 
mois  après,  elle  se  remaria  à  Pierre  de  Dormans,  éclianson  du  régent 
et  neveu  du  célèbre  chancelier  Jean  de  Dormans.  En  considération 
de  ce  futur  mariage;  le  dauphin  consentit  à  rendre  à  Marguerite  tous  les 
biens  conflsqués  sur  son  premier  mari  Toussac,  comme  on  le  voit  par  une 
déclaration  datée  du  7  janvier  1358-59  transcrite  dans  le  Recueil  Use, 
du  Trésor  des  Charles,  tome  26. 

Quant  au  récit  de  la  mort  du  prévôt  des  marchans,  on  à  souvent  essayé 
d'en  changer  le  caractère  et  d*en  modiûer  les  circonstances.  Dans  ce 
but,  on  s'est  appuyé  de  l'autorité  des  Chroniques  de  Saint-Denis,  Un  illus- 
tre membre  de  l'Académie  des  Belles-Lettres,  feu  M.  Dacier,  a  surtout 
voulu  prouver  que  Maillart  n'avoit  joué,  dans  la  journée  du  31  juillet, 
qu'un  rôle  secondaire,  et  que  tout  l'honneur  devoit  en  revenir  à  Pcpin 
des  Essarts.  (Voyez  les  Mémoires  de  l'Académie  des  Inscriptions  et 
Belles- Lettres,  volume  43,  page  563  et  suivantes.  Voyez  aussi  les  notes 
des  pages  383  et  384,  dans  la  deuxième  édition  duFroissart  donnée  par 
M.  Buchon.) 

Ce  n'est  point  ici  le  lieu  de  rejeter  l'opinion  de  M.  Dacier  au  rang  des 
paradoxes  dont  se  fait  trop  souvent  un  jeu  l'imagination  des  érudits  :  l'un 
de  mes  amis,  M.  Léon  de  La  Cabane  ,  s'est  chargé  de  ce  soin  dans  une 
dissertation  qui  sera  publiée  peut- être  avant  ce  volume.  Mais  je  ne  puis 
ra'empécher  de  remarquer  :  !<>  que  le  continuateur  de  Nangis,  dont  on 
a  invoqué  le  silence,  atteste  que  le  coup  mortel  fut  porté  à  Marcel  par 
Pun  des  gardiens  des  portes  :  «  Adfuit  unus  ex  diclfs  custodientibus,  qui 
M  elevans  cum  magno  impetu  gladium  vcl  hastam  percussit  validé  praepO'- 
»  situm  mercatorum  et  eum  crudelitrr  interfccit.  »  Or,  Pépin  des  Essarts 
n'éloit  pas  un  gardien  des  portes,  mais  bien  Jean  Maillart.  —  S**  Que  sur 
deux  leçons  de  Froissart,  l'une  accordant  l'honneur  de  la  journée  à 
Maillart,  l'autre  le  transportant  sur  la  télé  de  Pcpin  des  Essarts,  cette 
dernière  est  le  moins  fréquemment  reproduite  dans  les  manuscrits ,  et 


(1358.)  JEHAN-LE-BON.  135 

Grève,  et  là  furent  décapités.  Et  longuement  après  demou- 
rèrent  en  la  place  sur  les  quarreaux ,  et  après  en  la  ri- 
vière  furent  gietés. 

peut  seule  être  le  fait  d'une  infidélité  réfléchie.  ^  3o  Qu'une  autre  chroni- 
que inédite  et  jusqu'à  présent  non  consultée ,  raconte  le  fait  de  manière 
à  justifier  le  récit  du  continuateur  de  Nangis  et  celui  du  texte  de  Frois- 
sart  le  plus  généralement  transcrit  dans  les  manuscrits  anciens.  On  me 
pardonnera ,  sans  doute ,  de  rapporter  ce  nouveau  témoignage  qui  bat 
complètement  en  ruine  le  sentiment  de  M.  Dacier,  de  M.  Michelet  et  de 
plusieurs  autres.  Après  avoir  raconté  l'accord  fait  secrètement  par  Mar- 
cel avec  le  roi  de  Navarre,  le  chroniqueur  ajoute  : 

«  Le  prévost  des  marchans  et  ses  aliés  avoient  fait  leur  atrait  et  ne 
»  voulurent  que  on  veillast  en  celle  nuit  aux  portes  né  aux  murs.  Mais  à 
»  Paris  avoit  un  bourgois  nommé  Jehan  Maiilart  qui  estoit  garde,  par  le 
»  gré  du  commun;  d'un  quartier  de  la  ville  qui  estoit  ordenée  par  quatre 
»  cappitaines.  Cil  Jehan  ne  voult  mie  que  cil  qui  estoient  ordenés  en  son 
»  quartier  pour  veillier,  laissassent  leur  garde.  Dont  Pheiippe  GiCTars  et 
»  autres  qui  estoient  aliés  à  la  trahison  le  blasmèrent  et  voulurent  avoir 
»  les  clefs  de  la  porte,  et  retraire  ses  gens  et  leur  garde  laissier.  Lors  ce 
»  Jehan  MaiUart  s'apperceut  bien  de  trahison  et  manda  Pépin  des  Essars 
»  et  pluseurs  autres  bourgois  et  les  fist  armer  et  pluseurs  autres,  et  fist 
»  drécier  une  bannière  de  France,  et  crioit  cil  et  sa  gent  :  Motitjoie  au 
»  riche  roy  et  au  duc  son  fils  le  régent  l  Si  assembla  avecques  eulx  grant 
»  foison  du  peuple  de  Paris  en  armes  et  alèrent  véir  aux  portes  et  les  for- 
»  teresces.  Et  avlnt  que  vers  la  porte  Saint- Anlhoine  il  trouvèrent  ledit 
»  prévost  des  marchans  et  autres  de  ses  aliés  qui  par  couverture  criolent  : 
»  Monnaie  au  riche  roy  et  au  duc  son  fils  le  régent  1  si  comme  les  autres. 
»  Adonc  Jehan  MaiUart  requist  au  prévost  des  marchans  et  pardevant  le 
•  peuple  que  il  montrast  les  lettres  que  le  régent  leur  avoit  envolées; 
»  mais  il  ne  les  monstroit  mie  volentiers,  pource  que  le  mandement  luy 
»  estoit  contraire ,  et  se  cuidoit  excuser  par  paroles.  Mais  ly  pluseurs 
»  concourent  la  trahison.  Et  là  fu  assailli  du  commun  et  fu  occis....  » 

Pépin  des  Essarls  fut-il  invité  par  Maiilart  à  prendre  les  armes,  ou  les 
prit-il  avant  de  rien  savoir  des  dispositions  de  MaiUart?  Voilà  toute  la 
question.  Quant  à  celui  qui  délivra  la  France  de  la  tyrannie  de  Marcel,  la 
comparaison  de  tous  les  témoignages  contemporains  doit  nous  le  faire 
reconnoltre  dans  Jehan  Maiilart  plutôt  que  dans  Pépin  des  F^ssaris.  Lea 
Chroniques  de  Saint-Denis,  qui  allèguent  pour  ou  contre  ce  dernier  une 
sorte  d'alibi  f  le  font,  à  mon  avis,  non  pour  frustrer  Maiilart  de  la  gloire 
qui  devoit  lui  revenir ,  car  elles  lui  laissent  d'ailleurs  le  premier  et  le 
principal  honneur  de  la  journée,  mais  sans  doute  pour  répondre  au  vœu 
et  aux  dénégations  que  MaiUart  exprimoit  lui-même.  Compère  de  Mar- 
cel comme  Froissard  nous  l'a  appris,  et  long-temps  son  ami,  Maiilart  se 
reprochoit  sans  doute  d'avoir  commis,  en  débarrassant  la  France  d'un 
scélérat,  ce  que  l'opinion  religieuse  de  son  siècle  regardoit  comme  un  véri- 


130  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

XCI. 

Cornent  le  régent  Ju  deffiéde  par  le  roy  de  Nas^arre, 

Le  vendredi  tiers  jour  du  mois  d'aoust,  fu  le  régent  deffié 
de  par  le  roy  de  Navarre.  Et  celui  jour  fu  pris  Pierre  Gille. 
Et  aussi  fu  maistre  Thomas  de  Ladit,  chancelier  dudit  roy 
de  Navarre,  qui  estoit  en  habit  de  moine. 

XCII. 

De  la  mort  de  phisews  traîtres  du  roy  et  du  régent  ;  et  des 
parolles  que  ledit  régent  dist  à  ceux  de  Paris. 

Le  samedi  ensuivant ,  quart  jour  dudit  moys  d'aoust , 
ledit  Pierre  Gille  et  un  chevalier  qui  estoit  chastelain  du 
Louvre ,  et  estoit  né  d'Orléans  de  assez  petit  lieu,  de  gens 
de  mestier  (1),  et  estoit  appelé  monseigneur  Gille  Caillart, 
furent  trainés  du  Ghastellet  jusques  es  halles,  et  là  orent 
les  testes  coppées.  Mais  ledit  chevalier  eust  avant  la 
langue  coppée,  pour  pluseurs  mauvaises  paroles  qu'il  avoit 
dictes  du  roy  de  France  et  du  régent  son  fils.  Et  après,  les 

table  parricide.  Il  peat  donc  avoir  usé  lul-môme  de  la  haule  influence 
qu'il  conserva  toujours  sur  le  régent-roi  et  sur  ses  concitoyens,  pour  obs- 
curcir l'éclat  d'une  action  qui  l'exposoit  à  de  rudes  récriminations  Jusque 
dans  le  sein  de  sa  famille.  Ainsi  l'allégation  de  nos  chroniques,  qui  plu- 
sieurs fois  citeront  encore  honorablement  Jean  Maillart ,  ne  peut 
affoiblir  la  conviction  qui  résulte  du  triple  récit  du  continuateur  de 
Nangis,  partisan  des  opinions  populaires,  de  notre  chroniqueur  anonyme, 
narrateur  imparlial ,  et  de  Froissart  lui  même  ,  ce  courtisan  des  cheva- 
liers, dans  la  première  de  ses  deux  rédactions  suivie  par  Jean  de  Wavrin 
dans  son  Histoire  d'Angleterre,  et  par  Jean  Lefevre,  dans  ses  Grandes  His- 
toires du  Haynaut, 

(1)  Ce  passage,  comme  une  foule  d'auircs,  prouve  bien  qu'on  n'exi- 
geoit  pas  des  preuves  de  noblesse  de  tous  ceux  qu'on  clevoit  au  rang  de 
chevalier. 


(1358.)  JEHAN-LE-BOiV.  137 

corps  furent  giettés  à  la  rivière.  Et  après,  la  semaine  ensui- 
vant, furent  descapités  ensemble,  en  un  jour,  Jehan  Pré- 
vost et  PieiTC  Leblont  ;  et  en  un  autre  jour  deux  avocas, 
l'un  de  parlement  appelé  maistre  Pierre  de  Puiseux,  et 
l'autre  de  Chastellet  appelé  maistre  Jehan  Godart.  Et  furent 
tous  giettés  en  la  rivière  ;  et  un  appelé  Bonvoisin  fu  mis  en 
oubliette  (1). 

Celui  jour  de  samedi,  quatriesme  jour  dudit  mois  d'aoust, 
parla  ledit  régent  audit  peuple  de  Paris,  en  la  maison  de  la 
ville  ;  et  leur  dist  la  grant  traïson  qui  avoit  esté  traictiée  par 
les  dessus  dis  mors  et  de  l'evesque  de  Laon  et  de  pluseurs 
autres  qui  encore  vivoient  ;  c'est  assavoir  de  faire  ledit  roy 
de  Navarre  roy  de  France ,  et  de  mettre  les  Anglois  et 
Navarrois  en  Paris,  celui  jour  que  le  prévost  des  marchans 
fu  tué.  Et  dévoient  mettre  à  mort  tous  ceux  qui  se  tenoient 
de  la  partie  du  roy  et  son  fils,  et  jà  avoient  esté  pluseurs 
maisons  de  Pains  signées  à  divers  seings  (2)  ;  dont  moult  de 
gens  estoient  forment  esbahis  en  ladite  ville. 

XCIII. 

Cornent  les  Anglois  iindrent  partie  de  la  ville  de  Meleiin, 

Celui  samedi,  pluseurs  Anglois  et  Navarrois  alèrcnt  ^ 
Meleun  :  et  les  reçut  la  royne  Blanche  qui  estoit  au  chastel 
dedens  ledit  chastel.  Si  occupèrent  l'isle  de  Meleun  et  toute 
la  partie  qui  est  devers  Bière  (3).  Et  l'autre  partie  qui  est 

(1)  En  oubliette.  En  prison  perpétuelle. 

(3)  A  divers  seings.  Le  continuateur  de  Nangis ,  si  favorable  aux  Pari- 
sienSi  dit  la  môme  cliose  :  «  Ipse  rex  Navarrae  cum  suis  omnibus  urbem 
»  Parisiensero  citiùs  subintraret  et  homines  sibi  contraries  talcs  et  taies 
»  quorum  ostia  signata  reperiret,  trucidaret.  »  (Spicileg.,  t.  m,  f»  120.) 

(3)  Bière»  Le  petit  pays  de  Bière  comprenoit  la  rive  droite  de  la  Seine, 
dans  le  territoire  de  Melun  ;  c'est-à-dire  Fontainebleau  et  les  environs. 
Lu  Bric  est  de  l'autre  côté  de  la  Seine. 

1-2, 


138  LES  GRANDES  CHRONIQUES, 

devers  la  Brie  se  tint  contre  eulx,  tant  que  le  régent  y  en- 
vola des  gens  d'armes  et  des  brigans  ;  et  ainsi  f u  celle  partie 
françoise  :  et  le  chastel  et  tout  le  demourant  furent  Anglois 
et  Navarrois  qui  estoienttout  un  ;  et  firent  moult  de  maulx 
et  de  dommages  au  pays  par  devers  le  Gastinois  ;  et  ardirent 
toutes  les  maisons  de  l'abbaye  du  Lis,  environ  la  Nostre- 
Danie  de  mi-aoust. 

XCIV. 

Cornent  aucuns  de  Picardie  furent  desconfis  des  Anglois  et 
Nat^arrois  gui  tenoient  le  chastel  de  Mauconseil  (1). 

Le  jeudi  vingt-troisiesme  jour  du  moys  d'aoust ,  plu- 
seurs  des  communes  de  Tournay  et  de  autres  villes  de  Pi- 
cardie qui  estoient  à  siège  devant  un  chastel  de  l'evesque 
de  Noyon  avec  pluseurs  nobles  du  pays ,  pource  que  les 
Anglois  et  Navarrois  l'a  voient  pris  et  se  tenoient  dedens, 
furent  desconfis  par  pluseurs  de  la  partie  des  Anglois  et 
Navarrois,  desquels  estoit  capitaine  monseigneur  Jehan  de 
Piquegny  et  monseigneur  Robert  son  frère,  lesquels  se 
estoient  rendus  ennemis  du  roy  de  France,  de  son  fils  et  de 
son  royaume,  avec  ledit  roy  de  Navarre.  Et  s'enfouirent 
lesdites  communes  ;  et  les  gentilshommes  furent  pris,  jus- 
ques  au  nombre  de  cent  vingt  ou  environ.  Et  y  fu  pris  ledit 

(1)  Mauconseil,  Ce  nom  ne  se  retrouve  plus  sur  les  cartes.  Le  coutt- 
nnatcur  de  Nangis  nous  apprend  qu'il  étoit  situé  près  de  Noyon.  —  La 
chronique  inédite  (n**  530,  Sup.  fr.)  nomme  le  capitaine  des  François  et 
Flamands  Pierre  de  Flovy,  chevalier  ;  et  celui  des  Navarrois  Le  Bascon  de 
Mareil. —  Froissart  dit,  à  propos  de  la  prise  de  Mauconseil,  que  «  ces  trois 
»  forteresses  (Creil,  La  Harelle  et  Mauconseil)  firent  tantdedestourbiers 
»  au  royaume  de  France,  que  depuis  en  avant  cent  ans  ne  furent  réparés 
»  né  restaurés.  »  Il  eût  fallu  imprimer  qui  au  lieu  de  que,  avec  les  manus- 
crits. Mais  comment  Froissart,  mort  vers  1400,  peut- il  parler  de  ce  qui 
se  voyoil  un  siècle  après  l'année  1358  ?  Je  soupçonne  \i\  une  faute  des  nou- 
velles cdilions. 


(I368J  JEHAN'LE-BON.  139 

evesque  de  Noyon  et  fu  mené  à  Creil,  dont  ledit  monsei- 
gneur Robert  s'appeloit  capitain  (1),  depuis  que  ladite  ville 
avoit  esté  prise  des  Anglois. 


xcv. 

Cornent  Paris  esloit  lors  avironnée  de  forteresces  angioises. 

En  ce  temps,  en  diverses  contrées  prisi*ent  lesdis  Anglois 
et  Navarrois  pluseurs  forteresces  environ  Paris,  c'est  assa- 
voir Rays,  Poissy  et  pluseurs  autres  ;  et  chevauchoient  sou- 
vent jusques  à  demi-lieue  de  Paris  de  celui  costé.  Et  ceux  de 
Greil  chevauchoient  souvent  jusques  à  Gonesse  et  es  villes 
environ,  et  prenoient  prisonniers  et  emmenoient  chevaulx, 
et  rençonnoient  villes  et  aucunes  ardoient  ;  et  si  ne  y  résis- 
toit-l'en  point,  mais  s'enfuioit  chascun  devant  eux. 

XCVI. 

Cornent  le  roy  de  Navarre  ala  à  Meleun  et  ardi  Chatres-soubs" 

Mont^Lehery, 

La  première  sepmaine  de  septembre ,  environ  heure  de 
tierce,  le  roy  de  Navarre  chevaucha  bien  à  deux  mil  com- 
battans,  si  comme  l'en  disoit  ;  et  ala  à  Meleun  rafraichir  ses 
gens  et  veoir  ses  seuis,  la  royne  Blanche  et  une  autre  appelée 
Jehanne,  lesquelles  estoient  dedens  le  chastel.  Et  en  son 
chemin  ardi  pluseurs  villes  comme  Chati-es-soubs^Mont- 
Lehery  et  autres. 

(1)  s* appelait  capitain.  Plus  loin,  nos  chroniques  noœmcDt ,  comme 
Froissart.  le  capitaine  de  Creil  messire  Jehan  de  Foudrigai,  (Voyez  cha- 
pitre cxvi.) 


140  LES  GRANDES  GHRONfQUES. 

XCVII. 

De  la  mort  maislre  Thomas  de  Ladil^  chancelier  du  rcy  de 

Navarre. 

Le  mercredi  douziesine  jour  dudit  mois  de  septembre, 
environ  heure  de  tierce,  maistre  Thomas  de  Ladit,  chancelier 
du  roy  de  Navarre,  qui  avoit  tousjours  esté  en  prison  depuis 
le  quatriesme  jour  d'aoust  qu'il  avoit  esté  pris,  si  comme 
dessus  est  dit,  fu  rendu  aux  gens  de  Tevesque  de  Paris,  par 
vertu  de  certaines  bulles  du  pape.  Et  fu  ledit  chancelier 
mis  sur  un  huis  et  levé  sur  les  épaules  de  deux  hommes 
qui  le  portoient,  pour  ce  que  il  estoit  es  fers,  par  les  deux 
jambes  ;  et  en  telle  manière  parti  du  palais  où  il  avoit  esté  en 
prison.  Mais  avant  qu'il  fu  le  giet  d'une  pierre,  loin  de  la 
porte  de  la  cour  du  palais,  pluseurs  compaignons  de  Paris 
luy  coururent  sus  et  le  gietèrent  contre  terre  et  le  tuèrent; 
et  tantost  fu  despoillié  tout  nu,  et  demoura  longuement  en 
tel  estât  sus  les  quarreaux,  au  milieu  du  ruissel  de  la  pluie 
qui  courroit  au  travers  de  son  corps  ;  et  environ  vespres, 
il  fu  trainé  jusques  à  la  rivière  et  gieté  dedens. 

XCVIII. 

De  la  mort  d* aucuns  traistres,  et  cornent  Anglais  et  Nat^arrois 
affolent  lors  toutes  les  riç'ières  venans  d  Paris. 

Le  dimenche  seiziesme  jour  du  mois  de  septembre,  mon- 
seigneur Jehan  de  Piquegny,  accompaignié  de  grant  foison 
de  gens  d'armes,  ala  à  Amiens,  et  par  la  traïson  d  aucuns  de 
ceux  de  la  ville  entra  es  forsbours  et  les  ardi  et  pilla. 
Et  fu  ladite  cité  en  aventure  d'estre  prise.  Toulesvoies,  par  la 
volenté  de  Dieu  et  la  résistance  des  bons  de  ladite  ville  et  du 


(1368.)  JEHAN-LE-BON.  141 

coûte  de  Saint-Pol  qui  hastivemenl  vint  au  secours,  ledit 
monseigneur  Jehan  et  sa  compaignie  furent  reboutës.  Et 
depuis  furent  pris  aucuns  des  bourgois  de  la  ville  qui 
avoient  esté  consentans  de  rendre  ladite  ville  audit  monsei- 
gneur Jehan  de  Piquegny  pour  le  roy  de  Navarre,  par  ceux 
de  ladite  ville;  et  en  orent  les  testes  coppées  Jnques  de 
Saint-Fucien  (1)  et  quatre  autres  bourgois  de  celle  ville. 
Et  depuis  firent  lesdis  Anglois  et  Navarrois  pluseurs  che- 
vauchiées  en  diverses  parties  du  royaume  de  France  ;  par 
espécial  ceux  qui  tenoient  Creil  chevauchièrent  en  Mu- 
cien  (2),  à  Dampmartin,  à  Gonesse  et  es  villes  environ,  et 
prisrent  tout  ce  que  il  trouvèrent. 

Au  mois  d'octobre  ensuivant,  chevauchièrent  tout  le  pays 
de  Mucien  et  prisrent  une  petite  forteresce  à  deux  lieues 
de  Meaulx  appelée  Oissery  (3),  et  tantost  l'enforcièreut  et 
raençonnèrent  le  pays.  Et  pour  avoir  la  rivière  de  Marne, 
il  alèrent  à  la  Ferté-soubs-Juerre ,  et  prisrent  une  isle  en 
laquelle  il  avoit  une  bonne  tour,  et  tantost  l'enforcièrent. 
Et  ainsi  eurent  toutes  les  rivières  qui  venoient  à  Paris,  c'est 
assavoir  la  rivière  de  Seine  à  Meleun,  celle  de  Marne  à  la 
Ferté-soubs-Juerre,  et  au-dessous  de  Paris,  Mante  et  Mcu- 
lent  et  Poissi  ;  la  rivière  d'Oise,  à  CreiL  Et  ainsi  estoit  Paris 
asspgié,  et  si  estoit  Rouen  et  Beauvais,  par  les  forteresces  que 
il  tenoient  environ,  car  il  estoient  seigneurs  de  tout  le 
Beauvoisin.  Si  ne  povoit-l'en  mener  vins  à  Arras,  à  Tour- 
nay,  à  Lille  né  es  autres  villes  de  Picardie.  Et  ainsi  estoient 
lesdites  villes  asségiées  quant  à  ce. 

(1)  Notre  chronique  inédite  met  le  maire  de  la  ville,  Frcmyn  de  Coque- 
rel,  au  nombre  de  ceux,  qui  furent  punis  de  mort. 

(2)  Mucien.  Dans  la  Brie. 

(3)  Oissery.  Aujourd'Imî  bourg  du  département  de  Seine-ct- Marne. 
On  compte  trois  lieues  de  Meaux  à  Oissery. 


Ui  LES  GRANDES  CHROMIQUES. 

XCIX. 

Desforteresces  que  Robin  Canole  prist  en  Orienoù, 

Audit  mois  d'octobre^  Robiu  Canole,  capitain  de  pluseurs 
forteresces  angloises  en  Brelaigne  et  en  Normendie,  che- 
vaucha en  Orlenois  et  prist  Chastel-Neuf  sur  Loyre  (1),  et 
tantost  après  Ghastillon-sur-Loue.n  ;  et  après  chevaucha 
plus  hault  alant  en  Aucerrois  et  en  la  Puysaie,  et  prist  une 
forteresce  appelée  Malicorne  ;  mais  les  gens  du  pays  s'assem- 
blèrent et  alèrent  devant  ladite  forteresce.  Et  un  chevalier 
appelé  messire  Arnault  de  CervoUe,  surnommé  Tarchepre^- 
tre,  qui  venoit  au  mandement  dudit  régent  accompagnié 
de  grant  nombre  de  gens  d'armes,  se  mist  avec  lesdites 
gens  du  pays  devant  ladite  forteresce  de  MaUcorne.  Mais 
il  sVn  partirent  honteusement  sans  prendre  ladite  forte- 
resce. 

G. 

De  la  forteresce  de  And>laini>Uler, 

Audit  mois  d'octobre  l'an  mil  trois  <:ens  cinquante-huit 
dessus  dit,  aucuns  se  partirent  des  garnisons  angloises  qui 
estoient  entour  Paris,  et  laissièrent  leur  forteresces  garnies, 
et  alèrent  prendre  une  forte  maison  à  trois  lieues  de  Paris, 
en  un  lieu  appelé  Arablainviller  (2).  Et  ceux  de  Paris 
envoièrent  devant  ladite  maison  des  gens  d'armes  et  des 

(1)  Chasiel-Neuf-sur-Loyre.  «  Domum  pulchrara  et  soleiUDcm,  »  dit  le 
continuateur  de  Nangis.  Aujourd'hui  bourg  du  département  du  Loiret,  à 
cinq  lieues  d'Orléans.  —  ChastHlon-sur-Louen  ou  Loing ,  aujourd'hui  pe- 
tite ville  du  même  déparlement,  à  cinq  lieues  de  Montargis.  Son  ancien 
château  existe  encore.  —^  La  Puisaie  est  un  petit  pays  sur  la  frontière  du 
Gâtinoiset  duNivernois. — Malicorne,  aujourd'hui  petit  village  du  dépar- 
tement de  l'Yonne,  à  sept  lieues  de  Joigny. 

(2)  Amblainviller,  Peut-ôlrc  A  be  villers,  aujourd'hui  village  aune  lieue 
de  Saint-Denis. 


(1358.)  JEHAN-LE-BON.  143 

hrigans  (1)  par  pluseurs  fois;  mais  il  n'y  firent  cliose  qui 
vaulsist,  et  en  la  fin  ceux  de  Paris  achetèrent  la  forterescc 
dessus  dite  aux  Anglois  et  la  firent  abattre. 

CI. 

Les  noms  de  pluseurs  bourgois  de  Paris  que  le  régent  fi st 

emprisonner. 

Le  jeudi  vint-cinquiesme  jour  du  mois  d'octobre, 
pluseurs  des  liabitans  de  Paris  desquels  les  noms  s'ensuivent 
furent  pris  et  emprisonnés  ;  c'est  assavoir  :  Jehan  Giffart 
le  boisteux,  Nicholas  Poret  (2),  Jehan  Moret,  Girart  Moret, 
Estienne  de  la  Fontaine  argentier  du  roy,  Pierre  Basselin, 
Jaques  de  Mante,  Jehan  de  La  Tour,  Hélie  Jourdain,  Colin 
le  Flament,  Jaques  le  Flament  maistre  de  la  chambre  des 
comptes,  Hannequin  le  Flament,  Jehan  Gossflin,  Jehan 
Restable,  Arnault  Roussel,  Jaques  du  Castel,  Jaques  le  Fla- 
ment trésorier  des  guerres  ,  Guillaume  Lefèvre ,  RegnauU 
de  la  Chambre,  Pasquet  le  Flamont  et  Alain  de  Sain!  -B(^- 
noit,  lequel  Alain  fu  l'endemain  délivré. 

CIL 

De  la  rcqucste  qui Ju  faite  à  monseigneur  le  régent  sur  la  déli- 
vrance des  dessus  nommés. 

Le  lundi  ensuivant  vingt -nueviesme  jour  du  moys 
d'octobre,  pluseurs  des  mestiers  de  Paris,  au  pourchas  de 
amis  des  dessus  nommés  prisonniers ,  alèrent  en  la  maison 

(1)  Brigans,  On  donnoit  en  général  ce  nom  aux  compagnies  franches 
gui  ne  reconnoissoient  le  commandement  d'aucun  clievalier  banncret. 

(2j  roret.  Variante  :  Le  Petit.  (Msc.  8302.)  Sans  doute  le  frérc  de  Jehan 
Porrct  le  jeune,  lue  avec  Marcel. 


144  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

de  la  ville  et  firent  gisant  claiiiour  de  leur  amis  qui  avoient 
esté  pris,  en  disant  que  autel  pourroit-on  faire  de  tous  les 
autres  de  Paris.  Et  faisoient  sentir,  par  leur  paroles,  que  ce 
avoit  esté  fait  par  vengeance  de  ce  qui  avoit  esté  fait  au 
temps  passé  par  ceux  de  Paris  ;  en  disant  que  l'en  les  pren- 
droit  ainsi  les  uns  après  les  autres  ;  et  tout,  pour  esmouvoir 
le  peuple.  Et  portoit  la  parolle  un  clerc  de  Paris  appelé 
maistre  Jehan  Blondel,  lequel  requist  au  prévost  des  mar- 
chans  qui  lors  estoit  appelé  Jehan  Guldoe,  et  pluseurs  au- 
tres qui  là  estoient,  qu'il  alassent  par  devers  le  régent  qui 
estoit  au  Louvre,  pour  lui  requérir  que  il  féist  tantost  déU- 
vrer  les  dessus  emprisonnés,  ou  que  il  déist  les  causes  pour 
lesquelles  il  les  avoit  fait  emprisonner.  Et  ainsi  le  firent 
contre  la  voulenté  du  prevost  des  marchans  et  firent  audit 
régent  lesdites  requestes  ;  lequel  respondi  que  il  iroit  l'en- 
demain  à  la  maison  de  la  ville,  et  là  feroit  dire  les  causes 
pour  lesquelles  il  les  avoit  fait  emprisonner  ;  et  quant  il  les 
auroient  oies,  se  il  vouloient  que  il  les  délivrast  il  les 
délivreroit.  Et  ainsi  se  despartirent. 


cm. 

Cornent  les  des  ut  s  nommés  furent  accusés  et  tesmoigniés  trai sires 
devant  ledit  régent;  mais  y  pource  que  il  ne  pot  estre  prouçé 
par  pluseurs ,  il  furent  délii^rés. 

L'endemain  jour  de  mardi,  trentiesme  jour  du  inoys 
dessus  dit,  pluseurs  des  bons  et  loyaux  subgiés  dudit  régent 
qui  bien  sceurent  que  leur  dit  seigneur  devoit  aler  à  ladite 
•maison  pour  la  cause  dessus  dite,  et  qui  doubtèrent  que  les 
amis  ou  aliés  desdis  prisonniers  ne  alaissent  en  ladite  maison 
fors  que  pour  constraindre  leur  dit  seigneur  de  faire  aucune 
chose  contre  sa  voulenté,  s'armèrent  et  furent  en  ladite 


(1358.)  JEHAN.L&-BOIY.  145 

maison  et  en  la  place  de  Grève,  si  fors  que  il  ne  dévoient 
doubter  les  autres.  Et  là  vint  ledit  régent  qui  monta  sur  les 
degrés  de  la  croix  de  Grève,  et  dist  au  peuple  que  il  avoit 
esté  informé  que  les  dessusdis  emprisonnés  estoient  traîtres 
et  aliés  au  roy  de  Navarre.  Et  là ,  un  jeune  homme  de 
Paris  appelé  Jehan  d'Amiens,  et  avoit  espousé  la  fille  de 
l'un  des  d&^susdis  emprisonnés  appelé  Jehan  Restable,  le- 
quel Jehan  d'Amiens  avoit  esté  par  devers  le  roy  de  Navarre 
pour  pourchacier  la  délivrance  d'un  sien  ami  prisonnier 
dudit  roy,  dist  que  il  savoit  bien  les  choses  dites  par  ledit 
r^ent  estre  vraies.  Pour  lesquelles  choses  ceux  qui  par 
avant  avoient  moult  arr(^;anmient  demandé  et  requis  la 
délivrance  des  dessusdis  prisonniers,  n'osèrent  plus  parler. 
Mais  ledit  maistre  Jehan  Blondel  requist  audit  régent  pai*- 
don  de  ce  que  il  en  avoit  dit  et  fait,  lequel  régent  le  par- 
donna audit  Jehan  et  aux  autres  qui  en  avoient  parlé.  Et 
s'en  parti  ledit  régent.  Si  ordena  certains  commissaires  pour 
savoir  la  vérité  des  choses  qui  luy  avoient  esté  dites 
contre  les  dessus  dis  prisonniers.  Mais  les  choses  estoient 
si  secrètes  et  si  obscures  que  l'en  ne  trouva  lors  aucune 
chose  encontre  eux.  Et  pour  ce  en  furent  quatone  déUvrés 
le  jour  de  la  saint  Clément  ensuivant,  vint-troisiesme  (1) 
jour  de  novembre.  Et  assez  tost  après  tous  les  autres. 

(1)  rinHroisiesme.  Et  non  pas  dix^huitiesme  y  comme  les  précédenles 
éditions.  —  Villaret  a  faussé  l'histoire  dans  cet  endroit,  qoand  il  a  dit 
que  «  le  régent  Tonlant  gagner  les  cceurs  par  sa  doucear,  après  avoir  Tait 
»  instruire  lé  procès  des  coupabUi ,  leur  pardonna.  »  Il  pareil  que  le 
régent  n'eut  à  renvoyer  que  des  innocens. 


TOM.  VI. 


13 


U6  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

CIV. 

Des  cardinaux  qui  vindrent  à  Paris  pour  iraictier  de  paix  entre 
le  régent  de  Fmnceet  le  roy  de  Navarre, 

Le  jeudi  treiziesme  jour  de  décembre,  entrèrent  à  Paris 
ks  cardinaux  de  Pierregort  et  dlJi^el,  pour  traictier  de  paix 
entre  le  régent  et  le  roy  de  Navarre.  Et  depuis  alèrent  â 
Meulent  par  devers  ledit  roy  ;  et  depuis  à  Meleun  par  dera^ 
la  royne  Blanche  sa  suer,  et  partout  ne  firent  riens.  Et  s'en 
alèrent  à  Avignon.  Et  en  alant,  ledit  cardinal  de  Pierr^ort 
fu  pillié  et  robe  de  grant  avoir  ;  mais  depuis  luy  fu  tout 
rendu,  si  comme  l'en  disoit. -^  Item,  le  premier  jour  de 
janvier ,  pluseurs  de  la  ville  d'Amiens  qui  avoîent  traï  la- 
dite ville  furent  décapités  (1). 

CV. 

Cornent  Laigny-sur-Marne  fu  pilliée  et  gastée. 

Le  mardi  après  l'apparicion  (2),  huitiesme  jour  du  moys 
de  janvier  l'an  mil  trois  cens  cinquante-huit,  les  Anglois  et 
Navarrois  qui  tenoient  la  Ferté-soubs-Juerrc  alèrent  à 
Laigny-sus-Marne  et  pillièrent  la  ville  et  y  prisrent  des  bon- 
nes gens.  Et  depuis  alèrent  en  la  ville  grant  nombre  de 
brigans  qui  estoient  venus  de  Milan,  qui  gastèrent  ladite 
ville  par  telle  manière  que  tous  les  habitans  s'en  partirent  ; 
et  demoura  toute  gastée. 

(1)  Cette  dernière  phrase  ne  se  trouve  que  dans  le  manuscrit  de 
Cliarles  V. 
(V)  CApparicion.  l/Epiphanie. 


(ld&9.)  J£HAN-IJs:-BON.  H7 

CVI. 

Cômenl  les  Anglais  furent  deseonfis  dcvwii  Traies, 

Le  samedi  ensuivant,  douziesine  jour  dudit  inoys,  les 
Anglois  et  Navarrois  qui  tenoieut  une  maison  de  Tévesque 
de  Troies  appellée  Ais-en-Ote  (1),  alèrent  devant  Troies,  et 
estoient  environ  quatre  cens.  Si  assirent  de  Troies  le  conte 
de  Yaudemont  et  ceux  de  ladite  ville  et  desconfirent  lesdis 
Anglois  et  en  y  ot  environ  six  vint  mors  et  autant  de  pris^ 
et  pour  ceste  cause ,  les  autres  qui  eschappèrent  ardirent 
ladite  maison  de  Ais  et  s'en  partirent.  Et  aussi  furent  autres 
qui  tenoient  une  autre  forteresce  appellée  Ghamplost  (2), 
entre  la  rivière  de  Saine  et  d'Yonne,  et  alèrent  tous  à  Re-. 
gennes  près  d'Aucerre  ;  et  par  ce,  le  chemin  qui  avoit  esté 
einpeschië  de  Sens  à  Troies  fu  délivre. 

CVII. 

Cornent  la  cité  ttAucerrefu  prise  et  mise  à  raençon  des  Anglois, 

Le  jour  des  Brandons  ensuivant ,  dixiesme  jour  de  mars 
avant  le  point  du  jour,  pluseurs  des  garnisons  angloisches 
qui  s'estoient  assemblés  à  Kegennes,  près  d'Aucerre  à 
deux  lieues,  partirent  dudit  lieu  de  Regennes  et  alèrent  à 
Aucerre  et  y  trouvèrent  petite  ou  nulle  garde.  Si  eschieU 
lèrent  ladite  ville  par  devers  la  porte  de  Gligny  ;  et  entrèrent 
lesdis  Anglois  dedens  pai*  dessus  les  murs,  et  pristrent  la 


(1)  Ais-en-Ote.  Aujourd'hui  Aix-en-Olheoix  Aixote,  bourg  du  déparlc- 
nient  de  l'Aube,  à  huit  lieues  de  Troycs. 

(S)  Champlost.  Bourg  du  déparlcmeDl  de  r  Yonne,  à  ftix  lieues  de  Joigny . 
—  Regennes  est  un  hameau  sur  la  route  d'Auxerre  à  Joigny. 


148  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

Tille,  la  cité  et  le  chastel  avant  soleil  levant.  Et  jasoit  ce 
que  eust  grant  foison  de  gens  habitans  en  ladite  ville  et 
en  eust  deux  mille  ou  plus  de  bien  armés ,  néantmoins  y 
trouvèrent  lesdis  Anglois  petite  résistance  (1).  Et  à  la  prise 
de  ladite  ville,  furent  fais  chevaliers  deux  Anglois  :  l'un  ap- 
{>ellé  Kobin  Canole  et  l'autre  Thomelin  Fouque,  lesquels 
estoient  capitains  de  grant  foison  d' Anglois.  Et  si  y  estoient 
deux  chevaliers  anglois  dont  l'un  estoit  appelle  messire  Je- 
han d'Arton  et  l'autre  messire  Nichole  Tamore.  Au  chastel 
de  laquelle  ville  fu  pris  monseigneur  Guillaume  de  Cha- 
lons  fils  du  conte  d'Aucerre,  et  sa  femme  et  plusenrs 
autres.  Et  de  ladite  ville  et  cité  eschappèrent  pou  d'hom- 
mes ou  femmes  qui  ne  fussent  pris  par  lesdis  Anglois. 
Toutesvoies  en  mistrent  -  il  pou  à  mort ,  mais  prîstrent 
tous  à  raençon  et  pilUèrent  la  ville  par  tele  manière  que 
il  n'y  ot  riens  mucié  que  il  ne  trouvassent ,  feust  en  terre, 
en  murs  ou  autre  part.  Et  toutesvoies  disoit-1'en  que  il 
n'est  oient  pas  plus  de  mil,  que  de  mais  très  que  de  variés. 
Et  disoient  pluseurs,  tant  de  ladite  ville  comme  des  Anglois, 
que  il  y  avoient  bien  trouvé  de  biens  qui  valoient  cinq  cens 
mil  moutons  d'or;  et  les  raençons  des  personnes  singu- 
lières qui  valoient  trop  grossement.  Et  quant  lesdis  Anglois 
se  virent  tous  seigneurs  de  ladite  ville ,  et  l'eurent  pillié, 
et  mis  à  point  leur  prisonniers,  environ  huit  jours  après 
ladite  ville  prise  il  parlèrent  à  aucuns  des  plus  notables 
habitans,  et  leur  distrent  que  il  en  ardroient  toute  la  ville, 
ou  que  il  en  ardroient  la  plus  grant  partie  et  enforceroient 
aucuns  lieux  qui  y  estoient ,  et  les  tendroient  ;  et  ceux  qui 

* 

demourroient  en  ce  qui  ne  seroit  ars  promestroient  aux  An- 
glois  honne   obéissance ,    ou  lesdis   habitans  raençonne- 

(1)  La  chronique  inédile  du  msc.  530  dit  :  «  En  ce  temps^  Phelippe  de 
»  Navarre  el  Robert  Ganolie  prindrent  la  cité  d'Aucerre,  par  aucuns  des 
»  bourgois  de  la  cité  qui  la  leur  rendirent  par  trabison.  »  (F»  75,  K^.) 


(1369.)  JËHAN-LE-BON.  149 

roient  (1)  ladite  ville.  Si  fu  traiclié  par  pluseurs  journées 
entre  lesdis  Anglois  et  ceux  de  ladite  ville.  Et  finablement 
furent  à  tel  accort,  c'est  assavoir  que  lesdis  Anglois  auroient 
pour  la  raençon  de  ladite  ville  quarante  mil  moutons,  et 
quarante  mil  perles  du  pris  de  dix  mil  moutons,  et 
si  emporteroient  tous  les  biens  que  il  avoient  trouvés  en 
ladite  ville,  se  il  vouloient,  exceptés  les  joiaux  de  l'églyse 
Saint-Germain ,  lesquels  ils  prendroient  pour  gaige  seule- 
ment, jusques  à  tant  que  il  fussent  paies  de  la  raençon  des- 
sus dite.  Mais  ceux  de  ladite  ville  s'oblîgeroient  à  ceux  de  la- 
dite églyse  Saint -Germain  de  racheter  desdis  Anglois 
lesdis  joiaux  dedens  la  nativité  saint  Jehan- Baptiste  après 
ensuivant,  ou  de  paier  perpétuellement  auxdis  religieux  de 
Saint-Germain ,  chascun  an  trois  mil  florins  de  rente  ;  et 
si  feroient  lesdis  Anglois  abattre  des  murs  de  la  ville  tant 
comme  il  leur  plairoit ,  et  ardoir  les  portes.  Lesquelles 
choses  furent  accordées  par  ceux  qui  traictoient  pour  ladite 
ville  Et  pour  ce  allèrent  aucuns  d'iceux  par  devers  le  régent 
pour  avoir  son  consentement  sur  ce.  Et  cependant  lesdis 
Anglois  firent  abattre  partie  des  murs  et  les  créneaux,  et 
emplir  les  fossés  de  ladite  ville  des  pierres  desdis  murs,  et 
ardoir  les  portes. 

CVIII. 

De  la  prise  de  messire  Jeunes  PipeSy  anglois ,  et  de  pluseurs 

autres  ses  compaignons» 

Le  jeudi,  quatorziesme  jour  de  mars  ensuivant,  messire 
James  Pipes  (2),  messire  Othe  de  Hollande,  anglois,  et  envi- 
ron seize  ou  dix-huit  personnes  notables  de  leur  compai- 

(I)  Raençonneroient,  Rachéteroient. 

(î)  James  Pipes.  Froissart  fait  agir  et  parler  vaillamment  James  Pipes 
à  trois  mois  de  là  au  prétendu  siège  de  Meiun. 

13. 


l&O  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

gnie,  qui  estoieut  partis  d'Ëvreux  de  la  coiupaigqie  du  roy 
de  Navarre  et  de  monseigoeur  Phelippe  son  frère ,  furent 
pris  par  les  compaignons  de  la  garnison  d'une  forte  maison 
qui  est  au  seigneur  de  Garanchières  (  1  )  appellée  Grant- 
Seuvre. 

Incidence.  Item ,  samedi ,  trentiesmç  jour  du  moys  de 
mars,  et  fu  le  samedi  devant  Lœtare  Jérusalem  y  fa  trouvée 
une  grant  quantité  de  monnoie  noire  de  divers  coings  ;  et 
en  y  avpit  environ  une  baignouère  pleine,  sur  un  pilier  de 
la  petite  Maison -Dieu  de  Sens,  laquele  l'en  abatoit,  pom* 
ce  que  elle  estoit  trop  près  des  murs  de  ladite  cité  de  Sens. 
Et  dedens  deux  ou  trois  jours  après,  monseigneur  Jehan  de 
Chalon,  seigneur  d'Ârlay ,  lors  lieutenant  dudit  régent  es  par- 
ties de  Champaigne  et  du  bailliage  de  ladite  ville  de  Sens, 
ala  à  Sens  pour  avoir  ladite  monnoie,  et  de  fait  la  pi*ist  et 
l'en  fist  porter  à  Troie. 


CIX. 


Cornent  aucuns  de  ceux  dt  Aucerre  furent  destourbes  en  alant 

de  Paris  à  Aucerre» 

Tout  le  moys  ensuivant,  les  Anglois  qui  avoient  pris  ladite 
ville  d'Aucerre  demeurèrent  en  ycelle ,  en  attendsint  ceux 
qui  estoient  aies  pour  ladite  ville  à  Paris  par  devers  le 
régent,  pour  ladite  finance,  lesquels  ne  retournèrent  point 
que  deux  ou  trois   exceptés    qui    en  retournant   furent 

(I)  Gurentihihres.  Garencières  est  aujourd'hui  an  village  du  département 
lie  l'Eure,  à  deux  lieues  d'Evreux.  Granl-Seuvre^,  aujourd'hui  Grosœu- 
vre,  est  un  bourg  du  môme  département,  à  peu  de  dislance  de  Garencières. 
—  Notre  chronique  inédite  touche  à  cet  événement  sans  doute,  quand  elle 
dit  que  :  «  le  sire  d'Ivery,  Phelippe  Malvoisin  et  pluseurs  autres  bons 
»  chevaliers  et  cscuiers  du  pays  devers  la  rivière  d'Eure,  Grcnl  i>luseurs 
»  belles  bcsongnes,  et  en  trois  places  ruèrent  jus  eo  pou  de  temps  leur 
»  ennemis.  •  (Msc.  530,  T  71,  r".) 


(1359.)  JEHàN-L£-BON.  161 

desrobés»  entre  Joigny  et  Aucerre,  d'une  grande  finance 
que  il  aportoient,  par  Bourguignons;  desquels  fiourgui- 
gnons  l'un  estoit  appelle  messire  Symon  de  Saint*Aubin, 
chevalier,  et  l'autre  Huguenin  de  Binant,  escuier,  et  plu- 
seurs  autres. 

€X. 

D'une  assemblée  que  monseigneur  le  régent  fisi  faire  au  palais 
des  gens  de  Paris ^  pour  oïr  prononcier  les  demandes  du  roy 
d'Angleterre, 

L'an  de  grâce  mil  trois  cens  cinquante-neuf,  fu  prise  la 
ville  d'Aubigny-sur-Nierre  (1),  par  escheler,  comme  avoit 
çste  Aucerre  dont  dessus  est  faite  menciou. 

N 

Item,  le  jeudi  secont  jour  de  may  ensuivant,  fu  arse  la 
ville  de  Chastillon-sur^Loaing ,  paf  messire  Robert  Ca- 
note qui  retournoit  d'Aucerre  à  Chastel  Nuef  sur  Loyre, 
et  en  raportoit  sa  part  de  la  pille  d'Aucerre.  Quar  le  mardi 
précédent ,  derrenier  jour  d'avril ,  lesdis  Anglois  avoient 
laissié  ladite  ville  d'Aucerre ,  et  s'en  estoient  aies  en  leur 
forteresces,  à  tout  leur  pille  ;  et  en  avoient  mené  grant  nom- 
bre de  hommes ,  de  femmes  et  de  petits  enfans  de  Taage  de 
dix  ans  ou  environ ,  et  avoient  arses  les  portes  et  abatu 
grant  foison  des  murs  de  la  ville.  Et  néantmoins  y  aloient 
depuis  lesdis  Anglois  souvent  quérir  des  vivres  qui  y  estoient 
denu>urés  ;  par  espécial  ceux  de  Regennes. 

Item,  ledimenche  dix-neuviesme  jourde  may  ensuivant, 
fu  faite  une  convocation  à  Paris  de  gens  d'églyse  ,  de 
nobles  et  de  bonnes  yilles,  par  lettres  de  monseigneur 
le  ^régent,  poui:  ioïr  an  jce;i*tain  traictié  de  paix  qui  avoit 

(I]  Aubigny-sur-Nierre.  Einon  pas  Dabigtie-sur-3teUre  j  comme  dans  les 
précédeiites  éditions.  C'est  une  ville  de  rancicn  Berry,  aujourd'hui  dépar^ 
tcment  du  Cher.  Elle  est  située  sur  la  iVere,  à  neuf  lieues  (Je  Sanccrre. 


1&2  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

esté  pourparlé  en  Angleterre  entre  le  roy  de  France  et 
celuy  d'Angleterre.  Lequel  traictié  avoit  esté  aporté  par 
devers  ledit  régent,  par  monseigneur  Guillaume  de  Meleun, 
archevesque  de  Sens ,  par  le  conte  de  Tanquarville  frère 
dudit  archevesque,  par  le  conte  de  Dampmartin,  et  par mes- 
sire  Arnoul  d'Odeneham,  inareschal  de  France,  tous  prison- 
niers des  Anglois.  A  laquelle  journée  vint  pou  de  gens,  tant 
pour  ce  que  l'en  ne  fist  pas  assez  tost  assavoir  ladite  convo- 
cacion,  comme  pour  ce  que  les  chemins  estoient  empeschiés 
des  Anglois  et  Navarrois  qui  tenoient  forteresces  en  toutes 
les  parties  par  lesquelles  l'en  povoit  aler  à  Paris  ;  et  aussi 
pour  cause  des  pilleurs  qui  tenoient  forteresces  françoises 
qui  ne  faisoient  gaires  mieux  que  les  Anglois.  Et  en  estoit 
tout  le  royaume  semé ,  par  telle  manière  que  on  ne  po- 
voit aler  par  le  pais.  Lesdis  Anglois  et  Navarrois  tenoient 
le  chastel  de  Meleun,  l'isle  et  toute  la  ville  du  costé  devers 
Bière  ;  et  la  partie  devei*s  Brie  estoit  françoise.  Item,  il  te- 
noient la  Ferté-soubs-Juerre,  Oysseri,  Nogent  -  l'Artaut, 
et  bien  cinq  ou  six  forteresces  sur  la  rivière  de  Marne; 
en  Brie  il  tenoient  Becoisel  et  la  Houssoie  (1).  En  Mu- 
cien  il  tenoient  Juilly,  Greil  et  pluseurs  autres  sur  la  ri- 
vière d'Oyse  :  sur  Saine  en  dévalant ,  Poissy ,  Meullent, 
Mante,  Rais;  et  plus  de  cent  autres  en  diverses  parties,  tant 
en  Picardie  comme  ailleurs. 

Laquelle  journée  du  dix-neuviesme  jour  fu  continuée  de 
jour  en  jour  en  attendant  plus  de  gens,  jusques  au  samedi 
ensuivant,  vint-cinquiesme  jour  dudit  moys.  Auquel  samedi 
ledit  régent  fu  au  palais  sur  le  perron  de  marbre  en  la 
court;  et  là,  en  présence  de  tout  le  peuple,  fist  lire 
ledit  traictié  par  maistre  Guillaume  des  Dormans,  advocat 

(1)  La  Boussoye  ou  ta  Houssaye,  aujourd'hui  village  du  département 
do  Seine-et-Marne,  à  cinq  lieues  de  Coulommiers,  —  Je  n'ai  pas  retrouvé 
Becoisel,  que  le  nnsc.  9,653  écrit  Le  Trisel. 


(13&9.)  JEUAN-LE-BON.  153 

du  roy  en  parlement,  par  lequel  traictié  apparoit  que  le  roy 
d'Angleterre  vouloit  avoir  la  duchié  de  Normendie,  la  duchié 
de  Guienne,  la  cite  et  le  chastel  de  Saintes ,  toute  la  dyo-^ 
cèse  et  pais  ;  la  cité  d'Agen,  la  cité  de  Tarbe,  la  cité  de  Pier- 
regort,  la  cité  de  Limogeis,  la  cité  de  Gaours  et  toutes  les 
diocèses  et  pais,  la  conté  de  Bigorre,  la  conté  de  Poitiers,  la 
conté  d'Anjou  et  du  Maine,  la  cité  et  chastel  de  Tours  et 
toute  la  diocèse  et  païs  de  Touraine,  la  conté  de  Bouloigne, 
la  conté  de  Guines,  la  conté  de  Pontieu,  la  yille  de  Mons- 
trueil-sur-Mer  et  toute  la  chastellerie,  la  ville  de  Calais  et 
toute  la  terre  de  Merq  (1)  en  toute  justice  et  seigneurie,  res- 
sort et  souveraineté ,  sans  ce  que ,  des  terres  dessus  dites 
le  roy  d'Angleterre  fust  en  aucune  manière  subgiet  au  roy 
de  France  présent  né  à  ses  successeurs  roys  de  France , 
mais  seulement  voisin.  Et  oultre  vouloit  avoir  ledit  roy 
d'Angleterre  l'homage,  ressort  et  souveraineté  de  la  duchié 
de  Bretaigne ,  perpétuellement ,  si  comme  les  autres  terres 
dessus  dites. 

Et  oultre  vouloit  avoir  quatre  millions  d'escus  de  Phe* 
lippe,  avec  toutes  les  autres  terres  que  il  tenoit  au  royaume 
de  France ,  par  tel  condicion  que  le  roy  de  France  devoit 
faire  récompensacion  de  autres  terres  à  tous  ceux  qui 
avoient  aucunes  choses  sur  lesdites  terres,  par  aliénation 
faite  par  les  roys  de  France  ou  par  ceux  qui  ont  eu  cause  (2) 
d'eux,  depuis  que  lesdites  terres  et  pays  vindrent  et  furent 
aux  roys  de  France. 

Et  encore  requéroit  ledit  Anglois  avoir  la  possession 
des  villes  et  diastiaux  de  Rouen,  de  Gaen»  de  Yemon ,  du 
Pont-de-l'Arche ,  du  Goulet  (3),  de  Gisors,  de  Moliniaux, 

(i]  aierq.  Ce  nom  de  pays,  peut-être  le  même  que  MarquentenCf  eo 
Poothieu ,  a  été  oublié  dans  l'estimable  indication  des  Provinces  et  pays 
de  la  France,  publiée  dans  V Annuaire  de  V Histoire  de  France,  année  1837. 

(2)  Qui  ont  eu  cause.  Qui  prétendoient  à  des  droits  transmis  par  eux. 

(3)  Le  Goulet,  Place  forte  dont  il  reste  à  peine  des  vestiges. — Moliniaux 


m  LES  GRàNDES  CHRONIQUES. 

d'Arqués,  de  Gaillart,  de  Yire,  de  Boulongne,  de  Monstnieil- 
sur-la-Mer,  de  la  Rochelle  ;  ceat  mille  livres  d'Esterlins  et 
dix  seigneurs  pour  ostages  dedens  le  premier  jour  d'amist 
ensuivant.  Et  ce  fait ,  il  devoit  mettre  le  roy  de  France 
en  son  royaume,  en  son  povoir  ;  toutesvoies  tous  jours  loyal 
prisonnier  jusque  à  ce  que  toutes  les  choses  dessusdites  fus- 
sent acomplies.  Lequel  traie tié  fu,  moult  déplaisant  à  tout  le 
peuple  de  France.  Et  après  ce  qu'il  orent  eu  déliberacion, 
il  respondirent  audit  régent  que  ledit  traictié  u'estoit  pas- 
sable né  faisable  :  et  pour  ce  ordennèrent  à  faire  bonne 
guerre  aux  Anglois. 

CXI. 

Cornent  les  officiers  du  rof  furent  rappelles  par  le  régeni^  et  de 
Vaide  que  Ven  offri  pour  la  guerre. 

Le  mardi  vint-huitiesme  jour  du  moys  de  may,  ledit  ré- 
gent prononça  par  sa  bouche  que,  à  tort  et  sans  cause  rai- 
sonnable, il  avoit  privé  de  ses  offices  les  vint-deux  personnes 
qui  avoient  esté  privées  par  l'ordonamce  des  trois  estas,  l'an 
cinquante-sept  ;  et  qu'il  les  avoit  tousjours  trouvés  bons  et 
loyaux  ;  mais  l'evesque  de  Laon  et  les  tirans  traitres  qui 
avoient  empris  le  gouvernement  le  firent  faire  par  con- 
traincte ,  si  comme  il  dit  lors.  Et  les  restitua  en  leur  estas 
et  renommées. 

Item ,  le  dimenche  secont  jour  de  juing  ensuivant ,  fu 
accordé  au  régent  que  les  nobles  le  serviroient  un  moys  à 
leur  despens,  chascun  selon  son  estât,  sans  compter  aler  né 
venir.  Et  avec  ce  paieroientles  imposicions  qui  seroient  orde- 
nées  par  les  bonnes  villes.  Les  gens  d'églyse  offrirent  à  payer 

ou  Moulineaux,  aujourd'hui  village  à  trois  lieues  de  Gaen.  —  Arques, 
pciile  ville  de  Normandie^  près  de  Dieppe. 


(1369.)  JEHAN-LE-BON.  156 

lesdites  imposicions  ;  la  ville  de  Paris  et  viscontés  offrirent 
six  cens  glaives ,  trois  cens  archiers  et  mil  brigans.  Et  fu 
ordenéquetous  ceuxqui  là  estoient  s'en  retournaissent  en 
leur  villes,  pour  ce  que  il  ne  vouloient  aucune  chose  ottroier 
sans  parler  à  leur  villes,  et  qu'il  envoiassent  leur  responses 
dedens  le  lundi  après  la  Trinité.  Et  depuis  envoièrent  plu* 
seurs  villes  leur  response  :  mais  pour  ce  que  le  plat  païs 
estoit  tout  gasté  par  les  ennemis  anglois  et  navarrois,  et 
aussi  par  les  garnisons  des  forteresces  françoises ,  lesdites 
bonnes  villes  ne  porent  acomplir  le  nombre  de  douze 
mil  glaives  qui  luy  avoient  esté  accordes  de  la  Langue  d'oc. 

cxn. 

Comeni  un  Iraicliéfufait  entre  le  régent  et  le  rojr  de  Nai^arre, 

Audit  moys,  le  régent  ala  à  Meleun  :  et  là  se  tint  et  fist 
faire  le  moustier  duLis  fort  (1),  et  y  establi  une  bastide  contre 
ses  ennemis  qui  tenoient  le  chastel  et  l'isle  de  Meleun  et  la 
partie  de  ladite  ville  devers  Bière  ;  et  l'avoient  tenue  depuis 
l'entrée  du  moys  précédent.  Et  y  estoit  tousjours  la  royne 
Blanche  et  Jehanne,  sa  seur,  seurs  audit  roy  de  Navarre. 
Et  ledit  régent  et  ses  gens  tenoient  l'autre  partie  de  ladite 
ville  qui  est  devers  Brie. 

Et  pendant  ce  que  ledit  régent  estoit  à  Meleun,  aucuns 
de  ses  gens  traictièrent  de  paix  avec  aucuns  des  gens  du  roy 
de Navarre,àRosnyetàVeteil(2).Etfinablement  furent  à  ac- 
cort  que  ledit  régent  rendroit  audit  roy  de  Navarre  toutes  les 
forteresces  que  il  tenoit  de  luy,  et  outre  paieroit  encore 
douze  mille  livrées  de  teiTe  et  six  cens  mil  escus  de  Jehan,  à 

(1)  Fort.  G'est-à-dtre  il  fortifia  le  monastère  du  Lj8. 

(2)  tiosny  et  Vitheuil  soni  dans  les  environs  de  Mantes,  aujourd'hui 
département  de  Selne-et-Oise. 


156  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

paier  chascun  an  cinquante  mille  jusques  à  douze  ans. 
Et  par  ce  ledit  roy  demourrolt  ami  bienvueillant  et  allé  du 
roy  de  France  et  dudit  régent,  et  de  nouvel  feroit  homage 
audit  régent.  Lequel  CVaictié  f u  rapporté  audit  régent  à  Me- 
leun.  Et  pour  ce  se  parti  le  mercredi  darrenier  jour  de  juil- 
let ensuivant ,  après  disner ,  et  s'en  ala  par  yaue  à  Paris 
toute  jour  et  la  nuit  ensuivant  et  arriva  à  Paris  le  jeudi 
bien  matin,  premier  jour  d'aoust.  Et  celuy  jour  fist  assam- 
bler  à  heure  de  relevée,  en  la  chambre  des  comptes,  plu- 
seurs  de  son  conseil ,  le  prévost  des  marchans  de  Paris  et 
aucuns  autres  bourgois  de  ladite  ville.  Et  là  ledit  régent  fist 
narracion  dudit  traictié  que  il  ne  vouloit  avoir  passé  sans 
avoir  eu  leur  advis  et  délibéracion.  Si  fu  ordené  que  il  y 
auroit  plus  des  gens  de  Paris.  Et  pour  ce  fu  dit  que  l'en  re- 
tourneroit  le  vendredi  matin  ,  secont  jour  dudit  moys 
d'aoust  ;  et  ainsi  fu  fait,  et  fu  l'assemblée  en  la  chambre  de 
parlement.  Et  là  ledit  régent  répéta  ledit  traictié,  et  fu  dit 
que  l'en  retourneroit  l'endemain,  samedi  tiers  jour  dudit 
moys,  pour  dire  chascun  ce  que  il  ly  en  sambleroit* 
Auquel  samedi  retournèrent  en  ladite  chambre  de  parle- 
ment, et  là  fu  conseillié  audit  régent  que  il  féist  accort  au* 
dit  roy  de  Navarre,  en  luy  baillant  ce  que  dessus  est  dit.  Si 
retourna  à  Mante  et  à  Meulent  le  seigneur  de  Yignay  qui  ces 
choses  traictoit  pour  ledit  régent  avec  aucuns  autres ,  par 
devers  Friquet  de  Fricamp,  le  seigneur  de  Luce,  et  mon- 
seigneur Regnault  de  Braquemont  qui  ces  choses  traictoient 
pour  le  roy  de  Navarre.  Lesquels  vindrentà  Paris  parler  audit 
régent,  et  leur  ala  à  l'encontre  Jehan  Guldoe,  lors  prévost 
des  marchans,  acompaignié  de  Jehan  Maillart  et  de  aucuns 
autres  de  Paris  jusques  à  Saint-Denis,  afin,  si  comme  l'en 
disoit,  que  on  ne  féist  villenie  à  Paris  aux  dessusdis  cheva- 
liers du  roy  de  Navarre.  Et  les  conduist  ledit  prévost  et  sa 
compaignie  jusques  au  Louvre,  par  devers  ledit  régent, 


(1 359.)  JEHAN-LE  BON.  f  57 

lequdrëgeot  fist  moult  grantchière  auxdisFriquet,  seigneur 
de  Luce  et  de  Braquemont,  jasoit  ce  que  eussent  esté  des 
plus  principaux  conseilliers  dudit  roy  et  encore  estoient  ;  et 
les  fist  mangier  à  sa  table ,  et  leur  fist  livrer  chambre  au 
Louvre.  Et  furent  par  pluseurs  journées  avec  luy.  Et  après 
retourna  ledit  Braquemont  par  devers  le  roy  qui  estoit  à 
Mante,  si  comme  Ten  disoit,  et  les  deux  autres  demourè- 
rent  à  Paris. 

Item ,  le  samedi  dix-septiesme  jour  du  moys  d'aoust , 
ledit  régent  parti  de  Paris,  et  ala  à  St-Denis  au  disner,  et  au 
giste  à  Pontoise,  là  où  le  roy  dé  Navarre  devoit  aler  pour 
parler  à  luy  et  pour  parfisdre  le  traictié. 


CXIII. 

Des  hostages  qui  furent  ent^oîés  à  Meuienl  avant  que  le  roy  de 
Navarre  osast  venir  à  Pontoise  par  devers  ledit  régent. 

Le  lundi  ensuivant ,  dix-neuviesme  jour  dudit  moys 
d'aousty  après  disner ,  ledit  régent  issi  hors  de  Pontoise 
pour  aler  au  devant  du  roy  de  Navarre,  et  mena  ledit  ré- 
gent avec  luy  moult  de  gens  d'armes,  et  chevaucha  en  alant 
vers  Meulent  environ  une  lieue. 

Et  lors  vit  ledit  roy  qui  estoit  issu  dudit  Meulent ,  et 
yenoit  devers  ledit  régent  ;  et  avoit  avec  luy  environ  cent 
hommes  d'armes  ;  et  si  en  y  avoit  bien  autant  des  gens  ledit 
régent  que  il  avoit  envoies  contre  ledit  roy.  Et  si  en  avoit 
aucuns  que  ledit  régent  avait  envoies  pour  convoier  certains 
hostages  lesquels  monseigneur  ledit  régent  avoit  envoies  à 
Meulent,  pour  ce  que  ledit  roy  n'osoit  né  vouloit  aler  à  Pon- 
toise, se  il  n'avoit  hostages.  Et  furent  hostages  le  duc  de 
Bourbon,  monseigneur  Loys  de  Harecourt ,  le  sire  de  Mo- 

14 


158  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

rency  (1),  le  sire  de  Saint-Yenant,  monseigneur  GaiDaume 
Martel,  le  Baudrin  de  la  Heuse  et  aucuns  autres  cheyaliers, 
le  prévost  des  marchans  et  deux  bourgois  de  Paris.  Mais 
ledit  roy  ramena  avec  luy  ledit  prévost  et  bourgois  de  Paris, 
quant  il  ala  par  devers  ledit  régent ,  et  les  autres  demou- 
rèrent  à  Meulent. 

Et  quant  ledit  roy  vit  ledit  régent  sus  les  champs,  il  ren- 
voia  sa  gent  à  Meulent,  et  ne  retint  avec  luy  que  quarante 
chevaux  ou  environ.  Si  s'approchièrent  l'un  de  l'autre,  et 
avoient  chascun  le  chapperon  avalé  (i)5hor8  de  la  teste.  Et 
quant  il  furent  près  l'un  de  l'autre,  si  se  entresaluèrent,  et 
retournèrent  ensemble  à  Pontoise  à  l'anuitier.  Et  furent 
les  torches  alumées  à  l'entrée  de  la  ville.  Et  mena  ledit 
régent  avec  luy  descendre  ledit  roy  au  chastel  auquel 
le  régent  estoit  hébergié  ;  et  livra-l'en  audit  roy  chambre 
dessous  la  chambre  dudit  régent,  et  ce  soir  souppèrent  en- 
semble. 

Et  l'endemain  ,  jour  de  mardi ,  fu  le  conseil  des  deux 
assemblé  pour  traictier  de  l'assiete  des  douze  mille  livrées 
de  terre  que  ledit  régent  devoit  baillier  audit  roy.  Et  réqué- 
roit  audit  régent  et  son  conseil  ledit  roy  et  son  oonseil 
que  on  luy  baillast  pour  ladite  terre,  les  viscontés  de 
Faloise,  de  Baieux ,  d'Auge  et  de  Vire.  Et  de  ce  ne  furent 
pas  à  acort  les  gens  du  conseil  dudit  régent.  Pour  ce  alèrent 
devers  ledit  régent ,  et  luy  distrent  les  requestes  des  gens 
dudit  roy,  et  les  offres  qui  leur  avoient  esté  faites  par  les  gens 
dudit  régent.  Et  sembla  audit  régent  que  on  le  seurquéroit(3) 
de  la  partie  dudit  roy.  Et  pour  ce  envoia  le  conte  d'Es^ 
tarapes  par  devers  ledit  roy  et  luy  manda  que  se  il  ne  prenoit 

(1)  Morency,  La  roarson  de  Montmorency  est  souvent  ainsi  désignée 
dans  les  anciens  raonumens. 

(t)  Avalé.  Descendu. 

(8)  Surquéroiu  DeraandoU  trop  de  choses  exorbilantes.  SttNfHckérisioit. 


(1359.)  JEaiN-LË-fiON.  159 

les  offres  qui  luy  avoient  esté  £sdtçs  de  par  luy ,  lesquelles 
estoient  bonues  et  honoorables  et  raisonnables^  que  il  n'au* 
roit  paix  né  acort  avec  luy,  mais  le  feroit  mettre  seurement 
là  où  il  l'avoit  pris,  et  après  féist  chascun  le  mieux  que  il 
pourroit.  Laquelle  chose  ledit  roy  ne  voulut  accorder  ;  et 
cuida-l'en  que  le  traictié  fust  tout  rompu. 

CXIV. 

Du  bel  langage  que  te  roy  de  Nat^arre  disl  au  conseil  de  monsei- 
gneur le  régent. 

L'endemain ,  jour  de  mercredi  vint-et-uniesme  jour  du 
moysd'aoust,  ledit  roy  manda  un  pou  avant  heure  de  dis- 
ner  le  conseil  dudit  régent  pour  aler  parler  à  luy  en  sa 
chambre,  et  leur  dist  que  il  vouloit  estre  bon  ami  du  roy  et 
dudit  régent  et  du  royaume  de  France  ;  car  il  véoit  bien,  si 
comme  il  disoit,  que  le  royaume  de  France  estoit  sur  le  point 
d'estre  destruit;  et  luy,  qui  estoit  si  prochain  de  par  père 
et  de  par  mère,  ne  le  povoit  né  vouloit  souffrir.  Et  pour  ce, 
ne  vouloit  avoir  terre  né  argent,  fors  seulement  la  terre  que 
il  avoit  par  devant  ;  ains  le  vouloit  emploier  à  faire  tout 
le  bien  que  il  pourroit  pour  le  royaume.  Et  il  pensoit  que 
l'en  luy  déserviroit  se  il  faisoit  bien.  Et  dist,  en  oultre,  que 
il  vouloit  ces  choses  dire  devant  le  peuple. 

Et  ces  choses  ainsi  dites  au  conseil  dudit  régent,  le- 
dit conseil  s'en  retourna  devers  le  régent,  et  luy  dit  ces 
choses  dont  ledit  r^ent  moult  s'esjoy,  et  aussi  communé- 
ment ceux  qui  l'oïrent,  car  par  avant  l'en  tenoit  que  tout 
le  traictié  estoit  rompu.  Et  disoieut  pluseurs  que  Bieu  avoit 
inspiré  ledit  roy,  se  il  disoit  en  bonne  entencion  ce  que  il 
disoit.  Et  lors  fu  ordenné  que  on  feroit  venir  des  gens  de 
ladite  ville  de  Pontoise  en  la  sale  du  cbastel,  et  le  roy  diroit 


160  LES  GRANDES  CHROmQUES. 

les  choses  dessus  dites.  Et  ainsi  fa  fait  celay  jour.  Et  leur 
dit  le  roy  de  Navarre  ce  qui  dessus  est  dit  ;  et ,  cultre, 
que  il  déliyreroit  toutes  les  forteresces  qui  avoient  esté 
prises  depuis  que  il  avoit  esté  ennemi  du  roy  de  France 
et  du  régent ,  par  ses  gens  ou  par  ses  aHés.  Et  assez  tost 
après  s'en  partirent  les  Anglois  qui  estoient  à  Pôissy,  de 
Chaumont-en-Youquessin ,  à  Jouy,  à  la  Ville-au-Tertre  (I), 
et  à  Latainville.  Dont  pluseurs  disoient  que  le  roy  de  Na- 
varre feroit  bien  besongne,  et  que,  par  ladite  paix,  moult 
de  bien  vendroit  au  royaume.  Et  les  autres  disoient  que 
le  roy  de  Navarre  faisoit  tout  ce  que  il  faisoit  par  cautèle 
et  par  malice,  pour  décevoir  ledit  régent  et  le  peuple,  et 
que  il  ne  feroit  jà  bien  de  sa  vie. 

cxv. 

Cornent  monseigneur  le  régent  parla  bien  en  parlement  pour  le 
rojr  de  Nat^arre,  et  de  la  response  que  fist  maistre  Jehan 
des  Mares  contre  pluseurs  traîtres. 

Le  samedi,  vint-quatriesme  jour  du  moys  â*aoust,  ledit 
régent  s'en  retourna  de  Pontoise  à  Paris,  et  ledit  roy  s'en 
ala  à  Meulent.  Etdeurent  estre  à  Paris  ensemble,  le  dimen- 
cbe  premier  jour  de  septembre  ensuivant,  pour  ordener 
du  fait  de  la  guerre  ;  pour  ce  que  l'en  disoit  que  le  navire 
du  roy  anglois  estoit  tout  prest,  et  que  celuy  roy  devoit 
passer  bievement  à  grant  ost  pour  venir  en  France. 
Et  jasoit  ce  que  ledit  régent  eust  jà  partout  envoie  let- 
tres au  royaume,  contenant  le  traictié  de  la  paix  de 
luy  et  du  roy  de  Navarre ,  par  lesquelles  il  se  pénoit , 

(1)  La  Ft^-ott-rerlfe.  Acijourd'hui  la  ViUeterlre,  près  de  Chamnont  en 
Vexin.  —  Lataioville,  et  non  pas  La  ChanvillCf  comme  dit  Villaret.  C'est 
un  village  encore  plus  rapproché  de  Chamnont  que  la  ritletertrt. 


(1369.)  JEHAN-LE-BON.  161 

tant  comme  il  povoit ,  de  recommander  ledit  roy  et  de  le 
mettre  en  la  grâce  du  peuple ,  toutesvoies  ne  le  vouloit  -il 
ou  n'osa  faire  venir  à  Paris,  jusques  à  ce  que  il  eust  parlé 
au  peuple  sur  ce.  Et  pour  ce  fist  une  grande  assemblée  en 
la  chambre  de  parlement,  et  là  récita  au  peuple  le  traictié 
dudit  roy ,  et  leur  dist  de  sa  bouche  qu'il  ne  vouloit 
point  £sdre  venir  ledit  roy  de  Navarre  à  Paris  se  ce  n'estoit 
de  leur  bon  gré,  et  que  il  ne  vouldroit  point  que  l'en  féist 
né  déist  audit  roy  né  à  ses  gens  aucunes  choses  qui  leiur 
déust  déplaire. 

Et  lors,  un  advocat  de  parlement  appelle  maistre  Jehan 
des  Mares,  pour  et  au  nom  du  prévost  des  marchans  et  de 
ladite  ville ,  respondl  en  substance  que  le  peuple  de  Paris 
estoit  joieux  et  lie  de  la  bonne  paix  dessusdite ,  et  leur 
plaisoit  bien  que  il  féist  venir  à  Paris  ledit  roy  toutesfois 
que  il  luy  plairoit  :  mais  les  bonnes  gens  de  Paris  sup- 
plioîent  audit  r^ent  que  il  ne  voulsist  souffrir  que  aucuns 
traistres  venissent  à  Paris  que  ledit  maistre  Jehan  nomma 
lors.  Et  dist  au  régent  que  se  il  venoient  à  Paris ,  que  il 
tenoit  fermement  que  le  peuple  ne  les  y  pourroit  souffrir. 
Et  estoient  ceux  dont  les  noms  s'ensuivent  :  maistre  Robert 
le  Coq  évesque  de  Laon ,  maistre  Michiel  Casse  chancelier 
de  l'églyse  de  Noyon,  Jehan  de  Sainte-Aude,  Pierre  de  la 
Courtneuve ,  Yincent  du  Yalrichier ,  Pierre  des  Barres , 
Gieffroi  le  Flament  du  porche  St- Jaques  et  aucuns  autres. 

Lequel  régent  respondi  que  ce  n'estoit  point  son  enten- 
cion  né  sa  volenté  que  lesdis  traistres  venissent  à  Paris  ;  et 
jasoit  ce  que  ledit  roy  luy  eust  fait  requeste  pour  les  dessus 
nommés,  afin  que  il  leur  pardonnast  tout,  toutesvoies  ne 
luy  avoit-il  voulu  accorder  né  pensoit  à  faire. 


14. 


162  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

CXVl. 

De  toutrageus  subside  que  les  gens  durojr  de  Noporre  prenaient 
sur  toutes  marchandises  qui  avaloient  le  pont  de  Melcun, 

Le  dimenche ,  premier  jour  de  septembre  l'an  mil  trois 
cens  cinquante-neuf  dessusdity  ledit  régent  alaà  Saint-Denis 
à  rencontre  du  roy  de  Navarre  qui  y  devoit  estre  et  qui  y 
fu;  et,  le  soir  de  celuy  jour,  vindrent  à  Paris  au  giste,  et 
le  mena  ledit  régent  au  Louvre  avec  luy  descendre ,  et  fu- 
rent ensemble  toute  celle  semaine ,  et  le  festoia  et  hoimora 
ledit  régent  moult  grandement  ;  et  fist  ledit  régent  pluseurs 
grâces  et  dons  à  pluseurs  des  gens  dudit  roy  qui  avoient 
esté  traitres  du  roy  de  France  et  du  régent  y  son  fils.  Et 
avoient  les  gens  dudit  roy  de  Navarre  grant  asséis  (1)  et  grant 
voix  par  devers  ledit  régent,  dont  pluseurs  bonnes  personnes 
qui  bien  et  loyaument  avoient  servi  ledit  régent  en  avoient 
grant  desplaisir.  £t  la  semaine  ensuivant  se  parti  ledit 
roy  de  Paris,  et  s'en  ala  à  Meleun  pour  mettre  hors, 
si  comme  l'en  disoit,  pluseurs  Navarrois  qui  encore  y 
estoient,  dont  il  ne  fist  rien.  Et  levoit-l'en  de  toutes  mar- 
chandises qui  passoient  l'arche  du  pont  de  Meleun  trop 
grant  subside  ;  c'est  assavoir  :  de  chascun  tonnel  de  vin, 
six  escus  d'or;  de  chascun  muy  de  grain,  deux  escus; 
de  vintrcinq  moUes  de  busches,  un  escu;  d'une  couple 
de  foing,  huit  escus  ;  d'un  millier  de  costerès,  un  escu  ;  et 
des  autres  choses  à  la  value;  et  disoit-l'en  que  c'estoit 
pour  paier  les  Navarrois  qui  avoient  demouré  au  chastel 
et  en  la  ville  de  Meleun,  qui  s'estoit  tenue  de  la  partie  du 
roy  de  Navarre  :  dont  moult  de  gens  estoient  merveilliez, 

(1)  drani  asséis.  Grande  influence  ,  haute  posilion. 


(1359.)  JËHAN-LJ^BON.  l$â 

car  il  convenoit  (1)  que  ceux  qui  avaient  esté  ennemis 
des  François  et  qui  les  avoient  pilliés,  robes  et  tués  fussent 
paies  de  leur  gages ,  du  temps  qu'il  avoient  esté  enne- 
mis du  chastel  et  de  la  chevance  des  François.  Et  quant 
le  roy  de  Navarre  ot  esté  à  Meleun  avec  ses  seurs,  La  royne 
Blanche  et  Jehanne,  par  quatre  fois  ou  par  cinq,  il  s'en  parti 
et  y  laissa  encore  les  Navarrois.  Et  si  ne  délivra  pas  Greil 
qui  estoit  tenu  des  Anglois ,  et  toutesvoies  avoit-il  promis 
à  la  délivrer,  mais  que  l'en  luy  baillast  six  mille  royaux , 
desquels  La  ville  de  Paris  fist  finance.  Mais  il  ne  furent  pas 
bailliés  audit  roy  pour  ce  que  on  ne  véoit  pas  que  la  déli- 
vrance de  Greil  fust  bien  preste  ;  car  un  Anglois  en  estoit 
capitain,  lequel  on  appelloit  monseigneur  Jehan  de  Fou- 
drigay,  lequel  ne  le  vouloit  pas  rendre  sans  plus  grant 
finance  que  de  six  mille  royaux. 

CXVII 

Cornent  monseigneur  le  régent  ala  à  Rouen;  et  (Tune  incidence» 

Le  huitiesme  jour  du  mois  de  septembre,  parti  de  Paris 
ledit  régent  pour  aler  à  Rouen;  et  ala  à  Saint-Denis  où  il 
demoura  deux  jours  ;  et  après  à  Pontoise  et  à  Vernon ,  et 
entra  en  liai  ville  de  Rouen,  le  dix -huitiesme  jour  dudit 
mois. 

Incidence,  En  cest  an,  furent  les  moys  de  juillet,  d'aoust 
et  le  commencement  de  septembre  tant  pluvieus  que  la 
plus  grant  partie  des  grains  furent  tous  germes  es  champs, 
pource  que  on  ne  les  povoit  mener  à  ville.  Et  disoit  l'en 
que,  tant  pour  celle  cause  comme  pour  les  pilleries  que 
ceux  des  garnisons  françoises  faisoient,  il  seroit  moult 
grant  chierté  de  blé.  Et  dès  lors  enchieri  forment  ;  car  le 

(1)  ileonvettûk.  Il  étoil  décidé,  consonU,  accordé. 


164  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

sextier  de  fourment  valoit  à  Paris,  à  la  Saint-Rëmy,  quatre 
livres  parisis  et  plus,  et  une  queue  de  vin  yermeil  de  fiour- 
goigne  valoit  plus  de  cinquante  livres  parisis;  mais  la 
monnoie  estoit  foible ,  car  un  escu  valoit  bien  quarante- 
huit  sous  parisis ,  et  assez  tost  après  valut  cinquante^eux 
sous  parisis. 

cxvm. 

De  la  ret^enue  du  régent  à  Paris  et  des  nopces  Jehan  ^  conte  de 
Harecourt;  et  cornent  le  captati  de  Bue/  prist  la  ville  de 
Clermont, 

Le  lundi  septiesme  jour  d'octobre  ensuivant,  retourna 
ledit  régent  de  Rouen  à  Paris  ;  et  entra  le  lundi  devant  soleil 
levant  à  Paris,  accompagnié  de  seize  hommes  de  cheval  ou 
environ  ;  et  avoit  chevauchié  toute  la  nuit,  car  le  dimenche 
précédent  il  avoit  souppé  à  Yernon  bien  tart  et  de  là  s'en 
vint  toute  nuit  à  Paris. 

Item,  le  lundi  quatorziesme  jour  d'octobre,  Jehan,  conte 
de  Harrecourt,  fils  du  conte  de  Harrecourt  qui  avoit  eu  la 
teste  coppée  à  Rouen ,  si  comme  dessus  est  devisé,  espousa 
Catherine ,  seur  du  duc  de  Bourbon  et  fille  du  duc  qui 
avoit  esté  mort  en  la  bataille  de  Poitiers,  là  où  le  roy  Jehan 
avoit  esté  pris,  et  seur  aussi  de  la  duchesse  de  Normendie, 
de  la  royne  d'Espaigne  et  de  la  contesse  de  Savoie.  Et  fu- 
rent les  nopces  au  Louvre  près  de  Paris  ;  et  y  furent  pré- 
sens ledit  r^ent  et  le  roy  de  Navarre. 

Item,  le  mardi  douziesme  jour  de  novembre  ensuivant, 
fu  la  tour  du  pont  Sainte-Maxence  prise  par  certains  An- 
glois  que  le  capitain  de  la  tour  tenoit  prisonniers  dedens 
ladite  tour. 

Item,  le  lundi  ensuivant  dix-huitiesme  jour  dudit  moys 


(1359.)  JEHAN-LE-BON.  165 

de  noTembre,  Tan  mil  trois  cent  cinquante-neuf  dessus  dit, 
devant  le  point  du  jour,  fu  eschieUé  le  chastel  de  Clermont 
en  BeauYoisîn  et  la  ville  prise  par  un  gascoin  de  la  partie 
du  roy  anglois,  appelé  le  cateau  de  Buef  (1),  lequel  estoit 
venu  de  Mante  par  devers  le  roy  de  Navarre,  son  cousin  et 
ami  très  espécial ,  sous  sauf-conduit  dudit  régent^  lequel 
sauf-conduit  avoit  esté  donné  audit  cateau  par  ledit  régent, 
à  la  requeste  et  prière  dudit  roy  de  Navarre.  Et  le  sauf- 
conduit  durant,  il  prist  lesdis  chastel  et  ville  de  Clermont. 

CXIX. 

Cornent  le  roy  éP Angleterre  et  ses  filsj  à  tout  leur  effort^ 
vindrent  devant  Rains  ;  et  de  la  mort  Martin  Pisdoe^  bow" 
gois  de  Pétris. 

En  celuy  mois  de  novembre,  le  roy  d'Angleterre,  le 
prince  de  Galles  son  ainsné  fils  et  autres  de  ses  fils,  le  duc 
de  Lenclastre  et  toute  la  puissance  d'Angleterre,  passèrent 
la  mer  et  arrivèrent  à  Calais;  et  chevauchièrent  par  l'Artois 
et  par  le  Yermandois  droit  vers  Rains,  et  misrent  le  siège 
devant  ladite  ville  de  Rains,  d'une  part  et  d'autre  de  la  ri- 
vière de  Veele.  Et  fu  le  roy  d'Angleterre  logié  à  Saint- 

(1)  Le  eaUan  de  Buef,  Captai  de  Boch.  Jean  de  Grailly,  captai  de  BiitcA 
oa  de  Buch ,  petit  pays  du  Bordelois.  Le  château  de  Cap  ou  tôte  de 
Buscli  donnoit  à  celui  qui  le  possédoit  le  titre  de  captai.  On  a  écrit  ce 
nom  de  Buaeh  de  bien  des  façons,  mais  les  meilleures  leçons  des  Chroni- 
ques de  Saint-Denis  le  donnent,  ici,  comme  nous  l'avons  préféré  ;  et  deux 
yen  de  la  chanson  de  geste  de  Bertrand  Du  Guesclin  justifient  cette- 
orthographe  : 

Car  je  crol,  se  Dieu  plaist  et  je  puis  esploltier, 
Que  du  catal  de  Buef  mengerai  un  quartier, 
Né  je  ne  pense  à  nuit  autre  char  meugler. 

Du  père  de  Jean  de  Grailly  descendent  en  ligne  directe  féminine 
les  rois  de  France  de  la  maison  de  Bourbon. 


166  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

Baale ,  à  quatre  lieues  de  Rains  (1)  ou  environ.  Le  prince 
de  Galles,  son  ainsné  fils,  estoit  loglé  à  Yille-DommajDge,  à 
deux  lieues  de  Rains  ;  le  conte  de  Richemont  et  celuy  de 
Norentonne  (2)  à  St-Tliierri,  à  deux  lieues  de  Rains  ;  le  duc 
de  Lenclastre  à  Biimont,  assez  près  de  Rains  ;  le  mareschai 
d'Angleterre  et  monseigneur  Jehan  de  Biauchamps  estoient 
à  Brétigny  (3),  à  une  lieue  de  Rains.  £t  chevauchoient  les 
gens  dessus  nommés  chascun  jour  tout  environ  Rains,  par 
telle  manière  que  à  peine  povoit  aucun  de  pie  ou  de  cheval 
entrer  dedens  la  ville  né  issir. 

Item,  le  samedi  darrenier  jour  de  novembre,  jour  de  la 
saint  Andrieu,  ledit  régent  publia,  en  la  chambre  de  parle- 
ment, certaines  ordenances  que  il  avoit  faites  celle  sep- 
maine  en  son  conseil,  sur  la  rescription  des  officiers  ix>yaux, 
lesquels  il  jura  ,  en  sa  personne ,  la  main  mise  sur  le  livre  ; 
et  aussi  les  fist  jurer  à  ses  officiers  qui  présens  estoient. 

Item ,  le  lundi ,  pénultième  jour  du  moys  de  décem- 
bre ensuivant,  un  bourgois  de  Paris  appelé  Martin  Pisdoe 
fu  décapité  es  halles  de  Paris,  sur  un  escliaffaut.  Et  après 
ot  coppés  les  deux  bras  et  les  deux  cuisses;  et  fu  la  teste 
mise  sur  le  pillori  des  halles  ;  et  chascun  desdis  membres 
fu  pendu  hors  des  quatre  portes  principales  de  Paris,  chas- 
cun membre  à  une  potence  de  fust,  qui  pour  celle  cause  fu 
faite.  Et  fu  ledit  bourgois  ensi  exécuté  pource  que  il  avoit 
traictié  avec  aucuns  familiers  et  officiers  du  roy  de  Navarre, 
de  traïr  le  roy  de  France,  la  ville  de  Paris  et  ledit  régent. 
Et  dévoient  entrer  à  Paris  gens  d'armes  par  diverses  portes, 
et  eux  herbergier  en  divers  lieux.  Et  aucuns  d'eux  de- 

(1)  A  quatre  lieues  de  Rains.  L'abbaye  de  SaiDt-BasIe  est  à  trois  lieues 
de  Reims  au-dessus  du  bourg  de  Verzy.  Ses  ruines  sont  encore  respecta- 
bles à  rentrée  de  ia  forêt  de  Reims. 

(2)  Norentonne  pour  Northampton, 

(3)  Brétigny.  Ou  plutôt  Belheny, 


(1359.)  JEHAN'LE-BON.  IC7 

voient  aler  au  Louvre ,  où  devoit  estre  ledit  régent,  plus 
fors  que  ledit  régent.  Et  là  dévoient  tuer  tous  ceux  que  il 
voulsissent,  et  après  courir  toute  la  ville  et  prendre  les  places 
par  la  ville,  afin  que  les  gens  de  ladite  ville  ne  se  peussent 
assembler.  Et  fu  ceste  chose  sceue  et  révélée  par  un  autre 
bourgois  appelé  Denisot  le  Paumier,  à  qui  ledit  Martin  avoit 
la  chose  descouverte ,  afin  que  il  fust  de  l'aliance  dessus 
dite. 

cxx. 

Cornent  le  rojr  ^Afigleterre  se  parti  de  devant  Rains  sans  rien 
faire^  et  de  la  prise  de  pluseiirs  chevaliers  fnmçois  estant  en 
une  bastide  devant  Tournelles. 

Le  dimanche  onziesme  jour  de  janvier,  environ  mienuit, 
le  roy  d'Angleterre  et  tout  son  ost  après  ce  qu'il  ot  demouré 
devant  Rains  par  quarante  jours  ,  se  desloga  et  s'en  parti 
sans  ce  que  il  eust  donné  assaut  né  donnast  à  ladite  ville  ; 
et  s'en  ala  droit  vei^s  Ghaalons.  Et  passa  par  devant  sans  ar- 
rester  et  sans  y  donner  assaut.  £t  passèrent  la  rivière  de 
Marne  au-dessus  de  ladite  ville ,  et  chevauchièrent  par  la 
Champaigne  et  passèrent  la  rivière  d'Aube  et  celle  de  Seine, 
à  Mer  y  et  à  Pons  (1).  Et  passa  l'ost  du  duc  de  Lenclastre 
par  devant  Sens  sans  y  donner  assaut.  Et  le  roy  d'Angle-» 
terre  et  ses  enfans  s'en  alèrent  par  devers  Cerisiers  et  par 
devers  Briaon  l'Archevesque  ;  et  alèrent  par  devant  Au- 
cerre  vers  Rougemont.  Et  demoura  le  roy  une  pièce  en  une 
ville  que  on  appelle  Guillon.  Et  là  alèrent  à  luy  ceux  du 

(1]  Mery  et  Pons  sont  bâlies  toutes  deux  sur  la  Seine,  mais  Pons  est 
tout  près  du  confluent  de  VAube.  —  Cerisiers  est  à  quatre  lîeucs  au-dessus 
de  Sens,  à  la  droite  de  l'Yonne,  et  Brinon  est  entre  Cerisiers  et  Auxene, 
—  \/ Abbaye  de  Rougemont  est  près  de  Monlbar.  Le  village  de  Guiilon 
est  plus  rapproché  d'Avallon. 


168  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

duchié  de  Bourgoigne  et  firent  pactis  avec  luy  et  luy  don- 
nèrent deux  cent  mille  flourins  afin  que  il  ne  féist  dommage 
audit  duchié.  Et  si  luy  accordèrent  que  il  eust  des  TÎvres 
dudit  duchié  pour  son  argent  (1).  Et  ce  fait,  ledit  roy  se 
parti  et  s'en  ala  vers  Nevers  (2)  et  passa  la  rivière  de  Yonne  à 
Gollanges-sur-Tonne.  Et  envoyèrent  ceux  de  la  contée  de 
Nevers  par  devers  luy,  et  raençonnèrent  toute  la  contée  et 
la  baronnie  de  Donzi-au-Pré.  Et  lors  se  mist  à  chemin  à 
s'en  venir  par  le  Gastinois  droit  vers  Paris ,  et  vint  le  prince 
de  Galles  par  devers  Moret  en  Gastinois,  droit  à  une  for- 
teresce  qui  lors  estoit  angloise ,  appelée  les  Toumelles  (3) , 
devant  laquelle  forteresce  pluseurs  de  ceux  de  France 
avoient  fait  une  bastide  et  se  y  estoient  mis  à  siège.  Et 
jasoit  ce  que  il  sceussent  bien  la  venue  dudit  prince,  il 
ne  s'en  partirent  pas.  Si  se  mist  ledit  prince  devant  la- 
dite bastide  et  la  fist  assaillir  ;  et  finablement  dedens  trois 
ou  quatre  jours  après,  lesdis  François  qui  estoient  de- 
dens ladite  bastide ,  pource  que  il  n'avoient  que  boire  né 
que  mangier,  se  rendirent  audit  prince.  Et  là  furent  pris  mes- 
sire  Haguenier  seigneur  de  Bouville ,  le  seigneur  d' Aigre- 
ville  ,  messire  Jehan  des  Bares ,  messire  Guillaume  da 
Plessie  et  messire  Jehan  Braque,  tous  chevaliers,  et  plu- 
seurs autres  ,  jusques  au  nombre  de  quarante  combattans 
ou  environ. 

Item ,  le  lundi  devant  Pasques  flouries ,  l'an  mil  trois 
cent  cinquante-neuf,  vingt-troisiesme  jour  de  mars,  fu  la 
mcmnoie  publiée  à  Paris ,  à  deux  deniers  pour  le  denier 

(t)  Ce  traité,  si  peu  honorable  pour  les  conseillers  da  Jeune  doc  de 
Bourgogne,  est  transcrit  dans  le  nouveau  Rymer,  tome  m,  p.  473,  sous  la 
dateda  10  mars  1360. 

(?)  Yen  Nevers,  C'est-  à-dire  qu'il  fit  mine  de  Touloir  passer  dans  le 
NUemois.  *—  Coullange-sur-Tonne  est  au-dessous  de  Clamecy;  Donsy 
rsl  au-dessus. 

(3)  Les  Toumelles.  Qe  doit  être  Dormelles,  près  de  Moret. 


(1360.)  JEHAN-LE-BON.  169 

blanc,  qui  par  ayant  valoit  deux  sous  parisis  ;  et  le  royal 
d'or,  que  l'en  mettoit  par  avant  pour  quatorze  sous  pa- 
risis, à  trente-deux  sous  parisis.  Et  yaloit  lors  le  sextier 
de  bon  fourment  quarante -huit  livres  parisis  ou  environ 
de  ladite  foible  monnoie. 

Item ,  le  mardi  avant  Pasques  les  grans ,  darrenier  jour 
de  mars,  le  roy  d'Angleterre  se  loga  en  l'ostel  de  Chante- 
lou  (1) ,  entre  Mont-Lehery  et  Châtres ,  et  tous  ses  enfans 
et  tout  son  ost  es  villes  d'environ ,  jusques  près  de  Cor- 
bueil  et  jusques  à  Longjumel.  Et  fu  prise  journée  de 
traictier  de  paix ,  par  le  moyen  frère  Symon  de  Langres, 
maistre  de  l'ordre  des  Jacobins,  légat  de  par  le  pape  en 
France  pour  celle  cause,  qui  jà  par  pluseurs  fois  avoit  esté 
par  devers  ledit  roy  d'Angleterre  et  aussi  par  devers  ledit 
régent.  Et  assemblèrent  lesdis  traicteurs  le  vendredi  bénott, 
troisiesme  jour  du  moys  d'avril  ensuivant,  en  la  Maladerie 
de  Longjumel  ;  et  là  furent  pour  ledit  régent  le  seigneur  de 
Fiennes,  lors  connestable  de  France;  messire  Jehan  le 
Maingre,  dit  Bouciquaut,  lors  inareschal  de  France  ;  le  sei- 
gneur de  Garancières;  le  seigneur  de  Tignay^  du  pays  de 
Vienne  (2)  ;  messire  Symon  de  Bucy  et  messire  Guichart 
d'Angle,  chevaliers,  et  aucuns  clercs  conseillers  et  secrétaires. 
Et  pour  ledit  roy  d'Angleterre  furent  le  duc  de  Lanclastre, 
le  conte  de  Norentonne ,  le  conte  de  Warvhic  ;  messire 
Jehan  de  Chandos,  tous  anglois,  messire  Gautier  de  Manny 
Hanuyer.  Et  tantost  se  départirent  sans  faire  aucun  traictië. 

(f)  Chantelou,  On  reirouTe  ce  petit castel  sur  la  carte  deCasalni. 
(2)  Du  pays  de  Vienne,  Il  est  nommé  Aymar  de  La  Tour  dans  to  Mlle 
de  Bréquigny. 


15 


170  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

cxxr. 

Cornent  le  roy  d  Angleterre  vint  près  de  Paris ^  luy  et  son  ost, 
et  fu-ten  assemblé  pour  traictier,  mais  ten  ne  pont  lors 
accorder. 

L'an  de  grâce  mil  trois  cent  soixante ,  le  mardi  après 
Pasques  les  grans,  qui  fa  le  septiesme  jour  d'avril,  ledit 
roy  d'Angleterre  et  tout  son  ost  deslogièrent  et  s'approchiè- 
rent  de  Paris  et  se  logièrent  icelluy  jour^  c^est  assavoir 
ledit  roy  à  Chastellon  près  Mont-Rouge,  et  les  autres  à 
Jcy,  à  Yanves,  à  Yaugirart,  à  GenttUy,  à  Quaichant  et  es 
autres  villes  environ.  Et  celuy  jour  s'en  monstrèrent  plu- 
seurs  en  bataille  devant  Paris ,  mais  pour  ce  ne  issi  aucun 
de  ladite  ville. 

Item,  le  vendredi  ensuivant,  dixiesine  jour  dudit  mois 
d'avril,  retournèrent  aucuns  des  dessus  nommés  pour  ledit 
régent,  pour  traictier  par  l'amonestement  de  l'abbé  de  Clu- 
gny  qui  tantost  estoit  venu  de  par  le  pape ,  pour  traictier 
entre  les  parties.  Et  assemblèrent  les  traicteurs  en  une  ma- 
laderie  appelée  la  Banlieue  (1),  qui  est  outre  la  tombe  Ysor)!. 
Et  y  furent  pour  ledit  Ânglois  les  autres  dessus  nommés.  Et 
tantost  se  paitirent  aussi  sans  aucun  traictié  faire,  si 
comme  il  avoient  fait  par  avant. 

(1)  La  Banlieue,  Peut-être  Bagneux.  La  Tombe  Ysore^  située  dans  l'en- 
droit  même  où  l'on  a  pratiqué  de  notre  temps  l'entrée  des  eatacombes, 
étoit  autrefois  un  tumulus  où  les  traditions  poétiques  vouloieot  qu'eût  été 
enseveli  le  géant  Isoré,  tué  devant  Paris  par  le  fameux  CuUlaume  d'Orange, 
Oett  dans  ce  combat  singulier  que  le  héros  de  tant  de  Chansons  de  geste 
•volt  perdu  la  plus  grande  pariie  de  son  nez.  Et  voyez  le  sort  des  tradi- 
tions poétiques  1  Plus  tard,  vers  le  quinzième  siècle,  on  crut  que  le 
surnom  de  Guillaume  au  Court -nez  étoit  dû  au  cor  ou  cornet  dont  il  se 
servoit  en  guise  de  cri  de  guerre.  Les  barons  qui  se  prétendoient  sortis  de 
son  illustre  sang  prirent  donc  pour  blason  un  cor  de  chasse,  que  leurs 
descendans  de  la  maison  û* Orange  gardent  encore  en  mémoire  de  Guil- 
laume d'Orange  au  Cornet, 


(1360.)  JEHAN-LE-BOff.  1^1 

CXXII. 

Cornent  Ten  rassembla  à  BréUgnjr  pour  Iraictier,  El  sont  après 
les  noms  de  ceux  qui  furent  commis  tant  et  une  part  comme 
d'autre. 

Le  dimenche  jour  de  Quasiinodo,  doiiziesme  jour  dudit 
mois  d'avril  Tan  dessus  dit,  le  roy  d'Angleterre  et  tout 
son  ost  se  dealogièrent  des  villages  d'entour  Paris  au  matin 
et  en  vindrent  pluseurs  batailles  assez  près  de  Saint-Marcel, 
en  faisant  semblant  que  il  attendissent  que  l'en  issist  de 
Paris  pour  les  combattre  :  mais  rien  n'en  fu  fait,  jasoit  ce 
que  en  Paris  eust  grant  foison  de  gens  d'armes  nobles  et 
autres  avec  ceux  de  ladite  ville.  Mais  les  portes  et  les  murs 
furent  bien  garnis  de  gens  d'armes  et  de  ceux  de  ladite  ville 
de  la  partie  d'oultre  Petit  pont  ;  et  n'estoit  pas  la  ville,  ef- 
f  réée.  Et  quant  lesdis  Anglois  orent  demouré  sur  les  champs 
jusques  environ  heure  de  tierce,  il  s'en  partirent  et  s'en 
alèrent  après  leur  charios  et  leur  autres  batailles  qui  s'en 
aloient  devant  le  chemin  vers  Chartres.  Et  boutèrent  les 
feux,  dès  le  samedi  précédent,  en  grant  foison  des  villes 
entour  Paris  de  ce  costé.  Et  alèrent  jusques  vers  Bonneval 
et  vers  Chasteaudim  (  1  ).  Et  firent  assez  sentir  tant  par  l'abbé 
de  Gligny,  légat  du  pape  en  France  pour  traitier  de  paix, 
comme  par  autres,  que  il  entendroient  volentiers  audit  traic- 
tié  de  paix,  se  ledit  régent  vouloit  envoyer  par  devers  eux. 
Et  pour  ce,  par  délibération  du  conseil,  ledit  régent  envoya 
à  Chartres  pluseurs  de  son  conseil,  entre  lesquels  estoient 
messire  Jehan  de  Dormans  evesque  de  Beau  vais  et  chance* 
lier  de  Normendie  (2) ,  messire  Jehan  de  Meleun  conte  de 

(1)  Botmevatet  Chasteaudun,  A  douze  lieues  au-delà  de  Chartres. 

(2)  Normendie.  C'est-à-dire  du  duc  de  Normendie.  Avant  le  xvi»  siècle 


172  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

Tancarville ,  lequel  estoit  encore  prisonnier  de  la  bataille 
de  Poitiers  aux  Anglois  ^  là  où  le  roy  de  France  avoit  esté 
pris  ;  messire  Jehan  le  Maingre,  dit  Boucicaut,  mareschal  de 
France,  le  seigneur  de  Montmorency,  le  seigneur  de  Yinay, 
messire  Jehan  de  Groslëe,  messire  Symon  de  Bucy  premier 
président  de  parlement,  maistre  Estienne  de  Paris  cha- 
noine, maistre  Pierre  de  la  Charité  chantre  de  l'églyse 
Nostre-Dame  de  Paris,  messire  Jehan  d'Augerau  doien 
de  Chartres,  maistre  Guillaume  de  Dormans  et  maistre  Je- 
han des  Mares  advocat  en  parlement,  Jehan  Maillart  bour- 
gois  de  Paris  et  aucuns  autres.  Et  partirent  de  Paris  le  lundi 
après  la  saint  Marc,  vingt -septiesme  jour  du  mois  d'avril. 

A  celuy  jour  furent  à  Chartres  et  trespassèrent  oultre, 
en  alant  vers  ledit  roy  d^Angleterre.  Et  cnvoièrent  par  de- 
vers luy  et  son  conseil ,  pour  savoir  où  il  assembleroient 
pour  traictier.  Auxquels  de  la  partie  de  France  f u  fait  assavoir 
que  il  retournassent  vers  Chartres  et  que  ledit  roy  anglois 
traiteroit  vers  là.  Et  ainsi  le  firent  les  François  et  s*en 
retournèrent  vers  Chartres.  Et  le  roy  d'Angleterre  s'en  ala 
logier  à  une  lieue  près  ou  environ  en  un  lieu  appelé 
Sours  (1).  Et  prisrent  place  pour  assembler  à  un  lieu  qui 
a  nom  Brétigny,  à  une  lieue  de  Chartres  ou  environ. 

Item,  le  vendredi  premier  jour  de  mai,  l'an  dessus  dit, 
assemblèrent  audit  lieu  de  Brétigny  les  dessus  dis  de  la 
partie  de  France  et  les  gens  dudit  roy  anglois  ;  entre  les- 
quels furent  le  duc  de  Lencastre,  le  conte  de  Norentonne, 
le  conte  de  Yarvich,  le  conte  de  Surfort,  monseigneur 
R€|[nault  de  Cobehau,  messire  Barthélémy  de  Broueys, 

ott  n'entendoit  r!ea  antre  chose,  par  les  mots  trésorier  de  France  ou  maré- 
chal de  France,  que  les  trésoriers  ou  les  maréchaux  du  roi  de  France. 

(1)  Sours,  Aujourd'hui  bourg  considérable  à  deux  lieues  de  Chartres. 
Brétigny,  qu'on  trouve  encore  sur  la  carte  de  Gassini,  est  un  hameau  qui 
l>aroit  en  dépendre.  La  plupart  des  manuscrils,  même  celui  de  Charles  V, 
portent  Dours,  J'ai  préféré  le  n"  96&2. 


(1360.)  JËUAN-LË-BON.  173 

luessire  Gautier  de  Atauny,  tous  chevaliers  y  et  pluseurs 
autres  jusques  au  nombre  de  vingt-deux  personnes.  Et  toute 
la  sepmaine  continuèrent  le  traictié,.  tant  que  par  le  plaisir 
de  Dieu  et  de  la  glorieuse  vierge  Marie,  le  vendredi  ensui- 
vant huitiesme  jour  du  mois  de  mai  y  il  féirent  accort  de 
paix  par  la  manière  qui  s'en  suit. 

exxiii. 

Cy  est  la  teneur  d^ une  des  lettres  monseigneur  le  régent^  de  Vad» 
veu  des  traicteurs  de  paix  de  la  partie  du  roy  de  France  et 
de  lujr, 

»  Charles,  ainsné  fils  du  roy  de  France,  régent  le  royaume, 
»  duc  de  Normendie ,  dauphin  de  Viennois,  à  tous  ceux 
w  qui  ces  lettres  verront  salut.  Nous  vous  faisons  savoir  que 
»  tous  les  débas  et  descors  quelconques  meus  et  demenës 
»  entre  monseigneur  le  roy  de  France  et  nous,  d'une  part, 
M  et  le  roy  d'Angleterre  d'autre  part,  pour  le  bien  de  paix 
»  est  accordé  le  huitiesme  jour  de  mai ,  l'an  mil  trois  cent 
M  soixante,  à  Brétigny,  en  la  manière  qui  s'en  suit  : 

»  Premièrement,  que  le  roy  d'Angleterre,  avecque  ce 
»  que  il  tient  en  Guienne  et  en  Gascoigne,  aura  pour  luy  », 
(et  cœtera^  si  comme  es  articles  ci-dessous  est  contenu.) 
w  Toutes  lesquelles  choses  si  dessoubs  escriptes  et  ciiascune 
»  d'icelles  faites  et  accordées  et  ordonnées  en  la  présence 
»  de  révèrent  père  en  Dieu,  nostre  très  chier  et  féal  chan- 
H  celier  Jehan ,  par  la  grâce  de  Dieu,  esleu  de  Beauvais  ; 
»  nos  amés  et  féaux  conseillers  maistre  Estienne  de  Paris 
»  chanoine ,  Pierre  de  la  Charité  chantre  de  l'églyse  de 
»  Paris,  Jelian  d'Augerau  doien  de  Chartres,  messire  Jehan 
n  le  Maingre,  dit  Boucicaut,  mareschal  de  France,  Charles 
»  sire  de  Montmorency,  Aymart  de  la  Tour  sire  de  Vinay, 

15. 


174  LES  GRANDES  GHKOMIQUÊS. 

N  Jehan  de  Grolée,  Regnault  de  Gouillons,  Pierre  d'Omont, 
M  Symon  de  Bacy,  maistre  Guillaume  des  Dormans,  Jehan 
M  des  Mares ,  Jehan  Maillart  boMi'gois  de  Paris ,  maistre 
»»  Macé  Guery,  Nichole  de  Veres,  nos  clers,  secrétaires, 
»  commis  et  députés  de  par  nous  sur  ce,  avec  les  commis 
>•  et  députés  de  par  le  roy  d'Angleterre ,  ci-dessous  nom- 
M  mes,  c'est  assavoir  :  Messire  Henry  duc  de  Lenclastre, 
>»  Guillaume  conte  de  Norentonne,  Thomas  conte  de  War- 
»  vich,  Rauf  conte  de  Stafort,  Williame  conte  de  Saleberys, 
w  messire  Gautier  $ii*e  de  Mauny,  messire  B.ejgnault  de  Go- 
»  behan,  messire  Jehan  de  Beauchamp,  messire  Guy  de 
»  Brienne(l),  Franc  de  Haie,  Jehan  captau  de  Buef,  Barthé- 
M  lemy  de  Brouéis  (2),  Guillaume  de  Granson,  Jehan  Ghan- 
»  dos,  Noël  Loreng,  Richard  la  Vache,  Mile  de  Stapelan- 
M  con  (3) ,  chevaliers ,  monseigneur  Jehan  de  Winewic , 
»  chancelier  dudit  roy  d'Angleterre  ;  maistre  Henry  de 
H  Assliton  (4),  maisti^  Guillaume  de  Ludgeburc,  maistre 
w  Jehan  Branquete ,  Adam  Hiltenet  Willame  de  Tupi- 
M  non  (5)  ;  l'an  et  le  jour,  au  lieudessus  dit,  à  l'onneur  de  la 
w  benoîte  Trinité,  Père,  Fils  et  saint  Esprit  ;  de  la  benoite 
»  glorieuse  viei^e  Marie ,  et  pour  la  révérence  de  nostre 
»  saint  père  le  pape  Innocent  VI,  lequel  ^  quant  il  estoit  car- 
M  dinal  en  sa  personne,  et  puis  sa  promotion,  par  rëvérens 
»  pèi*es  en  Dieu  les  cardinaux  de  Boulogne  et  de  Pierre- 
»  gort ,  nos  cousins,  et  d'Urgel,  qui  furent  de  par  luy  en- 
»  voies  en  France  et  en  Angleterre ,  qui  en  faire  ceste  paix 
»  ont  adjousté  et  mis  très  grant  et  bonne  diligence  ;  et  de 

(ij  De  Brienne,  Le  nouveau  Ryraer  écrit  iirian.  (T.  m,  p.  493.) 

(2)  BroueyS'  Rymer  :  Burgoshe  et  Burgash. 

(3)  Siapelancon,  Rymer  :  Stapelton. 

(4)  Assliion,  Rymer  :  Ashton.  —  Ludgeburc  pour  Lougteburg, 

(5)  Tupinon.  Ryraer  :  Tyrringham,  —  La  fin  de  cet  instrument,  à 
compter  de  là  jusqu'au  chapitre  suivant,  n'a  pas  été  connue  des  éditeurs 
de  Rymer. 


(1360.)  JEHAN-LË*BON.  175 

»  nos  bien  aînés  frère  Ândrieu  de  laRocke  abbé  de  Clugny, 
»  et  inessire  Hue  de  Cienevre  (1)  seigneur  d'Auton,  messages 
»  derrenièreinent  envoies  par  devers  nous  sur  ce,  de  par 
»  nostre  dit  saint  père ,  qui  ont  diligemment  sur  ce  tira- 
it yaiUié  et  traictié  ;  et  receus  les  sermens  desdis  procureurs 
n  et  autres  dessus  nommés  en  tesmoignant  chascune  d'icel- 
»  les  es  noms  que  dessus ,  nous  acceptons ,  accordons , 
N  agréons,  approuvons  et  ccmfermons  de  nostre  certaine 
»  science,  et  le  voulons  avoir  en  vigueur  et  fermeté,  si  et 
>»  par  telle  manière  que  se  nous  les  eussions  traictiés,  par- 
»  lés,  accordés,  jurés  et  promis  en  nostre  propre  personne.  » 


CXXIV 

Cjr  commence  toute  tordenance  du  traictié  entre  les  deux  roys 

de  France  et  d'Angleterre» 

tt  Edouart  (2),  fils  au  noble  roy  de  France  et  d'Angleterre, 
»  prince  de  Galles,  duc  de  Cornouaille  et  conte  de  Gestre,  à 
»  tous  ceux  qui  ces  présentes  lettres  verront  salut.  Nous 
»  vous  faisons  assavoir  que  de  tous  les  débas  et  descors 
»  quelconques,  meus  et  démenés  entre  nostre  très  chier  et 
»  redoubté  seigneur  et  père,  roy  de  France  et  d'Angleterre, 
»  d'une  part,  et  nos  cousins  le  roy  et  son  ainsné  fils  régent 
»  le  royaume  de  France,  et  pour  tous  ce  qu'affiert  d'autre 
>»  part,  pour  bien  de  paix  est  accordé,  lehuitiesme  jour  de 

(1)  Genevre,  La  bulle  d'Innocent  VI,  en  date  du  4  mars  précédent,  le 
nomme  «  de  GebennOt  dominum  de  Hauton  »  ;  et  non  pas  â^Aututty  comme 
le  P.  Daniel.  (T.  v,  p.  509.) 

(f)  Edouart  fils,  etc.  Pourquoi  le  traité  n'est  il  pas  fait  au  nom  du  roi 
lui-même  qui  setrouvoit  présent?  Sans  doute  parce  qu'il  ne  croyoit  pas 
de  sa  dignité  de  traiter  avec  le  fils  du  roi ,  ou  peut-être  pour  ne  pas 
donner  une  force  trop  insolente  au  titre  de  roi  de  France  et  d'Angleterre, 
qu'il  osoit  bien  encore  y  prendre. 


176  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

»  may,  l'an  de  grâce  mil  trois  cens  soixante >  à  Brétiguy  de- 
»  lès  Chartres,  par  la  manière  qui  s'ensuit  : 

»  Le  premier  article.  Premièrement,  que  le  roy  d'Angle- 
M  terre,  avec  ce  qu'il  tient  en  Gascoigne  et  en  Guyenne,  aura 
»  pour  luy  et  pour  ses  hoirs,  perpétuellement  à  tous  jours, 
t>  toutes  les  choses  qui  s'ensuivent  à  tenir  par  la  manière 
>»  que  le  roy  de  France  ou  son  fils  ou  aucuns  de  ses 
M  antécesseurs  roys  de  France  les  tindrent ,  c'est  assa- 
»  voir  ce  que  en  souveraineté  en  souveraineté ,  ce  que  en 
»  demaine  en  demaine  ;  et  pour  le  temps  et  manière 
»  cy-dessoubs  desclairiés,  la  cité,  le  chastel  et  la  conté 
»  de  Poitiers  et  toute  la  terre  et  le  païs  de  Poitou ,  en- 
»  samble  le  fief  de  Touars  et  la  terre  de  Belleville  ;  la  cité 
»  et  chastel  de  Saintes  et  toute  la  terre  et  le  pays  de  Sain- 
M  tonge,  par  deçà  et  par  delà  la  Charente  ;  la  cité  et  le  chas- 
M  tel  d'Agen  et  la  terre  et  le  païs  d'Agenois  ;  le  chastel  et  la 
»  cité  et  toute  la  conté  de  Pierregort  et  la  terre  et  le  païs  de 
»  Piereguys;  la  cité  et  le  chastel  de  Limoges  et  la  terre  et  le 
»  païs  de  Limousin  ;  la  cité  et  le  chastel  de  Caours  et  la  terre 
»  et  le  païs  de  Caoursin  ;  la  cité,  le  chastel  et  la  terre  de 
»  Tarbe  ;  la  terre,  le  païs  et  la  conté  de  Bigorre  ;  la  conté, 
»  la  terre  et  le  païs  de  Gaure  ;  la  cité  et  le  païs  d'Angou- 
»  lesme;  la  contée  et  la  terre  et  tout  le  païs  d'Angolemois; 
»  la  cité,  le  païs  et  le  chastel  de  Rodés  ;  la  contrée  et  le  païs 
»  de  Bouei^ue.  Et  se  il  y  a  aucuns  seigneurs ,  comme  le 
»  conte  de  Fois,  le  conte  d'Armignac,  le  conte  de  Lille ,  le 
w  conte  de  Pierregort,  le  visconte  de  Limoges  ou  autres 
»  qui  tiennent  aucunes  rentes  dedens  les  mettes  (1)  desdis 
»  lieux,  il  feront  hommage  audit  roy  d'AngleteiTe  et  tous 
»  autres  services ,  et  devoir  deus  à  cause  de  leur  terres  et 
»  lieux,  en  la  manière  qu'il  ont  fait  au  temps  passé. 

{\)  Mettes.  Limites. 


L 


(1360.)  J£HAN-LE-BON.  H? 

»  Le  secont  article.  Item,  aura  le  roy  d'Angleterre  tout  ce 
»  que  le  roy  de  France  ou  aucuns  des  roys  d'Angleterre 
»  anciennement  tindrent  en  la  ville  de  Monstruel-sur-la- 
»  Mer  et  les  appartenances. 

w  Le  tiers  article.  Item,,  aura  le  roy  d'Angleterre  toute  la 
»  conté  de  Pontieu. entièrement,  sauf  et  excepté  que  se 
»  aucunes  choses  ont  esté  aliénées,  par  les  roys  d'Angleterre 
»  qui  ont  esté  pour  le  temps,,  de  ladite  conté  et  appartenant 
»  ces  et  à  autres  personnes  que  roys  de  France,  le  roy  de 
n  France  ne  sera  pas  tenu  de  les  rendre  au.  roy  d'Angleterre. 
»  Et  se  lesdites  aliénations  ont  esté  faites  aux  itoys  de  France 
M  qui  ont  esté  pour  le  temps,  sans  autre  moyen  (1),  et  le  roy 
M  de  France  les  tiengne  à  présent  en  sa  main,  il  les  laissera 
»  au  roy  d'Angleterre  entérinement,  excepté  que  se  les  roys 
M  de  France  les  ont  eus  par  eschange  pour  autres  terres,  le  roy 
>»  d'Angleterre  délivrera  au  roy  de  France  ce  que  l'en  en  a  eu 
»  par  eschange,  ou  il  luy  laissera  les  choses  ainsi  aliénées, 
w  Mais  se  les  roys  d'Angleterre  qui  ont  esté  pour  le  temps 
n  en  avoient  aliéné  ou  transporté  aucunes  choses  en  autres 
»  personnes  que  es  roys  de  France,  et  depuis  soient  venus 
>»  es  mains  au  roy  de  France ,  ou  aussi  par  partage  (2),  le 
H  roy  de  France  ne  sera  pas  tenu  de  les  rendre.  Aussi,  se  les 
M  choses  dessus  dites  doivent  hommage ,  le  roy  de  France 
»  les  baillera  à  autres  qui  en  feront  hommage  au  roy  d'An- 
»  gleterre  ;  et  se  il  ne  doivent  hommage ,  le  roy  de  France 
»  baillera  un  tenant  qui  luy  en  fera  le  devoir ,  dedans  un 
»  an  prochain  après  ce  qu'il  sera  parti  de  Calais. 

»  Le  quatriesme  article.  Item,  le  roy  d'Angleterre  aura  la 
»  ville  et  le  chastel  de  Calais ,  le  chastel ,  la  ville  et  sei- 
»  gneurie  de  Merq,^  les  villes,  chastiaux  et  seigneurie  de 
»  Sangate ,  Couloigne,  Hammes ,  Wales  et  Oye ,  avec  les 

(1)  Saiis  autre  moyen.  Sans  intermédiaire. 

(9)  Partage,  Le  msc.  de  Charles  V  porte  :.  Portage^ 


178  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

»  terres,  bois,  marois,  rivières,  rentes,  seigneuries,  avoi- 
»  sons  (1)  d'églyse,  et  toutes  autres  appartenances  et  lieux 
M  entregisans  dedens  les  mettes  et  bonnes  qui  s'ensuivent  ; 
»  c'est  assavoir  de  Calais  jusques  au  fil  de  la  rivière,  par  de- 
n  vaut  Gravelines,  et  aussi  par  le  fil  de  meisme  la  rivièi*e 
»  tout  entour  Tengle  Et  aussi  par  la  rivière  qui  va  par  delà 
»  Poil  ;  et  aussi  par  meisme  la  rivière  qui  chiet  au  grant 
»  lac  de  Guy  nés  jusques  au  Fretin,  et  d'ilec  par  delà  valée 
»  en  tour  la  montai gne  de  (2),  en  encloant 

i>  meisme  la  montaigne  ;  et  aussi  jusques  à  la  mer,  avec 
»  Sangate  et  toutes  ses  appartenances. 

»  Le  cinquîcsme  article.  Item,  le  roy  d*Angleterre  aura  le 
»  chastel,  la  ville  et  tout  entérinement  la  conté  de  Guynes, 
»  avec  toutes  les  terres ,  villes ,  chastiaux ,  forteresces , 
»  lieux,  hommages,  seigneuries,  bois,  forés,  droitures  d'i- 
»  celles ,  aussi  entérinement  comme  le  conte  de  Guynes 
M  derrenier  mort  la  tint  au  temps  de  sa  mort.  Et  obéiront  les 
»  églyses  et  les  bonnes  gens  estans  dedens  les  liniitacions 
»  de  ladite  conté  de  Guynes,  de  Calais  et  de  Merq  et  des 
»  autres  lieux  dessnsdis  au  roy  d'Angleterre,  ainsi  comme 
»  il  obéissoient  au  roy  de  France  et  au  conte  de  Guynes 
»  qui  fu  pour  le  temps.  Toutes  lesquelles  choses  de  Merq 
»  et  de  Calais,  contenues  en  ce  présent  article  et  en  l'ar- 
»  ticle  prochain  précédent,  le  roy  d'Angleterre  tenra  en 
M  demaine ,  excepté  les  héritages  des  églyses ,  qui  de- 
»  mourront  auxdites  églyses  entérinement,  quelque  part 
»  qu'il  soient  assis  ;  et  aussi  excepté  les  héritages  des  autres 
»  gens  du  pays  de  Merq  et  de  Calais,  assis  hors  de  la  ville 


(f)  Avoisons,  Et  non  pas  maisons  y  comme  portent  la  plupart  des  ma- 
nuscrits et  les  Imprimés.  C'cloit  le  droit  au  titre  d'avoué  d'une  église, 
altaché  h  ceriains  ûcfs. 

(î)  Le  nom  de  la  montagne  n'a  pas  été  rempli  dans  le  manuscrit  de 
Cliarles  Y.  Le  nouveau  Rymer  porte  :  Calàuliy. 


(1360.)  JEHAN-LE-BON.  17t* 

>i  de  Calais,  jusques  à  la  valeur  de  cent  livres  de  terre  par 
i>  an  de  la  munnoie  courante  au  pays  et  au  dessoubs.  Les- 
»  quiex  héritages  leur  demourront  jusques  à  la  valeur  des- 
»  susdite  et  au-dessoubs.  Mais  les  habitacions  et  héritages 
n  assis  en  ladite  ville  de  Calais ,  avec  leur  appartenances 
»  demourronl  en  demaine  au  roy  d'Angleterre ,  pour  en 
t»  ordoner  à  sa  volepté  ;  et  aussi  demourront  aux  habitans 
i>  en  la  conté,  ville  et  terre  de  Guynes  tous  leur  demaines 
t>  entièrement  ;  et  y  revenront  pleinement,  sauf  ce  qui  est 
n  dit  des  confrontations,  mettes  et  bonnes,  en  l'article  pro- 
M  chain  précédent. 

»  Le  sùeiesme  article»  Item,  est  accordé  que  le  l'oy  d'An- 
t>  gleterre  et  ses  hoirs  auront  et  tendront  toutes  les  isles  et 
n  pays  dessus  nommés  ensemble,  avecques  les  autres  ville», 
»  lesquelles  le  roy  d'Angleterre  tient  à  présent. 

M  Le  septiesme  article*  Item ,  acordé  que  ledit  roy  de 
»  France  et  son  ainsné  fils  le  régent,  pour  eux  et  pour  tous 
»  leur  hoirs  et  successeurs,  au  plus  tost  que  l'en  pourra,  sans 
»  fraude  et  sans  mal  engin,  et  au  plus  tait  dedens  la  Saint- 
»  Michiel  venant  en  un  an,  rendront,  bailleront  et  délivre- 
w  ront  audit  roy  d'Angleterre  et  à  tous  ses  hoirs  et 
»  successeurs,  et  transporteront  en  eux  toutes  les  honneurs, 
>»  hommages,  obédiances,  ligéances,  vassaulx,  fiés,  services, 
»  recognoissances,  droitures  mer  et  mixtes  (1  ),  impère,  et 
»  toutes  manières  de  jurisdicions  haultes  et  basses,  ressors 
9  et  sauvegardes,  avoisons  et  patronages  d'églyse,  et  toutes 
»  manières  de  seigneuries  et  souverainetés,  et  tout  le  droit 
»  qu'il  avoient  ou  povoient  avoir ,  appartenoient ,  appar- 
»  tiennent  ou  puent  appartenir  par  quelconque  cause  ou 
»  tiltre  ou  couleur  de  droit,  à  eux,  aux  roys  et  à  la  cou- 
»  renne  de  France,  pour  cause  de  contés,  cités,  chastiaux, 

(1)  Mer  et  mixtes.  Pures  et  mélangées. 


180  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

»  villes,  terres,  pays  et  isles  et  lieux  avant  nommés,  et  de 
»  toutes  leur  appartenances  et  appendances,  quelque  part 
»  que  il  soient,  et  chascune  d'icelles  sans  y  rien  retenir  à 
»  eux ,  à  leurs  hoirs  né  successeurs,  aux  roys  né  à  la  cou- 
»  ix>nne  de  France.  Et  aussi  manderont  le  roy  et  son  ainsné 
»  Bis ,  par  leur  lettres  patentes  à  tous  arcevesques ,  eves- 
»  ques  et  autres  prélas  de  sainte  églyse,  et  aussi  aux  contes, 
»  viscontes,  barons,  nobles,  citoyens  et  autres  quelconques 
M  de  cités,  terres,  pays,  isles  et  lieux  avant  nommés,  qu'il 
i>  obéissent  au  roy  d'Angleterre  et  à  ses  hoirs,  et  à  leur  cer- 
»  tain  commandement,  en  la  manière  qu'il  ont  obéy  aux 
»  roys  et  à  la  couronne  de  France  ;  et  par  meismes  les 
»  lettres  leur  quitteront  et  absouldront^  au  mieux  qu'il 
»  se  pourra  faire,  de  tous  hommages,  fois,  seremens,  obli- 
n  gacions,  subjecions  et  promesses  fais  par  aucuns  d'eux 
»  aux  roys  et  à  la  couronne  de  France  en  quelconques  ma- 
»  nières. 

»  Le  huitiesme  article  (1).  Item,  accordé  est  que  ledit  roy 
»  d'Angleterre  aura  les  contés ,  cités ,  chastiaux ,  terres  et 
n  islés  et  lieux  avant  nommés  avecques  toutes  leur  appar- 
»  tenances  et  appendances  quelque  part  que  il  soient,  à  tenir 
»  à  luy  et  à  ses  hoirs,  héréditablement  et  perpétuelment^ 
»  en  demaine  ce  que  les  roys  de  France  y  tenoient  en 
»  demaine,  et  aussi  en  fiés,  service,  souveraineté  ou  ressort, 
1»  ce  que  les  roys  de  France  y  avoient  par  telle  manière  ; 
»  sauf  tant  comme  dit  est  par  dessus,  en  l'article  de  Calais 
»  etMerq.  Et  se  des  cités,  chastiaux,  contés,  terres,  pays, 
»  isles  et  lieux  avant  nommés,  souverainetés,  droit  mer 
»  et  mixte,  impere,  jurisdicions  et  prouffis  quelconques 
»  que  tencHent  aucuns  roys  d'AngleteiTe  illec ,  et  en  leur 
»  appartenances    et  appendances  quelconques ,    aucunes 

(!)  Les  éditions  précédentes  et  plusieurs  manuscrits  ont  omis  de  publier 
ou  transcrire  les  articles  8,  9, 10,  11  et  IS. 


(1360.)  JEHAN-LE-BON.  181 

»  aliénacions,  donacions,  obligacions,  ou  charges  ont  eslé 
»  faites  par  aucuns  des  roys  de  France  qui  ont  esté  depuis 
»  quarante  ans  en  çà,  par  quelque  cause  ou  fortune  que 
»  ce  soit,  toutes  teles  donations,  aliénacions,  obligacions  et 
»  charges ,  sont  et  seront ,  dès  ores ,  du  tout  rappellëes , 
»  quassées  et  annullées,  et  toutes  choses  ainsi  données,  al- 
»  liénées  ou  chargiées,  seront  réaiment  et  de  fait  i*en- 
»  dues  et  bailliées  audit  roy  d'Angleterre  et  à  ses  députés , 
»  espécialement  en  meisme  entiereté  comme  il  furent 
»  au  roy  d'Angleterre  depuis  soixante -dix  ans  en  çà ,  au 
»  plus  tost  que  l'en  pourra  sans  mal  engin,  et  au  plus  tart  de* 
»  dens  la  saint  Michiel  prochaine  venant  en  un  an  ;  à  tenir 
»  au  roy  d'Angleterre,  à  tous  ses  hoirs  et  successeurs,  perpé- 
M  tuellement  par  la  manière  que  dessus  est  dit,  excepté 
»  ce  que  dit  est ,  par  dessus,  en  l'article  de  Pontieu  qui 
»  demourra  en  sa  force  ;  et  sauf  et  excepté  toutes  les  choses 
»  données  et  aliénées  aux  églyses,  qui  leur  demourront  pai- 
»  siblement  en  tous  les  païs  et  lieux  ci-dessus  et  dessoubs 
»  nommés  ;  si  que  les  personnes  desdites  églyses  prient 
M  diligemment  pour  lesdis  roys  comme  pour  leur  fondeurs, 
<•  sans  quoi  leur  conscience  seront  chargiées. 

Le  neuviesme  article,  »  Item,  est  accordé  que  le  roy  d'An- 
»  gleterre ,  toutes  les  contés ,  cités ,  chastiaux  et  païs 
M  dessus  nommés  qui  anciennement  n'ont  esté  des  roys 
»  d'Angleterre  aura  et  tendra  en  Testât  et  ainsi  comme  le 
»  roy  de  France  ou  son  fils  les  tiennent  à  présent. 

Le  dixiésme  article,  »  Item,  accordé  est  que  se,  dedens 
I»  les  mettes  desdis  païs  qui  furent  anciennement  des  roys 
>»  d'Angleterre,  avoit  aucunes  choses  qui  autrefFois  n'eussent 
»  esté  des  roys  d'Angleterre,  dont  le  roy  de  France  es  toit  en 
>•  possession  le  jour  de  la  bataille  de  Poitiers ,  qui  fut  le 
»  dix-neuviesme  jour  de  septembre  l'an  mil  trois  cent  cin- 
»  quante-six ,  elles  seront  et  demourront  au  roy  d'Angle- 

TOM.   VI.  16 


J82  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

»  terre  et  à  ses  hoirs ,  par  la  manière  que  dessus  est  dit. 
Le  onziesme  article,  »  Item,  accordé  est  par  le  roy  de 
M  France  et  son  ainsné  fils  le  régent ,  pour  eux  et  pour 
»  leur  hoirs  et  pour  tous  les  roys  de  France  et  leur  succes- 
»  seurs  et  à  tous  jours,  que  au  plus  tost  qu'il  se  pouiTa  faire 
»  sans  mal  engin,  et  au  plus  tart  dedens  la  saint.  Michiel 
»  venant  en  un  an ,  rendront  et  bailleront  au  roy  d'Angle- 
»  terre  tous  les  honneurs,  régalités,  obédiences,  homaiges, 
»  ligeances,  vassaux,  fiés,  services,  recognoissances ,  sere- 
»  mens,  droitures,  mer  et  mixte,  impere,  et  toutes  autres 
»  manières  de  juridicions  haultes  et  basses,  ressors,  sauve- 
»  gai*des,  seigneuries  et  souverainetés  qui  appartenoient, 
»  appartiennent  ou  povent  en  aucune  manière  appartenir 
M  aux  roys  et  à  la  couronne  de  France,  ou  à  aucune  autre 
»  personne  à  cause  du  roy  et  de  la  coronne  de  France,  en 
»  quelque  temps,  es  cités,  contées,  chastiaux,  terres,  pais, 
»  isles  et  lieux  dessus  nommés,  ou  en  aucun  d'iceux  et 
»  en  leur  appartenances  quelconques,  ou  es  personnes,  vas- 
»  saux,  subgiés  quelconques  d'iceux,  soient  princes,  dus, 
»  contes,  vicontes,  arcevesques,  evesques  et  autres  prélas 
»  d'églyse,  barons,  nobles  et  autres  quelconques,  sans  rien 
»  à  eux ,  leur  hoirs  et  successeurs ,  ou  à  la  coronne  de 
»  France  ou  autres  que  soit,  retenir  ou  réserver  en  îceux  ; 
»>  par  quoy  né  leur  hoirs  ou  autres  roys  de  France,  ou 
»  autre  que  ce  soit,  à  cause  du  roy  ou  de  la  coronne  de 
»  France,  aucune  chose  y  pourroit  chalengier  (1)  ou  de- 
»  mander  au  temps  avenir  sur  le  roy  d'Angleterre  ou 
»  successeurs ,  ou  sur  aucun  des  vassaux  et  subgiés  avant 
»  dis,  pour  cause  des  païs  et  lieux  avant  nommés,  ainsi  que 
»  tous  les  avant  nommés  personnes  et  leur  hoirs  et  suc- 
»  cesseurs  perpétuelment  seront  hommes  liges  et  subgiés  du 

(î)  CUatengier.  Réclamep, 


(13G0.)  JEHAN-LË-IVON.  .      183 

»  roy  d'Angleterre  et  à  tous  ses  hoirs  et  ses  successeurs  ;  et 
»  que  ledit  roy  d'Angleterre  et  ses  hoirs  et  suc-cesseurs,  tou* 
»  tes  les  personnes,  contées,  terres,  païs,  isles,  chastiaux  et 
»  lieux  avant  nommés,  et  toutes  leur  appartenances  et  appen- 
»  dences  tendront,  auront  et  à  eux  demourront  plainement, 
»  franchement  et  perpétuelment  en  leur  franchises ,  sou- 
»  verainetés  et  seigneuries  et  obéissances,  ligeances  et  sub- 
»  jections,  comme  les  roys  de  France  avoient  et  tenoient  en 
N  aucun  temps  passé  ;  et  que  le  roy  d'Angleterre,  ses  hoirs 
»  et  successeurs  auront  et  tendront  perpétuelment  tout  le 
»  pals  avant  nommé,  avec  leur  appartenances,  appendances 
»  et  les  autres  choses  avant  nommées  en  toutes  franchises  et 
n  libertés  perpétuelles,  comme  seigneur  souverain  et  liège 
n  et  comme  voisin  au  roy  et  au  royaume  de  France  ;  sans  y 
M  recognoistre  souverain  ou  faire  aucune  obédiance,  hom- 
»  mage,  ressort,  subjecion  ;  et  sans  faire  en  aucun  temps 
n  avenir  aucuns  services  ou  recoguoissances  aux  l'oys  né  à  la 
w  couronne  de  France  des  cités,  contées,  chastiaux,  terres, 
M  païs ,  isles ,  lieux  et  personnes  avant  nommés  ou  pour 
»  aucunes  d'icelles. 

Roubriche.  Cet  article  douziesme  qui  s'en  suit  et  le  pré- 
cédent article  furent  ostés  du  traictié  qui  fut  corrigié  depuis 
à  Calais ,  quant  les  deux  roys  y  furent  ;  et  f u  fait  et  accordé 
sur  ces  deux  articles,  ce  qui  est  contenu  en  une  lettre  dont 

la  copie  est  escripte  en  ce  livre  ci -après  au  feuillet 

là  où  il  est  traictié  des  choses  faites  Tan  mil  trois 

cent  soixante -huit,  tantost  après  le  quatriesme  jour  de 
juillet,  après  ce  qui  est  escript  des  appellacions  faites  par  le 
conte  d'Armignac  et  pluseurs  autres  :  et  là  sera  trouvée 
transcrite  ladite  lettre  qui  se  commence  :  Edouart ,  etc. , 
signée  en  marge  à  tel  signe  ^. 

Le  douziesme  article,  »  Item ,  est  accordé  que  le  roy  de 
»  France  et  son  ainsné  fils  renonceront  expressément  auxdts 


ISi  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

»  ressors  et  souverainetés  et  à  tout  le  droit  qu'il  ont  et  poyent 
N  avoir  en  toutes  les  choses  qui  par  ce  présent  traictié 
»  doivent  appartenir  au  roy  d'Angleterre;  et  semblablement 
»  le  roy  d'Angleterre  et  son  fils  renonceront  expressément 
»  à  toutes  les  choses  qui,  par  ce  présent  traictié,  ne  doivent 
M  être  bailliées  né  demourer  audit  roy  d'Angleterre,  et  à 
»  toutes  les  demandes  qu'il  faisoient  au  roy  de  France,  et 
»  par  espécial  au  nom  et  au  droit  de  la  couronne  de  France, 
»  à  l'ommage,  souveraineté  et  demaine  du  duchié  de  Nor- 
n  mendie  et  du  duchié  de  Touraine,  des  contées  d'Anjou, 
»  du  Maine,  et  à  la  souveraineté  et  hommage  du  duchié  de 
M  Bretaigne,  et  à  la  souveraineté  et  hommage  de  la  conté 
»  et  païs  de  Flandres,  et  à  toutes  autres  demandes  que  le 
M  roy  d'Angleterre  faisoit  ou  faire  pourroit  au  roy  de  France 
»  pour  quelconque  cause  que  ce  soit;  oultre  ce  et  excepté 
»  qui  par  ce  présent  traictié  doit  demourer  et  estre  baillié 
»  audit  roy  d'Angleterre  et  à  ses  hoirs  ;  et  transporteront, 
>»  cesseront  et  délaisseront,  l'un  roy  à  l'auti^e  perpétuelle- 
»  ment,  tout  le  droit  que  chascun  d'eux  avoit  en  toutes 
»  les  choses  qui,  par  ce  présent  traictié,  doivent  demourer 
»  ou  estre  baillées  à  chacun  d'eux,  et  du  temps  et  lieu  où 
»  et  quant  lesdites  renonciacions  se  feront,  parleront  et 
»  ordeneront  les  deux  roys  à  Calais  ensemble. 

Le  treiziesnie  article.  »Item,  est  accordé,  afin  que  cepré- 
»  sent  traictié  puisse  estre  plus  briefvement  accompli,  que  le 
»  roy  d'Angleterre  fera  amener  le  roy  de  France  à  Calais 
H  dedens  trois  sepmaines  après  la  Nativité  saint  Jehan- 
»  Baptiste  prochaine  venant,  cessant  tout  juste  empesche- 
»  ment,  aux  despens  du  roy  d'Angleterre,  hors  les  frais  de 
»  l'ostel  du  roy  de  France. 

Le  quatorziesme  article,  »  Item,  est  accordé  que  le  roy  de 
»»  France  paiera  au  roy  d'Angleterre  trois  millions  d'escus 
»  d'or,  dont  les  deux  valent  un  noble  de  la  monnoie  d'An- 


(13C0.)  JEHAN-LE-BON.  185 

>*  gleterre  :  et  en  seront  paies  audit  roy  d'Angleterre  ou  à  ses 
»  députés  six  cent  mil  escus  à  Calais,  dedens  quatre  moys,  à 
»  compter  depuis  que  le  roy  de  France  sera  venu  à  Calais  ; 
»  et  dedens  l'an  dès-lors  prochain  ensuivant,  en  seront  paies 
»  quatre  cent  mil  escus,  tels  comme  dessus  est  dit ,  en  la 
n  cité  de  Londres  en  Angleterre  ;  et  dès  lors,  chascun  an 
»  prochain  ensuivant ,  quatre  cent  mille  escus  tels  comme 
M  devant ,  en  ladite  cité ,  jusques  à  tant  que  lesdis  trois 
M  millions  seront  paies. 

Le  quinziesme  article.  »  Item ,  est  accordé  que  par  paiant 
»  lesdis  six  cent  mille  escus  à  Calais,  et  par  baillant  les  os- 
»  tages  ci -dessous  nommés  et  délivrés  au  roy  d'Angleterre 
M  dedens  les  quatre  moys,  à  compter  depuis  que  le  roy  de 
»  France  sera  venu  à  Calais  comme  dit  est ,  la  ville  et  les 
»  forteresces  de  la  Rochelle  et  les  chastiaux,  forteresces  et 
M  villes  de  la  conté  de  Guynes,  avecques  toutes  les  appar- 
»  tenances  et  dépendances,  la  personne  dudit  roy  de  France 
>i  sera  toute  délivre  de  prison,  et  pourra  partir  franchement 
»  de  Calais  et  venir  en  son  pais  sans  aucun  empeschement. 
»  Mais  il  ne  se  pourra  armer  né  ses  gens  contre  le  roy  d'An- 
M  gleterre,  jusques  Ji  tant  qu'il  ait  accompli  ce  qu'il  est 
»  tenu  de  faire  par  ce  présent  traictié.  Et  sont  ostages,  tant 
w  prisonniers  pris  à  la  bataille  de  Poitiers  comme  autres  qui 
»  demourront  pour  le  roy  de  France,  ceux  qui  s'ensuivent, 
M  c'est  assavoir  :  Monseigneur  Loys,  conte  d'Anjou  ;  mon- 
»  seigneur  Jehan  ,  conte  de  Poitiers,  fils  du  roy  de  France  ; 
»  le  duc  d'Orléans,  frère  dudit  roy.  Et  de  quarante  compris 
»  audit  nombre ,  seize  des  prisonniers  qui  furent  pris  à 
»  Poitiers,  en  la  compaignie  du  roy  de  France ,  et  le  duc 
»  de  Bourbon,  le  conte  de  Blois  ou  son  frère  le  conte 
»i  d'Alençon,  ou  monseigneur  PieiTC  d'Alençon  son  frère, 
»>  le  conte  de  Saint-Pol ,  le  conte  de  Harecourt ,  le  conte 
»  de  Porcien,  le  conte  de  Valentinoip,  le  conte  de  Draine, 


186  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

»  le  conte  de  Vaudemont,  le  conte  de  Forés,  le  yiconte  de 
»  Biaumont,  le  sire  de  Goucy,  le  conte  de  Fiennes  (1),  le 
»  sire  de  Préaux ,  le  sire  de  Saint-Yenant,  le  sire  de  Ga- 
n  renchières,  le  dauphin  d'Auvergne,  le  sire  de  Hangest,  le 
»  sire  de  Montmorency ,  monseigneur  Guillaume  de  Craon, 
»  messire  Loys  de  Harecourt ,  monseigneur  Jehan  de  Li- 

»  gny. 

»  Et  les  noms  des  prisonniers  sont  tels  :  Monseigneur 
»  Phelippe  de  France,  le  conte  d'Eu,  le  conte  de  Longue- 
»  ville,  le  conte  de  Pontieu ,  le  conte  de  Tancarville ,  le 
N  conte  de  Joigny,  le  conte  de  Sancerre,  le  conte  de  Damp- 
»  martin,  le  conte  de  Vantadour,  le  conte  de  Salebruche,  le 
»  conte  d'Aucerre,  le  conte  de  Vandosme ,  le  sire  de  Graon, 
»  le  sire  de  Derval,  le  mareschal  d'Odeneham,  le  sire  d'Au- 
»  bigny. 

Le  seiziesme  article.  >*  Item ,  est  ordené  que  les  dessus 
»  dis  seize  prisons  qui  venront  demourer  en  ostage  pour 
»  le  roy  de  France,  comme  dit  est,  seront  parmi  ce  délivrés 
»  de  leur  prison  sanspaier  aucune  raençon,  pour  le  temps 
»  passé ,  s'il  n'ont  esté  à  accort  de  certaine  raençon  par 
»  convenances  faites  par  avant  le  tiers  jour  de  may  darre- 
»  nier  passé.  Et  se  aucun  d'eux  est  hors  d'Angleterre  et 
»  ne  se  rend  à  Calais  en  ostage  dedens  le  premier  moys 
»  après  lesdites  quatre  sepmaines  de  la  saint  Jehan ,  ces- 
»  sant  juste  empeschement,  il  ne  sera  pas  quitte  de  sa  pri- 
»  son,  mais  sera  contraint  par  le  roy  de  France  à  retourner 
»  en  Angleterre  comme  prisonnier  ou  paier  la  paine  par 
»  luy  promise,  et  encorne,  par  defFaut  de  son  retour. 

Le  dix^septiesme  article.  »  Item,  est  accordé  que,  en  lieu 
»  desdis  ostages  qui  ne  vendront  à  Calais  ou  qui  mourront 


(1)  Le  coule  de  Fiennes.  Variantes  :  le  sire  de  Fieules.  (Msc.  8395.)  — 
Rymcr  :  Fientes» 


(1360.)  JEHAN-LË  BON.  f87 

»  OU  se  despartiront  sans  congié  hors  dupovoirdu  roy  d'An- 
»  gleterre,  le  roy  de  France  sera  tenu  d'en  baillier  d'autres 
»  de  semblable  estât  au  plus  près  que  il  pourra  estre 
M  fait  dedens  quatre  raoys  prochains,  après  ce  que  le 
»  baillif  d'Amiens  ou  le  prévost  de  Saint-Omer  en  sera  sur 
»  ce,  par  lettres  du  roy  d'Angleterre  certifiés  ;  et  pourra  le 
»  roy  de  France,  à  son  partir  de  Calais,  amener  en  sa  com- 
»  paignie  dix  des  ostages  tels  comme  les  deux  roys  accorde*- 
M  ront  ;  et  suffira  que  des  quarante  dessusdis  en  demeure 
»  jusques  au  nombre  de  trente  en  ostage. 

Le  dix-huitiesme  article.  »  Item,  est  accordé  que  le  roy 
»  de  France,  trois  mois  après  ce  qu'il  sera  parti  de  Calais, 
»  rendra  à  Calais  quatre  personnes  de  Paris  et  deux  per- 
»  sonnes  de  chascune  des  villes  dont  les  noms  suivent  ;  c'est 
»  assavoir  :  St  -  Omer,  Arras ,  Amiens ,  fieauvais ,  Lisle  , 
»  Douay ,  Tournay ,  Rains ,  Chaalons  ,  Troies ,  Chartres , 
»  Thoulouse  ,  Lyons ,  Compiègne,  Rouen ,  Caen  ,  Tours , 
»  Bourges ,  les  plus  suffisans  desdites  villes  pour  Taccom- 
»  plissement  du  présent  traie tié. 

Le  dix-neut^iesnie  article,  »  Item ,  accordé  est  que  le  roy 
»  de  France  sera  amené  d'Angleterre  à  Calais  et  demourra 
»  à  Calais  par  quatre  moys  après  sa  venue  ;  mais  il  ne  paiera 
»  rien  pour  le  premier  moys  pour  cause  de  sa  garde.  Et  pour 
»  cliascun  des  autres  moys  ensuivant  que  il  demourra  à 
»  Calais,  par  deffaulte  de  luy  ou  de  ses  gens,  il  paiera  pour 
»  ses  gardes  dix  mille  royaux,  tels  comme  ils  cuerent  à  pré- 
»  sent  en  France  avant  son  partir  de  Calais,  et  ainsi  au  feur 
M  du  temps  qu'il  y  demourra. 

Le  vintiesme  article  (1  ).  »  Item ,  est  accordé  que  au  plus  tost 
»  que  faire  se  pourra  dedens  l'an  prochain,  apiès  ce  que  le 
»  roy  de  France  sera  parti  de  Calais ,  monseigneur  Jehan, 

(1)  Les  deux  articles  suivans  n'ont  pas  été  imprimés  dans  les  éditions 
précédentcf. 


198  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

»  conte  de  Montfort,  aura  la  conté  de  Montfort,  avec  toutes 
M  ses  appartenances,  en  faisant  l'omaige  lige  au  l'oy  de 
»  France  et  devoir  et  service  en  tous  cas  tels  comme  bons 
H  et  loyaux  vassaux  lige  doit  faire  à  son  seigneur  à  cause  de 
»  ladite  contée  :  ainsi  luy  seront  rendus  ses  autres  héritages 
n  qui  ne  sont  mie  de  la  duchié  de  Bretaigne,  en  faisant  ho- 
M  maige  ou  autres  devoirs  que  appartiendra.  Et  s'il  veult 
»  aucune  chose  demander  en  aucuns  des  héritages  qui  sont 
V*  de  ladicte  duchié  hors  du  pays  de  Bretaigne ,  bonne  et 
»  briève  raison  luy  sera  faite  par  la  court  de  France. 

Le  vint^et-uniesme  article,  >•  Item,  sur  la  question  du  de- 
>»  maine  de  la  duchié  de  Bretaigne  qui  est  entre  ledit  Jehan 
»  de  Montfort  d'une  part  et  monseigneur  Charles  de  Blois 
»  d'autre  part ,  accordé  est  que  les  deux  roys,  appelés  par 
»  devant  eulx  ou  leur  députés  les  parties  principaus  de 
»  Blois  et  de  Montfort,  par  eulx  et  par  leur  députés,  spé- 
»  cialement  s'enformeront  du  droit  des  parties  et  s'efibrce- 
»  ront  de  mettre  les  parties  à  accort  sur  tout  ce  qui  est  en 
M  débat  entre  eux,  au  plus  tost  qu'il  pourront.  Et  au  cas 
»  que  lesdis  roys  par  eulx  et  par  leur  députés  ne  les  pour- 
»  ront  accorder  dedens  un  an  prochain  après  ce  que  le  roy 
M  de  France  sera  arrivé  à  Calais,  les  amis  d'une  partie  et 
»  d'autre  s'enformeront  diligemment  du  droit  des  parties 
»  et  par  la  manière  que  dessus  est.  Et  s'efforceront  de  mettre 
»  les  parties  à  accort  au  mieulx  que  faire  se  pourra  au  plus 
»  tost  qu'il  pourront.  Et  s'il  ne  les  pevent  mettre  à  accort 
»  dedens  demy  an,  aoust  prochaine  ensuivant,  il  rapporte- 
»  ront  auxdis  deux  roys  ou  à  leur  députés  tout  ce  qu'il  en 
»  auront  trouvé  sur  le  droit  desdites  parties  et  sur  quoy  le 
»  débat  demourra  entre  lesdites  parties.  Et  les  deux  roys 
»  par  eulx  et  par  leur  députés ,  espécialement  au  plus  tost 
»  qu'il  pourront,  mettront  lesdites  parties  à  accort,  ou  diront 
»  leur  final  avis  sur  le  droit  d'une  partie  et  d'autre.  Et  ce  sera 


(1300.)  JEHAN-LE-BON.  189 

»  exécuté  par  les  deux  roys.  Et  au  cas  qu'il  ne  le  pourront 
»  faire  dedens  demy  an  de  lors  prochain  ensuivant  aoust, 
»  les  deux  parties  principales  de  Blois  et  de  Montfort  feront 
»  ce  que  mieux  leur  semblera ,  et  les  amis  d'une  part  et 
»  d'autre  aideront  quelque  part  qu'il  leur  plaira,  sans  empes- 
M  chement  desdis  roys  pour  la  cause  dessus  dite.  Et  se  ainsi 
»  n'estoit  que  l'une  partie  ne  voulsist  comparoir  souflBsam- 
»  ment  par  devers  les  deux  roys  ou  leur  dis  députés  au 
»  temps  qui  lu  y  sera  establi  y  et  aussi  au  cas  que  lesdis  roys 
»  ou  leur  députés  auroient  ordené  ou  déclaré  que  lesdites 
»  parties  fussent  à  accort  ou  qu'il  auroient  dit  leur  avis  pour 
»  le  droit  d'une  partie  ;  et  aucuns  desdites  parties  ne  se 
»  vouldroient  accorder  à  ce  né  obéir  à  ladite  déclaration, 
»>  adont  lesdis  roys  seront  encontre  luy  de  tout  leur  povoir, 
»  et  en  ayde  de  l'autre  qui  se  vouldroit  accorder  et  obéir. 
»  Mais  en  nul  cas  les  deux  roys,  par  leur  propres  personnes 
»  né  par  autres ,  ne  pourront  faire  né  entreprendre  guerre 
»  l'un  à  l'autre  pour  la  cause  dessus  dite.  Et  tousjours 
»  demourra  la  souveraineté  et  l'hommaige  de  la  duchié  au 
»  roy  de  France. 

Le  vint'deuxiesme  article»  »  Item,  que  toutes  les  terres, 
»  pays,  villes ,  chasteaux  et  autres  lieux  bailliés  auxdis  roys 
M  seront  en  tels  libertés  et  franchises  comme  elles  sont  à  pré- 
»  sent,  et  seront  confermés  par  lesdis  roys  ou  par  leur  suc- 
»  cesseurs ,  et  par  chascun  d'eux  toutes  les  fois  qu'il  en  se- 
»  ront  sur  ce  deuement  requis,  et  se  contraires  n'estoient  à 
»  ce  présent  accort. 

Le  mnt'troisiesme,  »  Item,  que  ledit  roy  de  France  rendra 
»  et  fera  rendre  et  restablir  de  fait  à  monseigneur  Phelippe 
»  de  Navarre  et  à  tous  adhérens ,  en  appert ,  au  plus  tost 
»  que  l'en  pourra  sans  mal  engin  ,  et  au  plus  tart  dedens 
w  un  an  prochain  après  que  le  roy  de  France  sera  parti  de 
»  Calais,  toutes  les  villes,  chasteaux,  forteresses,  seigneuries. 


190  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

»  drois ,  rentes ,  prouifis ,  juridicious  et  lieux  quelconques 
»  que  ledit  monseigneur  Phelippe,  tant  pour  cause  de  ly 
»  comme  pour  cause  de  sa  femme  ou  ses  dis  adhërens  tin* 
»  drent  ou  doivent  tenir  au  royaume  de  France  ;  et  ne  leur 
»  fera  jamais  ledit  roy  reproche ,  damaige  né  empesche- 
»  ment  pour  aucune  cause  faite  avant  ses  œvres,  et  leur 
»  pardonra  toutes  offenses  et  mesprisons  du  temps  passé 
»  pour  cause  de  la 'guerre,  et  sur  ce  auront  ses  lettres  bonnes 
»  et  souffîsans.  Et  que  ledit  monseigneur  Phelippe  et  ses 
>»  devant  dis  adhérens  retournent  en  son  homaige  et  luy 
»  lacent  les  devoirs  et  luy  soient  bons  et  loyaux  vassaux. 

Le  vint-qualriesme  (1),  »  Item,  est  accordé  que  le  roy  d'An- 
»  gleterre  pourra  donner,  ceste  fois  tant  seulement ,  à  cul 
»  il  luy  plaira  en  héritage,  toutes  les  ten-es  et  héritages  qui 
»  furent  de  monseigneur  Godefroy  de  Harecourt,  à  tenir  du 
»  duc  de  Normendie  ou  autres  seigneurs  de  qui  elles  doi- 
»  vent  estre  tenues  par  raison,  parmy  les  hommaiges  et  ser- 
>»  vices  anciennement  accoustumés. 

Le  vint'cinquiesme,  »  Item ,  il  est  ordené  que  nul  homme 
»>  né  pays  qui  ait  esté  en  l'obéissance  d'une  partie,  et  venra 
»  par  cest  accort  à  l'obéissance  de  l'autre  partie ,  ne  soit  em- 
»  peschié  pour  chose  faicte  en  temps  passé. 

Le  vintsixiesme.  »  Item ,  est  accordé  que  les  terres  des 
»  bannis  de  Tune  partie  et  de  l'autre,  et  aussi  des  églyses 
»  de  l'un  royaume  et  de  l'autre ,  et  que  tous  ceux  qui  sont 
»  deshérités  ou  ostés  de  leur  terres  ou  héritages ,  ou  char- 
»  giés  d'aucune  pension,  taille  ou  ordenance,  ou  autrement 
»  grevés  en  quelque  manière  que  ce  soit  pour  cause  de  ceste 
»  guerre,  soient  restitués  entièrement  en  mesmes  le  droit  et 
»  possession  qu'il  eurent  devant  la  guerre  commenciée  ; 
»  et  que  toutes  manières  de  forfaitures,  trespas  et  mesprises 

(1]  Cet  article  n'a  pas  été  imprimé  clans  les  éditions  précédentes. 


(13C0.)  m-  JËHAN-Liriï'BOIf.  191 

»  faits  parenlxou  aucun  d'eulx^en  moien  temps  soient  du 
»  tout  pardonnes.  Et  que  ces  choses  soient  faites  au  plus 
»  tost  que  l'en  pourra  bonnement  j  et  au  plus  tart  dedens 
»  un  an  prochain,  après  que  le  roy  sera  parti  de  Calais.  £x- 
»  cepté  ce  qui  est  dit  en  l'article  de  Calais  et  de  Merq,  et  des 
»  autres  lieux  nommés  audit  article,  excepté  aussi  le  viconte 
»  de  Fronssac  et  monseigneur  Jehan  de  Galart,  lesquels  ne 
»  seront  point  compris  en  cest  article;  mais  demourront 
»  leur  biens  et  héritaiges  en  l'état  qu'il  estoient  par  avant 
»  ce  présent  traictié. 

Le  vint-septiesme  (I).  »  Item,  est  accordé  que  le  roy  de 
»  France  délivrera  au  roy  d'Angleterre  au  plus  tost  qu'il 
»  pourra  bonnement  et  devra,  et  au  plus  tart  dedens  la  feste 
»  saint  Michiel  prouchaine  venant  en  un  an  après  son  dé- 
»  partir  de  Calais,  toutes  les  cités ,  villes ,  pays  et  autres 
»  lieux  dessus  nommés,  qui,  par  ce  présent  traictié  doivent 
»  estre  bailliés  au  roy  d'Angleterre. 

Le  vinl-hiiùiesme,  »  Item,  est  ordené  qu'en  baillant  au 
»  roy  d'Angleterre  ou  autres  pour  luy  par  espécial  députés, 
»  les  villes  et  foiteresses  et  toute  la  conté  de  Pontieu,  les 
»  villes  et  forteresses  et  toute  la  conté  de  Montfort,  la  conté 
»  et  le  chastel  de  Xaintes  ;  les  chàsteaux ,  villes  et  forte- 
»  resses  et  tout  ce  que  le  roy  tient  en  demaine  au  pays  de 
»  Xantonge,  deçà  et  delà  la  Chaurente ,  le  chastel  et  la  cité 
»  d'Angolesme,  et  les  chàsteaux,  forteresses  et  villes  que  le 
»  roy  de  France  tient  en  domaine  au  pays  d'Angolesmois, 
»  avecques  lettres  et  mandemens  des  délaissemens  des  fois 
»  et  homaiges ,  le  roy  d'Angleterre,  à  ses  propres  coux  et 
»  frais,  délivrera  toutes  les  forteresses  prises  et  occupées 
»  par  luy,  par  ses  subgiés ,  adhérens  et  aliés ,  es  pays  de 
»  France,  de  Tourraine ,  d'Anjou ,  du  Maine ,  de  Berry , 

[i)  Cet  article  esl  encore  passé  dans  les  précédentes  éditions. 


192  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

»  d'Auvergne,  de  Bourgoîgne  et  de  Chanipaigne,de  Picar- 
»  die  et  de  Normendie  et  de  toutes  les  autres  parties  et 
»  lieux  du  royaume  de  France,  excepté  celles  du  duchié  de 
»  Bretaigne  et  des  terres  et  pays  qui ,  par  cest  présent 
»  traictié,  doivent  appartenir  et  demourer  au  roy  d'Angle- 
»  terre. 

Le  vint  -  neuviesme,  »  Item ,  est  accordé  que  le  roy  de 
»  France  fera  baillier  et  délivrer  au  roy  d'Angleterre  ou 
»  à  ses  hoirs  ou  députés^  toutes  les  villes,  chasteaux ,  for- 
»  teresses  et  autres  terres,  pays  et  lieux  avant  nommés, 
»  avecques  leur  appartenances ,  aux  propres  coux  et  frais 
»  dudit  roy  de  France  ;  et  aussi  que  s'il  avoit  aucuns  re- 
»  belles  ou  désobéissans  de  rendre,  baillier  ou  restituer  au 
»  roy  d'Angleterre  aucunes  cités,  villes ,  chasteaux  ,  pays, 
»  lieux  ou  forteresses  qui,  par  ce  présent  traictié,  luy  doi- 
»  vent  appartenir,  le  roy  de  France  sera  tenu  de  les  faire 
M  délivrer  audit  roy  d'Angleterre  à  ses  despens  ;  et  sembla- 
»  blement  le  roy  d'Angleterre  fera  délivrer  à  ses  despens 
»  les  forteresses  qui,  par  ce  présent  traictié,  doivent  appar- 
»  tenir  au  roy  de  France.  Et  seront  tenus  lesdis  roys  et  leur 
»  gens  à  eulx  entre  aidier  quant  à  ce,  se  requis  en  sont, 
»  aux  gaiges  de  la  partie  qui  le  requerra,  qui  seront  d'un 
»  flourin  de  Florence  pour  chevalier,  et  demy  flourin  pour 
»  escuier,  et  pour  les  autres  au  fuer.  £t  du  seurplus  des 
M  doubles  gaiges,  est  accordé  que  se  lesdis  gaiges  sont  trop 
»  petis  en  regard  au  marchié  de  vivres  au  pays ,  il  en  sera 
»  en  l'ordenance  de  quatre  chevaliers  pour  ce  esleus,  c'est 
»  assavoir  deux  d'une  partie  et  deux  d'autre. 

Le  irentiesme,  »  Item,  est  accordé  que  tous  les  arcevesques 
»  et  evesques  et  autres  prélas  de  sainte  églyse,  à  cause  de 
»  leur  temporalité,  seront  subgiés  de  celuy  des  deux  roys 
»  soubs  qui  il  tendront  leur  temporalité.  Et  se  il  ont  tem- 
»  poralité  soubs  tous  les  deux  roys,  il  seront  subgiés  de 


(1358.)  «    JEHÀN-LE-BON.  *  195 

»  chacun  des  deux  roys,  pour  Ift^Aiporalité  qu'il  tendront 
»  soubs  chascun  d'iceuls. 

Le  trente-unies  me.  »  Item,  est  accordé  que  bonnes  alian- 
»  ces,  amitiés  et  confédérations  seront  faites  entre  les  deux 
»  roys  de  France  et  d'Angleterre  et  leur  royaumes,  en 
M  gardant  Toneur  et  la  conscience  de  l'un  roy  et  de  l'autre, 
»  nonobstant  quelconques  confédérations  qu'il  aient  deçà 
»  et  delà  avec  quelconques  personnes ,  soient  d'Escoce,  de 
»  Flandre  ou  d'autre  pays  quelconques. 

Le  trente^deuxiesme.  »  Item  ,  est  accordé  que  le  roy  de 
»  France  et  son  ainsné  fils  le  régent,  pour  eulx  et  pour 
»  leur  hoirs  de  France  si  avant  qu'il  pourra  estre  fait,  se 
»  delairont  et  départiront  du  tout  des  aliances  qu'il  ont 
»  avecques  les  Ëscos,  et  promettront  si  avant  que  faire  se 
»  pourra  que  jamais  eulx  né  leur  hoirs  roys  de  France,  qui 
»  pour  le  temps  seront,  ne  donront  né  feront  au  roy  né  au 
»  royaume  d'Escoce  né  aux  subgiés  d'iceluy  présens  et  ave- 
»  nir ,  confort ,  ayde  né  faveur  contre  ledit  roy  d*Angle- 
»  terre ,  né  contre  ses  hoirs  et  successeurs ,  né  contre  ses 
»  subgiés  en  quelque  manière;  et  qu'il  ne  feront  autres 
»  aliances  avecques  lesdis  Escos  en  aucun  temps  avenir , 
»  né  contre  les  roys  et  royaume  d'Angleterre.  Et  semblable- 
»  ment ,  si  avant  que  faire  se  pourra ,  le  roy  d'Angleterre 
»  et  son  ainsné  fils  se  delairont  et  départiront  du  tout  des 
n  aliances  qu'ils  ont  avecques  les  Flamens  ;  et  promettront 
»  que  eulx  né  leur,  hoirs,  né  les  roys  d'Angleterre  qui  pour 
»  le  temps  seront,  ne  donront  né  feront  aux  Flamens  pré- 
«•  sens  ou  avenir,  ayde,  confort  né  faveur  contre  le  roy  de 
»  France,  ses  hoirs  et  successeurs,  né  contre  son  royaume 
»  né  contre  ses  subgiés  en  quelque  manière ,  et  qu'il  ne 
»  feront  auti*es  aliances  avec  les  Flamens  en  aucun  temps 
w  avenir  contre  les  roys  et  royaume  de  France. 


17 


19i  LES  GRANDES  CnRONIQtBS. 

Le  trente-lroisiesme  (Î^P^Item,  est  accorda  que  les  coUa- 
»  cions  et  provisions  faites  d'une  part  et  d'autre  des  bénéfi- 
»  ces  vacans  tant  comme  la  guerre  a  duré,  tiengnent  et 
»  soient  valables,  et  que  les  fruis,  issues  et  revenues,  recet- 
»  tes  et  levées  de  quelconques  bénéfices  et  autres  choses 
»  temporeles  quelconques  èsdis  royaumes  de  France  et 
»  d'Angleterre,  par  une  partie  et  par  l'autre  durant  lesdites 
»  guerres,  soient  quittes  d'une  partie  et  d'autre. 

Le  trente-quatriesme,  »  Item,  que  les  roys  soient  tenus  de 
»>  faire  confermer  toutes  les  choses  dessus  dites  par  nosti-e 
»  Saint  Père  le  Pape  ;  et  seront  baillées  par  seremens,  sen- 
»  tences  et  censures  de  court  de  Rome  et  tous  autres  lieux, 
»  en  la  plus  fort  manière  que  faire  se  pourra  ;  et  seront  em- 
»  petrée  dispensacion,  absolutions  et  lettres  de  la  court  de 
»  Rome,  touchant  l'accomplissement  et  la  perfection  de  ce 
»  présent  traictié,  et  seront  bailliées  aux  parties  au  plus  tart 
»  dedns  trois  moys  après  ce  que  le  roy  sera  arrivé  à  Calais. 

Le  trenle-cinquiesme,  »  Item  ,  que  tous  les  subgiés  desdis 
»»  roys  qui  voudront  estudier  es  études  et  universités  des 
»  royaumes  de  France  et  d'Angleterre  jouiront  des  privi- 
»  lèges  et  libertés  desdites  études  et  universités  tout  ainsi 
»  comme  il  povoient  faire  avant  ces  présentes  guerres  et 
»  comme  il  font  à  présent. 

Le  trente'sixiesme,  »  Item,  afin  que  les  choses  dessus  di- 
»  tes,  traictiées  et  parlées  soient  plus  fermes ,  estables  et 
»  valables ,  seront  faites  et  données  les  sêurtés  qui  s'ensui- 
»  vent  ;  c'est  assavoir  :  lettres  scellées  des  seaulx  desdis 
»  roys  et  desdis  ainsnés  fils  d'iceulx ,  les  meilleurs  qu'il 
»  pourront  faire  ei  ordener  par  les  conseilliers  desdis  roys  j 
»  et  jureront  lesdis  roys  et  leur  enfans  ainsnés  et  autres 
»>  enfans ,  et  aussi  les  autres  des  lignages  desdis  seigneurs 

[\]  Omis  dans  les  précédentes  éditions. 


(1360.)  JëHAN-Lë-IIOK.  195 

»  et  autres  grans  des  royaumes,  jusques  au  nombre  de  vint 
»  de  chascune  partie,  qu'il  tendront  et  aideront  à  tenir  pour 
»  tant  comme  à  chascun  d'euU  touche  lesdites  choses  traie- 
»  tiées  et  accordées ,  et  acompUront  sans  jamais  venir  au 
»  contraire  et  sans  fraude  et  sans  mal  engin,  et  sans  faire  nul 
»  empeschement.  Et  se  il  y  avoil  aucun  dudit  royaume  de 
»  France  ou  du  royaume  d'Angleterre  qui  fussent  rebelles 
»  ou  ne  youlsissent  accorder  les  choses  dessus  dites,  lesdis 
»  roys  feront  tout  leur  povoir  de  corps  et  de  biens  et  d'amis 
»  de  mettre  lesdis  rebelles  en  vraie  obéissance,  selon  la 
»  forme  et  teneur  dudit  traictié.  Et  avecques  ce  se  soub- 
»  mettront  lesdis  roys  et  leur  hoirs  et  royaumes  à  la  coher- 
»  cion  de  Nostre  Saint -Père  le  Pape,  afin  qu'il  puisse 
»  contraindre  par  sentence,  censures  dVglyses  et  autres  voies 
M  deues  celuy  qui  sera  rebelle,  selon  ce  qu'il  sera  de  raison. 
»  Et  parmi  les  seurtés  et  fermetés  dessus  dites,  renonceront 
»  lesdis  roys  et  leur  hoirs,  par  foy  et  par  sermens,  à  toute 
»  guerre  et  à  tout  procès  de  fait.  Et  se  par  désobéissance, 
»  rébellion  ou  puissance  de  aucuns  subgiés  du  royaume  de 
»  France  ou  autre  juste  cause ,  le  roy  de  France  ou  ses 
»  hoirs  ne  povoient  acomplir  toutes  les  choses  dessusdites, 
»  le  roy  d'Angleterre,  ses  hoirs  ou  aucuns  poureulx  ne  fe- 
»  ront  ou  devront  faire  guerre  contre  ledit  roy  de  France, 
»  ses  hoirs  né  son  royaume  ;  mais  tous  ensemble  se  effor- 
»  ceront  de  mettre  lesdis  rebelles  à  vraie  obéissance  et  de 
»  acomplir  les  choses  dessusdites.  Et  aussi  se  aucuns  du 
»  royaume  et  obéissans  du  roy  d'Angleterre  ne  vouloient 
»  rendre  les  chasteaux ,  villes  ou  forteresses  qu'il  tiennent 
»  au  royaume  de  France,  et  obéir  au  traictié  ci-dessus  dit, 
»  ou  pour  juste  cause  ne  povoit  accomplir  ce  qu'il  doit  faire 
»»  par  ce  présent  traictié,  li  roys  (1)  de  France  né  ses  hoirs 

(1]  li  roys»  Dans  celle  pièce  importante  que  nous  donnons  ici  (elle 


196  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

»  ou  aucun  pour  eulx  ne  feront  point  de  guerre  au  roy 
»  d'Angleterre  né  à  son  royaume  ;  mais  tous  deux  ensemble 
w  feront  leur  povoir  de  recouvrer  les  chasteaux ,  villes , 
»  forteresses  dessus  dites,  que  toute  obéissance  et  acomplis- 
»  sèment  soit  faite  es  traitié  dessusdit  ;  et  seront  aussi  faites 
>»  et  données  d'une  part  et  d'autre,  selon  la  nature  du  fait, 
n  toutes  manières  de  fermetés  et  seurlés  que  l'en  pourra 
»  et  saura  deviser  tant  par  le  pape^  le  collège  de  la  court  de 
»  Rome  comme  autrement,  pour  tenir  et  garder  perpétuel- 
»  ment  la  paix  et  toutes  les  choses  dessus  accordées. 

Le  trente-septiesme  {\y  »  Item,  est  accordé  que  par  ce 
»  présent  traictié  et  accort ,  tous  autres  accors ,  traictiés  ou 
M  prolocucions,  s'aucuns  en  y  a  fais  ou  pourparlés  au  temps 
N  passé,  sont  nuls  et  de  nulle  valeur  et  du  tout  mis  au 
»  néant  et  ne  s'en  pourront  jamais  aydier  les  parties  né 
»  faire  aucun  reprouche  l'un  contre  l'autre  pour  cause  d'i- 
»  ceulx  traictiés  ou  accors ,  se  aucuns  en  y  avoit  comme 
H  dit  est. 

Le  trente-hiiitiesme.  »  Item,  quant  ce  présent  traictié  sera 
M  approuvé,  juré  et  confermé  par  les  deux  roy  s  à  Calais, 
»  quant  il  y  seront  en  leur  personnes,  et  depuis  que  le  roy 
»  de  France  sera  parti  de  Calais  et  sera  en  son  pouvoir, 
»  dedens  un  mois  prochain  ensuivant  ledit  département, 
»  ledit  roy  de  France  en  fera  lettres  confirmatoires  et  autres 
»  nécessaires  ouvertes,  et  les  envoiera  et  délivrera  à  Calais 
»  audit  roy  d'Angleterie  ou  à  ses  députés  audit  lieu.  Et 
»  aussi  ledit  roy  d'Angleterre ,  en  prenant  lesdites  lettres 
»  confirmatoires,  en  baillera  lettres  confirmatoires  pareilles 
»  à  celles  dudit  roy  de  France. 

que  l'offre  le  manuscrit  de  Charles  V,  on  voit  que  les  formes  anciennes  de 
la  langue  sont  fréquemment  conservées  :  Liroys  pour  le  roy. 

(\)  Omis  dans  les  éditions  imprimées ,  ainsi  que  le  trente-neuvième 
article. 


(IdGO.)  JËHAN-L£-BON.  197 

Lr  trente-'Heuviesme.  »  Item,  est  accordé  que  nul  des  roys 
>i  ne  procurera  né  fera  procurer  par  luy  né  par  auti*es  que 
»  aucunes  nouyeletés  ou  griefs  se  facent  par  Féglyse  de 
»  Rome  ou  par  autres  de  sainte  églyse,  quelconques  il 
»  soient,  contre  ce  présent  traie tié,  sur  aucun  desdis  roys, 
»  leur  coadjuteurs ,  adhérens  ou  aliés  quels  que  il  soient, 
»  né  sur  leur  terres ,  né  leur  subgiés  pour  achoison  de  la 
»  guerre  ou  pour  autre  cause,  né  pour  services  que  lesdis 
»  coadjuteurs  ou  aliés  aient  fais  auxdis  roys  ou  aucun  d'i- 
»  ceulx  ;  et  se  nostre  dit  Saint  Père  ou  autres  le  vouloient 
N  faire,  les  deux  roys  le  destourberoient  selon  ce  qu'il  pour- 
>»  ront  sans  mal  engin. 

Le  giiarantiesme.  »  Item,  des  hostaiges  qui  seront  bailliés 
»  au  roy  d'AngleteiTe  à  Calais,  de  la  manière  du  temps  de 
»  leur  département,  les  deux  roys  en  ordeneront  à  Calais. 

»  (1)  Toutes  lesquelles  choses  dessus  escriptes  et  chascune 
»  d'icelles  furent  faites,  ordenées  et  accordées  de  l'auctorité 
»  nostre  dit  seigneur  le  roy  et  du  nostre  (2),  par  nos  amés 
»>  cousins  le  duc  de  Lenclastre,  Wyllaume  conte  de  Noren- 
»  tonne,  Thomas  de  Beauchamp  conte  de  Warwhic,  Rauf 
»  conte  de  Stafort,  Wyllaume  conte  de  Salebury,  messire 
»  Gautier,  sire  de  Mauny,  messire  Jehan  de  Beauchamp, 
»  messire  Guy  de  Bryenne,  messire  Jehan  de  Greily,  captau 
M  de  Buef ,  messire  Jehan  Chandos ,  messire  Wyllaume  de 
»  Grenson,  chevaliers,  Jehan  de  Wynelvic,  trésorier,  mon- 
»  seigneur  Jehan  de  Wynelvic,  chancellier  nostre  seigneur  le 
»  roy;  maistre  Henry  de  Haston  ;  Guillaume  de  Lughteburgh 
»  docteur  en  loys,  et  maistre  Jehan  de  Branquette,  chanoine 
»  de  Londres,  tous  présens  et  jurés,  de  tenir  et  faire  tenir  et 

(1)  Le  reste  de  celle  charte  et  les  autres  pièces  qui  la  suivent  ne  sont 
pas  dans  Ryroer. 
if)  Du  noslft.  Il  semble  qu*il  faudroit  :  Et  de  la  nostre. 

\1. 


I&8  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

»  garder  les  choses  dessus  dites.  Et  aussi  présens,  et  jurés  par 
w  messire  Regnauld  de  Gobeban,  uos  procureurs  et  messai- 
w  ges  à  ce  especialment  commis  et  députés  de  par  nous  ;  et 
M  promis,  jurés  et  accordés  et  ordenés  de  par  nostre  cousin 
M  le  régent,  par  les  honorables  et  puissans  seigneurs  et  mes- 
»  saiges  et  procureurs  dudit  régent,  Jehan  par  la  grâce  de 
M  Dieu  esleu  de  Beauvais  pair  de  France,  maistre  Ëstienne 
w  de  Paris  chanoine ,  et  Pierre  de  La  Charité ,  chantre 
»  de  l'églyse  de  Paris,  Jehan  d'Augeraut,  doyen  de  Char- 
»  très,  messire  Jehan  Le  Maingre  dit  Bouciquaut  mares- 
u  chai  de  France,  Charles  sire  de  Montmorency,  Aiuiart  de 
».La  Tour  sire  de  Vinay,  Jehan  de  Groslée,  Regnaud  de 
»  Goullons ,  Pierre  d'Oomont ,  Symon  de  Bucy  chevaliers, 
»  maistre  Guillaume  de  Bormans,  Jehan  des  Mares  et  Jehan 
»  Maillart,  bourgois  de  Paris  procureur,  et  aussi  maistre 
»  Robert  Porte,  evesque  dit  d'Avranches,  messire  Raoul  de 
M  Resneval,  monseigneur  Artaud  de  Beausemblant,  maistre 
»  Macé  Guéri  et  maistre  Nicole  de  Veyres,  secrétaires  nos- 
M  tre  dit  cousin  et  pluseurs  autres.  Toutes  lesquelles  choses 
»  et  chascune  d'elles  es  noms  que  dessus,  nous,  prince  de 
»  Galles,  acceptons,  accordons,  aggréons,  approuvons  et 
n  confermons  de  nostre  certaine  science  et  les  voulons  avoir 
»  en  vigour  et  fermeté,  si  et  par  tele  manière  comme  se 
>»  nous  les  eussions  traictiées,  parlées,  accordées,  jurées  et 
M  promises  en  nostre  propre  personne,  à  l'onneur  de  la  be- 
»  noite  Trinité,  le  Père,  le  Fils  et  le  saint  Ësperit,  et  de  la 
»  glorieuse  Vierge  Marie  ;  pour  la  révérence  de  nostre  Saint-. 
»  Père  le  Pape  Innocent  VI,  lequel,  quant  il  estoit  cardinal 
»  en  sa  personne,  et,  puis  la  promocion,  pour  révérens  pères 
»  en  Dieu  les  cardinaux  de  Bouloigne  et  d«  Pierregort  et  de 
»  Urgel ,  qui  furent  de  par  luy  envoies  en  France  et  en 
»  Angleterre ,  qui  en  faire  ceste  pais  ont  adjousté  et  mis 
»  très  grant  et  bonne  diligence ,  et  de  nos  bien  amé«  frère 


(13C0.)  JEHAN-LE-BON.  109 

»  Andry  de  La  Roche  abbé  de  Clugny,  et  messire  Hugues 
»  de  Geneuve  ,  chevalier ,  seigneur  d'Ausson ,  .messaigiës 
»  derreniers  envolés  sur  ce  de  par  nostre  dit  Saint  Père  le 
»  Pape,  et  ont  sur  ce  diligemment  travaillié,  traictié  et 
»  receus  les  seremens  desdis  procureurs.  En  tesmoing  des- 
»  quelles  choses,  à  ces  tes  nos  lectres  nous  avons  fait  mettre 
»  nostre  privé  séel.  Donné  à  Louviers  en  Normendie ,  le 
»  seiziesme  jour  de  may,  l'an  de  grâce  dessus  dit. 

9  Je  Jehan  Branquette,  clerc  du  diocèse  de  Nosibio,  notaire 
»  publique  de  Tauctorité  du  pape  et  de  l'empereur ,  pour 
»  ce  que  je  fus  présent  le  huitiesme  jour  de  may,  l'an  de 
»  grâce  dessus  dit  et  huitiesme  du  pontificat  de  nostre 
M  Saint-Père  le  Pape  Innocent  YI,  quant  les  choses  avant 
»  dites  et  chascune  d'icelles  furent  pajilées,  traictiées  et 
n  accordées  par  la  manière  et  forme  que  dessus  est  compris 
n  entre  les  parties,  seigneurs,  procureurs  et  tesmoins  avant 
»  nommés,  je  les  vy  et  oî  ainsi  faire  accorder  et  expédier  ; 
»  par  le  commandement  et  volenté  desdites  parties,  à  ces 
»  présentes  lettres  contenans  lesdis  traictiés  et  accors  j'ay  mis 
»  mon  signe  publique,  avec  le  signe  maistre  Nicoles  de  Vey- 
»  res,  notaire,  en  tesmoin  de  toutes  les  choses  devant  dites. 

»  Et  je  Nicoles  de  Veyres,  clerc  du  diocèse  de  Sens,  no- 
»  taire  publique  de  l'auctorité  du  pape,  pour  ce  que  je  fus 
u  présent  le  huitiesme  jour  de  may  l'an  de  grâce  dessus  dit, 
»  et  huitiesme  du  pontificat  de  nostre  Saint-Père  le  Pape 
M  Innocent  YI ,  quant  les  choses  avant  dites  et  chatscune 
»  d'icelles  furent  parlées ,  traictiées  et  accordées  par  la 
»  manière  et  forme  que  dessus  est  compris,  entre  les  par- 
»  ties,  seigneurs  et  procureurs  et  tesmoins  avant  nommés  ; 
»  je  le  vis  et  oï  iiinsi  faire,  accorder  et  expédier  par  le  com 
»  mandement  et  volenté  desdites  parties  ;  à  ces  présentes 
»  lettres  contenant  lesdis  traictiés  et  accors  je  ay  mis  mon 
«  signe  publique,  Jehan  de  Branquette,  et  Nicoles  de  Yey- 


200  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

»  res,  notaires  publiques.  En  tesmoin  de  toutes  les  choses 
»  devant  dites. 

cxxv. 

Une  lettre  cornent  monseigneur  le  régent  conferma  le  traiciié 

accordé  à  Bréligny. 

»  Charles,  ainsné  fils  du  roy  de  France,  régent  le  royaume, 
»  duc  de  Norinendie  et  daulphin  de  Viennois,  à  tous  ceulx 
»  qui  ces  présentes  lettres  verront ,  salut.  Savoir  faisons 
»  que  nous  avons  veu  par  escript  et  leu  de  mot  à  mot  le 
>»  traictié  de  bonne  paix  et  accort  final,  traictié  et  fait  pour 
»  mon  seigneur  et  pour  nous  et  le  royaume  de  France,  pour 
M  nos  adhérens,  aliés,  amis  et  aidans,  par  nos  amés  et  feaulx 
»  conseilliers  de  monseigneur  et  les  nostres,  et  messaiges  et 
»  procureurs  espécialment  de  nostre  partie  establis  et  aians 
»  à  ce  faire  plain  pouvoir  et  mandement  spécial  de  nous. 
»  C'est  assavoir  :  Monseigneur  Jehan  esleu  de  Beauvais, 
»  pair  de  France,  nostre  chancellier  ;  maistre  Estienne  de 
»  Paris  chanoine  ;  Pierre  de  La  Charité,  chantre  de  l'églyse 
»  de  Paris  ;  et  Jehan  d'Augeraut  doyen  de  Chartres  ;  mon- 
»  seigneur  Jehan  Le  Maingre  dit  Bouciquaut,  mareschal  de 
»  France  ;  monseigneur  Charles ,  sire  de  Montmorency  ; 
»  monseigneur  Aymart  de  La  Tour,  sire  de  Vinay  ;  mon- 
»  seigneur  Jehan  de  Groslée  ;  monseigneur  Begnaut  de 
»  Coulions  ;  monseigneur  Symon  de  Bucy  et  monseigneur 
»  Pierre  d'Oomont,  chevaliers  ;  maistre  Guillaume  de  Dor-  . 
»  mans  ;  Jehan  des  Mares  et  Jehan  Maillart ,  bourgois  de 
»  Paris  d'une  part,  et  certains  autres  procureurs  et  messai-» 
»  ges  de  nostre  cousin  le  prince  de  Galles ,  fils  ainsné  du 
»  roy  d'Angleterre  nostre  cousin,  ayant  à  ce  povoir  et  man- 
»  dément  espécial  de  pai*  luy  et  autres  gens  et  trakiisurf 


(1360.)  JEHAN-LE-BON.  JOl 

»  pour  lesdis  roy  d'Angleterre  et  prince  de  Galles,  pour  leur 
»  adhérenSy  allés,  aidans  et  amis  d'autre  part  :  lequel  traic- 
»  tié  et  accort  nous  avons  eu  et  avons  ferme  et  agréable,  et 
»  avons  juré  sur  sains  évangiles  touchiés  de  nostre  main, 
»  devant  le  saint  corps  de  Nostre-Seigneur  Jhésus-Grist  sa- 
»  cré,  l'autre  main  dréciée  envers  luy,  ledit  accort  tenir  et 
»  gai^der  de  nostre  partie,  et  faire  tenir  et  garder  à  nostre 
»  povoir  sans  mal  engin  à  tousjours.  En  tesmoin  de  laquelle 
»  chose  nous  avons  fait  mettre  à  ces  présentes  lettres  nostre 
»  seel  de  secret ,  en  l'absence  du  grant.  Donné  à  Paris  le 
n  dixiesme  jour  de  may  mil  trois  cent  soixante. 


CXXVI. 

Une  autre  lettre  du  prince  de  Galles  confermant  senibiablenient 

le  traiclié  dessusdit, 

n  Edouard ,  ûls  ainsné  à  noble  roy  de  France  et  d'An- 
»  gleterre,  prince  de  Galles,  duc  de  Gournouaille  et  conte 
»  de  Cestre,  à  tous  ceulx  qui  ces  présentes  lettres  verront, 
»  salut-  Savoir  faisons  que  nous  avons  veu  par  escript  le 
»  traictié  de  bonne  paix  et  accort  final  traictié  et  fait  pour 
»  nostre  très  redoubté  seigneur  et  père  le  roy  et  nous ,  et 
»  pour  les  subgiés,  amis,  allés,  aidans  et  adhérens  de  nostre 
n  dit  seigneur  et  les  nostres,  par  les  tralcteurs  à  ce  députés 
>»  de  par  nostre  dit  seigneur  et  de  par  nous  ;  et  ayant  à  ce 
»  faire  plaln  povoir  d'une  part  ;  et  nostre  cousin  le  régent 
»  le  royaume  de  France,  pour  luy  et  pour  son  père  et  pour 
»  leur  subgiés,  allés,  amis,  aidans  et  adhérens ,  par  leur 
»  tralcteurs,  procureurs  et  messagiés,  ayant  à  ce  faire  souf- 
»  fisant  povoir  d'autre  part  ;  lequel  traictié  et  accort  nous 
»  avons  ferme  et  agréable  ;  et  avons  juré  sur  sains  évangiles 


202  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

»  touchiés  de  nostre  main,  devant  le  saint  corps  de  Nostre- 
»  Seigneur  Jhésus-Grist  sacré,  l'autre  main  destre  envers 
»  luy,  ledit  accort  tenir  et  garder  à  nostre  povoir,  sans  mal 
>)  engin  à  tousjours.  En  tesmoin  de  laquelle  chose  nous 
»  avons  fait  mettre  nostre  privé  séel  à  ces  présentes  lettres. 
»  Donné  à  Louviers,  en  Normendie,  le  seiziesme  jour  de 
»>  may  de  l'an  de  grâce  mil  trois  cent  soixante. 

CXXVII. 

Les  lettres  de  monseigneur  le  régent  contenant  r ordonnance  des 

trièi^es, 

»  Charles  ,  ainsné  fils  du  roy  de  France  ,  régent  le 
»  royaume ,  duc  de  Normendie  et  daulphin  de  Viennois  ; 
H  à  tous  ceux  qui  ces  lettres  verront  salut.  Savoir  faisons 
»  que  comme  entre  nos  amés  et  feaulx ,  l'esleu  de  Beau  vais 
»>  nostre  chancelier  ;  messire  Charles,  sire  de  Montmorency  ; 
»  messire  Jehan  Le  Maingre  dit  Bouciquaut ,  mareschal  de 
H  France  ;  messire  Aymart  de  la  Tour  ,  sire  de  Vinay  ; 
»  messire  Raoul  de  Resneval,  messire  S  y  mon  de  Bucy,  che- 
*»  valiers;  maistre  Ëstienne  Paris  (1)  et  Pierre  de  la  Charité, 
»  nos  consëilliers ,  et  avecques  pluseurs  autres  chevaliers, 
»  clers  et  saiges  de  nostre  conseil ,  nos  procureurs  et  raes- 
H  saiges  espéciaux  à  ce  faire  de  par  nous,  pour  monseigneur 
)»  et  pour  nous  espécialment  estahlis  ;  et  ayant  povoir  de 
»  par  nous,  de  faire  traictier,  accorder,  promettre  et  jurer 
w  en  l'ame  de  nous  et  pour  monseigneur  et  pour  nous, 
»  bonne  paix  et  accort  et  bonne  trièves  et  loyaux  d'une  part; 
»  et  monseigneur  Regnault  deCobehan,  monseigneur  Bar- 
»  thelemy  de  Brouéiz  ;  monseigneur  Franc  de  Hale,Banerés; 

(1)  Paris.  Variante  :  De  Paris. 


(1360.)  JEHAN-LE-BON.  303 

M  Mile  de  Stapelenton;  monseigneur  Richart  la  Vache 
»  et  Noël  Loreng,  chevaliers,  procureurs  et  messaiges  espé- 
»  ciaux  de  monseigneur  Edouart ,  fils  ainsné  du  roy  d'An- 
»  gleterre,  espécialment  à  ce  establis  et  ayans  semblable 
»  povoir ,  et  avec  eux  pluseurs  autres  chevaliers ,  clers  et 
»  saiges  du  conseil  du  roy  d'Angleterre  d'autre  part.  Sur  tous 
»  les  descors  et  articles  pour  lesquels  estoient  guerres  qui 
»  longuement  ont  duré  entre  les  deux  roys,  leur  royaumes 
»  dessus  dis  et  nous  ;  les  aliés,  aydans  et  amis  d'une  part  et 
>»  d'autre ,  ait  esté  traictié  bonne  paix  et  accort  final  à  tou- 
»  jours  durans  au  plaisir  de  Dieu ,  contenant  pluseurs  ar- 
»  ticles ,  lesquels  ne  povent  estre  acomplis  en  brief  temps  ; 
»  et  pour  ce  convient  que  cependant  bonnes  trièves  et  loyaux 
»>  soient  prises  ,  accordées ,  tenues  et  gardées  d'une  part  et 
»  d'autre,  tant  de  leur  royaumes  que  dehors  leur  royaumes. 
»  Et  nous  pour  honneur  et  révérence  de  nostre  saint  Père 
y>  le  Pape ,  qui  pour  ce  a  envoie  devers  nous  ses  espéciaux 
»  messaigiés  ;  c'est  assavoir  l'abbé  deClugny,  messire  Hugue 
»  de  Genevre  et  le  maistre  de  l'ordre  des  frères  Pres- 
»  cheurs,qui  sur  ce  nous  ont  requis  à  grant  instance,  au  nom 
»  de  monseigneur  et  de  nous  pour  luy  et  pour  nous ,  ses 
9  subgiés  ,  aliés,  amis  et  aydans,  et  pour  les  nos  très;  avons 
»  accordé  et  octroyé ,  accordons  et  octroyons  audit  roy  d'An- 
»  gleterre,  à  ses  subgiés,  aliés,  aydans  et  amis,  bonne  trièves 
»  et  loyaux^  du  date  de  ces  lettres  jusques  au  jour  de  la 
w  Saint-Michiel  prochain  venant,  et  d'iceluy  jour  jusques  à 
»  la  Saint-Michiel  qui  sera  l'an  mil  trois  cent  soixante  un , 
»  et  tout  le  jour  de  ladite  feste  jusques  au  soleil  couchié  ; 
»  et  accordons  ^  voulons  et  octroyons,  es  noms  de  mon- 
»>  seigneur  et  de  et  pour  tous  les  dessus  dis  de  notre  partie 
»  que  lesdites  trièves  soient  tenues  et  gardées;  et  les  proinet- 
»  tons  en  bonne  foy,  sans  fraude  et  sans  mal  engin,  es  noms 
»  devant  dis ,  tenir  et  faire  tenir  fermement  par  tout  le 


204  LES  GRANDES  CHEONIQUES. 

»  pouvoir  de  monseigneur  et  le  nostre ,  parmy  lesquelles 
»  tous  les  subgiés  d'une  part  et  d'autre,  de  l'un  royaume  et 
»  de  l'autre  pourront  francliement  sans  contredit  aler  et 
»  venir  paisiblement  de  l'un  royaume  à  l'autre,  et  marchans 
M  marchander  et  faire  tous  contras  de  bonne  *foy  ,  sans 
»  blasme  et  sans  reprouche ,  tout  en  la  manière  que  l'en 
»  povoit  et  souloit  faire  en  temps  de  bonne  et  ferme  paix , 
»  et  que  se  oncques  guerres  n'eussent  esté  entre lesdisroys , 
»  nous  et  les  royaumes.  Et  ne  pourront  ou  devront  lesdis 
»  roys  ou  leur  subgiés ,  aliés  ou  aydans  durant  lesdites  triè- 
»  ves,  prendre  ou  embler,  escheler,  ou  autrement  occuper 
»  ou  empescher  en  quelque  manière  aucune  ville ,  chastel , 
»  forteresse  ou  autre  lieu  ;  mais  cesseront  toutes  roberies , 
»  pilleries  ,  prises  de  personnes ,  arsures  ,  ravissemens  , 
N  prises,  marques  et  autres  prises,  et  tous  autres  maléfices 
»  par  terre  et  par  mer.  Et  se  aucune  chose  estoit  faite  ou 
>»  actemptée  de  la  partie  de  monseigneur  ou  la  nostre  ou 
»  d'aucun  ou  par  aucun  du  povoir  monseigneur  et  du  nostre 
»  contre  ce  que  dessus  est  dit  ou  contre  lesdites  trièves , 
»  monseigneur  et  nous  le  ferons  réparer  et  mettre  au  pre- 
»»  mier  et  deu  estât  sans  délay ,  si  tost  que  nous  ou  nos  dé- 
»  pûtes  en  seront  requis,  et  ferons  rendre  et  vestablir  ce  qui 
»  seroit  robe,  pris,  ravi  ou  pillié,  ou l'estimacion  d'icelles 
»  choses  se  elles  n'estoient  transmuées  ;  et  pour  aucun  des 
n  fais  ou  actemptas  dessus  dis ,  se  aucuns  y  a ,  venoient  ou 
»  fais  estoient ,  ne  seroient  ou  pourroient  estre  dites  en- 
»  fraintes  ou  brisiées  lesdites  trièves,  né  guerre  pour  ce  estre 
»  suscitée  ;  mais  seront  réparés  et  mis  au  premier  et  deu 
»  estât,  comme  dessus  est  dit ,  et  les  malfaiteurs  en  seront 
»  pugnis  deuement.  Mais  ceux  qui  seroient  ignorans  des- 
»  dites  trièves  et  auroient  juste  cause  de  ladite  ignorance , 
»  ne  seroient  pas  pugnis  se  ilsfaisoient  ou  avoient  fait  contre 
»  lesdites  trièves.  Lesquelles  trièves  tenir  et  garder  et  faire 


(1360.)  JËHAN-LE-BON.  205 

»  loyalmcDt  tenir  et  garder  ,  et  les  actemptas ,  comme  dit 
»  est ,  réparer  et  mettre  au  premier  et  deu  estât ,  nous 
»  avons  fait  promettre  et  jurer  en  l'ame  de  nous  par  nos  dis 
»  procureui'S  et  messaigiés  traicteurs  de  ladite  paix  à  ce  faire 
»  espécialment  establis  ;  et  pour  plus  diligemment  les  faire 
»  tenir  et  garder  comme  dit  est,  et  pour  faire  droiture  de 
»  prisons  et  de  toutes  complaintes  qui  peventou  pounx)ient 
»  avenir  au  temps  des  trièves  et  pour  les  actemptas  réparer , 
»  nous  avons  député  et  commis ,  députons  et  commettons 
»  conservateurs  desdites  trièves  ledit  monseigneur  Jehan  Le 
»  Maingre  mareschal  de  France  ;  messire  Gauthier  de  Lor  ; 
»  messire  Raoul  de  Resneval  ;  messires  Saquet  de  Blaru , 
»  Reguault  de  Goullons  et  monseigneur  Gauthier  d'Angles, 
»  tous  chevaliers  et  chascun  d'eux,  auxquels  nous,  de 
»  par  monseigneur  et  de  par  nous,  mandons  et  commettons 
»  par  ces  présentes  lettres  que  diligemment  et  loyalment 
n  tiengnent  et  gardent ,  et  fassent  tenir  et  garder  fermement 
»  lesdites  trièves  par  le  temps  dessus  dit  et  fassent  droitures 
»  tant  de  prisons  non  gardans  leur  convenances ,  que  en 
»  autre  cas  appartenant  à  faire  en  temps  de  trièves  aux 
»  conservateurs  d'icelles.  Et  n'est  mie  notre  entente  que  se 
M  les  gens  de  l'ost  dudit  roy  d'Angleterre  prennent  vitailles, 
»  aumailles  (1),  bestes,  vin,  char  ou  autres  choses  pour  la 
»  nécessité  de  leur  vivre  ou  de  leur  chevaux  en  s'en  alant 
»  hors  du  royaume  de  France  en  Angleterre  de  ci  à  un  mois, 
»  que  ils  en  soient  ou  aucuns  d'eux  repris  ou  approuchiés , 
M  mais  que  il  ne  fassent  autre  prise ,  arsure  ,  occupacion  de 
»  forteresses ,  ravissemens  de  femmes  ou  autres  maléfices 
»  que  prendre  pour  leur  vivre  durant  ledit  mois  tant  seule- 
»  ment. 

»  Item ,  pour  ce  que  aucunes  garnisons  des  gens  du  roy 

(1)  Aumailles.  Troupeaux. 

18 


4 


20«  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

»  d'Angleterre  demourroîent  par  aucun  temps  en  aucunes 
»  forteresses  ou  chasteaux  en  France  ou  ailleurs  au  royaume 
»  de  France ,  nous  voulons  et  accordons  que  il  puissent 
»  lever  telles  raençons ,  et  en  telle  manière  comme  eux  les 
»  ont  levées  et  tenues  avant  ces  euvres  pour  leur  vivre  et 
»  pour  la  garde  des  dis  chasteaux  et  forteresses  sans  icelles 
n  croistre ,  tant  comme  il  demourront  es  lieux  dessus  dis , 
M  et  que  il  puissent  franchement  achater  et  emporter  vi- 
»  tailles  et  les  aient  à  fuer  et  à  raison  ainsi  comme  les 
»  autres  gens  des  lieux  et  des  pais  environ  les  achèteront, 
»  sans  fraude  et  sans  malice,  mes  qu'ils  ne  preignent  né 
»  pillent  n'emblent  forteresses  ou  fassent  autres  maléfices. 
»  Sur  toutes  lesquelles  choses  et  leur  dépendences  et  ap- 
>»  partenances,  nous  voulons  et  mandons  que  tous  les  justi* 
»  ciers ,  subgiés  et  féaulx  de  monseigneur  et  de  nous ,  et 
>»  requérons  tous  autres  que  il  obéissent,  et  entendent  aux- 
»  dis  conservateurs ,  baillis ,  capitaines  et  autres  dessus  dis 
»  et  à  leur  députés  et  à  chacun  d'eux.  En  tesmoing  de 
»  laquelle  chose ,  nous  avons  fait  mettre  nostre  seel  à  ces 
»  présentes.  Donné  à  Chartres ,  le  septiesme  jour  de  may , 
»  Tan  de  grâce  mil  trois  cens  soixante  (1).  » 

JCXXVIII. 

Du  mandement  que  monseigneur  le  régent  fisfj  pour  faire 

crier  et  publier  les  trèfles, 

«  Charles,  ainsné  fils  du  roy  de  France  régent  le  royaume, 
»  duc  de  Normendie  et  daulphin  de  Viennois  ;  à  tous  justi- 
»  ciers  ,  capitaines  et  à  tous  les  subgiés  féaulx  et  obéissans 

(1)  Cette  lettre  et  les  deux  suivantes  auroient  été  plus  régulièrement 
placées  avant  le  traite  de  Brétigny,  dont  elles  dévoient  préparer  la  con- 
clusion. 


(]3eo.)  jëhan-le-bon.  207 

»  de  monseigneur  et  de  nous  qui  ces  lettres  verront  sa- 
M  lut.  Savoir  faisons  que  entre  monseigneur  et  nous  pour 
»  nous  et  pour  nos  subgiés ,  adhérens  et  aliés ,  aydans  et 
»  amis  d'une  part  :  et  nostre  cousin  le  roy  d'Angleterre  et 
M  les  siens  d'autre  part  ;  sont  prises  et  accordées  bonnes 
»  trièves  et  loyaux ,  jusques  à  la  Saint-Michiel  prochaine 
»  venant,  et  d'iceluy  jour  jusques  à  un  an  ensuivant ,  qui 
M  sera  le  jour  de  la  Saint-Michiel,  l'an  mil  trois  cens  soixante 
»  et  un  pour  l'accomplissement  et  exëcucion  de  bonne  paix 
»  final  et  perpétuel,  entre  monseigneur  et  nous  et  nostre  dit 
»  cousin ,  les  subgiés,  adhérens,  aliés,  aydans  et  amis  dessus 
»  dis.  Pour  quoy  nous  vous  mandons  et  commandons 
»  estroitement  et  à  chascun  de  vous  que  lesdites  trièves  fas- 
»  siez  crier  et  publier  partout,  et  icelles  tenir  et  garder  fer- 
»  mement ,  comme  en  temps  de  bonne  paix ,  sans  rien  faire 
»  ou  souffrir  estre  fait  au  contraire.  Donné  à  Bretigny-lès- 
I»  Chartres,  le  septiesme  jour  de  may  l'an  de  grâce  mil 
»  trois  cens  soixante.  » 

CXXIX. 

Et  s'ensuit  la  teneur  des  lettres  que  le  prince  de  Galles  donna 
en  la  ville  de  Tours ,  contenons  la  forme  des  trêves  dessus 
flites» 

«  Edouard,  ainsné  fils  au  noble  roy  de  France  et  d'Angle- 
>}  terre ,  prince  de  Galles ,  duc  de  Cornouaille  et  conte  de 
»  Gestre ,  à  tous  ceux  qui  ces  lettres  verront  salut.  Savoir 
»  faisons  que  comme  entre  nos  amés  conseilliers ,  mon- 
»  seigneur  Regnault  de  Gobehan,  Berthelemy  de  Broueys  et 
»  Franc  de  Haie ,  banerés  ;  Mile  de  Stapelenton ,  Richart 
»  la  Vache  et  Noël  Loreng ,  chevaliers ,  nos  procureurs  et 
»  messaigiers  espéciaulx  establis  à  ce  et  ayans  povoir  de 


$08  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

»  faire  traictier,  accorder,  promettre  et  jurer  en  nostre  ame 
»  et  en  Tame  de  nostre  très-redoubté  seigneur  et  père  le 
»  roy ,  et  pour  luy  et  pour  nous ,  bonne  paix  et  accort  et 
n  bonnes  trièves  et  loyaux  d'une  part  :  et  les  honorables 
»  hommes  l'esleu  de  Beauvais  ;  Charles,  sire  de  Montmo- 
»  rency;  monseigneur  Jehan  le  Maingre,  dit  Bouciquaut, 
M  mareschal  de  France  ;  monseigneur  Aymart  de  La  Tour, 
»  sire  de  Vinay  ;  monseigneur  Raoul  de  Besneval  ;  mon- 
»  seigneur  Symon  de  Bucy ,  chevaliers  ;  maistres  Estienne 
»  de  Paris  et  Pierre  de  la  Charité ,  messaiges  et  conseillfers 
»  de  nostre  cousin  le  régent  le  royaume  de  France  ,  espé- 
»  cialment  députés  à  ce  faire  pour  luy  et  pour  nostre  cou- 
>»  sin  le  roy,  son  père,  et  ayans  semblable  povoir  ;  et  avecques 
»  eux  pluseurs  autres  chevaliers ,  clers  et  saig<*s  du  conseil 
»  de  nostre  dit  cousin  le  régent  d'autre  part ,  sur  tous  les 
»  descors  et  articles  pour  lesquels  estoient  guerres  qui  Ibnc- 
M  temps  ont  duré  entre  les  deux  roys  ,  les  royaumes  dessus 
»  dis  et  nous ,  les  aliés  et  aydans  et  amis ,  d'une  paît  et 
»  d'autre  ait  esté  traictié  de  bonne  paix  et  accort  final  à 
»  toujours  dui:er  au  plaisir  de  Dieu ,  conteuans  pluseurs 
»  articles  lesquels  ne  pevent  mie  estre  acomplis  en  brief 
»  temps;  et  pour  ce  convient  que  cependant  bonnes  trièves 
»  et  loyaux   soient  prises,  accordées,  tenues  et  gardées 
»>  d'une  part  et  d'autre ,  tant  dedens  les  royaumes  que  de  • 
»  hors  les  royaumes  :  nous  pour  honneur  et  révérence  du 
»  Saint-Père  le  Pape ,  qui  pour  ce  a  envoie  devers  nous  ses 
»  espéciaulx  messaiges  ;  c'est  à  savoir ,  l'abbé  de  Clugny  ; 
M  monseigneur  Hugues  de  Genevre  et  le  maistre  de  l'ordre 
»  des  Frères-Prescheurs,  qui ,  sur  ce  ,  nous  ont  requis  à 
»>  grant  instance  ;  au  nom  de  monseigneur  et  de  nous,  pour 
»  luy  et  pour  nous,  et  pour  ses  subgiés,  aliés,  aydans  et  amis, 
»  et  pour  les  nostres,  avons  accordé  et  encore  accordons  et 
»  octroyons  à  nostre  cousin  de  France  et  à  ses  subgiés,  aliés, 


(13G0.)  JEHAN  LË-BOiN.  909 

n  aydans  et  amis,  bonnes  trièves  et  loyaux ,  de  la  date  de 

n  ces  lettres  jusques  au  jour  de  la  Saint-Michiel  prochaine 

»  venant  ;  et  d'iceluy  jour  jusques  à  la  Saint-Micliiel  qui 

M  sera  l'an  mil  trois  cens  soixante-un ,  et  tout  le  jour  de 

»  ladite  feste  ,  jusques  à  soleil  couchié.  Et  accordons,  vou- 

n  Ions  et  octroyons,  es  noms  de  monseigneur  et  de  nous, 

»  pour  et  es  noms  devant  dis  tenir  et  faire  tenir  fermement, 

»  par  tout  le  pouvoir  de  monseigneur  et  le  nostre,  parmy 

»  lesquelles  tous  les  subgiës  d'une  part  et  d'autre  et  de 

»  l'un  royaume  et  de  l'autre  pourront  franchement  et  sans 

»  contredit  aler  et  venir  paisiblement  de  l'un  royaume  et 

»  de  l'autre ,  et  marchans  marchander  et  faire  tous  cou- 

»  tracts  de  bonne  foy  sans  blasme  et  sans  reproche ,  tout  en 

M  la  manière  que  l'en  povoit  et  souloit  faire  en  temps  de 

»»  bonne  et  ferme  paix,  et  que  se  oncques  guerre  n'eust  esté 

»  entre  lesdis  roys ,  nous  et  les  royaumes.  Et  ne  pourront 

»  né  devront  les  dis  roys  ou  leurs  subgiés  ,  aliés  ou  aydans 

»  durans  lesdites  trièves  prendre  ou  embler,  escheler  ou  au- 

n  trement  occuper  ou   empeschier   en   quelque    manière 

»»  aucune  ville  ,  chastel ,  forteresse  ou  autre  lieu;  mais  ces- 

»  seront  toutes  roberies ,  pilleries  ,  prises  de  prisons ,  arsu- 

»  res ,  ravissemens ,  prises  et  représailles,  marques  et  cou- 

»  treprises  et  tous  autres  maléfices  par  terre  et  par  mer  ;  eit 

»  se  aucune  chose  estoit  fait  ou  actenipté  de  la  partie  de 

M  monseigneur  ou  de  la  nostre,  ou  d'aucun  ou  par  aucun  du 

n  povoir  de  monseigneur  ou  du  nostre  contre  ce  que  dessus 

»>  est  dit  ou  contre  lesdites  trièves,  monseigneur  et  nous  le 

»  ferons  réparer  et  mettre  au  premier  et  deu  estât  sans 

»  delay,  si  tost  comme  nous  ou  nos  députés  en  seront  requis; 

»  et  ferons  rendre  et  restablir  ce  qui  sera  robe ,  pris ,  ravi 

»  ou  pillié,  ou  l'estimation  d'icelles  choses  se  elles  n'estoient 

n  trouvées  ;  et  se  aucun  des  fais  ou  actemptas  dessus  dis 

w  y  avenoient  ou  fait  estoient ,  ne  seroient  ou  pôurroient 

18. 


210  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

n  estre  dites  enfraintes  ou  brisées  lesdites  trièves,  né  guerre 
•  pour  ce  estre  suscitée  ;  mais  seront  réparés  et  mis  au  pre- 
»  mier  et  deu  estât ,  comme  dessus  est  dit  ;  et  les  maUed- 
»  leurs  en  seront  pugnis  se  ils  Caisoient  ou  auroient  fait  au- 
w  cune  chose  contre  lesdites  trièves.  Lesquelles  trièves  tenir 
»  et  garder  et  faire  loyalment  tenir  et  garder,  et  les  actemp- 
n  tas  y  comme  dit  est ,  réparer  et  faire  réparer  et  mettre  au 
»  premier  et  deu  estât ,  nous  avons  fait  promettre  et  jurer 
M  en  Tame  de  nous ,  par  nos  dis  procureurs  et  messaigiés 
»  traicteurs  de  ladite  paix  à  ce  faire  et  espécialment  esta- 
m  blis.  Et  pour  plus  diligemment  les  faire  tenir  et  garder, 
>«  comme  dit  est,  et  pour  faire  droiture  des  prisons ,  et  tous 
»  complaignans  qui  pevent  ou  pourroient  avenir  en  temps 
»  de  trièves  et  pour  les  actemptas  réparer ,  nous  avons  dé- 
»  puté  et  commis ,  députons  et  commettons  conservateurs 
»  desdites  trièves ,  nobles  et  puissans  hommes  monseigneur 
»  Thomas  de  Beauchamp ,  conte  de  Warvich  et  mareschal 
»  de  nostre  dit  seigneur  et  père  ;  Thomas  de  Hollande , 
»  seigneur  de  Warch  ;  Jehan  de  Greyli ,  captau  de  Buef  ; 
.»  le  gardien  de  Bretaigne  et  le  capitain  de  Galays ,  qui  se- 
»  ront  pour  nostre  dit  seigneur  et  père  pour  le  temps ,  et 
»  Ëustace  d'Aubréchicourt  tous  chevaliers  et  chascun  d'eux; 
M  et  néanmoins  les  capitaines  et  connestables  des  lieux  et 
»>. palis  où  les  cas  advenront  et  chascun  d'eux  auxquels 
»  nous  mandons  de  par  nostre  dit  seigneur  le  roy,  et  com- 
»  mettons  par  ces  présentes  jlettres  que  diligemment  et 
»  loyalment  tiengnent  et  gardent  et  fassent  tenir  et  garder 
>»  fermement  lesdites  trièves  par  le  temps  dessus  dit ,  et 
»  fassent  droitures  tant  de  prisons  non  gardans  leur  conve- 
»  nances ,  comme  en  autres  cas  appartenans  à  faire ,  en 
»  temps  de  trièves,  aux  conservateurs  d'icelles  :  et  n'est  mie 
»  nostre  entente  que  se  les  gens  de  l'ost  nostre  seigneur  le 
»  xoy  et  les  nostres  prennent  vitailles ,  aumailles ,  vin , 


(1360.)  JEHAN-LE-fiON.  211 

»  char,  bestes  ou  autres  choses  pour  la  nécessité  de  leur 
»  vivre  et  de  leur  chevaux ,  alans  hors  du  royaume  de 
»  France  en  Angleterre  de  ci  à  un  mois,  que  nous  né  eux, 
»  né  aucun  d'eux  soient  repris,  reprouchiés  né  domagiés; 
M  mais  que  nous  né  eux  ne  fassions  autre  arsure ,  occupa- 
M  cion  de  forteresse,  ravissemens  de  femmes  ou  autres  ma- 
»  léfices ,  que  de  prendre  pour  les  vivres  de  nous  et  d'eux , 
»  durant  ledit  mois  tant  seulement  ;  et  pour  ce  que  aucunes 
»  garnisons  des  gens  de  nostre  dit  seigneur  le  roy  demour- 
n  iX)nt  par  aucun  temps  en  aucunes  forteresses  ou  chas- 
T»  teaux  en  France,  et  ailleurs  ou  royaume  de  France,  nous 
»  voulons  et  accordons  de  par  nostre  dit  seigneur  le  roy  et 
>»  de  par  nous ,  qu'il  puissent  lever  telles  raençons  et  en 
»  telle  manière  comme  il  ont  levé  avant  ces  trièVes ,  pour 
»  leur  vivres  et  pour  la  garde  desdis  chasteaux  et  forte- 
»  resses ,  sans  icelles  croistre ,  tant  comme  il  demourront 
»  es  lieux  dessus  dis,  et  que  il  puissent  franchement  acha- 
»  ter  et  emporter  vitaille  et  les  ayent  à  fuer  raisonnable 
M  ainsi  comme  les  autres  gens  desdis  lieux  et  des  païs  en- 
»  viron  achèteront,  sans  fraude  et  sans  malice,  mais  qu'il 
»  ne  preignent ,  pillent  ou  emblent  forteresses  ou  fassent 
»  autres  maléfices.  Sur  toutes  lesquelles  choses  et  leurs  dé- 
»  pendances  et  appartenances ,  nous  voulons  et  mandons  à 
n  tous  les  subgiés  et  féaulx  de  nostre  dit  seigneur ,  requé- 
»)  rons  tons  autres  qu'il  obéissent  et  entendent  auxdis  con- 
M  servateurs ,  capitains ,  connestables  dessus  dis  et  à  leur 
M  députés  et  à  chascun  d'eux.  En  tesmoing  de  laquelle  chose, 
»  nous  avons  fait  mettre  nostre  scel  à  ces  présentes  lettres. 
»  Donné  à  Sours ,  devant  Chartres ,  le  septiesme  jour  de 
»  may ,  l'an  du  règne  de  nostre  dit  seigneur  et  père  de 
»  France  vint  premier,  et  d'Angleterre,  trente  et  quart.  » 


ÎI2  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

cxxx. 

Cornent  le  roy  d'Angleterre  et  le  prince  de  Galles  eni^ièrent  six 
chevaliers  à  Paris  pour  veoir  faire  à  monseigneur  le  régent  U 
sairement  de  tenir  ferme  et  stable  le  traictié  de  paix. 

Le  samedi  ensuivant ,  neuviesine  jour  dudit  moys  y  au- 
cuns de  ceux  de  la  partie  de  France  retournèrent  à  Paris 
et  amenèrent  six  chevaliers  anglois  pour  veoir  ledit  régent 
faire  ce  qui  ensuit  :  et  pour  celle  cause  les  y  avoient  en- 
voies ledit   roy  anglois  et  le  prince  de  Galles ,  son  ainsné 
fils.    Item ,  le  dimencbe  matin  ensuivant ,  dixiesme  jour 
dudit  moys ,  ledit  régent ,  qui  lors  estoità  Paris  en  l'hostel 
à  l'Arcevesque  de  Sens  aux  Bsirrés  (1),  et  son  conseil  assem- 
blé, le  prévost  des  marchans  et  pluseurs  bourgois  de  ladite 
ville ,  en  la  présence  desquels  ledit  régent  fist  réciter ,  pai* 
maistre  Jehan  des  Mares  ,  tout  ledit  traictié  ,  lequel  f u 
aggréable  audit  régent.  Et  pour  ce  que  entre  les  autres 
choses  dudit  traictié  estoit  accordé  que  ledit  régent  devoit 
oïr  la  messe,  et  après  le  Agnus  Dei  il  devoit  aler  à  l'autel, 
et  Tune  des  mains  sur  le  corps  de  Jhésus-crist  sacré,  sans  y 
toucher ,  et  Vautre  main  mise  sur  le  Messel ,  devoit  jurer 
que  ledit  traictié   il  tindroit  et  acompliroit ,  feroit  tenu* 
et  acomplir  de  tout  son  povoir,  fu   chantée  une  messe 
basse  du  Saint-Esprit ,  par   Guillaume  de   Meleun ,  aixe- 
vesque  de  Sens;   et  quant  elle  fu  dite  jusques  au  point 
dessus  dit ,  ledit  régent  issi  de  son  oratoire  et  ala  à  l'autel, 
et  en  la  présence  des  six  chevaliers  anglois  dessus  dis,  qui 
pour   veoir  ledit  sairement  faire  y   avoient  esté   envoies 

(i)  Aux  Barrés.  Ainsi  l'hôtel  de  Sens  éloit  bâli  sur  remplacement  du 
la  maison  des  Carmes  dits  les  frhres  Barrés.  Charles  V  le  réunit  à  Thôlel 
Sainl-Pol.  Il  reste  encore  de  beaux  vestiges  de  cet  hôicl  de  Séné. 


(1360.)  JEHAN-LE-BON.  513 

par  lesdis  roy  et  prince ,  et  de  grant  foison  de  gens  qui  là 
estoient,  fist  ledit  sairement  par  la  manière  devant  dite ,  en 
lisant  une  cédule  en  laquelle  estoient  les  paroles  que  il  devoit 
dire ,  escriptes  forméement  (1).  Et  par  semblable  manière 
le  devoit  faire  le  prince  de  Galles ,  et  devoit,  ledit  régent, 
envoier  six  chevaliers ,  trois  banerés  et  trois  bacheliers , 
si  comme  les  Anglois  avoient  fait,  pour  veoir  le  prince  de 
Galles  faire  ledit  sairement ,  et  les  deux  roys  de  France  et 
d'Angleterre  le  dévoient  faire  pareillement  quant  il  se- 
roient  ensemble.  Et  tantost  que  ledit  sairement  fu  fait 
par  ledit  régent ,  ladite  paix  fu  criée  par  un  sergent  d'ar- 
mes aux  fenestres  de  la  chambre  dudit  régent,  sur  la  cour 
dudit  hostel  de  Farce vesque  de'  Sens.  Et  quant  ladite 
messe  fu  chantée,  ledit  régent  ala  à  Nostre*Dame  de 
Paris  luy  rendre  grâce  de  ladite  paix  ,  là  où  l'en  chanta 
Te  Deum  et  sonna  les  cloches  moult  solempnelment. 

CXXXI. 

Cornent  le  prince  de  Galles  fist  à  Loui^iers  le  sairement  pareil  à 
celui  que  le  régent  avoilfait  à  Paris. 

L'endemain,  jour  de  lundi  onziesme  jour  dudit  moys 
de  may ,.  ledit  régent  monstra  auxdis  Anglois  les  saintes 
reliques ,  en  la  chapelle  royal  à  Paris ,  et  donna  à  disner 
auxdis  Anglois,  et  à  chascun  un  bel  cheval  ;  et  après  se  par- 
tirent de  Paris  pour  aler  pardevers  ledit  roy  d'Angleterre 
et  pardevers  ledit  prince  ;  et  envoia  ledit  régent,  avecques 
lesdis  Anglois  ^  six  chevaliers,  trois  banerés  et  trois  bache- 
liers de  la  partie  de  France ,  pour  veoir  faire  ledit  saire- 

(1)  Forméement.  En  lettres  de  forme.  Ce  mot,  dont  on  a  souvent  cher- 
ché le  tene ,  désigiioit  sans  doute  les  beaux  caractères  d'expédiiion  «o- 
lemnelle* 


914  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

ment  audit  prince  par  la  manière  que  a  voit  fait  ledit  ré- 
gent. Lequel  prince  ûst  ledit  sairement  en  la  présence  dev- 
ais chevaliers  et  d'un  des  secrétaires  dudit  régeat ,  par  la 
manière  que  l'avoit  fait  ledit  régent,  en  l'église  de  Nostre- 
Dame  de  Louviers ,  l'endemain  de  l'Ascencion  Nostre 
Seigneur,  jour  de  vendredi  et  quinziesme  jour  dudit 
moys  de  mai ,  l'an  mil  trois  cens  soixante  dessus  dit. 

Item ,  le  mardi  ensuivant ,  dixneuviesme  dudit  moys , 
ledit  roy  et  ses  enfans  entrèrent  en  mer,  à  Honefleu,  pour 
aler  en  Angleterre  quérir  le  roy  de  France,  et  la  plus 
grande  partie  de  l'ost  desdis  anglois  passèrent  la  rivière 
de  Saine ,  au  Pont  de  l'Arche ,  là  où  ledit  r^ent  avoit 
mandé  que  l'on  les  feist  passer;  et  s'en  alèrent  droit  à 
Calaisr  sans  mefiaire  au  païs,  fors  que  de  prendre  vivres; 
et  demoura  en  France,  pour  les  Anglois,  le  conte  de  War- 
vich ,  mareschal  d'Angleterre ,  pour  faire  tenir  de  leur 
partie  les  trièves  qui  avoient  esté  prises  par  ledit  traictié , 
.  jusquesà  la  feste  Saint-Michiei,  l'an  mil  trois  cens  soixante- 
un,  et  pour  cependant  mettre  ledit  traictié  de  paix  à  exécu- 
cion  d'une  partie  et  d'autre.  Et  furent  lesdites  trièves  pu- 
bliées par  tout  le  royaume  ;  mais  elles  furent  mal  tenues  en 
pluseurs  lieux  ,  par  espécial  des  Anglois  ;  car  pluseurs  se 
mistrent  à  estre  espieurs  de  chemins ,  et  par  manière  de 
volerle  faisoient  pis  que  il  ne  faisoient  en  temps  de  guerre  ; 
car  il  tuoient  les  gens  que  il  trouvoient  par  les  chemins 
et  roboient  tout. 


(1360.)  JEIIANLK-BON.  51^. 


n 


CXXXII. 

Content  le  rojr  de  France  uint  d^  Angleterre  à  Calais  ,  et  de 
Vemprumpl  pour  le  premier  paiement  de  la  raençon  du  roy. 

Le  dimenche ,  quatorziesme  jour  du  inoys  de  juing  en- 
suivant, le  roy  de  France  donna  à  disner  au  roy  d'Angle- 
terre en  la  Tour  de  Londres,  et  firent  moult  grand  sem- 
blant d'amour  l'un  à  l'autre,  et  jurèrent  par  leur  fois  bail- 
lées l'un  à  l'autre  que  il  tendroient  véritablement  et 
loyalment  la  paix  dessus  dite,  par  la  manière  que  traictiée 
avoit  esté.  Item,  le  mercredi,  huitiesme  jour  du  moys  de 
juillet  ensuivant,  à  matin,  arriva  le  roy  de  France  àCalays, 
lequel  y  devoit  estre,  par  le  traictié,  dedens  trois  semaines 
après  la  nativité  Saint-Jehan-Baptiste  ;  et  le  dimenche  en- 
suivant ,  douziesme  jour  dudit  mois ,  ledit  régent  parti  de 
Paris  pour  aler  à  St-Omer ,  pour  faire  acomplir  ce  que  il 
pourroit  dudit  traictié ,  afin  que  le  roy  de  France,  son  père, 
feust  délivré.  Et  en  ce  temps  fut  ordené  que  l'en  leveroit  à 
Paris  et  en  la  viconté  cent  mile  royaux  d'or  par  cmprumpt 
que  l'en  feroit  de  toutes  personnes  d'églysc,  nobles  et 
autres  qui  auroient  puissance  de  prester  ;  pour  ce  que  ladite 
ville  de  Paris  avoit  accordé  à  paier  pour  le  premier  paie- 
ment de  la  raençon  du  roy,  quatre -vint  mile  royaux  d'or 
pour  ladite  ville  et  viconté.  Item,  le  vendredi,  jour  de  feste 
Saint-Denis,  neuviesme  jour  du  moys  d'octobre  ensuivant, 
ledit  roy  d'Angleterre  arriva  à  Calais.  Item ,  le  dimenche 
ensuivant^  onziesme  jour  dudit  moys,  le  roy  de  France 
qui  estoit  encore  au  cliastel  de  Calais,  ala  veoir  ledit  roy 
d'Angleterre ,  en  Thostel  oii  il  estoit  herbergié  en  ladite 
ville  de  Calais  ;  car  encore  n'avoient-il  veu  l'un  l'autre  depuis 
que  ledit  Anglois  estoit  entré   en  ladite  ville  ^  (ov^  c^^xkX 


2i(5  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

ledit  Anglois  estoit  descendu  de  la  Nef  ;  car  là  luy  estoit  aie 
ledit  roy  de  France  à  Tencontre,  et  s'entrefirent  très  bonne 
cbière ,  et  pria  le  roy  de  France  au  roy  d'Angleterre  que 
il  et  ses  enfans  dinassentl'endeinain  audit  chastel  avecques 
luy  ,  lequel  Anglois  s'i  accorda.  Et  celuy  dimenche  traicta 
ledit  roy  de  France  la  paix  dudit  roy  d'Angleterre  et  du 
conte  de  Flandres.  Et  l'endemaiu,  jour  de  lundi,  douziesme 
jour  dudit  mois  d'octobre,  ledit  roy  d'Angleterre  disna 
avecques  le  roy  de  France  audit  cbastel  de  Calais.  Et  séit  à 
la  table  premier  le  roy  d'Angleterre,  le  roy  de  France  secont, 
le  prince  de  Galles  le  tiers  et  le  duc  de  Lanclastre  le  quart 
et  le  derrenier.  Et  ainsi ,  comme  il  disnoient ,  le  conte  de 
Flandres  entra  à  Calais  et  ala  droit  au  chastel ,  et  fist  la 
révérence  en  soy  agenoillant  devant  le  roy  de  France ,  et 
après  salua  le  roy  d'Angleterre,  sans  agenoillier  ,  et  luy  fist 
le  roy  de  France  très  bonne  chière.  Et  après  disner ,  deux 
des  enfans  du  roy  d'Angleterre  partirent  de  Calais ,  et  deux 
des  enfans  du  roy  de  France  les  coixduirent  droit  à  Bou- 
loigne ,  à  rencontre  desquels  ala  environ  demie  lieue  le  duc 
de  Normendie ,  qui  estoit  en  ladite  ville  de  Bouloigne,  et 
les  mena  en  ladite  ville. 

CXXXIII. 

Cornent  monseigneur  le  régent  ala  de  Bouloigne  à  Calais  pour 
veoir  son  père  le  roy  de  France  et  des  sairemens  des  deux 
roys^  et  de  la  paix  du  roy  de  Navarre,  et  comment  le  roy 
de  France  se  parti  de  Calais, 

L'enderaain ,  jour  de  maidy ,  treiziesme  jour  dudit 
moys,  le  duc  de  Normendie  parti  de  Bouloigne  et  ala  à 
Calais,  et  disna  ce  mardy  avecques  le  roy  d'Angleterre  :  et 
aussi  fist  le  roy  de  France.  Et  les  deux  enfans  du  roy 


(1360.)  JEHAN-LE-BON.  217 

d'Angleterre  demourèrent  à  Bouloigne,  et  deux  des  enfaiis 
du  roy  de  France  pour  les  compaignier.  Item,  l'endemain 
jour  de  mercredi,  quatorziesme  jour  dudit  moys  d'octo- 
bre ,  après  ce  que  le  dit  duc  ot  disné  avecques  son  père  le 
roy  de  France,  il  se  parti  de  Calais  et  s'en  ala  au  giste  de 
Bouloigne,  et  les  deux  enfans  du  roy  d'Angleterre  s'en  re- 
tournèrent à  Calais  ;  et  furent  les  choses  si  ordenëes,  que  le 
dit  duc  de  Normendie,  quant  il  retournoit  de  Calais  à  Bou- 
loigne, et  les  deux  enfans  du  roy  d'Angleterre,  quant  il  re- 
tournoient  de  Bouloigne  à  Calais,  s'entre  rencontrèi^nt 
ainsi  comme  en  my-voie. 

Item ,  en  cette  semaine  le  Bègue  de  Yillaines  prist  par 
escheler  le  chastel  de  Pacy  et  la  femme  et  les  filles  de  monsei- 
gneur Pierre  de  Saquenville  qui  estoient  dedens.  Item,  le 
samedi  vint-quatriesme  jour  dudit  moys  d'octobre,  l'an  mil 
trois  cent  soixante  dessusdit,  les  dis  roys  de  France  et  d'An- 
gleterre jurèrent  à  Calais  ensemble  sur  le  corps  Jhesu-Crist 
et  sur  les  saintes  évangiles ,  tenir  perpétuelement  la  paix 
faite  entre  eulx  sans  enfreindre;  et  oïrent  les  deux  roys  messe 
ensemble  en  deux  oratoires,  et  ne  alèrent  point  à  l'offrande, 
pour  ce  que  l'un  ne  vouloit  aler  avant  l'autre  :  mais  l'eu 
porta  la  Paix  au  roy  de  France  premièrement,  lequel  ne  la 
voult  prendre  et  issy  de  son  oratoire  et  la  porta  au  roy  d'An- 
gleterre, lequel  ne  la  voult  prehdre,  et  baisièrent  l'un  roy 
l'autre  sans  prendre  autre  Paix.  Et  celuy  jour  fu  faicte  la 
paix  du  roy  de  France  d'une  part,  et  du  roy  de  Navarre  et 
messire  Phelippe  de  Navarre  son  frère  d'autre  part  ;  jasoit 
ce  que  le  dit  roy  de  Navarre  ne  feust  pas  lors  présent  à  Ca- 
lais à  faire  ladite  paix.  Mais  ledit  messire  Phelippe  y  estoit, 
qui  se  fist  fort  pour  son  dit  frère  et  jura  la  dicte  paix,  et  le 
duc  d'Orléans,  frère  du  roy  de  France,  la  jura  pour  le  roy 
son  frère.  Item,  l'endemain  le  dymenche  vingt-cinquiesme 
jour  du  dit  moys  d'octobre,  ledit  roy  de  France  Jehan  fu 

TOM.  VI.  A^ 


218  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

à  plain  délivre  de  sa  dicte  prison,  et  se  parti  à  matin  de  Ca- 
lais et  s'en  ala  à  Bouloigne,  et  le  convoia  ledit  roy  d'Angle- 
terre enviion  une  lieue,  et  après  s'en  retourna  à  Calais.  Et 
le  prince  de  Galles,  ainsné  fils  du  roy  d'Angleterre,  ala  avec- 
ques  le  roy  de  France  jusques  à  Bouloigne.  Item,  l'endemain 
jour  de  lundi  vint-sixiesme  jour  dudit  moys,  le  duc  de  Nor- 
mendie,  ainsné  fils  du  roy  de  France  et  ledit  prince  de  Galles 
jurèrent  de  rechief  tenir  ladite  paix  sans  enfraindre;  etaosn 
fist  le  conte  d'Estampes  et  aucuns  autres  grans  seigneon 
qui  là  estoient.  Et  celuy  lundy  après  disner,  se  parti  ledit 
prince  de  Bouloigne  et  s'en  retourna  à  Calais.  Et  ainsi  appert 
que  ledit  roi  de  France  Jehan  fu  prisonnier  dudit  roy 
d'Angleterre  quatre  ans,  et  tant  comme  il  a ,  du  dix-neuf- 
yiesme  jour  de  septanbre,  à  quel  jour  ledit  roy  fut  pris 
comme  dessus  est  dit,  jusques  au  vint  cinquième  jour 
d'octobre  que  il  fu  délivre. 

CXXXIV. 

Les  noms  de  ceidx  qui  demourèrent  hoslages  en  Angleterre 

pour  le  rojr  de  France» 

Le  jeudi  ensuivant,  vint-neufviesme  jour  du  mois  d'oc- 
tobre, ledit  roy  de  France  se  parti  de  Bouloigne  et  ala  à 
Saint-Omer,  et  aucuns  de  son  conseil  qui  estoient  demou- 
rez  à  Calais  pour  parfaire  les  lectres  et  les  autres  choses  qui 
estoient  à  parfaire,  s'en  partirent  le  vendredi  ensuivant 
trentième  jour  dudit  moys  et  alèrent  à  Saint-Omer,  là  où 
ledit  roy  de  France  estoit.  Et  est  à  savoir  que  dès  le  samedi 
précédent  vint-quatriesme  jour  dudit  mois  d'octobre,  après 
ce  que  ladite  paix  ot  esté  jurée  des  deux  roys,  comme  desr 
sus  est  dit ,  ledit  roy  d'Angleterre  laissa  le  nom  de  roy  de 
France  et  se  appella  roy  d'Angleterre ,  seigneur  d'Irlande 


(1360.)  JEHAN-LE-BON.  219 

et  d'Aquitaine  :  oiaisi  il  ne  renonça  pas  encore  audit 
royaume  de  France,  e%  aussi  ne  renonça  pas  le  roy  de 
France  aux  ressors  et  souverainetés  des  terres  que  il  baiiloit 
au  dit  roy  d'Angleterre  né  à  l'homaige  ;  mais  il  seurséoit  du 
nom  de  roy  de  France  et  y  devoit  renoncier  quand  certaines 
terres  luy  seroient  délivrées,  qui  luy  dévoient  estre  bailliées 
par  ledit  traictié.  Item,  le  samedi  ensuivant ,  veille  de  la 
feste  de  Toussains  derrenier  dudit  mois  d'octobre,  à  matin 
devant  le  jour,  ledit  roy  d'Angleterre  se  parti  de  Calais  et 
entra  en  mer  pour  aler  en  Angleterre ,  et  les  hostaiges  que 
le  roy  de  France  luy  avoit  bailliés  avecques  luy;  c'estassavoir  : 
Monseigneur  Loys  et  monseigneur  Jehan  enfans  dudit  roy 
de  France,  lesquels  ledit  roy  leur  père  avoit  Cais  ducs  de 
nouvel  ;  c'est  assavoir  monseigneur  Loys,  qui  estoit  son  se- 
cond fils  duc  d'Anjou  et  du  Maine  qui  par  avant  en  estoit 
conté  ;  et  ledit  monseigneur  Jehan  duc  d'Auvergne  et  de 
Berry,  qui  par  avant  avoit  esté  conte  de  Poitiers,  laquelle 
conté  devoit  estre  bailliée  au  roy  d'Angleterre  par  le 
traictié,  si  comme  dessus  est  dit.  Après  les  dessus  dis  mon- 
seigneur Loys  et  monseigneur  Jehan,  fils  du  roy  de  France, 
furent  hostages  monseigneur  Phelippe  duc  d'Orliens ,  frère 
germain  dudit  roy  de  France  ;  monseigneur  Loys  duc  de 
fiourbon  ;  monseigneur  Pierre  d'Alençon  et  monseigneur 
Jehan  frère  du  conte  d'Estampes,  tous  des  Fleurs  de  lis  ; 
Guy,  frère  du  conte  de  Bloys  ;  le  conte  de  Saint-Pol  ;  le 
seigneur  de  Montmorenci  ;  le  seigneur  de  Hangest  ;  le  sei- 
gneur de  Saint-Venant  ;  le  seigneur  d'Andrezel  ;  le  conte 
de  Braine  en  Laonnoys  ;  le  seigneur  de  Goucy  ;  le  conte  de 
Harecourt  ;  le  conte  de  Grantpré  ;  le  seigneur  de  la  Roche- 
Guyon  ;  le  seigneur  d'Estouteville. 

Item,  le  dimenche  ensuivant ,  jour  de  la  feste  de  Tous- 
sains,  premier  jour  du  moys  de  novembre  l'an  mil  trois 
cent  soixante  dessusdit,  ledit  roy  de  France  à  sa  lïv^sse  ^^x. 


220  LES  GRANPËS  CHRONIQUES. 

chevalier  un  escuier  d'Artoys  appelé  Jean  d'AinviHe,  qui 
avoit  demouré  avecques  luy  en  Angleterre,  et  esté  maistre 
de  son  hostel  tant  comme  le  dit  roy  y  avoit  demouré.  £t  ce 
jour  entrèrent  en  la  foy  du  roy  quatre  chevaliers  de  la 
partie  du  roy  d'Angleterre;  c'est  assavoir  :  monseîgneiip 
Rogier  de  Beauchamp  ;  monseigneur  Guy  de  Briene  ;  mon- 
seigneur Regnault  de  Gobehan,  tous  Anglais,  et  monseigneur 
Gauthier  de  Mauny,  Hennuyer,  pour  certaine  rente  que 
ledit  roy  de  France  leur  promist  (1).  Et  ledit  saniedi,.  vint- 
quatriesme  jour  d'octobre,  le  duc  de  Lenclastre,  monsei- 
gneur Phelippe  de  Navai-re  et  monseigneur  Jehan  de  Mont- 
fort,  qui  avoit  esté  fils  du  conte  de  Montfort  qui  s'en  ala 
en  Angleterre  pour  le  débat  du  duchié  de  Bretaigne,  estoient 
entrés  en  la  foy  dudit  roy  de  France,  et  luy  avoient  fait  ho- 
maige  pour  les  terres  que  il  tenoient  en  France  avant  les 
guerres  desdis  roys  ;  lesquelles  terres  leur  furent  toutes, 
rendues  par  ledit  traictié. 

cxxxv. , 

Comment  Venfisl  les  jousies  à  SairU'Omer^  et  de  la  venue  dit 
rojr  de  France  à  Saint^Denjrs,  et  du  roy  de  Navarre  gui 
vint  par  devers  bijr. 

Le  mardi  et  le  mercredi  ensuivans ,  troisiesme  et  qua- 
triesme jours  dudit  moys  de  novembre,  furent  faites  moult 
belles  joustes  à  Saint-Omer,  pour  l'oneur  du  roy  de  France 
qui  là  estoit.  Et  lors  avoit  grand  foison  d'Anglois  et  autres 
es  pays  de  Brie  et  de  Ghampaigne,  qui  gastoient  tout  le 

(1)  Froissart,  qui  ne  désigne  pas  les  chevaliers,  éctaircit  ce  passage  : 
«  Les  deux  rois,  »  dit-il,  «  qui  par  Tordonnance  de  ia  paix  s^appeloleDt 
»  frères,  donnèrent  à  quatre  ctievaliers  chascun  de  son  costé  la  somme  de 
•  huit  mil  francs  de  revenue  par  an,  c'est  à  entendre  à  chascun  deux  mil.  » 
(Liv.  I,  part,  ii,  ch.  143,) 


(13C0.)  JEHAN-LE-BON.  221 

payS|  tuoient  et  raençonnoient  gens  et  faisoient  du  pis  qu'il 
povoient  ;  dont  aucuns  se  appelloient  la  grant  compaignie  (1  ). 
Lesquels  après  ce  que  il  orent  sceu  que  ledit  roy  de  France 
estoit  délivre  de  sa  prison,  se  partirent  dudit  pays  de  Brie 
et  s'en  allèrent  en  Ghampaigne ,  là  où  il  tenoient  pluseurs 
forteresses.  Et  ledit  roy  de  France,  après  ladite  feste  de 
Saint-Omer,  s'en  alaà  Hesdin,  là  où  il  deinoura  par  aucun 
temps,  et  là  fist  ordenances  des  gens  de  son  hostel  et  de  la 
Chambre  des  comptes,  et  par  lesdites  ordenances  ne  de- 
moura  es  requestes  de  l'ostel  que  trois  clers  et  trois  lays  ;  et 
furent  les  clers  :  maistre  Estienne  de  Paris ,  maistre  Guy  du 
Saint-Sépulcre  et  maistre  Jaques  Leriche  (2)  ;  et  les  lays  fu- 
rent :  monseigneur  Jehan  Hanière ,  monseigneur  Fauviau 
de  Yaudencourt  et  monseigneur  Gile  de  Soocourt,  cheva- 
liers. Et  en  la  Chambre  des  comptes,  trois  clers  et  trois  lays, 
c'est  assavoir,  clers  :  messire  Jehan  Laigle,  maistre  Oudart 
Lévrier  et  messire  Legier  de  la  Charmoye  ;  lays  :  monsei- 
gneur Jehan  de  Charny  chevalier  ,  Jacques   de  Pacy  et 

(1)  la  grant  compaignie.  Et  non  pas  les  grandes  compagnies,  comme  on 
(lit  aujourd'hui.  Tous  les  bistoriens  distinguent  la  grande  compagnie  des 
autres  bandes  que  Ton  eut  tant  de  peine  à  faire  disparoitre  au  xiY«  siècle. 
Le  continuateur  de  Nangis  dit  :  «  Anno  eodem  (1360)  surrexerunt  filii 
»  Bdial  et  viri  iniqui,  videlicet  multi  guerratores  de  diversis  nationibus, 
»  non  babentes  titulum  aliquem  neque  causam  aliquos  iovadendi ,  nisi 
»  proprio  motu  seu  nequitiâ  affectatâ  sub  spe  depredandi,  et  vocabatur 
»  Magna  Societas,  Qui  quidem  scelerati  adunantes  se  in  magnâ  copia 
•  Yaldô,  accesserunt  in  armis  propè  Avinionem,  volentes  debellare  domi- 
»  num  nostrum  summum  pontificem,  etc.  » 

I«a  chronique  inédite  du  no  530  Suppl.  Franc,  s'accorde  avec  celles  de 
St-Denis  pour  accuser  surtout  de  ces  désordres  les  Anglois  indisciplinés. 
«  Le  roy  d'Engteterre  devoit  faire  vuidier  les  forteresces  à  ses  despens, 
»  et  néanmoins  pluseurs  Englois  descoururent  sur  le  royaume  de  France 
»  en  pluseurs  routes.  Et  estoient  d'iceux  qui  desdites  forteresces  estoient 
»  partis  et  se  tenoient  par  manière  de  compagnie.  Et  pluseurs  s'en  alèrent 
»  en  Bretagne  à  Jehan  de  Montfort.  Et  s'en  assembla  une  grant  roule 
»  qui  s'en  ala  vers  Avignon^  et  prisrent  le  pont  Saint- Espcrit,  etc.,  etc.  » 
(po  79^  v«.) 

(2)  Jaques  Leriche.  Varianle  :  Jaques  de  la  Koche^ 

19. 


222  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

Guillaume  Staise.  Et  depuis  s'en  vint  le  roy  par  Amiens , 

par  Noyon  et  par  Gompiegne  et  par  Senlis.  Et  le  vendredi, 

onzième  jour  de  décembre  ensuivant,  entra  le  roy  au  giste 

à  Saint-Denis  en  France.  Item,  l'endemain  jour  de  samedi, 

douziesme  jour  dudit  moys,  le  roy  de  Navarre,  qui  encore 

n'avoit  vu  le  roy  de  France  depuis  sa  prise,  vint  à  Saint* 

Denys  à  matin  et  ramena  avecques  luy  certains  hostaiges 

que  le  roy  de  France  avoit  envoies  à  Mante,  afin  que  le 

roy  de  France  venist  pardevers  luy,  quar  autrement  ne  se 

estoit  volu  accorder  d'y  venir.  Mais  en  monstrant  qu'il  se 

fioit  es  promesses  du  roy,  il  ramena  lesdis  hostaiges,  et  là  f u 

parlé  que  il  féist  homaige  au  roy.  Mais  ledit  de  Navarre 

ne  le  voult,  en  disant  que  il  n'avoit  oncques  forfait  l'o- 

maige  que  autrefois  luy  avoit  fait  ;  et  finalement  après  plo- 

seurs  parler,  ledit  de  NavaiTe  vint  devant  le  roy  de  France, 

devant  legrant  autel  de  Saint*Denys,  et  luy  fist  la  révérence 

assez  humblement;  et  après  jura  sur  le  corps  Jhésu-Grist  sacré 

que  tenoit  l'abbé  de  Saint-Denys ,  revestu  des  vestemens 

es  quels  il  avoit  dite  la  messe,  que  dès  lors  en  avant  il  se- 

roit  bon  et  loyal  fils  et  subgié  dudit  roy  de  France  ;  et  ledit 

roy  de  France  jura  après  pareillement  que  il  luy  seroit  bon 

père  et  bon  seigneur  ;  et  après  jurèrent  le  duc  de  Normendie 

et  monseigneur  Phelippe  duc  de  Touraine,  son  frère.  Et  si 

jura  lors  aussi  ledit  roy  de  Navarre  que  il  tendroit  et  feroit 

tenir  à  son  pouvoir  la  paix  traictiëe  entre  les  roys  de  France 

et  d'Angleterre  ;  et  après  l'enmena  le  roy  de  France  par  la 

main  disner  avecques  luy  :  et  après  disner,  prist  congié  du 

roy  de  France  et  s'en  parti.  Item,  le  jeudi  douziesme  jour 

de  novembre,  l'an  mil  trois  cent  soixante  dessus  dit,  furent 

enterrées  les  deux  filles  du  duc  de  Normendie  à  Saint-An- 

thoine  près  de  Paris,  et  f  u  présent  ledit  duc  à  l'enterrage , 

moult  couiToucié  qui  plus  n'avoit  d'enfans.  Item,  le  samedi 

dessusdit,  douziesme  jour  de  décembre,  fut  criée  et  publiée 


(1360.)  JEHAN-LE-BOK.  9)3 

à  Paris  la  forte  monnoie,  c'est  assavoir  un  franc  d'or  que 
l'en  fist  lors  nouveaux  pour  seiie  sols  parisis;  un  royal  pour 
treize  s^  quatre  deniers  parisis,  et  blans  neufs  fins  qui  fu- 
rent lors  fais  pour  douze  deniers  parisis,  etc. 

CXXXVI. 

Cornent  le  rojr  de  France  entra  à  Paris,  El  de  phiseurs 

incidences. 

Le  dimenche  treiziesme  jour  dudit  moys  de  décembre 
ala  le  ray  de  France  à  Paris  et  y  f u  reçu  moult  honorable^ 
ment,  et  furent  les  rues  et  le  grand  pont  par  où  il  passa  en- 
courtinées,  et  fu  une  fontaine  oultre  la  porte  Saint-Denia 
qui  rendoit  vin  aussi  babondamment  comme  se  ce  feust 
eaue,  et  portoit-l'en  sur  le  roy  un  paile  d'or  à  quatre  lances. 
Et  ala  le  roy  droità  Nostre-Dame  faire  son  oroison  et  puis 
retourna  descendre  au  Palais.  Et  luy  firent  ceulx  de  Paris 
un  bel  présent  de  vaisselle  qui  pesoit  environ  mil  marcs 
d'argent 

Item,  le  jour  des  Innocens ,  fu  pris  le  Pont  du  Saint- 
Esprit  et  la  ville  par  ceulx  de  la  Grant  compaignie,  qui 
s'estoient  partis  de  France.  Item,  le  treiziesme  jour  de 
janvier  ensuivant,  comença  celuy  an  le  parlement.  Et  par 
avant  avoit  eu  présidens  à  Paris  par  un  an  ou  environ ,  qui 
avoient  autel  povoir  comme  parlement. 

Item,  le  jeudi  vint'huitiesme  jour  dudit  moys  de  janvier, 
furent  pris,  du  commandement  des  réformateurs  qui  lors 
avoient  été  «stablis  nouvellement,  monseigneur  Nicc^s 
l^aque ,  Almaury  Braque  son  frère ,  Jehan  de  Brunetout , 
Hugues  Bemier,  Jehan  Poillevillain ,  Jaques  Lempereur  ^ 
Gauchier  de  Vannes,  Jehan  Arrode.  Et.î\^1:feu\.e.À^\^^&^si 


224  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

huitiesine  jour  ensulyant.  Item,  ea  iceluy  moys  fu  faite 
Tordenance  de  faire  retourner  les  Juifs  en  France. 

fncidence.  L'an  de  grâce  mil  trois  cent  soixante-un ,  le 
mardi  après  la  Penthecouste^  qui  estoit  le  dix-neuf  viesme  (1) 
jour  de  may,  gelèrent  les  vignes  en  pluseurs  contrées  entour 
Paris,  et  jà  en  estoient  pluseurs  fleuries.  Item,  le  jeudi 
premier  jour  de  juillet  ensuivant ,  fu  au  marchié  de  Meaulx 
devant  le  roy  une  bataille  emprise  de  volenté,  entre  messire 
Fouqvaut  d'Archiac  appelant,  et  messire  Maingot  Maubert 
deffendant,  et  fist  moult  grant  chaut  celuy  jour.  Et  avint 
que  ledit  Fouquaut  descendi  de  dessus  son  cheval ,  pource 
que  ledit  cheval  estoit  un  peu  desrayé,  et  moult  longue- 
ment fu  à  pie  au  champ,  et  tous  jours  se  mectoit  en  peine  de 
requérir  son  adversaire  qui  estoit  à  cheval,  jusques  à  ce  que 
il  fu  si  travaillié  que  il  n'en  povoit  plus  ;  et  de  fois  à  autres 
se  asseoit  sur  une  chaiere  qui  estoit  au  bout  des  lices,  et 
cuidoient  ceux  qui  le  véoient  qu'il  deust  estre  deseonfit,  car 
il  avoit  moult  travaillié  à  pié  et  si  estoit  lors  malade  d'un 
assès  (2)  de  quartaine.  Mais  du  grant  chaut  qui  estoit,  ledit 
Maingot  qui  tousjours  estoit  demouré  à  cheval  f u  en  tel 
point  que  il  perdit  toute  puissance,  par  telle  manière  que 
il  se  laissa  pendi^e  sur  son  arson  devant,  et  feust  cheu  qui 
l'eust  laissié  longuement  ;  mais  quant  son  dit  adversaire  le 
vit  en  tel  estât,  ilala  vers  luy  à  très-grant  peine,  et  le  prist, 
ainsi  pendant  comme  il  estoit  par  le  col,  et  le  tira  à  terre, 
et  fist  son  povoir  de  le  tuer,  mais  l'en  disoit  qu'il  estoit  jà 
mort.  Toutes  voies,  ledit  Fouquaut  fu  si  grevé  que  il  con- 
vint que  ses  amis,  par  le  congié  du  roy,  l'emportassent  en 
son  hostel ,  et  ledit  Maingot  demoura  mort  en  la  place,  et 
depuis  en  fu  porté  par  ses  amis,  du  congié  du  roy,  et  en- 
Ci  )  Le  dix-neufviesme.  Ce  doit  être  pour  le  dix-huitiesme,  qui  tomboic 
un  mardi  celte  anoée-là. 
(2)  Assés.  Accès. 


(ISftI.)  JEHAN-LE-BON.  925 

terré  le  soir  secrètement  (1)  ;  et  ledit  Fouquaut  fut  en  bon 
point  tantost  que  il  ot  un  peu  reposé. 

Item,  celuy  jeudi  premier  jour  de  juillet,  fu  la  cité  de 
Satalie  (2)  prise  par  les  crestiens;  c'est  assavoir  par  le  roy 
de  Chypre  (3)  et  les  frères  de  Thospital  de  Saint-Jehan-de- 
Jérusalem,  et  plusieurs  autres  tant  du  royaume  de  France 
comme  d'ailleurs.  Et  toute  cette  saison  le  roy  se  tint  à  Paris 
et  environ.  Et  en  pluseurs  pays  du  royaume  de  France 
furent  pluseurs  et  diverses  compaignies  de  gens  de  diverses 
nacions,  et  domagièrent  moult  le  royaume  es  parties  où  il 
furent. 

Incidence.  Item,  le  vint-uniesme  jour  du  moys  de  novem- 
bre ensuivant,  mourut  à  Rouvre  près  de  Dijon,  Phelippe, 
duc  et  conte  de  Boui^oigne ,  conte  d'Artois,  d'Auvergne  et 
de  fiouloigne,  de  l'aage  de  treize  ans  ou  environ,  auquel 
succéda  au  duchié  le  roy  de  France;  et  es  contés  d'Artois 
et  de  Bourgoigne,  la  mère  au  conte  de  Flandres  ;  et  es  contés 
d'Auvergne  et  de  Bouloigne ,  monseigneur  Jehan  de  Bou- 
loigne,  oncle  de  sa  mère.  Et  se  parti  le  roy  de  Paris  pour 
aler  prendre  la  possession  dudit  duchié ,  le  dimenche  cin- 
quiesme  jour  de  décembre  ensuivant,  et  ala  au  bois  de  Yin- 
ciennes  au  giste. 

Item,  en  Fan  mil  trois  cent  soixante -un  dessusdit, 
sixiesme  jour  d'avril  devant  Pasques,  se  combati  le 
conte  de  Tanquarville  pour  le  roy ,  et  pluseurs  autres 
chevaliers  et  escuiers,  contre  aucunes  parties  des  compai* 
gnies  qui  lors  estoient  au  royaume  de  France ,  à  Brinois  (4), 


(1)  Secrètement.  C'est-à-dire  sans  le  secours  de  l'église. 

(2)  Satalie.  L'ancleoDe  Atlalie,  dans  la  Caramaaie.  Une  chose  curieuse, 
c*e8t  romission  de  cet  événement  dans  V Histoire  des  Chevaliers  de  Malte 
de  Yertot,  et  dans  V Histoire  des  Croisades  de  M.  Michaud. 

(3]  Le  roy  de  Chypre.  Pierre  de  Lusigoan. 

(4]  Brinois.  Aujourd'hui  BrignaiSf  petite  ville  ^  de\UL  \\«qa%  ^^  V|^^* 


S20  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

près  de  Lyon  sur  le  Rosne.  Et  y  furent  pris  ledit  conte  de 
Tanquarville,  monseigneur  Jacques  de  Bourbon  conte  de 
laUarche,  qui  tantost  après  mourut  pour  les  plaies  qu'il  ot 
en  ladite  bataille  (1)  ;  le  conte  de  Sallebruche ,  le  conte  de 
Joigny  et  pluseurs  autres,  et  le  conte  de  Forest  mourut  en 
la  place. 

Item,  le  mercredi  après  Pasques  et  le  jeudi  ensuivant, 
vintiesme  et  vint-uniesme  jour  dudit  moys  d'avril.  Fan  mil 
trois  cent  soixante-deux,  et  furent  Pasques  le  dix-septiesme 
jour  dudit  moys,^  gelèrent  les  vignes  par  toute  France, 
Biauvoisin,  Orlenois,  Laonnois,  Bourgoigne,  et  en  la  rivière 
de  Marne,  par  telle  manière  que  ceste  ann^e  ne  crut  point 
de  vin  èsdis  pays  né  es  pays  voisins  ;  et  communelment  l'en 
ne  trouvast  pas  en  cent  arpens  une  queue  de  vin ,  et  fist- 
i'en  le  plus  verjus  de  ce  qui  crut  ceste  année.  Mais  les  vignes 
gietèrent  assés  bois,  et  n'estoit  homme  qui  oncques  eut  veu 
si  grant  faute  de  vin  comme  il  f u  celuy  an. 

CXXXVII. 

Corne  ni  le  roy  de  France  ala  à  Aifignon^  et  de  la  mari  U  pape 
Innocent^  et  de  téieccion  du  pape  Urbain  dit  Grimouari. 

L'an  de  grâce  mil  trois  cent  soixante -deux,  au  moys 
d'aoust,  le  roy  de  France  Jehan  se  parti  de  Paris  pour  aler  à 
Avignon  visiter  le  pape  Innocent  qui  lors  vivoit.  Et  en 
celuy  an  mesme ,  le  lundi  douziesme  jour  de  septembre, 
mourut  ledit  pape  Innocent.  Et  le  jeudi  vint-deuxiesme 
jour  dudit  moys  environ  nonne,  entrèrent  les  cardinauix  en 

(1)  H.  Michclet  a  fait  à  celte  occasion  une  belle  réflexion  :  «  Cette 
»  mort  de  Jacques  de  Bourbon  fut  glorieuse  :  le  premier  titre  des  Capeis 
»  est  la  mort  de  Robert-le-Fort  à  Brisserte;  celui  des  Bourbons,  la 
»  mort  de  Jacques  à  Briguais.  Tous  deux  tués  en  défendant  le  royaume 
»  contre  les  brigands.  »  (Tome  ui,  page  438.) 


(|363.)  JEHAN-LE-fiON.  227 

condave  pour  edire  pape»  et  estoient  les  présens  vint  cardi- 
naulx.  Et  le  jeudi  vint-septiesme^  jour  d'octobre,  veille  de  * 
saint  Symon  et  saint  Jude,  Van  mil  tlbis  cent  soîkante-deux 
dessusdit ,  pour  ce  qu'il  ne  porent  estre  à  accont  de  Ihin 
d'eulxy  esleurent  en  pape  l'abbé  de  lllarseille,  appelle  mes- 
sire  Guillaume  Grimouart,  qui  par  avant  avoit  esté  abbé 
de  Saint-Germain  d'Aucerre,  et  estoit  né  de  la  sénéchaucié 
de  Beaucaire.  Et  pour  ce  qu'il  n'estoit  pas  lors  à  Avignon, 
il  celèrent  l'éleccion  et  luy  sîgnefièrent  que  tantost  il  alast 
à  Avignon.  Et  le  dimenche  ensuivant,  trentiesme  jour  dudit 
moys  au  soir,  il  entra  assés  secrètement  en  ladite  ville  et 
ala  droit  descendre  en  l'ostel  du  pape,  et  y  fust  celle  nuit 
sans  ce  qu'il  véist  aucuns  desdis  cardinaulx  qui  encore 
laiens  estoient.  Et  le  lundi  veille  de  Toussains,  luy  disrent 
lesdis  cardinaulx  son  éleccion ,  laquelle  il  ot  agréable ,  et 
celuy  jour  fu  publiée  et  fu  appelé  Urbain  le  Quint,  et  le 
sixiesme  jour  de  novembre  ensuivant  fu  consacré.  Item , 
ledit  roy  Jehan,  qui  par  avant  estoit  parti  pour  aler  visiter 
le  pape  Innocent,  si  comme  dessus  est  dit,  entra  en  Avignon 
le  dimenche  devant  la  sainte  Katherine,  vintiesme  jour  du 
moys  de  novembre  ensuivant,  et  le  reçut  ledit  pape  Urbain 
honorablement  en  consistoire  et  le  détint  avec  luy  à  disner« 
Item,  le  lundi  cinquiesme  jour  du  moys  de  décembre  ensui*  < 
vaut,  fu  la  bataille  du  conte  de  Foix  et  de  ses  gens  contre 
le  conte  d'Armignac  et  les  siens  à  Lille  (1)  près  de  Thoulouse. 
Et  ot  ledit  conte  de  Foix  victoire,  et  y  furent  pris  ledit  conte 
d'Armignac,  les  contes  de  Gomminges  et  de  Montleshun  ; 
le  seigneur  de  Lebret  et  ses  deux  frères  ;  le  seigneur  de 
Tarride  (2)  et  pluseurs  autres.  Item,  le  mardi  ensuivant, 

(i)  lÀlie,  Sans  doule  Liêle- Jourdain.  Suivant  M.  Gaucheraud,  historien 
ël^nt  et  fidèle  de  Gaslon-Phœbus,  comte  de  Foix,  la  bataille  se  donna 
à  Launacy  à  deux  lieues  de  Ulie-Jourdain. 

(2j  Tam'de^  Et  mieux  Terride.--'  Mont{eshun,Ve\ii'éire  Momesquiou, 


4 


3S8  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

sixiesme  jour  dudit  mois  de  décembre ,  fu  la  bataille  de 
messire  Amanion  de  Pomiers  appelant,  et  de  messire  Fou- 
que  (1)  d'Archiac  deffendant,  en  la  présence  dudit  roy  de 
Fiance,  à  Villeneuve  près  d'Avignon ,  et  fu  fait  l'accort  au 
cbamp,  parce  que  ledit  ix)y  prist  le  descort  sur  luy. 

Item,  le  vendredi  benoist  ensuivant,  ledit  pape  Urbain 
prescha  à  Avignon  le  passage  général  d'oultre-mer ,  et  en 
fist  et  ordena  chief  et  capitain  ledit  roy  de  France  Jehan 
qui  présent  estoit,  et  luy  bailla  la  croix  et  au  roy  de  Chypre 
et  à  pluseurs  autres  qui  là  estoient  ;  et  si  fist  et  ordena  le 
cardinal  de  Pierregort  légat  pour  ledit  passage. 

CXXXVIII. 

Cornent  le  roy  de  France  Jehan  retourna  de  France  en  Angle-- 
terre  de  sa  franche  voUnté,  et  cornent  ilyfu  receu  honorable- 
ment des  Angloisf  et  cornent  une  maladie  le  prist  dont  il 
mourut. 

L'an  de  grâce  mil  trois  soixante-trois ,  le  mardi  au  soir 
troisiesme  jour  de  janvier,  le  roy  de  France  entra  en  mer  à 
Bouloigne  pour  aler  en  Angleterre  traictier  avec  le  roy 
d'Angleterre  de  la  délivrance  de  son  frère  Phelippe,  duc 
d'Orléans,  de  son  fils  Jehan,  duc  de  Berry,  et  de  pluseurs 
autres  ducs,  contes  et  bannerets  qui  là  estoient  hostaiges 
pour  ledit  roy  de  France,  et  qui  y  estoient  demourés  depuis 
la  délivrance  dudit  roy  Jehan  de  France  (2).  Et  arriva  ledit 

(1)  Fouque.  Ou  Fouqtmut, 

{i)  Tel  fut  le  véritable  motir  du  voyage  de  Jean  en  Angleterre.  Je  ne 
vois  pas  même  sur  quels  fondemens  nos  historiens  modernes  établissent 
que  le  roi  se  proposoit  de  retourner  en  captivité.  Qu'y  a-t-ii  de  surpre- 
nant dans  cette  course  d'un  prince  inquiet  et  inconstant  ?  Il  revenoit 
d'Avignon >  il  voulut  aller  à  Londres:  les  motifs  de  voyage  ne  lui  man- 
quèrent pas,  comme  ils  ne  lui  auroient  pas  manqué  s'il  eût  voulu  visiter 


(I3dl:)  |ÈHAN-lA-BON.  V  S29 

roy  de  France  à  Douvrç.rencUftiain  jour  3e  jeudi  et  y  de- 
moura  trois  ou  quatre^ Jours  ^  et  depuis  se  parti  et  ala  à 
Londres  et  entra  en  1#  ville  le  dimenclie ,  quatorziesme^ 
jour  dudit  moys  de  janvier ,  et  alèrent  À  Fencontre  3e  luy 
grant  nombre  de  notables  personnes  de  ladite  ville  de  Lon- 
dres, jusques  au  nombre  de  mille  chevaux  ou  de  plus, 
vestus  de  robes  pareilles  par  mestiers  ;  et  "alèrent  jusques 
à  un  hostel  dudit  roy  d'Angleterre  appelle  Helthan,  à  deux 
lieues  près  de  ladite  ville  de  Londres  ,  auquel  hostel  ledit 
roy  de  France  avoit  disné  celuy  jour  avecques  le  roy  d'An- 
gleterre et  la  roy  ne;  et  envoièrent  lesdites  personnes  de 
Londres  ledit  roy  de  France  jusques  à  ladite  ville,  et  par 
icelle  jusques  à  un  hostel  appelé  Savoie,  auquel  il  fu  logié. 
Et  assez  tost  après  ordenèrent  lesdis  roy  s  de  France  et  d'An- 
gleterre certaines  personnes  de  leur  conseils  pour  traictier 
sur  les  choses  pour  lesquelles  ledit  roy  dfe  France  estoit  aie 
en  Angleterre.  Et  à  l'entrée  du  moys  de  mars  ensuivant 
prist  une  maladie  audit  roy  de  France  poi#  occasion  de 
laquelle  les  traictiés  qui  furent  apointiés  entre  lesdis  con- 
seils et  lesquels  estoient  nécessaires  estre  accordés  par  lesdis 
roy  s,  en  présence  l'un  de  l'autre,  furent  assoupés  (1).  Et  fu 
malade  ledit  roy  de  France  de  ladite  maladie  jusques  au 
lundi  au  soir  environ  mienuit,  huitiesme  jour  du  moys 
d'avril,  l'an  mil  trois  cent  soixante-quatre  après  Pasqucs  : 
car  Pasques  furent  celuy  an  le  vint-quatriesme  jour  de 
mars,  en  laquelle  nuit  il  trespassa  de  ce  siècle.  Et  luy  suc- 
céda au  royaume  de  France  Charles,  son  ainsné  fils,  lors 
duc  de  Nor mendie,  daulphin  de  Viennois  (2). 

Tempereur  ou  le  roi  d'Espagne.  Le  mot  du  continuateur  de  Nangis  causa 
jocif  ne  peut  signifier  que  :  pour  se  divertir,  pour  son  plaisir,  et  ne  peut 
entraîner  l'idée  d'un  amour  ridicule  et  peu  probable  à  l'ége  du  roi  de 
France. 

(I)  Assoupés.  Négligés,  oubliés,  assoupis. 

(2]  Ici  devroit  s'arréler  la  chronique  du  roi  Jehan,  mais  V.o\]a  \^%  ta;)i- 

^0 


1* 


230  LES  GRANDES  CHROMIQUES. 

CXXXIX. 

En  quel  temps  meuire  Bertran  du  Guesclin  prisl  la  ville  de 
Mante  et  celle  de  Meullent  et  pluseurs  de  Paris, 

L'an  de  grâce  mil  trois  cent  soixante-quatre  dessus  dit, 
celuy  huitiesme  jour  d'avril,  monseigneur  Bertran  du 
Guesclin  (1),  chevalier  breton-Galot  qui  estoit  es  parties  de 
Normendie  capitain,  de  par  ledit  duc  de  Normendie,  prist 
la  ville  de  Mante ,  qui  lors  estoit  au  roy  de  Navarre.  Et 
assés  tost  après  fu  la  ville  de  Meullent  prise  et  toute  la 
forteresce  par  les  gens  dudit  duc  de  Normendie,  laquelle 
ville  aussi  estoit  audit  roy  de  Navarre,  et  furent  pris  plu- 
seurs  de  la  ville  de  Paris  et  autres  qui  tenoient  la  partie 
dudit  roy  de  Navarre  contre  lesdis  roy  de  France  et  duc 
de  Normendie  leur  drois  seigneurs.  Et  pour  ce  en  furent 
aucuns  exéciUés  et  décapités  à  Paris  comme  traictres. 

CXL. 

Cornent  le  corps  du  roy  Jehan  fu  apporté  en  Franc  en  P abbaye 
de  Saint'Anthoine  lès  Paris  ^  et  de  son  obsèque  et  enterre^ 
ment  à  Saint-Denis. 

Le  mercredi  premier  jour  de  mai ,  l'an  mil  trois  cent 
soixante-quatre  dessusdit,  le  corps  dudit  roy  Jehan  qui 
avoit  esté  trespassé  à  Londres ,  comme  dit  est ,  fu  apporté 
à  Saint-Anthoine  près  de  Paris,  au  soir,  et  y  demoura  le 

nuscrits  y  joignent  les  trois  chapitres  suivans  qui  touctient  au  règne  de 
son  successeur,  mais  qui  se  rapportent  à  des  évônemens  antérieurs  au 
sacre. 

(1)  Dm  Guesclin.  Cq  nom  est  écrit  régulièrement  ainsi  dans  nos  chrooi- 
ques.  —  Breton-Galot,  De  la  Bretagne  non  bretonnante. 


(13G4.)  JBHAN-LE-RON.  331 

jeudi,  le  vendredi  et  le  samedi  ensuivant,  pour  appareillier 
et  mettre  à  point  le  corps  et  les  autres  choses  nécessaires 
pour  l'obsèque.  Et  le  dimenche,  cinquiesme  jour  dudit 
moys  de  may  après  disner,  fu  ledit  corps  apporté  de  ladite 
abbaye  de  Saint»Ânthoine  en  l'églyse  de  Nostre-Dame  de 
Paris,  acoinpaignié  de  processions  de  toutes  les  églyses  de 
Paris,  etde  trois  de  ses  fils,  c'est  assavoir  :  Charles,  duc  de 
Normendie,  qui  estoit  ainsné;  Loys,  duc  d'Anjou,  qui 
estoit  le  secont  ;  et  Phelippe ,  duc  de  Touraine,  qui  estoit 
le  plus  jeune  de  tous  ses  fils.  Et  aussi  y  fu  le  roy  de  Chypre  : 
et  Jehan,  duc  de  Berry,  qui  estoit  le  tiers  en  aage,  estoit 
encore  en  Angleterre.  Et  portèrent  le  corps  dudit  roy  les 
gens  de  son  parlement  (1),  si  comme  acoustumé  avoit  esté  des 
autres  roys,  pour  ce  que  il  représentent  la  personne  au  fait  de 
justice  qui  est  le  principal  membre  de  sa  fjpuronne,  et  par  le- 
quel il  règne  et  a  seigneurie.  Item,  le  lundi  matin  ensuivant, 
sixiesme  jour  dudit  moys  de  may,  fu  la  messe  chantée  sol- 
lempnelment  en  ladite  églyse  de  Nostre-Dame  de  Paris, 
et  tantost  après  la  messe  fu  le  corps  mis  à  chemin  pour  por- 
ter à  Saint-Denis  en  France ,  par  la  manière  qu'il  avoit 
esté  apporté  de  Saint-Anlhoine.  Et  alèrent  après  à  pié  ses 
trois  fils,  Charles,  Louis  et  Phelippe,  et  aussi  ledit  roy  de 
Chypre  jusques  à  Saint-Ladre ,  au-dehors  de  Paris  ;  et  là 
montèrent  à  cheval  les  trois  frères  dessusdis  et  ledit  roy  de 
Chypre,  et  alèrent  tousjours  à  cheval  après  le  corps  jusques 
à  l'entrée  de  la  ville  de  Saint-Denys,  et  lors  descendirent 
et  alèrent  à  pié  après  par  ladite  ville  jusques  à  l'églyse.  Et 
le  mardi  ensuivant,  septiesme  jour  dudit  moys  de  may,  fu 
fait  l'obsèque  dudit  roy  en  ladite  églyse  de  Saint-Denis,  et 
fu  le  corps  enterré  au  bout  du  grant  autel,  à  la  senestre 

(1)  Celte  phrase  semble  accuser  dans  l'historien  de  Charles  V,  un 
membre  du  parlement.  La  rédaction  lui  appariiendroit  à  partir  d\i  U^VV.^ 
de  Brétigny. 


332  LES  GRANDES  CHRONIQUES, 

partie.  Et  tantost  après  la  messe,  le  roy  Charles,  son  ainsnë 
fils,  ala  au  préau  du  cioistre  de  ladite  églyse,  et  là,  appuyé 
à  un  figuier  estant  audit  préau ,  reçeut  pluseurs  homaiges 
des  pers  et  grands  barons ,  et  après  ala  disner  et  demoura 
à  Saint-Denis  ledit  jour  et  Fendemain.  Item,  le  jeudi  en- 
suivant, neuviesme  jour  dudit  moys  de  may,  parti  ledit 
roy  Charles  de  Saint-Denis  pour  aler  à  son  sacre  à  Reims, 
lequel  devoit  estre  le  jour  de  la  Trinité  ensuivant. 

CXLI. 

De  la  prise  du  captai  (1)  par  messire  Bertran  du  Guesclin, 

chevalier, 

m 

Le  jeudi  seiziesme  jour  dudit  moys  de  may,  monseigneur 
Bertran  du  Guesclin,  qui  lors  estoit  pour  ledit  roy  de 
France  es  parties  de  Normendie,  se  combati  devant  Coche- 
rel ,  près  de  la  Croix  Saint-LiefFroy,  contre  le  captai  de 
Buech,  lors  lieutenant  du  roy  de  Navarre  èsdites  parties  ; 
et  fu  ledit  captai  desconfi  et  pris,  et  la  plus  grant  partie  de 
sa  gent  mors  ou  pris.  Et  pour  avoir  ledit  captai,  le  roy  de 
France  donna  audit  messire  Bertran ,  duquel  ledit  captai 
estoit  prison ,  la  conté  de  Longueville  la  GiflFart,  laquelle 
avoit  esté  audit  roy  de  Navarre.  Mais  le  roy  de  France  Fa- 
voit  fait  prendre  et  mettre  en  sa  main,  pource  que  ledit  roy 
de  Navarre  s'estoit  rendu  son  ennemi  :  et  par  ce  ledit  messire 
Bertran  laissa  ledit  captai  au  roy  de  France,  lequel  il  fist 
mener  en  prison  au  marchié  de  Meaulx. 

(1)  Captai.  Le  changement  d'orthographe  de  ce  nom  est  une  aouvelle 
preuve  du  changement  de  rédaction ,  depuis  le  premier  retour  du  roi 
Jean. 

Cifenissent  les  fais  du  bon  roy  Jehan, 


GY  COMENGENT  LES  GESTES 

DU   ROY  GHARLES 

GINQUIESME 

DU  NOM. 


I. 

Cornent  Charles^  ainsné  fils  du  rojr  Jehan  y  qui  très  passa  en  An'^ 
gleterre ,  Ju  sacré  et  enoint  a  roy  de  France  en  Véglyse  de 
Reims  i  et  aussi  fu  la  roy  ne  sa  femme  (1). 

L'an  de  grâce  mil  trois  cent  soixante-quatre,  le  dlmen- 
che  jour  de  la  Trinité ,  qui  fu  le  dix-neuviesme  jour  du 
moys  de  may,  furent  ledit  roy  Charles  et  madame  Jehanne 
de  Bourbon,  sa  femme,  sacrés  à  Reims  par  monseigneur 
Jehan  de  Graon,  lors  arcevesque  dudit  lieu.  Et  furent  audit 
sacre  les  evesques  de  Laon,  de  Beau  vais  ,  lors  chancelier  de 
France  ;  de  Langres  et  de  Noyon,  pers  de  France  ;  et  plu- 
seurs  autres  prélas  qui  n'estoient  pas  pers  :  et  barons  Loys 
duc  d'Anjou ,  et  Phelippe  duc  de  Touraine ,  et  la  contesse 
de  Flandres,  contesse  d'Artois ,  pers  de  France  ;  le  roy  de 
Chypre,  le  duc  de  Bréban,  frère  de  l'empereur  et  oncle 
dudit  roy  de  France  ;  le  duc  de  Lorraine,  le  duc  de  Bar  et 
pluseurs  autres  barons  qui  n'estoient  pas  pers.  Item ,  le 

(1)  Dans  les  plus  anciennes  leçons,  la  vie  de  Charles  V  n'est  pas  sé- 
parée de  celle  du  roi  Jean;  mais  pour  suivre  la  méthode  la  plus  naturelle, 
nous  avons,  dans  cette  circonstance,  préféré  le  système  des  awVYe^  m;)iw\>&- 
crits  et  des  précédentes  édUions. 


2U  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

mardi  vint-huitiesme  jour  dudit  moys  de  may,  lesdis  roy 
et  roy  ne  de  France,  qui  retournoient  de  leur  sacre,  entrèrent 
à  Paris ,  c'est  assavoir  ledit  roy  environ  heure  de  midy  ; 
et  ala  droit  à  Nostre-Dame  et  de  là  retourna  au  Palais  ;  et 
environ  nonne ,  la  royne  entra  à  Paris  et  ala  droit  au  palais. 
£t  avecques  la  royne  estoient  à  cheval  la  duchesse  d'Orléans, 
femme  de  Phelippe  duc  d'Orléans,  oncle  dudit  roy  ;  la  du- 
chesse d'Anjou,  femme  dudit  Loys  duc  d'Anjou,  et  Madame 
Marie,  suer  d'iceluy  roy,  laquelle  n'a  voit  oncques  esté  mai^iée, 
et  depuis  fu  femme  du  duc  de  Bar.  Et  menoit  ladite  royne, 
par  le  frain  du  cheval,  monseigneur  de  Touraine  qui  aloit 
de  pié ,  lequel  monseigneur  de  Touraine  estoit  frère  dudit 
roy.  Et  monseigneur  le  conte  de  Eu  semblablement  menoit 
madame  d'Orléans  ;  monseigneur  d'Estampes  menoit  ma- 
dame d'Anjou ,  et  monseigneur  Loys  de  Ghalon  et  le  sei- 
gneur de  Beaugieu  menèrent  ladite  madame  Marie.  Et  fist- 
l'en  celuy  jour  grant  disner  au  palais ,  là  où  furent  tous  les 
prélas  qui  estoient  à  Paris.  Et  après  disner  qui  fu  environ 
nonne,  ot  grant  jouste  en  la  court  du  palais  et  l'endemain 
aussi ,  et  à  tous  les  deux  jours  jousta  le  roy  de  Chypre  et 
pluseurs  autres  ducs ,  contes  et  barons.  Item ,  le  vendredi, 
derrenier  jour  dudit  moys  de  mai ,  l'an  mil  trois  cens 
soixante-quatre  dessus  dit ,  ledit  roy  Charles  octroia  à  mon- 
seigneur Phelippe,  son  plus  jeune  frère,  la  duchié  de  Bour- 
goigne,  laquelle  avoit  esté  requise  par  avant  au  roy  Jehan, 
et  l'en  reçut  celuy  jour  en  sa  foy  et  en  son  homaige.  Et 
iceluy  monseigneur  Phelippe  laissa  au  roy  ,  son  frère ,  la 
duchié  de  Touraine,  que  le  roy  Jehan  ,  son  père  ,  luy  avoit 
donnée  l'an  mil  trois  cent  soixante. 


(13Gi.)  CHARLES  Y.  235 

II. 

De  la  mort  de  Charles  de  Blois  et  desconfiture  de  ses  gens , 
par  monseigneur  Jehan  de  Montfort, 

Le  dimenche,  jour  de  la  Saint-Michiel  mil  trois  cens 
soixante -quatre  dessus  dit,  combat  irent  devant  le  chastel 
d'Auroy  (1),  près  de  la  cité  de  Nantes,  monseigneur  Charles 
de  Blois,  lors  duc  deBretaigne  de  Téritage  de  sa  femme, 
d'une  part  ;  et  monseigneur  Jehan  de  Montfort,  d'autre 
part.  Et  avoit  ledit  monseigneur  Charles,  en  sa  compaignie, 
grant  foison  de  François  et  de  Bretons,  qui  avoient  tenu  et 
tenoient  la  partie  du  roy  de  France.  Et  ledit  monseigneur 
Jehan  de  Montfort  avoit  Anglois  et  autres  Bretons,  qui 
avoient  tenu  la  partie  du  roy  d'Angleterre.  Et  fu  ledit  mon- 
seigneur Charles  mort  en  ladite  bataille ,  et  ceux  qui  en  sa 
compaignie  estoient  furent  desconfis,  la  plus  grant  partie 
mors  ou  pris.  Et  depuis  ladite  bataille ,  ledit  monseigneur 
Jehan  de  Montfort  ne  trouva  audit  païs  de  Bretaigne  qui 
luy  résistast  ou  féist  aucune  guerre  Jasoit  ce  que  la  du- 
chesse, femme  dudit  monseigneur  Charles,  et  duquel  costé 
ladite  duchié  luy  estoit  escheue  par  la  mort  du  duc  Jehan , 
feust  demourée  eu  vie  et  estoit  au  païs. 


(I)  Awfoy.  Aujourd'hui  Away  ^  petite  ville  du  département  du  Mor- 
bihan. 


236  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 


in 


Du  Iraiclié  quifu  entre  monseigneur  Jehan  de  Montforl  et  la 
duchesse  ^  pour  la  duchié  de  Bretaigne. 

L'an  mil  trois  cens  soixante-cinq  ,  le  douziesme  jour  du 
inoys  d'avril ,  monseigneur  Jehan  de  Craon ,  lors  arcevesque 
de  Reims ,  et  monseigneur  Jehan  le  Maingre ,  dit  Boaci- 
quaut ,  lors  mareschal  de  France ,  lesquels  le  roy  de  France 
Charles  avoit  envoies  audit  pais  de  Bretaigne,  pour  traictier 
entre  ladite  duchesse  et  ledit  monseigneur  Jehan  de  Mont- 
fort,  féirent  et  traictièrent  accort  entre  lesdites  parties  par 
la  manière  qui  s'ensuit.  C'est  assavoir  que  ladite  ducbic  de 
Bretaigne  ,  duquel  vint  ans  par  avant  ou  environ ,  la  pos- 
session et  Testât  avoit  este  adjugié  parle  roy  Phelippe  et  par 
arrest  audit  monseigneur  Charles  de  Blois,  à  cause  de  sadite 
femme,  demourroit  en  héritage  perpétuel  audit  monseigneur 
Jehan  de  Montfort  ;  et  ladite  duchesse  auroit  pour  luy  et 
pour  ses  hoirs  la  conté  de  Pantevre(l),  qui  avoit  esté  propre 
héritaige  de  monseigneur  Guy  de  Bretaigne ,  son  père.  Et  si 
devoit  avoir  par  ledit  traictié  la  viconté  de  Limoges  (2). 
Et  jà  soit  que  ladite  duchesse  ne  se  consentist  point  en  sa 
personne ,  mais  seulement  le  sire  de  Beaumanoir  et  aucuns 
autres  qu'elle  avoit  institué  procureurs  pour  traictier, 
néantmoius  fu  tantost  et  sans  délai  la  possession  dudit  du- 
chié ,  et  les  villes,  chasteaux  et  forteresses  d'iceluy  bailliées 
et  délivrées,  réaiment  et  de  fait  audit  monseigneur  Jehan  de 
Montfort,  dont  moult  de  gens  s'esmerveillièrent  ;  car  ledit 
duchié  avoit    esté  délivré  par  avant  à  ladite  duchesse , 


(1)  Pantevre.  Penihîèvre. 

(2)  La  chronique  inédite,  qui  naet  de  côté  la  vicomte  de  Limoges, 
iijoulc  ici  :  La  terre  d'Avaugour. 


(1366.)  CHARLES  V.  537 

comme  dessus  est  dit,  contre  le  père  dudit  monseigneur 
Jehan  de  Montfort. 

Item  ,  en  celuy  an ,  au  moys  de  juing,  fu  fait  et  passé  un 
accort  du  roy  de  France  d'une  part,  et  du  roy  de  Navarre 
d'autre,  de  la  guerre  qu'il  avoient  commenciée,  et  pour  la- 
quelle ledit  roy  de  France  avoit  fait  prendre  Mante  et 
Meullent  et  la  conté  de  Longueville.  Par  lequel  accort  le 
captai  de  Buech,  qui  de  ladite  guerre  avoit  esté  pris  comme 
dessus  est  dit ,  f u  du  tout  délivre  ;  et  par  ledit  accort  dé- 
voient demourer  perpétuelment  au  roy  de  France  lesdites 
villes  de  Mante  et  de  Meullent  et  ladite  contée  de  Longue- 
ville  ,  laquelle  ledit  roy  de  France  avoit  jà  donnée  à  messire 
Bertran  du  Guesclin  ,  pour  la  raençon  dudit  captai,  lequel 
avoit  esté  prison  dudit  messire  Bertran  si  comme  dessus 
est  dit.  Et  le  roy  de  Navarre  devoit  avoir  la  ville  et  la  baron- 
nie  de  Montpellier,  et  pour  ce,  fu  paix  criée  et  publiée  entre 
lesdis  roys. 

IV. 

Cornent  messire  Bertran  du  Guesclin  mena  hors  de  France 
pluseurs  gens  d!armcs  et  pristrent  la  ville  de  Burgs  en 
Espaigne, 

En  celuy  temps,  assez  tost  après,  ledit  monseigneur  Ber- 
tran du  Guesclin  traicta  avecques  pluseurs  gens  de  com- 
paignie,  Anglois,  Gascoings,  Bretons,  Normans  et  d'autres 
nacions  qui  estoient  au  royaume  de  France  et  y  tenoient 
pluseurs  forteresses,  aucunes  dès  le  temps  de  la  guerre  du 
roy  d'Angleterre ,  et  les  autres  qui  avoient  esté  occupées 
par  lesdites  compaignies  depuis  la  paix  faite  entre  les  roys 
de  France  et  d'Angleterre  ;  et  moult  avoient  domaigié  et 
domaigoient  chascun  jour  ledit  royaume  de  France.  Et  fist 
et  pourchacia  tant  ledit  messire  Bertran  que  il  laÂss\fetettX. 


238  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

toutes  les  forteresses  que  il  tenoient ,  et  si  accordèrent  et 
promistrent  que  il  iroient  avecques  luy  contre  les  Sarrazins. 
Et  pour  celle  cause ,  le  pape  Urbain  fist  grant  ayde  audit 
messire  Bertran  tant  de  florins  que  il  luy  bailla  comme  de 
deux  dixmes  que  il  luy  octroia.  Et  partirent  assez  tost 
après  ledit  messire  Bertran  et  pluseurs  desdites  compai- 
gnies ,  et  alèrent  au  royaume  d'Arragon ,  en  l'aide  dudit  roy 
d'Arragon  contre  le  roy  de  Castelle.  Et  assez  tost  après,  en- 
trèrent audit  royaume  de  Castelle,  et  sans  aucune  résistence 
chevauchièrent  par  ledit  royaume,  et  pristrent  villes,  cités, 
chasteaux  et  forteresses ,  sans  ce  que  le  roy  Pierre  de  Cas- 
telle  ,  qui  lors  en  estoit  roy  ,  y  méist  aucune  résistance.  Et 
toutesvoies  estoit  ledit  roy  Pierre  tenu  un  des  plus  puissans 
roy  s  des  Chrétiens ,  tant  de  puissance  de  gens  comme  de 
grans  trésors  ;  car  il  avoit  esté  et  estoit  moult  crueux  et  moult 
doublé  tant  de  ses  subgiés  comme  d'autres;  et  pour  ce, 
avoit  assemblé  grans  trésors,  tant  des  aydes  qu'il  avoit 
eues  de  ses  subgiés  comme  des  conquestes  et  finances  qu'il 
avoit  eues  des  roys  de  Garnade  et  de  Bellemarine  (1),  lesquels 
il  avoit  subjugués  et  mis  en  son  obéissance ,  et  par  espécial 
avoit  tant  fait  que  le  roy  de  Garnade,  qui  estoit  Sarrasin, 
estoit  son  homme  et  tenoit  son  royaume  de  luy  ;  et  néant- 
moins,  il  ne  résistoit  point  à  ceux  qui  ainsi  comme  dit  est, 
conquéroient  son  pays.  Et  tant  chevauchièrent  par  ledit 
païs  de  Castelle  que  il  furent  la  semaine  péneuse  l'an  mil 
trois  cens  soixante-cinq  dessus  dit ,  devant  la  cité  de  Burgs , 
de  laquelle  se  estoit  tantost  parti  ledit  roy  Pierre  que  il 
avoit  oies  les  nouvelles  de  la  venue  desdites  gens  d'armes, 
et  s'en  estoit  aie  vers  Tolète  si  comme  l'en  disoit.  Et  tantost 
se  rendirent  les  habitans  de  ladite  ville  de  Burgs  à  ceux  de 

(1)  Bellemarine  C'est-à-dire,  comme  nous  l'avons  précédemment  es- 
pliqué  sous  l'année  1340,  le  souverain  de  Maroc,  de  la  dynastie  des  Ben- 
mirini. 


(1366.)  CHARLES  V.  23d 

ladite  compaignie  desquels  les  noms  s^ensuivent:  Mon- 
seigneur le  conte  de  la  Marche,  appelle  monseigneur  Jaques 
de  Bourbon  ;  Henry  d'Espaigne  ,  conte  de  Tristemare,  le- 
quel estoit  frère  de  père  non  légitime  dudit  roy  Pierre  de 
Gastelle ,  et  avoit  iceluy  Henry  esté  banni  et  exillié  dudit 
royaume  de  Gastelle  ;  et  à  son  titre  (l)aloient  tous  avecques 
luy ,  messire  Bertran  Du  Guesclin  dont  dessus  est  faite  men- 
cion;  monseigneur  Arnoul  d'Odenehan ,  mareschal  de  France; 
monseigneur  Hue  de  Garvele  (2),  Anglois  ;  monseigneur  Mau- 
rice de  Trésiguidy  ,  et  pluseurs  autres  François ,  Bretbns , 
Normans,  Anglois,  Gascoings,  Arragonnoys  et  autres  de 
pluseurs  nations  jusques  au  nombre  de  dix  mil  hommes 
d'armes  de  fait  ou  de  plus ,  si  comme  l'en  disoit  ;  lesquels 
entrèrent  en  ladite  ville  de  Burgs  et  y  tuèrent  aucuns  Juifs 
et  Sarrasins ,  mais  il  ne  meffirent  point  aux  corps  des  Gres- 
tiens. 

V. 

Du  coronement  de  Henry,  roi  d'Espaigne,  et  des  messaiges 
que  Jehan  de  Mojitfort  enifoia  an  roy  de  France  et  de  la  mort 
de  messire  Arnault  de  Cervole^  dit  Arceprestrc, 

L*an  de  grâce  mil  trois  cens  soixante-six ,  le  jour  de 
Pasques ,  qui  furent  le  cinquième  jour  d'avril ,  fu  en  ladite 
ville  de  Burgs  coroné  en  roy  de  Gastelle  ledit  Henry,  frère 
dudit  roy  Pierre ,  de  l'accort  et  consentement  des  autres 
seigneurs  et  capitaines  desdites  gens  d'armes.  Et  après  son 
coronement ,  il  donna  audit  monseigneur  Bertran  la  conté 
de  Tristemare  que  il  tenoit  avant  que  il  feust  exillié  du 


(1)  A  son  titre.  Sous  son  obéissance  apparente. 

(2)  Carvele.  La  chronique  inédite  du  n°  530 ,  qui  le  fait  figurer  à  la 
bataille  d'Auray,  le  nomme  Cameley,  et  Froissart  Caureley, 


240  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

païs  et  le  fist  duc  tant  de  Tristemare  comme  de  la  terre  d'Es- 
ture  (1). 

Item  ,  environ  ledit  temps  de  Pasques ,  l'an  dessus  dit , 
monseigneur  de  Montfort ,  lors  duc  de  Bretaigne ,  par  le 
traictié  que  avoit  fait  Tarcevesque  de  Reims  dont  dessus  est 
faite  mencion,  envoia  à  Paris  devant  le  roy  de  France  Char- 
les, messaiges,  c'est  à  savoir  le  seigneur  de  Gliçon ,  Breton, 
et  monseigneur  Guillaume  le  Latimier,  Anglois,  afin  que 
le  roy  voulsist  confermer  ledit  traictié  fait  par  ledit  arce- 
vesque,  et  aussi  que  le  roy  lui  prorogast  le  temps  que  au- 
trefois luy  avoit  donné  pour  venir  faire  son  homaige  audit 
roy  de  France.  Et  f  u  accordé  auxdis  messaiges  que  il  aroient 
confermaison  dudit  traictié  et  si  orent  en  une  chartre.  Mais 
elle  leur  fu  bailliée  close  et  promistrent  qu'elle  ne  seroit 
ouverte  jusques  à  ce  que  ledit  duc  feust  venu  devers  le 
roy  faire  son  homaige  tant  dudit  duchié  comme  de  la  conté 
de  Montfort  et  des  autres  terres  qu'il  devoit  tenir  du 
roy.  Et  luy  fu  donné  terme  es  personnes  desdis  de  Gliçon  et 
Latimier  ses  procureurs ,  jusques  à  la  Saint-Michiel  ensui- 
vant ,  pour  venir  faire  son  dit  homaige  devers  le  roy. 

Item,  en  celuy  an,  environ  la  Trinité ,  messire  Amault  de 
Cervole,  dit  l'Arceprestre,  chevalier,  qui  tenoit  grans  compai- 
gnies  au  royaume  de  France,  fu  mis  à  mort  par  ceux  desdites 
compaiguies  qui  estoient  avec  lui ,  dont  moult  de  gens  fu- 
rent joyeux#t  liés  ;  car  il  avoit  esté  au  roy  et  encore  estoit  son 
homme  (2)  de  pluseurs  grans  et  notables  villes ,  chasteaux, 
terres  et  forteresses  que  il  tenoit  de  l'éritage  de  la  daine  de 
Chasteauvillain,  sa  femme  et  de  ses'enfans;  et  aussi  de  l'é- 
ritage du  seigneur  de  Leuroux ,  après  la  mort  duquel  ledit 
Arceprestre  avoit  espousé  sa  femme*;  et  après  la  mort  de 

(t)  Estures.  Asturies. 

(3)  Car  il  avoit  esté,  etc.  N'y  auroil-il  pas  une  faute  ici,  et  ne  liroit-oo 
pas  mieux  :  «  Car  il  avoit  oslé  au  roy  et  encore  osloit  son  homage....  » 


(1366.)  CHAKLES  V.  241 

ladite  femme  il  n*avoit  voulu  rendre  lesdites  tenues  et  for- 
teresses aux  héritiers  auxquels  elles  appartenoient  ;  jà  soit 
ce  que  à  aucuns  d'iceux  partie  en  eUst  esté  adjugiée  par 
arrest  de  parlement.  Et  encore  avecques  tout  ce  il  et  ses 
dites  gens  gastoyent  tout  le  pays  où  il  aloient ,  roboient , 
tuoient  et  prenoient  à  raençon  toutes  gens ,  et  si  luy  avoit 
le  roy  par  pluseurs  fois  fait  baillier  pluseurs  et  grans  som- 
mes de  florins ,  et  le  pape  aussi  pour  faire  vidier  lesdites 
compaignies  hors  dudit  royaume  ;  et  par  plusieurs  fois  l'avoit 
promis  et  juré  et  si  n'en  avoit  nen  fait.  Si  ne  fu  pas  mer- 
veilles se  l'en  fu  liés  de  sa  mort.  Et  néantmoins  tousjours 
demouroient  lesdites  compaignies  au  royaume ,  et  y  fai- 
soient  tous  les  maux  que  ennemis  pevent  faire,  et  y  en  avoit 
presque  en  toutes  les  parties  du  royaume  excepté  le  pais  de 
Picardie.  Et  aucune  fois  prenoient  des  forteresses  et  puis 
les  rendoient  par  grans  sommes  de  florins  que  Ten  leur  don- 
noit,  et  tantost  en  prenoient  des  autres ,  et  ainsi  l'avoient 
tousjours  fait  depuis  l'an  mil  trois  cens  soixante-un  ,  que 
il  commencièrent  à  domaigier  ainsi  ledit  royaume  de 
France  par  manière  de  compaignies,  et  faisoient  encore , 
nonobstant  que  le  pape  Urbain  eust  données  sentences 
d'escomeniement  contre  tous  ceux  qui  faisoient  telles  com- 
paignies et  contre  leur  aidans  et  confortans. 

VI. 

De  la  naissance  de  madame  Jehanne ,  fille  du  roy  de  France^  et 
de  la  victoire  du  roy  Henry ,  et  de  la  fuite  du  roy  Pierre 
dEspaigne, 

Le  dimenche  septiesme  jour  de  juing ,  entre  tierce  et 
midi ,  l'an  mil  trois  cens  soixante-six  dessus  dit ,  la  royne 
de  France,  appellée  Jehanne ,  fille  du  duc  de  Bouvboii  c^v 


242  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

avoît  esté  mort  en  la  bataille  de  Poitiers ,  et  femme  du  roy 
Charles  qui  lors  estoit ,  ot  une  fille  au  bois  de  Yincennes , 
laquelle  f  u  baptisiëe  en  la  chapelle  dudit  bois  de  Yincennes, 
le  jeudi  ensuivant  onziesme  jour  dudit  moys  y  et  fu  appellée 
Jehanne  :  et  fu  parein  monseigneur  Jehan,  duc  de  Berry  et 
d'Auvergne,  frère  dudit  roy,  et  marraines  les  roynes  Jehanne 
d'Evreux,  qui  avoit  esté  femme  du  roy  Charles  qui  fu  mort 
Tan  mil  trois  cens  vingt-sept,  et  Blanche  de  Navarre,  qui 
avoit  esté  femme  du  roy  Phelippe ,  qui  mourut  l'an  mil 
trois  cens  cinquante  en  la  ville  de  Nogent-le-Roy,  et  Mar- 
guerite, contesse  d'Artois,  mère  du  conte  des  Flandres  Loys. 
Et  si  y  furent  grant  foison  de  prélas  qui  estoient  à  Paris. 
Item,  environ  la  nativité  Saint -Jehan -Baptiste  audit 
an  mil  trois  cens  soixante-six ,  vindrent  nouvelles  en 
France  que  ledit  roy  Henry  de  Castelle  avoit  conquesté  tout 
le  royaume  de  Castelle  et  toute  la  terre  que  avoit  tenue  le 
roy  Pierre  dudit  royaume ,  et  que  iceluy  roy  Pierre  s'en 
estoit  foui  l'en  ne  savoit  quel  part  et  avoit  laissié  tout  son 
pays,  lequel  pays  estoit  tout  en  l'obéissance  dudit  roy 
Henry  ;  et  ce  f  u  chose  tenue  à  moult  grant  merveille.  Car 
ledit  roy  Pierre  estoit  tenu  avant  que  lesdites  compaignies 
entrassent  en  son  pais  le  plus  puissant  roy  des  Crestiens ,  de 
terres,  de  subgiés  et  de  grans  trésors  ,  et  toutesvoies  avoit 
esté  tout  son  païs  conquesté  en  moins  de  trois  moys  sans 
ce  qu'il  y  eust  nuls  qui  y  méist  aucune  résistance  ;  et  si 
estoit  ledit  roy  Pierre  tenu  le  plus  hardi  et  le  plus  cruel 
roy  des  Crestiens.  Si  disoit-1'en  communelment  que  ces 
choses  là  estoient  avenues  par  vengence  de  Dieu  ;  car  il  avoit 
fait  moult  de  maux  et  avoit  gouverné  par  tyrannie ,  si  n'es- 
toit  point  amé  de  ses  subgiés.  Et  entre  ses  autres  mauvais 
fais  il  avoit  mauvaisememt  fait  murdrir  sa  femme  espousée, 
très  bonne  et  très  loyal  créature ,  laquelle  avoit  esté  fille  du 
duc  de  Bourbon  ,  qui  mourut  en  la  bataille  de  Poitiers  là 


(1366.)  CHARLES  V.  243 

OÙ  le  roy  Jehan  fu  pris,  et  estoit  seur  de  la  royne  de  France 
qui  lots  estoit.  Et  pour  ce  que  il  savoit  bien  que  ses  subgiës 
le  hëoient ,  il  ne  se  osa  combattre,  si  perdi  tout  et  s'en  ala, 
si  comme  aucuns  disoient  lors ,  en  terre  de  Sarrasins.  Les 
autres  disoient  qu'il  estoit  aie  vers  le  roy  d'Angleterre  et 
vers  le  prince  de  Galles  et  d'Aquitaine ,  fils  dudit  roy  d'An- 
gleterre, pour  avoir  aide  et  secours.  Et  assez  tost  après 
sot-l'en  certainement  en  France  que  ledit  roy  Pierre  estoit 
avecques  le  prince  en  Gascoigne  et  fist  aliances  avecques  luy, 
et  donna  audit  prince  grant  foison  d'or  et  de  riches  joyaux, 
et  pour  ce,  le  prince  luy  promist  que  il  luy  aideroit  à 
recouvrer  son  pays ,  et  fist  iceluy  prince  grant  semonce  de 
gens  d'armes  pour  mener  en  Castelle,  avecques  ledit  roy 
Pierre ,  et  par  plusieurs  fois  les  contremanda. 

VII. 

De  Vomaige  que  Jehan  de  Monljort  fist  au  roy  de  France  du 
ducfué  de  Bretaigne ,  et  cornent  la  femme  dudit  Charles  y 
renonça. 

L'an  dessus  dit  mil  trois  cens  soixante-six ,  au  mois  de 
décembre ,  c'est  assavoir  le  treiziesme  jour ,  messire  Jehan 
de  Montfort ,  lors  duc  de  Bretaigne ,  par  le  traictié  dont 
dessus  est  faite  mencion ,  fist  l'omaige  lige  à  Paris  au  roy 
de  France  Charles,  du  duchié  de  Bretaigne  et  de  toutes 
les  autres  terres  que  il  tenoit  au  royaume  de  France.  Et  se 
parti  du  roy  en  bonne  grâce  et  amour  que  l'un  avoit  à 
l'autre,  si  comme  il  sembloit;  et  si  luy  fist  le  roy  de  beaux 
dons  de  joyaux  et  de  chevaux.  Et  en  celuy  mesme  temps 
la  duchesse,  femme  du  duc  mort  en  la  bataille  dessus  dite, 
ractefia,  en  sa  personne ,  audit  duc  de  Bretaigne,  en  la  pré- 
sence du  roy  et  de  son  conseil ,  le  traictié  fait  paT  le  %\\^  &<& 


344  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

Beaumanoir  et  les  autres ,  ses  procureurs  dessus  escrips  , 
en  renonçant  audit  duchié  par  la  manière  dont  il  avoit 
esté  traictié ,  et  requérant  au  roy  que  ainsi  le  conferinast 
et  prononçast  en  force  et  vertu  d'arrest.  Et  ainsi  fu  fait  et 
prononcié  en  la  présence  du  roy  et  des  deux  parties,  par 
messire  Jehan  de  Dormans ,  lors  evesque  de  Beauvais  et 
chancelier  de  France.  Item ,  le  lundi,  sixiesme  jour  dudit 
moys  de  décembre  ,  madame  Jehanne  ,  fille  dudit  roy  de 
France  Charles,  mourut  à  Paris  en  la  Conciergerie,  ostel 
du  roy  (1),  lequel  ostel  est  près  de  Saint-Pol.  Et  le  mardi 
ensuivant  fu  enterrée  en  l'églyse  Saint-Denis,  en  France. 
Item,  au  moys  de  février  ensuivant,  l'an  mil  trois 
cens  soixante-six  dessus  dit ,  furent  apportées  nouvelles  à 
Paris  pardevers  le  roy  de  France  Charles,  que  un  sien  cham- 
bellan ,  appelle  messire  Jehan  de  La  Rivière ,  lequel  estoit 
aie  oultre-mer  environ  la  nativité  Saint-Jehan  précédent, 
estoit  trespassé  de  ce  siècle  à  Fomagosce  (2)  au  royaume  de 
Chypre,  environ  la  feste  de  Toussains  précédent  ;  de  laquelle 
mort  le  roy  fut  moult  dolent,  car  il  l'amoit  moult.  Et  fu  le 
corps  enterré  en  la  ville  de  Coste  ,  en  laquelle  l'en  dit  que 
Sainte-Katherine  fu  née,  et  pour  ce,  luy  fist  faire  ses  obsè- 
ques moult  solennels  et  notables  en  l'églyse  Sainte-RaUie- 
rine-du-Val-des-Ecoliers,  à  Paris,  le  mercredi  dix-septiesme 
jour  dudit  mois  de  février ,  les  vigiles  et  le  jeudi  ensuivant 
la  messe  ;  et  y  fu  ledit  roy  présent  et  tous  les  prélas  et  offi- 
ciers du  roy  estant  à  Paris.  Et  en  celuy  mesme  moys  de 
février  furent  apportées  nouvelles  en  France  que  le  cin- 
quiesme  jour  du  mois  de  décembre  précédent ,  le  roy  de 
Chypre  et  pluseurs  crestiens  en  sa  compaignie,  avoient  pour 

(1)  En  la  conciergeriej  ostel  du  roy.  Les  éditions  précédentes,  qui  pour- 
tant deviennent  à  compter  de  ce  régne  moins  grossièrement  inexactes, 
portent  seulement  ici  :  En  Vostel  du  roy. 

(2)  fomagosce,  Famagousle. 


(I36T.)  CHARLES  V.  245 

la  seconde  fois  prise  la  cité  d'Alexandrie  et  la  tenoient  ;  car 
l'autre  fois  que  ledit  roy  de  Chypre  l'avoit  prise  l'an  précé- 
dent, il  l'avoit  tantost  laissiée ,  pour  ce  que  il  n'avoit  pas 
assez  gens  pour  la  tenir.  £t  toutes  voies  ne  fu  ce  pas  vrai , 
car  jà  soit  ce  que  ledit  roy  de  Chypre  féist  moult  grant 
armée  et  que  avecques  luy  feussent  grant  quantité  de 
crestiens  de  diverses  nations,  il  ne  se  traist  plus  vers  ladite 
ville  d'Alexandrie ,  mais  fu  fait  un  traie tié  entre  luy  et  le 
Soudan  ,  par  lequel  il  orent  une  longue  triève  par  cer- 
taine somme  de  florins  que  ledit  Soudan  en  donna  audit 
roy  de  Chypre ,  si  comme  l'en  disoit. 

Item ,  en  ce  dit  moys  de  février  mil  trois  cens  soixante- 
six  dessus  dit,  le  prince  de  Galles  qui,  si  comme  l'en 
disoit,  avoit  receu  grant  somme  de  florins  dudit  roy 
Pierre  de  Castelle  pour  luy  aidier ,  passa  par  le  royaume 
de  Navarre,  accompagnié  de  grand  nombre  de  gens  d'armes, 
archiers  et  autres  gens  de  pié,  par  traictié  que  il  fist  avec- 
ques ledit  roy  de  Navarre,  pour  aler  en  Castelle  contre  le- 
dit roy  Henry.  Et  toutes  voies  cuidoit  ledit  Hençy  que  ice- 
luy  roy  de  Navarre  feust  alié  avecqu.es  luy  ,  et  pour  cela 
avoit  donné  grant  somme  de  florins.  Mais  pour  ce  que  le- 
dit prince  luy  en  donna  aussi,  il  se  consenti  que  ledit  prince 
passast  par  son  pays,  et.  ainsi  le  fist  et  ledit  roy  Pierre  avec- 
ques luy,  et  entra  en  Castelle  ;  dont  le  roy  de  Navarre  ac- 
quist  grant  blasme  et  déshonneur. 


VIII. 


Cornent  le  roy  de  Navarre  se  fist  prendre  par  cautelie. 

Item ,  le  treiziesme  jour  du  mois  de  mars  ensuivant ,  un 
chevalier  breton  ,  appelle  monseigneur  Olivier  de  Mauny, 
prist  ledit  roy  de  Navarre  assez  près  de  TudeWe  elYewwv^woc 


246  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

prisonnier  au  royaume  d'Arragon  ,  et  se  fist  ledit  roy  de 
Navarre  prendre  par  fraude ,  afin ,  si  comme  l'en  dismt , 
que  il  ne  passast  avec  ledit  prince  en  Gastelle.  Et  assez  test 
après,  pluseurs  Anglois  et  autres  des  gens  dudit  prince  qui 
estoient  passés  en  Gastelle  avec  lui  au  royaume  d'Arragon  y 
pour  ce  que  le  roy  d'Arragon  estoit  alié  dudit  roy  Henry  , 
assez  tost  après  que  il  y  furent  entrés,  les  Arragcmnois 
leur  coururent  sus  et  les  desconfirent,  et  y  fu  mort  un  che- 
valier anglois,  appelé  messire  Guillaume  de  Feleton,  et  plu- 
seurs autres  jusques  au  nombre  de  cinq  cens  et  plus. 


IX. 


De  la  prise  messire    Bertrand   du  Guesclin  et  de  pluseurs 

autres  par  les  Anglois ,  elc. 

En  celuy  an  mil  trois  cent  soixante-six,  le  samedi  troi- 
siesme  jour  du  moys  d'avril  devant  Pasques,  et  fu  la  veille 
du  di'menche  que  l'on  chante  Judica^  lesdis  prince  et  roy 
Henry  et  leur  bataille,  se  rencontrèrent  assez  près  de 
St-Dominge  (1)  et  se  combattirent,  et  là  fu  ledit  roy  Henry 
desconfit  et  s'en  parti  de  la  bataille,  et  la  plus  grand  partie 
des  Gastellains  avecques  luy.  Et  là  furent  pris  messire 
Bertran  du  Guesclin  ;  monseigneur  Arnoul  d'Odenehan , 
maréchal  de  France  ;  Le  fiegue  de  Villaines  et  aucuns  au- 
tres François  et  Bretons  et  aussi  aucuns  autres  Arragonnois. 
Et  assez  tost  après  se  traistrent  lesdis  prince  et  roy  Piene 
vers  Burgs,  et  par  traictié  se  rendirent  ceux  de  dedens  et  se 
mistrent  en  l'obéissance  dudit  roy  Pierre.  Item,  en  celuy 
temps,  ledit  roy  de  Navarre  qui  avoit  esté  pris,  comme  dit 

(0  Saiiit-Dominge,  Celle  bataille  a  pris  encore  le  nom  Unlôt  de  ka- 
deroy  ou  Najara,  et  tantôt  de  Navareite.  Ce  dernier  a  prévalu. 


(1367.)  CHARLES  V.  247 

est,  par  monseigneur  Olivier  de  Mauny,  fu  délivré  /et  il 
bailla  par  ficcion,  son  fils  en  ostaige  et  trois  chevaliers. 


X. 


Cornent  le  pape  Urbain  entra  en  mer  pour  aler  à  Rome;  et 
de  la  dùsencion  de  ceux  de  Viterbe  contre  ses  gensy  et  de 
la  bataille  qui  y  fa. 

L'an  de  grâce  mil  trois  cent  soixante  -sept,  le  derrenier 
jour  d'ayril,  dont  Pasques  furent  le  dix-huitiesme  joui- 
dudit  moys,  pape  Urbain  parti  d'Avignon  pour  aler  à  Rome, 
au  très-^rant  desplaisir  de  tous  les  cardinaux  ;  et  en  demou- 
rèrent  cinq  qui  n'alèrent  pas  lors  avecques  luy,  mais  il  ne 
leur  laissa  né  donna  aucune  puissance.  Et  ala  à  Marseille 
pour  là  entrer  en  mer,  et  y  trouva  pluseurs  galies  de 
Venise,  de  Gennes,  de  Secile  et  autres  moult  honorable- 
ment aournées  de  gens  et  paremens.  Et  entra  sa  personne  en 
celle  de  Venise  et  ala  droit  à  Viterbe,  là  où  il  demoura  et 
tint  sa  cour  environ  quatre  moys;  et  par  le  temps  que 
il  estoit  en  la  dite  ville  de  Viterbe,  c'est  assavoir  le 

(1)  l'an  mil  trois  cent  soixante- 
sept  dessus  dit,  se  mut  une  rumeur  entre  aucuns  habitans 
d'icelle  ville  et  aucuns  familiers  de  cardinaux  pour  ce, 
si  comme  l'en  disoit,  que  iceux  familiers  la  voient  leui' 
mains  en  la  fontaine  de  la  dicte  ville.  Et  fu  telle  ladite  ru- 
meur que  ceux  de  ladite  ville  s'armèrent  et  coururent  sus 
aux  cardinaux  et  à  leur  gens,  et  convint  que  aucuns  desdis 
cardinaux  se  rendissent  et  laissassent  le  chappel  rouge  à 

(1)  Cet  endroit  est  ainsi  laissé  en  blanc  dans  le  manuscrit  de  Charles  V  ; 
dans  les  autres,  et  dans  les  éditions  précédentes,  la  date  n'est  pas  même 
indiquée. 


248  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

aucuns  desdis  kabitans  pour  leur  sauver  la  vie.  Et  si  allè- 
rent devant  le  chastel  de  ladite  ville  au  quel  estoit  le  pape , 
mais  il  ne  purent  entrer.  Et  pour  ce,  le  pape  manda  gens 
d'armes,  et  dedens  trois  jours  en  ot  en  ladite  ville  si  lar- 
gement, que  le  pape  ot  la  seigneurie  et  puissance  de  fait  ; 
si  en  fist  prendre  pluseurs  et  procéda  à  la  pugnicion  dudit 
fait,  et  en  furent  pluseurs  mis  à  mort. 

Item,  au  mois  d'aoust  ensuivant,  l'an  dessusdit,  le  prince 
de  Galles  qui  estoit  aie  en  Gastelle,  et  le  duc  de  Lencastre, 
son  frère,  qui  pou  orent  exploitié  fors  seulement  du  fait  de  la 
bataille  dont  dessus  est  faite  mencion  au  chapitre  précédent, 
s'en  retournèrent  à  Bordeaux  et  laissèrent  ledit  roy  Pierre  en 
Gastelle,  lequel  n'avoit  pas  fait  son  devoir  vers  ledit  prince. 
Car  jasoit  que  iceluy  prince  feust  là  aie  pour  aidier  audit 
Pierre  et  pour  le  remettre  au  pays  dont  il  avoit  esté  chascié, 
il  se  parti  après  la  bataille  en  laquelle  ledit  prince  et  ses 
gens  avoient  eu  victoire  ;  et  ne  le  vit  puis  ledit  prince  si 
comme  l'en  disoit,  et  demoura  ledit  Pierre  en  moult  grant 
debte  devers  le  prince  pour  cause  de  gaiges  des  gens  d'armes 
que  iceluy  prince  avoit  menés  avecques  luy.  Et  tantost  que 
le  roy  Henry,  qui  estoit  venu  au  royaume  de  France  après 
ce  qu'il  ot  esté  desconfi ,  comme  dit  est  dessus,  avoit  de- 
mouré  au  pays  de  Garcassoys  (1)  et  sa  femme  et  pou  de  gens 
avecques  luy ,  sot  que  ledit  prince  s'estoit  parti  de  Gastelle 
et  les  compaignies  que  il  avoit  menées  avecques  luy;  et  aussi 
quant  iceluy  Henry  ot  sceu  que  la  plus  grant  partie  des  gens 
dudit  royaume  de  Gastelle  le  recevroient  volentiers  Se  il  y 
aloit ,  il  se  mist  en  chemin  pour  y  aler  et  prist  le  chemin  par 
les  montaignes  de  Forez  :  et  jasoit  ce  que  il  eust  pluseurs 
empeschemens,  il  entra  audit  pays  de  Gastelle,  le  vint-sep- 
tiesme  jour  du  mois  de  septembre  mil  trois  cçns  soixante- 

[i)  Carcassoys.  Ou  CarcasseZfXe  Icrriloire  de  Garcassonoe. 


(1367.)  CHARLES  V.  549 

sept  dessus  dit  :  et  premièrement  en  la  cité  de  Galehorre,  et  de 
là  ala  à  Bui^s  ;  et  f u  receu  audit  pays  de  Gastelle  de  toutes 
gens  moult  honnorablement,  etluy  fist-l'en  toute  obéissance 
comme  à  seigneur;  et  ainsi  ledit  royaume  de  Gastelle  fu 
gaignié  par  Henry,  et  recouvré  par  Pierre,  et  regaignié  par 
Henry ,  tout  en  un  an  et  demi  ou  environ.  Et  depuis  de- 
mourèrent  les  dictes  compaignies,  en  Guyenne  au  païs  dudit 
prince^  jusques  au  moys  de  décembre  ensuivant,  que  elles 
entrèrent  en  Auveiçne  et  en  Berry.  Et  en  l'entrée  du  moys 
de  février  ensuivant,  passèrent  la  rivière  de  Loire  vers  Mar-r 
cigny-les-Nonnains(l),  les  uns  à  gué  les  autres  sur  un  pont, 
et  demourèrent  en  Maconnois  par  aucun  temps.  Et  depuis 
entrèrent  au  duchié  de  Bourgoigne  et  le  passèrent  moult 
hastivement,  car  il  trouvoient  pou  de  vivres,  pour  ce  que  l'en 
ayoit  fait  retraire  tout  es  forteresses,  lesquelles  estoient 
très- bien  gardées  par  la  bonne  ordenance  que  messire 
Phelippe  fils  du  roy  de  France  Jehan ,  et  frère  du  roy 
Gharles  lors  duc  de  Bourgoigne,  y  avoit  mise ,  tant  de  gens 
d'armes  comme  autrement.  Et  ne  demourèrent  audit  pays 
de  Bourgoigne  que  six  ou  sept  jours ,  sans  y  prendre  aucun 
fort  ;  et  alèrent  en  Aucerrois  et  pristrent  les  moustiers  de 
Gravent  et  de  Vermanton,  là  où  il  trouvèrent  grant  foison 
vivres  et  autres  biens;  et  il  leur  estoit  bien  mestier,  car  la 
plus  grant  partie  avoit  esté  sans  mengier  pain  longue- 
ment, et  estoient  sans  soûler  s.  Et  quant  il  furent  rafres- 
chis ,  il  se  divisèrent  et  passèrent  aucuns  la  rivière  de  Yonne 
à  Gravent,  et  entrèrent  en  Gastinois  environ  huit  cens  hom- 
mes d'armes  anglois,  mais  il  étoientbien  dix  mille  personnes 
ou  plus  ;  et  les  autres  alèrent  vers  Troyes,  qui  estoient  trop 
plus  grant  nombre,  car  il  estoient  plus  de  quatre  mille 
combatans  et  de  vint  mille  pillars  et  femmes  ;  et  passèrent 

(1)  Blarsigtiy-les  -Nonnains.  A  peu  de  distance  de  Semut. 


350  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

la  rivière  de  Saine  vers  Saint-Sepulcre  (1)  et  à  Mery.  Et  après 
la  rivière  d'Aube ,  et  alèrent  vers  Esparnay  et  assaillirent 
relise  de  ladite  ville  d'Espamay  qui  estoit  fort  y  en  laquelle 
estoient  retrais  les  gens  de  la  ville  ;  et  pour  ce  qu'il  ne  la 
porent  avoir  par  assault  il  la  minèrent  :  et  ceux  qui  estoient 
dedens  sentirent  que  l'on  minoit  ladite  église,  il  contremi- 
nèrent,  et  en  cuidant  ardoir  la  mine  des  ennemis ,  il  ardi- 
rent  leur  contremine.  Et  convint  que  il  se  retraisissent  en 
une  tour.  Et  après  parlementèrent  auxdites  compaignies  et 
raençonèrent  (2)  leur  corps  et  la  ville  d'ardoir  pai;my  deux 
mil  frans  (3)  que  il  leur  baillièrent.  Et  demourèrent  aucuns 
desdites  compaignies  en  ladite  ville  d'Espamay^  et  les  autres 
passèrent  oultre  en  diverses  routes  (4),  les  uns  à  Finies^  les 
autres  à  Goincy-l'Abbaie,  et  les  autres  à  Ay  (5);  et  assaillirent 
le  moustier  d'Ay  qui  estoit  fort,  auquel  estoient  les  gens  de 
ladite  ville,  et  auquel  moustier  se  boutèrent  environ  vint 
hommes  d'armes  pour  secourir  les  bonnes  gens  qui  estoient 
dedens.  Et  pour  ce  que  lesdites  compaignies  virent  que  il 
ne  pouvoient  avoir  ledit  moustier  par  assault,  il  le  minè- 
rent et  demourèrent  longuement  devant.   Et  cependant  le 
roy  faisoit  toujours  son  mandement  de  gens  pour  les  corn- 
batre  ;  et  ceux  qui  avoient  passé  la  rivière  de  Yonne  à  Gra- 
vent quant  il  orent  esté  bien  avant  au  Gastinois  la  repas- 

(1)  Saint-sépulcre,  Peut-être  Samt-Svdpiee ,  entre  Blery  et  Troyee. 

(2)  Raençonèrenl.  Rachetèrent. 

(3)  Deux  mil  frans.  Environ  cinquante  mille  francs  d'aujourd'hui. 

(4)  En  diverses  routes.  Dans  les  précédentes  éditions ,  au  lieu  de  ces 
mots,  il  y  a  :  Adimeosdun.  Et  plus  bas,  au  lieu  de  Fismes,  elles  ont  mis  à 
fleuves.  Au  lieu  de  Coinctj,  Cwtcy, 

(5)  Coinctfy  à  deux  lieues  de  Château-Thierry.-—  Tous  les  gostronones 
connoissent  la  position  du  bourg  d'iiî,  entre  la  petite  viUe  d'Avenay  et 
celle  d'Epernay.— On  chercheroit  vainement  dans  nos  bistorieus  modernes 
les  précieux  déUils  que  nous  trouvons  ici.  La  raison  en  est  simple  : 
Froissard  ne  les  donne  pas. 


(1368.)  CHARLES  V.  ?5t 

sèrent  à  Pons^ur-Yonne,  étalèrent  passer  Saine  à  Nogent- 
suivSaine,  et  se  traistrent  vers  les  autres  à  Espamay. 

XI. 

Cornent  monseigneur  Ljronnel^  fils  du  roy  d'Angleterre^  vint  d 
Paris j  et  de  Fonneur  que  le  roy  de  France  et  les  barons  Uiy 
firent. 

L'an  de  grâce  mil  trois  cent  soixante*huit,  le  dimencbe 
jour  de  Quasimodo  seiziesme  jour  d'avril,  Pasques  furent 
celuy  an  le  neuviesme  jour  dudit  mois,  messire  Lyonnel, 
duc  de  Qarence,  second  fils  du  roy  d'Angleterre ,  entra  à 
Paris  et  venoit  d'Angleterre  ;  et  aloit  à  Milan  espouser  la 
fille  messire  Galiache ,  l'un  des  seigneurs  de  Milan  ;  et 
alèrent  jusques  à  Saint-Denys  en  France  encontre  ledit 
Lyonnel  monseigneur  Jehan ,  duc  de  Berry«  et  messire 
Phelippe,  duc  de  Bourgoigne,  frères  germains  du  roy  de 
France.  Et  le  menèrent  descendre  droit  au  Louvre  où  ledit 
roy  estoit,  et  laiens  fu  receu  dudit  roy  moult  honnorâble- 
ment.  Et  ot  laiens  sa  chambre  moult  bien  parée  et  aournëe  ; 
et  disna  celuy  jour  et  souppa  au  chastel  du  Louvre  avecques 
le  roy  de  France,  qui  aussi  y  estoit  lors  logié.  Et  Tende- 
main  jour  de  lundi,  ledit  Lyonnel  disna  avecques  la. royne 
en  l'ostel  du  roy  près  de  Saint-Pol,  là  où  elle  estoit  logiëe, 
et  y  fist-l'en  très  grant  feste.  Et  après  disner,  quant  l'en  ot 
dancié  et  joué,  ledit  Lyonnel  et  lesdis  deux  frères  du  roy 
qui  tousjours  le  compaignoient ,  s'en  retournèrent  audit 
Louvre  devers  le  roy  et  souppèrent  avecques  luy,  et  tous- 
jours  coucha  ledit  Lyonnel  au  Louvre.  Et  le  mardi  ensui- 
vant, dix-huitiesme  jour  du  moys  d'avril  dessus  dit,  lesdis 
ducs  de  Berry  et  de  Bourgoigne  donnèrent  à  disuer  et  à 
soupper  audit  Lyonnel  et  à  ses  chevaliers  et  autres  gens  qui 


2&2  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

y  vouldrent  estre^  en  Tostel  d'Artois  à  Paris  ;  et  alèrent  au 
gésir  au  Louvre.  Et  le  mercredi  ensuivant,  ledit  Lyonnel 
disna  et  souppa  avecques  le  roy  et  luy  fist  le  roy  moult  de 
grans  dons  et  à  ses  gens  aussi,  qui  valoient,  si  comme  l'en 
estimoit,  vint  mille  florins  et  plus. 

Item,  le  jeudi  ensuivant,  ledit  Lyonnel  se  parti  de  Paris, 
et  le  fist  le  roy  convoier  par  le  conte  de  Tanquarville  jus- 
qnes  à  Sens,  et  par  autres  chevaliers  jusques  hors  du 
royaume. 

Et  assez  tost  après ,  ceux  qui  estoient  dedens  le  mous- 
tter  d'Ay  se  rendirent  et  furent  pris  à  raençon  ;  car  il  n'a- 
voient  plus  de  vivres  dedens  ledit  moustier.  Et  demourèrent 
lesdites  compaignies  au  Meucien  (  1  )  en  divers  logeys. 
C'est  assavoir  à  Lisy ,  à  Acy,  à  Fontaines-les-Nonnains  et 
environ  >  jusques  au  vendredi  douziesme  jour  de  may,  l'an 
mil  trois  cens  soixante-huit  dessusdit;  lequel  jour  se  des- 
logièrent  et  s'en  alèrent  vers  Ghaalons,  vers  Vitry  en  Per- 
tois  et  en  celle  marche  ;  et  y  firent  moult  de  maux  comme 
d'ardoir  maisons ,  tuer  gens,  efforcier  femmes  et  ploseurs 
autres  maux.  Et  en  celle  marche  demourèrent  jusques  envi- 
ron le  commencement  du  moys  de  juing ,  et  parla-l'en  à 
eux  par  pluseurs  fois,  afin  que  il  partisissent  du  royaume  ; 
mais  il  demandoient  si  grandes  sommes  de  florins,  c'est 
assavoir  au  moins  quatorze  cens  mil  frans  d'or,  que  l'en 
n'y  voult  point  entendi-e  pour  le  roy,  et  partout  celuy  temps 
avoit  le  roy  grant  nombre  de  gens  d'armes  en  pluseura 
bonnes  villes,  comme  Sens,  Troyes  et  Ghaalons,  Provins 
et  autres,  èsquelles  villes  lesdites  gens  d'armes  faisoient 
tant  de  excès  et  de  maux  que  ce  estoit  pitié. 

Item ,  le  vendredi  neuviesme  jour  de  juing  mil  trois  cent 
soixante-huit  dessusdit,  lesdites  compaignies  qui  s'estoient 

{i)  Au  Meucien.  En  Multien,  pays  de  la  Brfe.  Lisy-sur-Ourq,  à  trois 
lieues  de  Meaux.  Aoy-en-Multien,  à  sept  lieues  de  Senlis. 


(1368.)  CHAKLËS  V.  S6à 

desloglees  de  devant  Yitr y  passèrent  par  assez  pièsdeTroyes 
et  se  alèrent  logier  vers  Marigny  (1)  et  au  pays  environ.  Et 
lors  estoit  à  Troyes  le  duc  de  Bourgoigne ,  mais  il  n'avoit  pas 
gens  pour  combattre  à  eux  :  et  s'en  alèrent  passer  la  rivière 
d'Yonne  vers  Aucerre,  et  alèrent  vers  Ghastillon-sur-LoueU) 
devant  Montai^is  et  par  tout  le  Gastinois,  droit  vers  Estam- 
pes. Mais  il  séjournèrent  tant  en  Gastinois  que  il  fu  avant 
le  quatriesme  jour  de  juillet  que  il  féussent  environ  Es- 
tampes ;  et  boutèrent  les  feux  en  pluseurs  lieux  et  villes  en 
leur  chemin.  Et  pource  que  l'en  disoit  cominunelnient  que 
il  venoient  devant  Paris,  le  roy  manda  gens  d'aimes  à  Pa- 
ris. Et  en  celuy  an  meisme,  la  derrenière  sepmaine  de  juin, 
le  roy  fist  deux  mareschaux  nouveaux  ^  c'est  assavoir  t 
Messire  Loys  de  Sancerre  et  messire  Mouton  de  Blainvilie. 
Car  le  mareschal  Bouciquaut  estoit  mort,  et  messire  Arnoul 
d'Odeneban  avoit  renoncië  à  l'office ,  et  le  roy  luy  avoit 
baillié  l'oriflame.  Et  environ  quinze  jours  devant,  le  roy 
avoit  fait  amiral  de  la  mer  messire  François  de  Périlleux 
et  en  avoit  osté  le  Baudrin  de  la  Heu  se. 

Item^  le  mardi  quart  jour  de  juillet,  lesdites  compaignies 
se  logièrent  à  Estampes  et  à  Estrichi  (2).  Et  y  demou- 
rèrent  jusques  au  dimencbe  ensuivant,  neuviesme  jour 
dudit  moys,  que  se  deslogièrent.les  Gascoins  qui,  si  comme 
l'en  disoit,  se  defiioient  des  Anglois  et  les  Anglois  d'eux  ;  et 
s'en  alèrent  à  Baugenc y- sur-Loire,  et  les  Anglois  alèrent  en 
Normendie  et  pristrent  la  ville  de  Vire  :  et  y  entrèrent  de 
jour  comme  tous  hommes  de  ville,  armés  dessous  leur  gros^* 
ses  robeS)  premièrement  environ  quarante  ou  soixante  ;  et 
quant  il  orent  gaaigné  la  porte,  leur  grosses  routes  vindrent 
après,  mais  il  ne  pristrent  pas  le  chastel  ;  car  pluseurs  de  la 


(1)  Marigny.  Elotre  troyes  et  Nogenl-sur-Seinc. 
(f)  Estrichi,  Ou  Estrechif. 

TOM,  VJ.  'i^l 


564  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

dite  ville  se  retraistrent  dedens,  qui  bien  le  deffendirent  et 
gardèrent  ;  et  aussi  fu-il  assez  tost  après  raffreschi  de  gens 
d'armes.  Et  environ  quinze  jours  après,  une  partie  desdis 
Anglois  de  compaignie,  environ  quatre  cens  ou  cinq  cens, 
s'en  alèrent  en  Anjou  et  pristrent  la  ville  de  Chasteau- 
Gontier  pat  la  manière  qu'il  avoient  prise  Vire.  Et  lesdis 
Gascoins  se  tindrent  bien  trois  sepmaines  ou  un  moys  en 
ladite  ville  de  Baugency  ;  et  pluseursfois  ala  le  seigneur  de 
Lebret  de  par  le  roy  de  France  par  devers  eux  pour  traictier, 
comme  il  vidassent  le  royaume  de  France  ;  et  en  espérance 
de  certain  traictié  po^urparlé  et  non  passé  entre  eux,  lesdis 
Gascoins  passèrent  la  rivière  de  Loire  par  devers  la  Sau- 
loigne  ;  et  crut  tant  la  rivière,  assez  tost  après,  que  il  ne  la 
porent  rappasser  sans  pont;  et  ainsi  demourèrent  une 
pièce,  en  attendant  la  response  dudit  traictié  que  le  seigneur 
de  Lebret  avoit  porté  devers  le  roy. 


XII. 


Des  appellacions  que  le  conte  d^jàrmignac  et  autres  nobles 
firent  contre  le  prince  de  Galles  en  France. 

Environ  celuy  temps,  le  conte  d'Armignac,  le  seigneur 
de  Lebret,  le  conte  de  Pien*egort  et  pluseurs  autres  barons 
et  nobles  du  duchié  de  Guyenne,  appelèrent  du  prince  de 
Galles,  duc  de  Guyenne,  pour  pluseurs  griefs  que  il  leur 
avoit  fais;  et  se  traistrent  devers  le  roy  de  France  afin  que 
il  receust  leur  appellacions  et  donnast  ajournement  en  cas 
d'appel.  Et  sur  ce,  ot  ledit  roy  grant  délibéracion  ;  et  par  le 
conseil  que  il  ot,  il  leur  octroia  lesdis  ajournemens,  car  il 
n'avoit  encore  faites  aucunes  renonciations  aux  ressoi'S 
et  souverainetés  des  terres  par  luy  bailliées  audit  roy  d'Au- 
gleterre;  jasoit  ce  que  les  leimes  feussent  passés  dedens 


(1368.)  CHARLES  V.  }5ô 

lesquels  dévoient  çstre  faites  lesdites  renonciations.  Car  le 
roy  d'Angleterre  avpit  esté  refusant  et  délayant  de  fsdre 
aucunes  renonciations  que  il  devoit  faire;  lesquelles  se 
dévoient  faire  lors  et  par  la  manière  que  contenu  est  es 
lettres  desquelles  la  teneur  est  cy-après  encorporée.  Et 
toutesvoies,  jusques  à  ce  que  lesdites  renonciations  feussent 
faites,  lesdis  ressors  et  souverainetés  demouroient  au  roy 
de  France  pai;  la  manière  que  il  les  avoit  avant  ledit  traie- 
tié  ;  mais  il  devoit  surseoir  de  en  user  jusques  à  certain 
temps,  si  comme  es  dites  lettres  est  contenu,  desquelles  la 
teneur  ensuit  (I)  : 

XIII. 

Ci  s'ensuit  le  contenu  des  lettres  des  renonciations  que  le  roy 
d'Angleterre  et  le  prince  son  fils  dévoient  faire  dés  terres 
qu'il  tenoient  ci  nommées, 

<(  Edouart,  par  la  grâce  de  Dieu ,  roy  d'Angleterre,  sei- 
»  gneur  d'Irlande  et  d'Acquitaine ,  à  tous  ceux  qui  ces 
»  présentes  lettres  verront,  salut.  Gomme  pour  les  discen- 
»  cions,  débas  et  descors  meus  et  espérés  (2)  à  mouvoir  entre 
»  nous  et  notre  très  cher  frère  le  roy  de  France,  certains 
»  traicteurs  et  procureurs  de  nous  et  de  nostre  très  chier 
»  ainsné  fils  Edouard,  prince  de  Galles,  ayant  à  ce  souf- 
M  fisant  pouvoir  et  auctorité  pour  nous  et  pour  luy  et 
n  nostre  royaume  d'une  part  ;  et  certains  autres  traicteurs 
»  et  procureurs  de  nostre  dit  frère  et  de  nostre  très  chier 
»  neveu  Charles,  duc  de  Normendie  et  daulphin  de  Yien- 
»  nois ,  fils  ainsné  de  nostre  dit  frère  de  France ,  ayant 
M  povoir  et  auctorité  de  son  dit  père  en  ceste  partie,  pour 


(1)  Voyez  plus  baut  rarticle  XII  du  traité  de  Brétigny. 

(2)  Espérés,  Cest-à-dire  :  conjecturés^  présumés. 


î«>e  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

M  son  père  et  pour  luy,  se  feussent  assemblés  à  Brétigny 
»  près  de  Chartres  :  auquel  tieu  fu  parlé,  traictié  et  accordé 
>»  final  paix  ;  et  accordé,  le  huitiesme  jour  de  mai  derreniè- 
»  rement  passé,  des  traicteurs  et  procureurs  de  l'une  et  de 
»  l'autre  partie,  sur  les  discencions,  débas,  guerres  et  des- 
V  cors  devant  dis  ;  lesquels  traictié  et  paix  les  procureurs 
»  de  nous  et  de  nostre  dit  fils,  pour  nous  et  pour  luy,  jurè- 
n  rent  aux  sains  évangiles  tenir  et  garder,  et  après  cela  jurè- 
»  rent  nos  dis  fils  et  neveu  au  nom  que  dessus  ;  et  depuis, 
»  nous  et  nostre  dit  frère  l'avons  confermé  et  juré  solemp- 
»•  nelment  :  parmy  lequel  accort ,  entre  les  autres  choses, 
»  nostre  frère  et  son  fils  devant  dit  sont  tenus  et  ont  promis 
»  bailler,  délivrer  et  délaissiez  à  nous,  nos  hoirs  et  succes- 
»  seurs  à  tousjours,  les  cités,  contés,  villes,  chasteaux,  forte- 
»  resces,  terres,  revenues  et  autres  choses  qui  s'ensuivent,. 
»  avec  ce  que  nous  tenons  en  Guyenne  et  en  Gascoigne  ; 
»  à  tenir  et  posséder  perpétuel  ment  à  nous  et  à  nos  hoirs 
»  et  successeurs  ce  que  en  demaine  en  demaine,  et  ce  que  eu 
»  fié  en  fié,  et  par  le  temps  et  manière  ci-après  esclaircis  : 
»  la  cité,  le  chastel  et  la  conté  de  Poitiers,  et  toute  la  terre 
»  et  le  pays  de  Poitou,  ensemble  le  fi  eu  de  Thouart  et  la 
»  terre  de  Belleville;  la  cité  et  le  chastel  de  Xaintes,  et 
»>  toute  la  terre  et  le  pays  de  Xaintonge  par  deçà  et  par  delà 
»  la  Charente,  avecques  la  ville  y.  chastel  et  forteresce  de 
»  La  Rochelle,  et  leur  appartenances  et  appendances;  la 
»  conté,  le  chastel  d'Agen  et  la  terre  et  le  pays  d'Agenois  ; 
»  la  cité ,  le  chastel  et  toute  la  conté  de  Pierregort ,  et  la 
»  terre  et  le  pays  de  Pierreguis;  la  cité  et  le  chastel  de 
»  Lymoges  et  la  terre  et  le  pays  de  Lymosin  ;  la  cité  et  le 
»  chastel  de  Caours  et  la  terre  et  le  pays  de  Caoursin  ;  la 
»  cité,  le  chastel  et  le  pays  de  Tarbe  et  la  terre  et  le  pays 
«  et  la  conté  de  Bigorre  ;  la  conté ,  la  terre  et  le  pays  de 
»  Gaure  ;  la  conté  et  le  chastel  d'Angoulesme  et  la  conté  et 


(136S.)  CHARLES  V.  Î&7 

»  la  terre  et  le  pays  d'Angoulesmois  ;  la  cité  et  le  cbastel 
»  de  Rodés  et  la  terre  et  le  pays  de  Ropergue.  Et  s'il  y  a 
»  aucuns  seigneurs,  comme  le  conte  de  Foix,  le  conte  d'Ar^^ 
>i  niignac ,  le  conte  de  Lille ,  le  conte  de  Pierregort ,  le 
»  conte  de  Lymoges  ou  aulres  qui  tiennent  aucunes  terres 
»  ou  lieux  dedens  les  mettes  diesdis  lieux ,  il  en  feront 
»  homaige  à  nous  et  tous  autres  services  et  devoirs  deus  à 
»  cause  de  leur  terres  et  lieux,  en  la  ^lanière  qu'il  les  ont 
»  fais  aok  temps  passé  :  et  tout  ce  que  nous  ou  aucuns  des 
»  roys  d'Angleterre  anciennement  tindrent  en  la  ville  de 
»  Monstereul  sur  la  mer  et  es  appartenances  : — toute  la  conté 
»  de  Ptmtieu  tout  entièrement,  sauf  et  excepté  que  se  aucu- 
»  nés  choses  ont  esté  aliéhées  par  les  roys  d'Angleterre  qui 
M  ont  esté  pour  le  temps,  de  ladite  conté  et  appartenances, 
»  et  à  autres  personnes  qui  aux  roys  de  France  estoient 
»  tenus ,  nostre  dit  frère  né  ses  successeurs  ne  siéront  pas 
»  tenus  de  les  rendre  à  nous  ;  et  se  lesdites  aliénacions  ont 
1*  esté  faites  aux  roys  de  France  qui  ont  esté  par  le  temps  sans 
»  aucun  moyen,  et  nostre  dit  frère  le  tiengne  à  présent  en  sa 
»  main,  il  les  laissera  à  nous  entièrement,  excepté  que  se  les 
»  roys  de  France  les  ont  eu  par  escliange  ou  autres  terres, 
»  nous  délivrerons  ce  que  l'on  a  eu  par  eschange,  ou  nous 
»  laisserons  à  nostre  dit  frère  les  choses  ainsi  aliénées  ;  mais 
»  se  les  roys  d'Angleterre  qui  ont  esté  par  le  temps  en  avoient 
»  aliéné  ou  transporté  aucunes  choses  en  autres  personnes 
»  que  es  roys  de  France,  et  depuis  il  soient  venus  es  mains 
»  de  nostre  dit  frère,  ou  par  partage,  nostre  dit  frère  ne  sera 
»  pas  tenu  de  les  rendre.  Et  aussi  se  les  choses  dessusdites 
»  doivent  homaige,  nostre  dit  frère  les  baillera  à  autres  qui 
»  en  feront  omaige  à  nous ,  et  s'il  ne  doivent  omaige ,  il 
»  nous  baillera  un  tenant  qui  nous  en  fera  le  devoir  dedens 
»  un  an  prochain  après  ce  que  nostre  dit  frère  sera  parti 
»  de  Calais  ,  —  le  cbastel  et  la  ville  de  Calais,  le  c\\^*&\,^^\di 


2&8  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

»  ville  et  seigneurie  de  Merque,  les  villes,  chasteauz  et  sei- 
»  gneuries  de  Sangate,  Coidongne,  Hammes,  Wale  -et  Oye 
M  avecques  leur  bois,  mares,  rivières,  seigneuries,  advoi- 
n  sons  d'églyse  et  toutes  autres  appartenances  et  lieux 
»  entregisans  dedens  les  mettes  et  bondes  qui  s'ensuivent  : 
»  C'est  assavoir  deçà  Calais  jusques  au  fil  de  la  rivière  par- 
»  devant  Gravelingues ,  et  aussi  par  le  fil  de  mesme  la 
»  rivière  tout  entour  l'angle ,  et  aussi  par  la  rivière  qui  va 
»  par  delà  poil  et  par  meisme  la  rivière  qui  chiet  au  grant 
»  lay  de  Guynes  jusques  à  Fretin  et  d'ilec  par  la  valée  cn- 
»  tour  la  montaigne  Calculi,  encloant  meisme  la  montai- 
n  gne  ;  et  aussi  jusques  à  la  mer,  avec  Sangate  et  toutes  les 
»  appartenances  ;  le  chastel  et  la  viUe  et  tout  entièrement  la 
»  conté  de  Guynes  avecques  toutes  les  terres,  viUes,  chas- 
»  teaux,  forteresces,  lieux,  homes,  homaiges,  bois,  forés, 
»  droitures  d'icelles ,  aussi  entièrement  comme  le  conte 
9  de  Guynes ,  derrain  mort,  les  tint  au  temps  qu'il  ala  de 
»  vie  à  trespassement  ; —  et  obéiront  les  églyses  et  les  bonnes 
»  gens  estant  dedens  les  limitations  dudit  conté  de  Guynes, 
»  de  Calais  et  de  Merque  et  des  autres  lieux  dessusdis,  à 
»  nous  ainsi  comme  il  obéissoient  à  nostre  ctit  frère  çt  au 
»  conte  de  Guynes  qui  fu  pour  le  tempa.  Toutes  lesquelles 
»  choses  comprises  en  ce  présent  article  et  en  l'article  pro- 
w  chain  précédent  de  Merque  et  de  Calais,  nous  tendrons  en 
n  demaine,  excepté  les  héritages  des  églyses  qui  demour- 
»  ront  auxdites  églyses  entièrement ,  quelque  part  qu'il 
»  soient  assises;  et  aussi  excepté  les  héritages  des  autres 
n  gens  du  païs  de  Merque  et  de  Calais,  assis  hors  de  la  viUe 
»  de  Calais,  jusques  à  la  value  de  cent  livres  de  terre  par  an 
»  de  la  monnoie  courant  au  païs  et  au-dessoubs;  lesquels 
»  héritages  leur  demourront  jusques  à  la  value  dessusdite 
»  et  au-dessoubs  ;  mais  les  habitacions  et  héritages  assis  en 
»  ladite  ville  de  Calais,  avecq;ues  leur  appartenances ,  de- 


(1368.)  CHARLES  V.  959 

n  mourront  en  demaine  à  nous  pour  ordener  à  nostre  vo* 
M  lente;  et  aussi  demourront  aux  habitans  en  la  terre,  ville 
»  et  conté  de  Guynes,  toutes  leur  demaines  entièrement  et 
»  revendront  plainement,  sauf  ce  que  est  dit  par  avant  des 
n  confrontations,  mettes  et  bondes  dessus  dites  en  l'article 
»  de  Calais,  et  toutes  les  isles  adjacens  aux  villes ,  pais  et 
»  lieux  avant  nommés,  ensemble  avecques  toutes  les  autres 
»  isles,  lesquelles  nous  tenrons  au  temps  dudit  traictié.  Et 
»  eust  esté  pourparlé  que  nostre  dit  frère  et  son  ainsné  fils 
»  renonçassent  aux  ressors  et  souverainnetés  et  à  tout  droit 
»  qu'il  pourroient  avoir  en  toutes  les  choses  dessusdites,  et 
«  que  nous  les  tenissions,  comme  voisin,  sans  ressort  et  sou- 
9  veraineté  de  nostre  dit  frère  audit  royaume  de  France , 
n  et  que  tout  le  droit  que  nostre  dit  frère  avoit  es  choses 
n  dessus  dites,  il  nous  cédast  et  transportast  perpétuel- 
»  ment  et  A  tousjours  ;  et  aussi  eust  esté  pourparlé  que 
»  semblablement  nous  et  nostre  dit  fils  renoncissons  exprès- 
»  sèment  à  toutes  les  choses  qui  ne  doivent  estre  bailliées 
»  ou  déhvrées  à  nous  par  ledit  traictié ,  et  par  espécial 
n  au  nom  et  au  drmt  de  la  couronne  et  du  royaume  de 
n  France,  à  omaige,  souveraineté  et  demaine  du  duchié  de 
»  Normendie,  du  duchié  de  Touraine,  des  contés  d'Anjou 
n  çt  du  Maine ,  et  souveraineté  et  omaige  du  duchié  de 
H  Bretaigne,  à  la  souveraineté  et  omaige  du  conté  et  pals 
M  de  Flandres,  et  à  toutes  autres  demandes  que  nous  faisons 
n  et  faire  pourrions  pour  quelque  cause  que  ce  soit,  excepté 
u  les  choses  dessus  dites  qui  doivent  demourer  et  estre 
»  baillées  à  nous  et  à  nos  hoirs,  et  que  nous  leur  transpor- 
n  tassions,  cessissons  et  délaisissions  tous  Içs  droits  que  nous 
M  pourrions  avoir  en  toutes  les  choses  qui  à  nous  (ne)  doi- 
w  vent  estre  bailliées. — Sur  lesquelles  choses,  après  pluseurs 
»  altercacions  eues  sur  ce,  et  par  espécial  pource  que  lesdites 
N  renonciacions  ne  se  font  pas  de  présent,  avonft  &iiiSE^e\ae\iX 


!260  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

1»  accordé  avec  nostre  dit  frère  par  la  manière  qui  s'ensuit  : 
n  c'est  assavoir  que  nous  et  nostre  dit  ainsné  fils  renonce- 
»  ronSy  et  ferons  et  avons  promis  à  faire  les  renonciations, 
«>  transporSy  cessions  et  délaisseraens  dessusdis,  quant  et 
H  si  tost  que  nostre  dit  frère  aura  baillié  à  nous  ou  à  nos 
»  gens  espécialment  de  par  nous  députés,  la  cité  et  le  chas- 
»  tel  de  Poitiers  et  toute  la  terre  et  le  pais  du  Poitou , 
>i  ensemble  le  fié  de  Thouart  et  la  terre  de  fielleville;  la 
>i  cité  et  le  cbastel  d'Agen  et  toute  la  terre  et  le  pais  d'A- 
n  génois^  la  cité  et  le  cbastel  de  Pierregort  et  toute  la  terre 
M  et  le  païs  de  Pierreguis  ;  la  cité  et  le  cbastel  de  Gaours  et 
»  toute  la  terre  et  le  païs  de  Gaoursin  ;  la  cité  et  le  cbastel 
»  de  Lymoges  et  toute  la  terre  et  le  païs  de  Lymosin  ;  et 
n  toute  la  conté  de  Gaure.  Lesquelles  cboses  nostre  dit  frère 
»  nous  a  promis  à  baillier  ou  à  nos  espéciaux  députés  dedens 
»  la  feste  de  la  Nativité  Saiiit^Jeban-Baptiste  se  il  peut  ; 
M  et  .tantost  après  ce ,  devant  certaines  personnes  que  nos- 
»  tre  dit  frère  députera,  nous  et  notre^t  ainsné  fila  ferons 
li  en  nostre  royaume  ycelles  renonci jxions,  transpors ,  ces- 
H  sions  et  délaissemens  par  foy  et  sairement,  solempnelment, 
»  et  d'icelle»f  erons  bonnes  lettres  ouvertes»  scellées  de  nostre 
»  gluant  seel,  par  la  manière  et  forme  comprise  en  nos  autres 
»  lettres  sur  ce  faites  et  que  compris  est  audit  traictié,  les- 
»  quelles  nous  envoierons  à  la  feste  de  l'Assomption  Nostre- 
»  Dame  procbain  ensuivant ,  en  l'églyse  des  Augusiins  à 
M  Bruges;  et  les  ferons  baillier  à  ceux  que  nostre  dit  frère 
»  y  envoiera  lors  pour  les  recevoir.  Et  se  dedens  ladite  feste 
»  saint  Jeb an-Baptiste ,  nostre  dit  frère  ne  povoit  baillier 
»»  les  cités ,  chasteaux ,  villes ,  terres  ,  païs ,  isles  et  lieux 
»  dessus  procbainement  nommés,  il  les  doit  baillier  dedens 
»  la  feste  de  Toussains  procbaine  venant  en  un  an;  et 
w  icelles  bailliées,  ferons  nous  et  nostre  dit  fils  lesdites 
»  renonciations  ^  transpors ,  cemou^  ^k  délatssen&eas  par- 


(t36».)  CHARLES  Y.  261 

H  devant  les  gens  qui  seront  députés  par  nostre  dit  frère, 
»  comme  dit  est^  et  en  ferons  lettres  telles  et  par  la  manière 
M  dessusdite,  et  les  ferons  baillier  à  ses  gens  au  jour  de  la 
»  feste  saint  Andrieu  lors  ensuivant ,  en  ladite  églyse  des 
»  Augustins,  à  Bruges,  parla  manière  dessus  dite.  Et  aussi 
n  nous  a  promis  nostre  dit  frère  que  il  et  son  ainsné  fils 
»  renonceront  et  feront  semblables ,  lors  et  par  la  ma-^ 
»  nière  dessus  dite ,  les  renonciations ,  transpors,  cessions 
»  et  délaissemens  accordés  par  ledit  traictié  à  faire  de  sa 
».  partie,,  si  comme  dessus  est  dit  ;  et  envoiera  ses  lettres, 
»  patentes  scellées  de  son  grant  seel  auxdis  lieux  et  tenues 
»  pour  les  baillier  aux  gens  qui  de  par  nou3  y  seront  dépu- 
w  tés,.semblablement  comme  dit  est.  £t  aussi  nous  a  promis 
)»  et  accordé  nostre  dit  frère  que  luy  et  ses  hoirs  cesseront, 
n  jusques  aux  termes  desdites  renonciations  dessus  esclair- 
M  cies,  de  user  de  souverainnetés  et  ressors  en  toutes  les 
»  cités,  contés,  chasteaux,  villes,  terres,  paï3,  isles  et  lieux 
»  que  nous  tenions  au  temps  dudit  traictié,  lesquelles  nous 
M  doivent  demourer  par  ledit  traictié ,.  et  es  autres  qui ,,  à 
»  cause  desdites  renonciations  et  dudit  traictié,  nous  seront 
»  bsdlliées  et  doivent  demourer  à  nous  et  nos  hoirs ,  sans 
»  ce  que  nostre  dit  frère  ou  ses  hoirs  ou  autres  à  cause  de 
»  la  couronne  de  France^  }usques  aux  termes  dessus  esclair- 
»  cis  et  iceux  durans ,  puissent  user  d'aucuns  services  ou 
»  souverainneté,  né  demander  subjecion  sur  nous,  nos  hoirs, 
»  nos  subgiés  d'icelles  présens  et  avenir,  né  querelles  ou 
w  appeaux  en  leur  cowt  recevoir,  né  rescrire  icelles,  né  de 
M  jusridicion  aucune  user  à  cause  des  cités,  contés,  chasteaux , 
n  villes,  terres,  pais,  isles  et  lieux  prochains  nommés.  Et 
»  nous  a  aussi  accordé  nostre  dit  frère  que  nous  né  nos 
»  hoirs,  né  aucuns  de  nos  subgiés,  à  cause  desdites  cités, 
»  chasteaux ,  villes ,  terres,  pais ,  isles  et  lieux  prochains 
»  avant  dis,  comme  dit  est,  soient  tenus  né  obligiés  de  le 


262  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

»  recc^noistre  nostre  souverain,  né  de  faire  aucune  subjec- 
«»  ciouy  service  né  devoir  à  luy  né  à  ses  hoirs  né  à  la  cou- 
»  ronne  de  France,  jusques  aux  termes  des  renonciations 
»  devant  dites.  Et  aussi  accordons  et  promettons  à  nostre 
»  dit  frère  que  nous  et  nos  hoirs  cesserons  de  nous  appeller 
»  et  porter  roys  de  France  par  lettres  né  autrement  jusques 
»  aux  tei*mes  dessus  nommés,  et  iceux  durans.  Et  combien 
»  que  es  articles-  dudit  accort  et  traictié  de  la  paix  en  ces 
>»  présentes  lettres,  ou  autres  dépendans  desdis  articles  ou 
»  de  ces  présentes  ou  d'autres  quelconques,  que  elles  soient 
»  ou  feussent,  aucunes  paroles  ou  fait  aucun  que  nous  ou 
»  nostre  dit  frère  déissions  ou  féissions  qui  sentissent  trans- 
}>  lacion  ou  renonciations  taisibles  ou  expresses  des  ressors 
»  ou  souverain netés  (1),  est  i'intencion  de  nous  et  de  nostre 
»  dit  frère  que  les  avant  dis  souverainnetés  et  ressors  que 
M  nostre  dit  frère  se  dit  avoir  es  dites  terres  qui  nous  seront 
»  bailliées ,  comme  dit  est ,  demourront  en  Testât  auquel 
w  elles  sont  à  présent.  Mais  toutesvoies  que  il  cessera  de 
»  en  user  et  de  demander  subjeccion  par  la  manière  dessus 
»  dite ,  jusques  aux  termes  dessus  esclaircis.  Et  aussi 
»  voulons  et  accordons  à  nostre  dit  frère  que ,  après  ce 
»  qu'il  aura  baillié  lesdites  cités  ,  contés ,  chasteaux  ,  vil- 
»  les ,  terres ,  païs ,  isles  et  lieux  qu'il  nous  doit  baillier 
»  parmy  sa  délivrance  et  renon'ciacions  dessusdites  ;  et 
»  lesdites  renonciations,  transpors  et  cessions  qui  sont  à 
»  faire  de  sa  partie ,  pour  luy  et  pour  son  ainsné  fils , 
»  faites  et  envoiées  auxdis  jour  et  lieu  à  Bruges ,  lesdites 
»  lettres  bailliées  aux  députés  de  par  nous,  que  la  renon- 
»  ciacion^  transport,  cession  et  délaissement  à  faire  de  nostre 
»  partie  soient  tenues  pour  faites;  et  par  habondant,  nous 


(1)  Dans  plusieurs  manuscrits,  on  voit  écrit  à  la  marge,  de  la  main  cou- 
rante :  Piota  :  Ues  ressors  et  souverainetés. 


(1368.)  GBARLES  V.  263 

»  renonçons  dès  lors  par  exprès  au  nom  et  au  droit  de  la 
M  couronne  du  royaume  de  France ,  et  à  toutes  les  choses 
»  que  nous  devons  renoncler  par  force  dudit  traictié ,  si 
ti  avant  comme  profïitter  pourra  à  noslre  dit  frère  et  à  ses 
»  hoirs.  Et  voulons  et  accordons  que,  par  ces  présentes, 
»  ledit  traictié  de  paix  et  accort  fait  entre  nous  et  nostre 
»  dit  frère,  les  subgiés,  aliés  et  adhérens  d'une  partie  et 
»  d'aiiti^e ,  ne  soit ,  quant  aux  autres  choses  contenues  en 
v>  iceluy,  empiré  ou  affebli  en  aucune  manière  ;  mais  vou- 
»  Ions  et  nous  plaist  qu'il  soient  et  demeurent  en  leur 
»  plaine  force  et  Vertu.  Toutes  lesquelles  choses  en  ces 
n  présentes  lettres  es^.riptes,  nôUs,  rôy  d'Angleterre  dessus- 
»>  dit,  voulons,  octroyons  et  promettons  loyalment  et  en 
»  lx>nné  foy  et  par  nostre  sairement  fait  sur  le  cotps  Dieu 
>>  es  sains  évangiles,  tenir ,  garder,  entériner  et  accomplir 
»  Sans  fraude  et  sans  mal  engin  de  nostre  partie  ;  et  à  ce 
n  et  pour  ce  Mairie,  obligôns  à  n'ostre  dit  frère  de  France, 
M  nous,  nos  hoirs  et  tous  nos  biens  présens  et  avenir,  en 
n  quelque  lieu  qu'il  soient^  renonçant  par  nostre  dite  foy  et 
»  sairement  à  toutes  exceptions  de  fraude,  décevance,  de 
»  crois  pris  et  à  prendre  et  à  empêtrer,  dispensacion  de 
»  pape  ou  d'autre  au  contraire  ;  laquelle  se  empêtrée  estoit, 
n  nous  voulons  estre  nulle  et  de  nulle  valeur,  et  que  nous  ne 
n  nous  en  puissions  aidier,  et  aux  drois  disans  que  royaume 
»  ne  pourra  estre  devisé ,  et  général  renonciacion  non  va- 
»  loir  fors  en  certaine  manière,  et  à  tout  ce  que  nous  pour^ 
w  rions  proposer  au  contraire,  en  jugement  ou  dehors.  En 
n  tesmoin  desquelles  choses,  nous  avons  fait  mettre  nostre 
»  grant  séel  à  ces  présentes.  Donné  à  nostre  ville  de  Calais 
»  sous  nostre  grant  séel,  le  vint-quatriesme  jour  d'octobre, 
»  l'an  de  grâce  mil  trois  cent  soixante.  » 


•i 


264  LES  GRANDES  CHRONIQDBS. 

XIV. 

Cornent  le  roy  cda  à  Tournay  pour  parler  où  conte  de  Plandres 
dii  mariage  de  sa  fille  et  de  Phelippe  de  Bourgoigne  ^  frère 
dadit  roy  ;  et  de  huit  cardinaux  que  le  pape  fist. 

En  l'entrée  du  mois  de  septembre  ensuivant,  lé  roy 
parti  de  Paris  pour  aler  à  Tournay,  là  où  il  avoit  mandé 
le  conte  de  Flandres,  le  duc  de  Breban  et  le  conte  de  Hay^ 
naut,  en  espérance  de  parfaire  le  mariage  de  messire  Phe- 
lippe, duc  de  Bourgoigne,  frère  dudit  roy,  et  de  Marguerite 
fille  dudit  conte  de  Flandres ,  laquelle  avoit  par  avant  esté 
mariée  à  messire  Phelippe  duc  de  Bourgoigne ,  derrenier 
trespassé.  Mais  ledit  conte  de  Flandres  ne  fu  point  à  Tour- 
nay à  la  journée  que  le  roy  avoit  entencion  que  il  y  ieust,  et 
se  envoia  excuser  pour  cause  àt  maladie  :  et  pour  ce  s'en 
retourna  le  roy  à  Paris  sans  autre  chose  faire  dudit  mariage. 
Mais  madame  Mai^uerite,  contesse  d'Artois  et  mère  dudit 
conte  de  Flandres ,  qui  estoit  alée  à  Tournay  pour  celle 
cause,  et  qui  moult  vouloit  et  desiroit  ledit  mariage  estre 
fait ,  ala  par  devers  son  dit  fils  à  Malines ,  en  poursuivant 
toujours  la  perfection  et  accomplissement  dudit  mariage. 
Item,  le  vendredi  vint-deuxiesme  jour  du  mois  de  septem- 
tre  dessusdit,  mil  trois  cent  soixante-^-huit,  le  pape  Urbain 
qui  estoit  à  Monflacon  (1)  fist  huit  cardinaux  ;  c'est  assavoir  : 
le  patriarche  de  Jérusalem,  le  patriarche  d'Alexandrie, 
l'arcevesque  de  Cantorbire,  anglois,  l'arcevesque  de  Naples^ 
messire  Jehan  de  Dormans,  evesque  de  Beau  vais  et  chance- 
lier de  France,  né  de  Dormans  (2)  sur  la  rivière  de  Marne  ; 

(1)  Moniflacon.  Montefiascone. 

(2)  Né  de  Dormans,  Son  tombeau  est  encore  dans  l'église  de  la  petite 
ville  de  Dormans,  entre  Épernay  et  Château-Thierry. 


f  » 


monseignenf  Estieiriiè  dl  Vèotis^  evesque  de  Paris,  né  de 
Yitry  aaprès  Paris  sur 'la  ririère  de  Saine,  l'evesque  de 
Castres  et  le  prieur  de  Saint-Pierre  de  Rome.  Et  en  vindrent 
les  nouvelles  certaines  à  Paris  et  les  lettres  de  pluseurs  car- 
dinaux,  le  sixiesme  jour  du  mois  d'octobre  ensuivant. 
Item,  en  la  fin  dudit  mois  de  septembre,  les  Anglois  de 
compaignie,  qui  estoient  en  la  ville  de  (1)  Chastean  de  Yire, 
s'en  partirent,  pour  certaine  somme  de  florins  que  l'en  leur 
donna ,  et  s'en  alèrent  à  Ghasteau-Gontier  par  devers  leur 
compaignons  qui  là  estoient,  et  pristrent  pluseurs  forte- 
resces  environ,  pour  ce  qu'il  ne  po voient  tous  estre  logiës 
en  ladite  ville  de  Cbasteau-Gontier. 

Item,  en  celui  temps  lesdis  Gascoins  de  compaîguie, 
qui  avoient  passé  la  rivière  de  Loire ,  comme  dit  est , 
alèrent  en  Touraine,  et  grant  foison  de  gens  d'armes 
du  royaume  de  France,  tant  aux  gaiges  du  roy  comme 
sans  gaiges  alèrent  après ,  en  espérance  de  les  combattre , 
jusques  à  une  ville  que  l'en  appelle  Faye-les-Vigneuses  (2), 
en  laquelle  se  estoient  retrais  lesdis  Gascoins;  et  se  tin- 
drent  lesdites  gens  d'armes  devant  ladite  ville  par  aucuns 
jours,  cuidans  que  iceux  Gascoins  deussent  issir  de  ladite 
ville  pour  combattre  :  mais  riens  n'en  firent,  et  pour  ce  se 
retraistrent  lesdites  gens  d'armes  de  France  en  la  ville  de 
Lodun,  et  assez  tost  après  se  départirent,  et  lesdis  Gascoins 
demourèrent  en  ladite  ville  de  Faye. 

Item,  le  jeudi  vint-troisiesme  jour  du  moys  de  novembre 
ensuivant,  aucuns  chevaliers  et  escuiers  de  la  duchié  de 
Bourgoigne,  jusques  au  nombre  de  cinquante  combatans  ou 
environ ,  se  combattirent  à  gens  de  compaignie  qiii  estoient 


(1)  De.  Peul-éire  faudroil-il  lire  :  Et..,  Les  éditions  impriraccs  por- 
tent :  Au  chaslel  de  la  ville, 

(2)  Aujourd'hui  Faye-la-vineme  y  bourg  du  département  d'Indre-et- 
Loire,  à  six  lieues  de  Cliinon. 

23 


266  Ltt  GRANI»  CHKdkhQUES.  *"        «^ 

partis  de  la  forteresce  de  Lez  en  Biftujeulais,  etTftToient  che- 
vauchié  par  la  duchié  de  Bourg<rigne  jusques  à  Greyant, 
et  s'en  retoumoient  par  la  conté  de  Nevers  ;  et  les  dessusdis 
de  Bourgoigne  les  suivirent  jusques  à  une  ville  appellée 
Semelay  (1  ),  et  là  se  combattirent  à  eux  et  les  desconfirent. 
Et  furent  desdis  des  compaignies  mors  jusques  au  nombre 
de  onze  ou  de  douze,  et  environ  quarante  pris,  et  les  autres 
s'enfouirent  ;  et  si  furent  rescous  grant  foison  de  prisonniers 
que  lesdis  des  compaignies  avoient  pris. 

XV. 

De  la  Nativité  de  Charles  ^  premier  fils  de  Charles-le-Quint , 

roy  de  France, 

Le  diménche  tiers  jour  du  mois  de  décembre ,  l'an  mil 
trois  cent  soixante-huit  dessusdit,  premier  jour  de  l'Avent 
Nostre-Seigneur,  en  la  tierce  heure  après  mienuit,  la  royne 
Jehanne,  femme  du  roy  Charles  lors  roy  de  France,  ot  son 
premier  fils  en  Tostel  de  emprès  Saint-Pol  de  Paris  ;  et 
estoit  la  lune  au  signe  de  la  Vierge  en  la  seconde  face  dudit 
signe,  et  avoit  la  lune  vint-trois  jours.  Duquel  enfantement 
ledit  roy  et  tout  le  peuple  de  France  orent  très  grant  joie, 
et  non  pas  sans  cause  ;  car  onques  ledit  roy  n'avoit  eu  aucun 
enfant  masle.  Et  en  rendi  ledit  roy  grâces  à  Dieu  et  à  la 
vierge  Marie.  Et  celui  jour  ala  à  Nostre-Dame  de  Paris,  et 
fist  chanter  devant  l'image  de  Nostre-Dame,  à  l'entrée  du 
cuer,  une  belle  messe  de  Nostre-Dame  ;  et  l'endemain,  au 
jour  de  lundi,  ala  à  Saint-Denis  en  France  en  pèlerinage, 
et  fist  donner  aux  ordres  de  Paris  grant  foison  de  florins 
jusques  au  nombre  de  trois  mille  florins  et  de  plus. 

(1)  Semelay,  Aujourd'hui  village  du  département  de  la  Nièvre,  à  sept 
lieues  de  Château- Chinon, 


(1368.)  CHARLES  V.  267 

Item,  celuy  jour  de  dimenche,  messire  Aymeri  de  Mar- 
gnac,  nouvel  evesque  de  Paris,  entra  à  Paris  et  fu  apporté  de 
Ste-Geneviève  à  Nostre-Dame,  si  comme  il  est  acoustumé  : 
et  luy  fist  le  roy  sa  feste  et  donna  à  disner  au  Louvre  audit 
evesque  et  à  tous  ceux  qui  le  acompaignièrent. 

XVI. 

De  la  solempnité  du  baptisement  de  Charles ,  fils  du  roy 

Charles  le  quint  de  ce  nom. 

» 

Le  mercredi  ensuivant,  sixiesme  jour  de  décembre,  l'an 
mil  trois  cent  soixante-huit  dessusdit ,  ledit  fils  du  roy  fu 
crestienné  en  Téglyse  de  Saint-Pol  de  Paris,  environ  heure 
de  prime,  par  la  manière  qui  ensuit.  Et  dès  le  jour  de  devant 
furent  faites  lices  de  mairien  (1)  en  la  rue,  devant  ladite 
églyse  et  aussi  dedens  ladite  églyse  environ  les  fons ,  pour 
mieux  garder  qu'il  n'y  eut  trop  presse  de  gens. 

Premièrement  :  devant  ledit  enfant  ot  deux  cens  variés 
qui  portoient  deux  cens  torches,  qui  tous  demourèrent  en 
ladite  rue,  tenant  lesdites  torches  ardans  excepté  seulement 
vintxix  qui  entrèrent  dedens  ledit  moustier.  Et  après  estoit 
messire  Hue  de  Chasteillon,  seigneur  de  Dampierre,  mais- 
tre  des  arbalestiers,  qui  portoit  un  cierge  en  sa  main,  et  le 
conte  de  Tanquarville  si  portoit  une  couppe  en  laquelle 
estoit  le  sel,  et  avoit  une  touaille  en  son  col  dont  ledit  sel 
estoit  couvert.  Et  après  estoit  la  royne  Jehanne  d'Evreux 
qui  portoit  ledit  enfant  sur  ses  bras;  et  monseigneur  Char- 
les, seigneur  de  Montmorenci,  et  monseigneur  Charles, 
conte  de  Dampmartin,  estoit  d'encosteluy  ;  et  ainsi  issirent 
dudit  hostel  du  roy  de  Saint-Pol ,  par  la  porte  qui  est  au 

(I)  Lices  de  mairien,  Eocelotes  en  bols. 


2G8  LES  GRANDES  CHRONIQUES, 

plus  près  de  ladite  églyse.  Et  tantost  après  ledit  enfant, 
estoient  le  duc  d'Orliens,  oncle  du  roy ,  le  duc  de  Berry, 
le  duc  de  Bourbon ,  frère  de  la  royne ,  et  pluseurs  autres 
grans   seigneurs   et  dames  ;    la   royne    Jehanne ,  la   du- 
chesse d'Orliens  sa  fille,  la  contesse  de  Hareconrt  et  la 
dame  de  Lebret ,  suers  de  la  royne ,  lesquelles  estoient 
bien  parées  en  couronnes  et  en  joyaux  :  et  après  pluseurs 
autres  dames   et  damoiselles  bien  parées  et  bien   aour- 
nées  (1).  Et  ainsi  fu  apporté  ledit  enfant  jusques  à  la  grant 
porte  de  ladite  églyse  de  Saint- Pol,  à  laquelle  porte  es- 
toient, qui  attendoient  ledit  enfant,  le  cardinal  de  Beauvais, 
chancelier  de  France,  qui  ledit  enfant  crestienna  ;  et  le  car- 
dinal de  Paris  en  sa  chappe  de  drap  sans  autres  apumemens, 
et  les  arcevesques  de  Lyon  et  de  Sens,  et  les  evesques  d*E- 
vreux,  de  Constances,  de  Troyes,  d'Arras,  de  Meanx,  de 
Beauvais,  de  Noyon  et  de  Paris  ;  et  les  abbés  de  St-Denis, 
de  Sa  in t-Germain-d es-Prés,  de  Sainte-Greneriève,  de  Saint- 
Victor,  de  Saint-Magloire,  tous  en  mitres  et  en  crosses  et 
tous  furent  au  crestiennement.  Et  le  tint  sur  les  fons  ledit 
seigneur  de  Montmorency,  et  fu  appelle  Charles,  pour  lesdis 
seigneur  de  Montmorency  et  conte  de  DampmartiR,  qui  ce 
meisme  nom  avoient.  Et  api'ès  fu  reporté  ledit  enfant  audit 
bostel  de  Saimt-Pol  par  le  cimetière  de  ladite  églyse  et  par 
un  huys  pw  lequel  l'on  entroit  audit  hostel,  pour  la  presse 
qui  estoit  devant  ladite  églyse  (2).  Et  celuy  jour,  fist  le  roy 
faire  une  donnée  (3)  en  la  couture  Ste-Katherine  ,  de  huit 

fl)  Le  tableau  de  celle  procession,  forl  exact  du  moins  pour  les  pre- 
miers personnages  jusqu'au  comte  de  Dammartin  inc^usiveoient ,  so 
reconnoli  dans  une  miniature  du  manuscrit  de  Charles  V,  f»  446,  ?•. 
Montfaucon  n'a  pas  connu  ce  précieux  volume,  comme  j'ai  eu  d^à  l'occa- 
sion de  le  remarquer  sous  le  règne  du  roi  Jean. 

(2)  Aujourd'hui  l'on  ne  prendroit  pas  un  détour  aussi  déplaisant,  cl 
nos  sergens  de  ville  feroleni  bonne  raison  de  cette  presse 

(S)  Une  donnée.  \3n  don. 


(1368.)  CHARLES  V.  200 

pai'isis  à  chascune  personne  qui  voult  aler  à  ladite  donnée, 
et  y  ot  si  grant  presse  que  pluseurs  femmes  furent  mortes  en 
ladite  presse.  Item,  celuy  mercredi  après  vespres,  ledit  car- 
•  dinal  de  Paris  partist  de  ladite  ville  pom'  aler  à  Rome  devers 
le  pape,  et  prist  congié  du  roy  au  Louvre  ;  et  le  convoièrent 
jusques  hors  de  Paris  les  ducs  de  Berry  et  de  Bourgoigne, 
frères  dudit  roy,  et  aussi  fist  le  cardinal  de  Beau  vais  et  plu- 
seurs autres  prëlas  qui  estoient  en  ladite  ville  de  Paris  ;  et 
s'en  ala  au  giste  à  Gharenton.  Item,  le  vendredi,  jour  de 
la  Purifîcacion  Nostre-Dame,  audit  an  mil  trois  cent 
soixante-huit,  messire  Guillaume  de  Meleun,  lors  arceves- 
que  de  Sens  par  bulle  du  pape  à  luy  sur  ce  envoiée,  présenta 
et  bailla  audit  cardinal  de  Beauvais,  chancelier  de  France, 
le  chappel  rouge  au  chastel  du  Louvre  emprcs  Paris,  en 
la  présence  du  roy  Charles,  après  la  messe,  emprès  l'autel 
de  la  chappelle  dudit  chastel. 

Item,  le  dimenche  ensuivant,  quatriesme  jour  du  mois 
de  février  l'an  dessus  dit,  la  royne  releva  de  sa  gésine  de 
son  dit  fils,  auquel  le  roy  avoit  donné  le  nom  de  Daulphin 
de  Viennois  ;  et  pour  ce  estoit  appelle  monseigneur  le  daul- 
phin. Et  eut  grant  feste  auxdites  rele  vaille  s  à  disner  et 
après  disner  de  dancier  et  d'autres  esbatemens. 

Item,  en  celuy  temps,  en  divers  jours,  se  rendirent  aux 
gens  du  roy  de  France  pluseurs  villes  et  forteresces  du 
duchié  de  Guyenne,  qui  par  avant  estoient  subgiés  du  roy 
d'Angleterre;  et  aderèrent  aux  appellacions  que  avoient 
faites  le  conte  d'Armignac ,  le  conte  de  Pierregort ,  le  sei- 
gneur de  Lebret  et  pluseurs  autres  du  pays  de  Guyenne 
contre  le  prince  de  Galles,  ainsné  fils  du  roy  d'Angleterre 
et  duc  de  Guyenne.  Et  en  ce  temps  ledit  prince  accoucha 
malade  d'une  moult  grave  maladie  et  devint  ydropite.  Et 
pour  les  causes  devant  dites,  le  roy  d'Angleterre  eti\ov^  Ôl^s 
Avgloh  de  son  pays  et  un  sien  autre  fils  appeWê  \\\otvs€v- 


270  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

gneur  Hémon  (1)  au  pays  de  Guyenne.  Car  pour  occasion 
desdites  appellations ,  se  ensivit  gueite  entre  lesdis  roy  et 
ses  enfans  contre  lesdis  appellans. 

XVII. 

De  la  desconfiture  de  la  bataille  du  roy  Pierre  d^Ëspaigne^  et 

cornent  il  mourust» 

£n  l'an  dessus  dit  mil  trois  cent  soixante-huit ,  le  qua- 
torziesme  jour  du  mois  de  mars ,  le  roy  Henry  et  le  roy 
Pierre  de  Gastelle,  desquels  chascun  tenoit  grant  partie  du 
royaume  de  Castelle,  se  combattirent  assez  près  de  Sebille  (2) 
la  Grant,  et  estoient  avec  ledit  Henry  pluseurs  François  et 
Bretons  tenant  la  partie  du  roy  de  France  ;  et  avecques  ledit 
Pierre  estoient  pluseurs  Castellains  et  Sarrasins.  Et  fu  iceluy 
Pierre  desconût  et  très  grant  foison  de  ses  gens  mors.  Et  il 
s'enfoui  en  un  chastel  qui  estoit  assez  près  du  lieu  de  ba^ 
taille,  et  fu  suivi  par  le  roy  et  par  ses  gens  qui  se  mistrent 
entour  le  chastel.  £t  iceluy  Pierre,  cuidant  eschapper,  traicta 
à  aucuns  de  ceux  de  la  partie  de  Henry  qui  estoient  hors 
dudit  chastel ,  lesquels  le  révélèrent  audit  Henry.  Et  fu 
iceluy  Henry  à  Tencontre  dudit  Pierre  ou  ses  gens  pour  luy, 
et  pristrent  ledit  Pierre  au  partir  dudit  chastel,  et  luy  fist 
ledit  Henry  couper  la  teste  le  vint-deuxiesme  jour  dudit 
mois.  Si  fu-l'en  lié  en  France  de  ceste  aventure,  car  ledit 
Henry  avoit  tousjours  tenu  et  encore  tenoit  la  partie  de 
France,  et  le  roy  Pierre  estoit  alié  aux  Anglois  :  toutesvoies 
estoient  frères  lesdis  Henry  et  Pierre  ;  mais  Pierre  estoit 
légitime  et  Henry  non ,  si  comme  l'en  disoit.  Et  demoura 


(i)  Hemon.  Edmond. 
(f)  Sebille.  SévUlc. 


(1369.)  CHARLES  V.  271 

le  royaume  tout  enterin  (1)  audit  Henry ,  et  certainement 
moult  de  gens  tenoient  que  ce  fust  avenu  audit  Pierre  pour 
ce  qu'il  estoit  très  mauvais  homme  et  avoit  murdri  mau^ 
vaisement  et  traytreusement  sa  bonne  femme  espousëe, 
fille  du  duc  de  Bourbon  et  seur  de  la  royne  de  France. 

xvm. 

De  la  confirmucîon  du  mariage  de  mes  sire  Phelippe  duc  de 
Bourgoigne  et  de  la  fille  au  conte  de  Flandres ,  et  cornent 
Abbei^ille  en  'Ponlleu  et  pluseurs  autres  villes  se  rendirent 
au  rojr  de  France. 

L'an  de  grâce  mil  trois  cens  soixante-neuf,  le  samedi 
après  Pasques ,  qui  fu  le  septiesme  jour  d'avril ,  car  Pas- 
ques  furent  celui  an  le  premier  jour  d'avril,  le  mariage  qui 
longuement  avoit  esté  traictié  de  messire  Phelippe ,  frère 
du  roy  de  France  Charles,  et  duc  de  Bourgoigne ,  et  de 
Marguerite  fille  de  messire  Loys  conte  de  Flandres,  fu 
passé  et  accordé  par  certaine  manière  et  condicion  dont 
mencion  sera  faite  ci-après ,  après  ce  que  la  cronique  fera 
mencion  de  la  solempnisacion  dudit  mariage  en  sainte 
église. 

Item^  le  dimenche  vint-neuviesme  jour  dudit  moys 
d'avril  Tan  dessus  dit,  la  ville  d'Abbeville  en  Pontieu  se 
rendi  aux  gens  du  roy  de  France  ;  c'est  assavoir  à  messire 
Hue  de  Ghastillon,  maistre  des  arbalestiers  dudit  roy, 
pour  et  au  nom  dudit  roy ,  comme  à  leur  souverain  sei- 
gneur. Et  celuy  jour  se  rendi  la  ville  de  Rue  (2).  Et  celle  sep- 
maine  se  rendirent  pareillement  toutes  les  villes ,  chasteaux 


(I)  £/j|ert/i.  Entier. 

(H)  Rue.  Petite  ville  de  Picardie,  à  six  Ueue»  d'\bbc^*iV\Q. 


772  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

et  fiHTteresses  de  la  conté  de  Pontieu  que  le  roy  d'ADgkterre 
tenoit,  par  telle  manière  que  ledit  roy  de  France  et  par  ses 
gens  la  possession  de  ladite  conté  en  dix  jours  après  ce  que 
ladite  ville  d'Abbeville  se  fu  rendue  ;  excepté  une  forteresse 
appellée  Noyelle  (1),  laquelle  n'estoit  pas  du  demaine  de  la- 
dite conté,  mais  en  estoit  tenue  en  fief;  et  le  demaine  estoit 
à  la  contesse  d'Aubemarle,  à  laquelle  contesse  les  gens  du 
roy  d'Angleterre  l'avoient  ostée  :  et  la  tindrent  messire  Ni- 
cole Stauroure  et  autres  Anglois  qui  estoient  dedens.  Et  les 
causes  pour  lesquelles  le  rpy  de  France  fist  prendre  ladite 
conté  et  les  autres  terres  assises  en  Guyenne  qui  se  mistrent 
en  l'obéissance  du  roy  de  France,  et  par  avant  estoient  au 
roy  d'Angleterre,  seront  ci-après  escriptes. 

Item,  le  second  jour  de  mai,  l'an  dessus  dit,  se  présentè- 
rent en  parlement  contre  Edouart  prince  de  Galles  et  duc 
de  Guyenne,  le  conte  d'Armignac,  messire  Jean  d'Armignac, 
le  seigneur  de  Lebret ,  et  pluseurs  autres  nobles,  consuls , 
consulas  et  communautés  du  duchié  de  Guyenne,  lesquels 
avoient  appelle  dudit  duc  de  Guyenne. 

XIX. 

Du  parlement  que  le  ray  tînt  pour  le  fait  des  appellacions ,  et 

dont  mencîon  est  faite. 

Le  mercredi  neuviesme  (2)  jour  dudit  moys  de  mai,  veille 
de  l'Ascencion  l'an  dessus  dit,  le  roy  de  France  Charles  fu 
en  la  chambre  de  parlement ,  en  la  manière  que  le  roy  de 

(1)  Noyelle,  Aujourd'hui  NoyelIes-sur-Mer,  bourg  du  département  de 
la  Somme,  à  quatre  lieues  d'Abbeville. 

(2)  Le  mercredi  neuviesme.  Et  non  pas  le  mardi  vini-uniesme ,  avec  le» 
éditions  précédentes  et  plusieurs  manuscrits.  Celte  année-là,  le  vingt-un 
mal  tomboH  un  lundi,  cl  le  neuf  éioUbletiun  mercredi,  comme  le  porte 

/a  leçon  de  Charles  Y. 


(1369.)  CHARLES  V.  273 

France  y  aacoastaméde  estre,  et  la  royne  Jehanne  assise  d'en- 
coste  le  Foy ,  et  le  cardinal  de  Beauvais  chancelier  de  France 
au-dessus ,  au  lieu  auquel  siet  le  premier  président.  Et  de 
ce  renc  séoient  les  arcevesques  de  Rains,  de  Sens  et  de 
Tours ,  et  pluseurs  evesques  jusques  au  nombre  de  quinze  ; 
et  pluseurs  abbés  et  autres  gens  d'église  envoies  àcellecon- 
vocacion  séoient  es  bas  bans  et  par  terre.  Et  au  renc  ou 
séoient  les  lays  de  parlement^  séoient  les  ducs  d'Orléans  et  de 
Bourgoigne,  le  conte  d'Alençon,  le  conte  d'Eu  et  le  conte 
d'Etampes,  tous  des  Fleurs  de  lis,  et  pluseurs  autres  nobles  ; 
et  aussi  avoit  en  ladite  chambre  gens  des  bonnes  villes  en- 
voyés en  ladite  assemblée ,  et  d'autres  si  grant  nombre  que 
toute  la  chambre  estoit  pleine.  Et  là  fist  dire  et  exposer  le  roy 
par  ledit  cardinal,  et  après  par  messire  Guillaume  de  Dor- 
luans,  frère  dudit  cardinal,  coment  il  avoit  esté  requis  par 
lesdis  appellans  du  duchié  de  Guyenne ,  de  recevoir  leur 
appelacions  dont  dessus  est  faite  mencion,  et  coment  il  avoit 
esté  conseillié  de  les  recevoir,  et  que  il  ne  les  povoit  né  de- 
voit  refuser,  et  pour  ce  les  avoit  reçues,  et  donné  ajourne- 
ment aux  appellans  contre  ledit  prince  ;  coment,  pour  celle 
cause  et  pour  autres ,  le  roy  d'Angleterre  avoit  envoie  par 
devers  le  roy  de  France,  et  coment  le  roy  de  France  avoit 
envoie  en  Angleterre  les  contes  de  Tanquarville  et  de  Sale- 
bruche,  messire  Guillaume  de  Dormans  et  le  doyen  de  Paris. 
Et  fist  dire  le  roy  par  ledit  messire  Guillaume  de  Dormans 
les  responses  que  il  avoit  faitjes  audit  roy  d'Angleterre  sur 
ses  dites  requestes,  et  aussi  les  i^questes  que  il  luy  avoient 
faites  pour  le  roy  de  France,  et  la  response  que  avoit  fait 
sur  tout  le  conseil  du  roy  d'Angleterre ,  tout  en  la  forme 
et  manière  que  escript  sera  ci-après.  Et  fu  dit  par  la  bouche 
du  roy  à  tous  que  se  il  véoient  que  il  eust  fait  chose  que  il 
ne  deust ,  que  il  le  déissent  et  il  corrigeroit  ce  que  il  avoit 


274  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

fait  (1),  car  il  n'y  avoit  faite  chose  que  bien  ne  se  peust 
adrecier  se  deffaut  ou  trop  avoit  fait  ;  et  f u  di  à  tous,  tant 
par  le  roy  comme  par  ledit  cardinal,  que  chascun  y  pensast 
et  que  le  vendredi  ensuivant  refeussent  bien  matin  en  ladite 
chambre  pour  dire  leur  avis  sur  ce. 

Item ,  le  jeudi  ensuivant,  jour  de  l'Ascensioii  à  relevée, 
le  roy,  la  royne  Jehanne  et  grant  nombre  des  conseilliers 
du  roy,  tous  les  prélas  et  les  nobles  refurent  assemblés  en 
ladite  chambre  de  parlement ,  et  dist  le  roy  et  fist  dire  par 
le  cardinal  et  par  messire  Guillaume  de  Oormans  son  frère, 
les  causes  pour  lesquelles  il  avoit  receu  les  appeaux  fais  du 
prince  et  de  ses  officiers,  par  lesdis  conte  d'Armignac,  sei- 
gneur de  Lebret  et  leur  adhérens.  Et  dist  lors  le  roy  que  il 
vouloit  avoir  leur  conseil  et  avis,  se  il  avoit  en  aucune  chose 
failli  ou  erré  :  lesquels  tous  d'un  accort,  chascun  par  sa  bou- 
che, respondirent  que  le  roy  avoit  raisonnablement  fait  ce 
que  il  avoit  (ait,  et  ne  le  devoit  né  povoit  reffuser ,  et  que 
se  le  roy  d'Angleterre  faisoit  guerre  pour  celle  cause,  indue- 
ment  la  feroit  et  sans  raison.  Item ,  le  vendredi  matin  en- 
suivant, onziesme  jour  dudit  moys  de  mai,  le  roy,  ladite 
royne,  les  prélas,  les  nobles,  les  bonnes  villes  refurent  as- 
semblés en  ladite  chambre  de  parlement ,  et  furent  tous 
d'accort  par  la  manière  que  avoient  esté  les  autres  le  jour 
précédent  à  relevée  ;  et  après  furent  leues  les  responses  qui 
avoient  esté  avisées  à  faire  au  roy  d'Angleterre  sur  la  bille  (2) 
ou  cédule  qui  avoit  esté  bailliée  es  gens  du  roy  de  France  en 
Angleterre,  lesquelles  responses  furent  approuvées  de  tous 
ceux  de  ladite  assemblée.  Et  si  fu  ordené  que  le  roy  les 


(1)  Voilà  un  exemple  remarquable  de  l'absolutisme  de  notre  ancienne 
monarchie. 

(2)  Bille.  Et  non  bulle ,  comme  les  éditions  précédentes.  C'est  encore 
aujourd'hui  le  mot  anglois  InlL 


(1369.)  CHARLES  Y.  275 

envoieroit  en  Angleterre  au  conseil  du  roy  d'Angletere,  et 
ainsi  fu  fait 


Cy  après  s'ensuyvent  les  escriptures  qui  furent 
leues  devant  le  roy,  et  premièrement  la  bille  ou 
cédule  qui  fu  apportée  d'Angleterre.  C'est  la  teneur 
de  la  bille  ou  cédule  bailliée  par  le  roi  d'Angleterre 
ou  son  conseil  ans  messages  derrenièrement  en- 
voies en  Angleterre  par  le  roy  de  France,  et  est 
ladite  bille  ou  cédule  signée  de  maistre  Jehan  de 
Brankette,  secrétaire  duditroy  d'Angleterre. 

XX. 

La  teneur  de  la  lettre  du  rojr  d'Angleterre, 

«  A  la  révérence  nostre  Seigneur,  et  pour  bonne  paix  gar- 
der, nourrir  et  maintenir  à  perpétuité ,  entre  le  roy  d'An- 
gleterre, son  royaume,  ses  terres  et  subgiés ,  et  pour  espar- 
gnier  effusion  de  sanc  crestien,  et  aussi  pour  bien  de  tout  le 
conoimun  peuple  ;  si  est  avis  au  conseil  le  roy  d'Angleterre 
que  toutes  les  demandes ,  contencions,  débas  et  questions 
meus  et  démenés  par  entre  les  deux  roys  et  autres  à  cause 
de  eux,  puis  la  paix  derrenièrement  faite ,  se  mettront  en 
ordenance  et  bon  appointement  d'est re  finablement  bien 
appaisiés,  et  ladite  paix  bien  tenue  et  gardée  par  entre  eux 
à  tous  jours ,  parmi  Tacomplissement  des  choses  dessoubs 
escriptes.  Et  premièrement  que  là  où  les  messages  de  France, 
pour  appaisier  tous  les  débas  de  la  terre  de  Belleville  et  de 
toutes  autres  terres  contencieuses  entre  les  deux  roys,  ont 


378  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

offert  au  roy  d'Angleterre  la  commune  paix  (1)  de  Rouergue, 
le  chastel  de  la  Roche-sur  Yon,  la  conté  de  la  Marche  et  la 
terre  du  conte  d'Estampes  en  Aquitaine;  voirs  est  que 
ladite  commune  de  Rouergue,  par  mandement  du  roy 
de  France  a  esté  bailliée  et  livrée  au  roy  d'Angleterre  par 
la  paix,  et  ainsi  le  tient-il  et  possède  à  présent  ;  si  semble 
audit  conseil  que  elle  lui  devra  demourer  à  perpétuité  sans 
y  estre  mis  aucun  empeschement  ;  et  semble  aussi  que  ledit 
chastel  de  la  Roche-sur-Yon  qui  est  notoirement  assis  de- 
dens  la  terre  et  le  pays  de  Poitou,  lui  devra  aussi  demou- 
rer pai' ladite  paix.  Et  quant  à  la  conté  de  la  Marche  et  la 
terre  d'Estampes,  le  roy  d'Angleterre  ou  son  conseil  n'ont 
aucune  cognoissance  de  la  value  ;  mais  le  roy  envoiera  pour 
s'en  informer,  et  se  lesdites  teires  soient  de  si  convenable 
value  que  il  pourront  auques  recompenser  ladite  terre  de 
Belleville,  selon  l'intencion  du  traictié  de  la  paix,  le  conseil 
pense  bien  que  le  roy  se  tiendra  assez  près  de  les  recevoir, 
au  cas  que  la  terre  de  Belleville  ne  se  pourra  rendre  en  au- 
cune manière  en  propre  substance.  Et  supposé  que  ladite 
conté  de  La  Marche  et  les  terres  d'Estampés  ne  soient  no- 
tablement de  ladite  value ,  si  pense  tous  dis  le  conseil  du 
roy  que  le  roy  de  France  y  ordenera  d'autres  terres,  en  ce 
cas,  dont  le  roy  d'Angleterre  se  tendra  content  de  ladite  terre 
de  Belleville,  en  accomplissant  quant  à  ce  le  traictié  de  la 
paix,  et  aussi  les  autres  teiTes  et  lieux  qui  restent  encore  à 
baillier  et  délivrer  au  pays  d'Aquitaine  soient  bailliées  ou 
suffisant  recompensation  pour  ycelles,  dont  le  roy  se  pourra 
tenir  content.  Et  quant  aux  hommaiges  et  fiefs  de  Gayeux, 
Huppi ,  Yergies ,  Araines  et  autres  qui  restent  encore  à 
baillier  en  Pontieu,  et  aussi  la  ville  de  Monstereul  sur  la 

(1)  La  plupart  des  manuscrits  portent  la  commune  et  pays  de  Rouer- 
gue; mais  on  doit  préférer  la  leçon  de  Charles  V  et  celle  du  manuscrit 
de  Jean,  duc  de  Bcrry,  no  8302. 


(1369.)  CHARLES  V.  f77 

mer,  et  oiiltre  ce,  rangle<{ui  est,  par  exprès,  compris  dedens 
les  mettes  et  landes  de  Calais  et  de  Merk^  semble  audit 
conseil  que  toutes  lesdites  choses  tant  évidemment  appar- 
tiennent au  roy ,  et  dont  il  a  bonne  et  clère  cognoissance 
selon  le  fait  et  l'intencion  de  la  paix  susdite,  que  il  ne  les 
devra  par  nulle  voie  laissier.  Et  oultre  ce,  ledit  conseil  s'en 
est  parfondement  pourpensé  parmerveillant  (1)  très  entière-* 
ment  comment  le  roy  de  France  a  receu  ou  voulu  recevoir 
les  appeaux  du  conte  d'Armignac,  du  sire  de  Lebret  et  de 
leur  adhérens  et  complis ,  actendu  qu'il  estoit  et  est  tenu 
et  obligié  par  ladite  paix  d'avoir  baillié  et  délivré  audit  roy 
d'Angleterre  ou  à  ses  députés,  toutes  les  terres  comprises  es 
lettres  avecques  la  clause:  c'est  assavoir ;eX,^  icelles  délivrées 
et  baillées,  tantost  avoir  renoncié  expressément  aux  ressors 
et  souverainetés  \  et  cependant  avoir  sursis  de  user  de  sou- 
veraineté et  de  i^essort  es  terres  dessus  dites,  et  de  recevoir 
aucunes  appellacions  et  de  rescrire  à  icelles,  si  comme  ces 
choses  et  autres  sont  assez  clèrement  comprises  es  lectres 
devant  dites.  Si  à  partant  sursis  le  roy  de  France,  tant  que 
en  ença,  de  user  desdites  souverainetés  et  ressors  ;  et  est  tout 
vray  que  le  conte  d'Armignac  et  le  sire  de  Lebret  et  tous 
les  autres  vassaux  et  subgiés  des  seigneuries  et  terres  en 
Aquitaine  en  ont  fait  hommaige  lige  au  roy  d'Angleterre, 
comme  à  seigneur  souverain  et  lige,  et  encontre  toutes  les 
personnes  qui  pourront  vivre  et  mourir  ;  et  depuis  il  ont 
fait  aussi  hommaige  au  prince,  retenu  et  réservé  par  ex- 
près la  souveraineté  et  le  ressort  au  roy  d'Angleterre.  Dont 
par  lesdites  causes  et  autres  raisonnables,  semble  au  conseil 
le  roy  d'Angleterre,  que  considéré  la  forme  de  ladite  paix 
que  tant  estoit  honorable  et  proffitable  au  royaume  de 
France  et  à  toute  crestienté,  que  la  réception  desdites  ap- 

(1)  ParmcrveilUttiL  S'^smcrvcillant  fort. 


27S  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

pellacions  n'a  mie  esté  bien  faite  né  passée  si  ordencement 
ne  à  si  bonne  affeccion  et  amour  comme  il  devoit  avoir  esté 
fait  de  raison,  parmy  le  fait  et  entencion  de  la  paix  et  les 
aliances  affermées  entre  eux.  Ains  semblent  estre  moult 
préjudiciables  et  contraires  à  l'honneur  et  à  Testât  du  roy  et 
de  son  (ils  le  prince  et  de  toute  la  maison  d'Angleterre,  et 
pourra  estre  évident  matière  de  rébellion  des  subgiés ,  et 
aussi  donner  très-grant  occasion  d'enfraindre  la  paix,  se  bon 
remède  n'y  Soit  mis  sur  ce  plus  hastivement.  Et  comme  le 
roy  d'Angleten*e  s'en  est  tousdis  depuis  la  paix  déporté 
de  soy  appeller  ou  porter  roy  de  France  par  lectrés  ou  au- 
trement, par  mesme  la  manière,  le  roy  de  France  s'en 
déust  avoir  déporté  de  user  de  souveraineté  et  ressort  avant 
touchiés.  Néantmoins  au  cas  que  le  roy  de  France  vueille 
amiablement  reparer  et  redrecier  lesdis  actemptas  et  re« 
mettre  lesdis  appellans  arrière  en  la  vraie  obéissance  dudit 
roy  d'Angleterre,  et  faire  expressément  les  renonciations 
et  délaissement  des  souverainetés  et  ressort  accordés  à 
faire  de  sa  partie,  et  en  envoie  ses  lectres  au  roy  d'Angle- 
terre par  foUrme  de  ladite  paix,  laquelle  chose  si  est  pro- 
prement la  substance  et  effet  de  ladite  paix,  et  sans  laquelle 
elle  ne  se  pourra  aucunement  tenir;  adonques  pense  bien 
ledit  conseil  que  le  roy  d'Angleterre  fera  les  renonciacions 
à  faire  de  sa  partie ,  et  sur  ce  envoiera  ses  lectres  au  roy  de 
France  en  quanque  il  est  tenu  à  faire,  selon  la  forme  de  la 
paix  dessus  dite.  » 

(  C'est  la  response  que  fait  le  roy  de  France  en  son  con- 
seil aux  poins  et  articles  contenus  en  la  bille  ou  cédule  des* 
sus  escripte.  —  Premièrement  à  ce  qui  est  contenu  au  com- 
mencement de  ladite  cédule  que  à  la  révérence  de  Dieu,  la 
paix  auti'efois  faite  entre  les  roys  pourroit  prendre  et  rece- 
voir bon  appointement  se  les  choses  que  ledit  roy  d'Angle- 
teire  requiert  par  ladite  cédule  lui  estoient  faites  et  accoin- 


(1369.)  CHARLES  V.  379 

pl^es  et  que  par  ce  poorroit  estre  escbevée  trës-grant  effu- 
sion de  sape  crestien  et  bonne  paix  gardée  entre  lesdis 
roys.  ) 

«(  Que  le  roy  de  France  a  toujours  voulu  et  encore  veult 
tenir  et  garder  ladite  paix,  né  onques  ne  fist  né  fera  le  con- 
traire, au  cas  que  le  roy  d'Angleterre  la  tendra  de  sa  partie  ; 
et  ce  a  bien  apparu  au  roy  d'Angleterre  pour  ce  qui  luy  a 
esté  dit  et  offert  dcrrenièrement  par  lesdis  messages  du  roy 
de  France,  et  encore  pourra  apparoir  clerement  à  tout 
homme ,  par  ce  qui  sera  touchié  brièvement  ci-après.  £t 
semble  que  le  roy  d'Angleterre  et  son  conseil,  sauve  leur 
grâce,  ne  veulent  pas  que  ladite  paix  reçoive  bon  appointe- 
ment  ;  car  les  choses  qu'il  requièrent  sont  desraisonnables , 
et  en  la  plus  grant  partie  contre  le  traictié  de  la  paix.  Et 
n'est  tenu  le  roy  de  France  de  les  faire  par  raison  né  par 
ladite  paix  ;  et,  selon  raison,  qui  veult  aucune  chose  il  doit 
prendre  et  eslire  moiens  et  causes  raisonnables  pour  y  venir 
et  pour  avoir  et  obtenir  raisonnablement  ce  qu'il  requiert, 
autrement  on  puet  dire  et  tenir  par  raison  qu'il  ne  la  veult 
pas  ;  et  à  la  vérité  ledit  roy  de  France  eust  plus  chier  que  le 
roy  d'Angleterre  offrist  et  requerist  telles  choses  et  si  rai-^ 
sonnables  comme  il  déust  faire  pour  la  paix,  jd 

(Item ,  à  ce  qui  est  contenu  au  premier  article  de  ladite 
cédulle,  faisant  mencion  de  la  terre  de  Belleville  et  autres 
contencieuses,  et  des  offres  faites  par  le  roy  de  France  pour 
icelles  terres  contencieuses.  ) 

«  Qu'il  est  vérîté  que  le  roy  de  France  par  sesdis  messa- 
ges fist  offrir  audit  roy  d'Angleterre,  pour  le  débat  de  la 
terre  de  Belleville  et  pour  toutes  autres  contencieuses ,  tant 
de  Picardie  comme  d'ailleurs  dont  ledit  roy  d'Angleterre 
faisoit  ou  povoit  faire  demande  à  cause  du  traictié  de  la 
paiic,  et  pour  la  délivrance  d^  tous  les  hostaiges  nobles,  la 
revenue  de  la  commune  paix  de  Rouergue,de  lac\\xdXfc\&\«^ 


380  •       LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

de  France  fait  demande  ;  de  la  ville  et  le  chastel  de  la  Roche- 
sur -Yon^  la  conté  de  La  Marche,  et  la  terre  que  monsei- 
gneur d'Estampes  a  en  Poitou ,  à  cause  de  madame  sa 
femme  ;  lesquelles  choses  sont  très-nobles  et  de  très-grant 
valeur:  et  ceste offre  faisoit  le  roy  de  France,  pour  avoir 
paix  audit  roy  d'Angleterre ,  et  pour  oster  toutes  matières 
de  débas  et  de  questions  ;  ca¥  le  roy  de  France  n'i  estoit  né 
est  en  riens  tenus,  ainçois  tient  et  tout  son  conseil  que  ledit 
i*oy  d'Angleterre  n'a  cause  né  raison  de  faire  les  demandes 
qu'il  fait  de  la  terre  de  BielleviUe  et  autres  contencieuses.  Et 
a  tousjours  offert  le  roy  de  France  que  le  pape  et  l'église  de 
Rome,  à  qui  les  parties  se  sont  soubmises  de  tout  l'accom- 
plissement de  la  paix  par  foy  et  sairement,  cognoisse  et  dé- 
termine du  débat  desdites  terres  contencieuses ,  veu  ledit 
traictié  et  oyes  les  parties  sommièrement  et  de  plaîn.  Ou  se 
le  roy  d'Angleterre  veult  que  les  commissions  soient  re- 
nouvelées aux  commissaires  autrefois  esleus  des  parties,  suc 
le  débat  desdites  terres  ou  à  autres,  encore  plaist-il  au  roy 
de  France  ;  nonobstant  que  le  roy  d'Angleterre,  ses  commis- 
saires et  procm*eurs  aient  esté  négligens  de^  procéder,  et  que 
par  leur  négligence  le  roy  de  France  en'peust  et  deust  avoir 
grant  profût,  et  auroit  plus  chier  le  roy  que  la  vérité  f u  sceue 
de  son  fait  et  de  ses  deffenses  et  qu'il  en  fust  jugié,  que  ce 
que  le  roy  d'Angleterre  preist  lesdites  terres  offertes  pour 
lesdites  terres  contencieuses  :  lesquelles  off'res  le  roy  d'An- 
gleterre et  son  conseil  ont  toutes  reffiisées,  et  dient  qu'il 
sont  bien  informés  et  acertenés  qu'il  ont  bon  cbroit  et  qu'il 
n'en  prendront  aucuns  juges  ;  et  ainsi  veulent  estre  juges 
en  leur  cause,  laquelle  chose  est  contre  toute  raison,  n 

(Et  quant  à  ce  que  le  roy  d'Angleterre  ou  son  conseil 
dient  audit  aiticle  qu'il  tient  ladite  commune  paix  de 
Rouergue  et  en  a  possession  ,  et  luy  a  esté  bailliée  par  le 
traictié  de  la  paix.  ) 


(13C9.)  CHARLES  V.  981 

tt  Que  ledit  roy  d'Angleterre  tient  de  fait  ladite  commune 
paix  de  Rouergue  soubs  umbre  du  pa^s  de  Rouergne  qui 
luy  a  esté  baillié,  jasoit  ce  que  icelle  commune  paix  ne  luy 
doive  appartenir.  £t  pour  ce  en  fait  le  roy  de  France  de- 
mande, et  en  veult  estre  jugié  comme  dessus  ;  et  pareille- 
inent,  de  la  Roche-sur-Yon  dit  le  roy  de  France  que  elle 
ue  doit  pas  appartenir  au  roy  d'AngleteiTe,  et  en  veult  estre 
jugié  comme  dessus.  » 

(Et  quant  à  ce  que  dit  le  roy  d'Angleterre  ou  son  conseil 
audit  article,  qu'il  s'informera  de  la  valem*  de  ladite  terre 
de  Betleville,  et  la  prendra,  et  s'il  y  a  à  parfaire,  il  tient 
que  le  roy  de  France  y  parfera.) 

M  Que  ladite  conté  de  La  Marche  et  les  terres  dudit 
conté  d'Estampes  n'ont  pas  été  offertes  pour  ladite  terre 
de  Belleville,  mais  pour  toutes  les  terres  contencieuses,^  et  la 
délivrance  des  bostaiges  nobles ,  avec  ladite  commune  paix 
de  la  Rocbe-sur-Yon,.et  pour  paix  avoir,  comme  dit  est.  Car 
lesdites  terres  de  La  Marche  et  d'Estampes  sont  plus  nobles 
et  valent  plus  que  ne  fait  ladite  terre  de  Belleville.  Et  si 
tient  le  roy  de  France  qu'il  a  bailliée  ladite  terre  de  Belle- 
ville,  ainsi  comme  faire  le  deust  par  la  paix,  et  en  veult 
estre  jugié  comme  dit  est  ;  et  touteiïois  avoit  fait  offrir  pour 
ladite  terre  de  Belleville,  la  conté  de  La  Marche  pour  paix 
avoir ,  et  ledit  roy  d'Angleterre  ne  l'a  pas  voulu  faire.  » 

(Et  quant  à  ce  que  contenu  est  audit  article  que  le  roy  de 
France  baille  audit  i^y  d'Angleterre  les  autres  terres  et 
lieux  qui  restent  encore  à  baillier  au  pays  d'Aquitaine  ou 
souffisant  recompensacion  pour  iceux,  dont  ledit  roy  d'An- 
gleterre soit  content.) 

a  Que  le  Kxy  de  France  tient  que  il  a  baillié  audit  roy 
d'Angleterre  tout  ce  que  baillier  luy  doit  en  demaine  au 
pays  d'Aquitaine  par  le  traictié  de  la  paix  ;  et  s'il  y  avoit 
quelque  chose  à  baillier,  il  a  tousjours  offert  à  faire;  mais 

24. 


382  LES  GRANDES  CHRONIQUES^ 

ledit  roy  d'Angleterre  et  le  prince  son  fils  occupent  et  s'ef- 
forcent de  occuper  plusenrs  lieux,  terres  et  seigneuries  qui 
ne  leur  doivent  point  appartenir  par  ladite  paix.  Sur  quoy 
le  roy  de  France  a  tousj^urs  offert  que  bonnes  personnes 
soient  esleues  des  parties  qui  en  sachent  la  vérité,  et  le  roy 
de  France  en  fera  et  tendra  tout  ce  qui  sera  trouvé  qu'il  en 
devra  faire  ;  ou  que  le  pape  et  l'élise  de  Rome  en  cognois^ 
sent  comme  dessus.  » 

(Item,  quant  au  second  article  de  ladite  bille  ou  cédule 
faisant  mencion  des  hommaiges  et  fiefs  de  Gayeux,  Huppi, 
Vergies  et  autres  qui  restent  encore  à  baillier  en  Pontieu, 
Monstereul  sur  la  mer  et  la  terre  de  l'angle,  lesquelles 
choses  ledit  roy  d'Angleterre  dit  à  luy  appartenir  si  évi- 
demment par  ladite  paix  qu'il  ne  s'en  doit  en  aucune  ma- 
nièredélaissier.) 

«  Que  des  choses  dessus  dites  a  ledit  roy  d'Angleterre 
fait  demande  au  my  de  France,  et  aussi  a  le  roy  de  France 
de  pluseurs  autres  choses  fait  demande  audit  roy  d'Angle- 
teiTe  par  devant  certains  commissaires  esleus  des  parties. 
Et  ont  les  commissaires  esleus  de  la  partie  du  roy  de  France 
et  son  procureur  comparu  à  toutes  les  journées  et  offert  à 
procéder.  Mais  par  la  négligence  et  deffaut  des  commissai- 
res esleus  dudit  roy  d'Angleterre  a  esté  le  temps  de  ladite 
commission  expiré  et  failli ,  et  toutefois  ont  les  messages 
du  roy  de  France  envoies  derrenièrement  en  Angleterre, 
requis  et  offert  au  roy  d'Angleterre  et  à  son  conseil  que 
ladite  commission  fust  renouvelée ,  nonobstant  leur  négli- 
gence, aux  premiers  commissaires  ou  à  autres  ;  ou  que  le 
pape  et  l'église  de  Rome  en  cogneussent,  considéré  la  sub- 
mission dessus  dite.  Lesquelles  choses  ledit  roy  d'Angleterre 
et  son  conseil  ont  reffusées,  en  disant  qu'ils  n'en  prendront 
aucun  juge,  et  qu'il  sont  bien  acertenés  de  leur  droit ,  la- 
quelle chose  appert  évidemment  inique  et  contre  raison 


k 


(1369.)  CHARLES  V.  283 

de  leur  partie ,  et  puet  apparoir  clèrement  à  tout  homme 
que  le  roy  de  France  leur  a  offert  toute  raison.  » 

(Item,  quant  au  tiers  et  derrenier  article  de  ladite  bille  ou 
cédule,  auquel  est  contenu  que  le  conseil  au  roy  d'Angle- 
terre a  parfondément  pourpensé  en  merveillant  très-entiè- 
rement comment  le  roy  de  France  a  receu  ou  voulu  recevoir 
les  appeaux  du  conte  d'Armignac,  de  sire  de  Lebret  et  de 
leur  adhérens,  considéré  que  par  le  traictie  de  la  paix,  il 
devoit  baillier  au  roy  d'Angleterre  certaines  terres,  et,  après 
ce  renoncier  aus  souverainetés  et  ressors,  et  cependant 
devoit  surseoir  de  user  de  souveraineté  et  de  ressort,  et  de 
recevoir  aucunes  appellacions ,  et  partant  en  a  le  roy  de 
France  sursis  de  user  jusques  à  présent.  ) 

(t  Que  le  roy  d'Angleterre  et  son  conseil  ne  se  doivent 
point  merveillier  de  ce  que  le  roy  de  France  a  receu  les 
appellacions  dessus  dites  ;  car  par  le  traictie  de  la  paix,  le 
roy  Jehan,  dont  Dieu  ait  l'ame,  avoit  promis  de  surseoir  à 
user  desdites  souverainetés  et  ressors  jusques  à  certain 
temps  ;  c'est  assavoir  jusques  à  la  saint  Andrieu  qui  fu  l'an 
soixante-un,  si  comme  par  le  traictie  de  ladite  paix  puet 
apparoir,  et  par  espécial  en  une  lettre  en  laquelle  est  con- 
tenue la  clause  :  c'est  assavoir,  £t  ne  pouvoit  reffuser  les- 
dites  appellacions,  veues  les  sommacions  et  requestes 
d'iceux  appellans,  qu'il  ne  leur  fausist  de  justice  et  qu'il  ne 
péchast  mortelment,  veu  ledit  traictie  de  paix.  Et  ainsi  l'a 
trouvé  le  roy  de  France  en  tout  son  conseil ,  eue  sur  ce 
meure  délibération  par  pluseurs  fois ,  si  comme  les  mes- 
sages du  roy  de  France  l'ont  plus  plainement  dit  audit  roy 
d'Angleterre  et  à  son  conseil ,  de  bouche.  Et  se  le  roy  de 
France  s'est  déporté  par  aucun  temps  de  user  desdites 
souverainetés ,  depuis  le  temps  dessus  dit  qu'il  le  povoit 
faire,  de  tant  il  a  fait  plus  grant  courtoisie  au  roy  d'Angle- 
terre. Né  il  n'avoit  pas   esté  autrefois  sommé  d'autres 


284  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

apf>ellans  par  la  manière  qu'il  a  esté  à  ceste  fois  par  ledit 
conte  d'Armignac  et  autres  appellans  ;  et  pour  bien  de  paix 
l'a  dissimulé  par  aucun  temps  et  tant  comme  il  a  peu  bon- 
nement ;  jasoit  ce  que  faire  le  peust^  comme  dit  est  dessus.  » 

(Et  quant  à  ce  que  contenu  est  audit  article  que  ledit 
conte  d'Aimignac^  le  sire  de  Lebret  et  autres  subgiés  d'A- 
quitaine, ont  fait  hommaige  lige  au.roy  d'Angleterre  comme 
à  seigneur  souverain  et  lige  contre  toute  personne  qui  puisse 
venir  et  morir.  Et  au  prince  ont  fait  hommaige,  sauve  et 
réservé  la  souveraineté  au  roy  d'Angleterre.) 

«  Que  le  conte  d'Armignac  et  le  sire  de  Lebret^  sauve  la 
grâce  des  proposans,  ne  le  dient  pas  ainsi.  Ainsois  ont  dit  au 
roy  que  en  faisant  hommaige  au  prince,  il  disti^ent  expressé- 
ment que  il  le  luy  faisoient  selon  ce  que  la  teneur  du  traictié 
l'en  portoit,  et  réservé  à  eux  leur  privilèges,  franchises  et 
libertés,  anciennes  si  avant  et  par  la  manière  que  leur  pré- 
décesseurs les  avoient  eus  et  en  avoient  joi  es  temps  passés. 
Et  ce  est  trop  bien  à  ];H*ésumer,  car  es  lettres  et  mandement 
que  le  roy  de  France  fist  aux  subgiés  de  Guyenne  de  faire 
obéissance  au  roy  d'Angleterre  estoient  par  exprès  retenues  et 
l'éservées  les  souverainetés  et  ressors  au  roy  de  France ,  si 
comme  par  l'inspeccion  desdis  mandemens  puet  apparoir  ; 
et  se  ladite  réservation  n'y  feust,  si  y  estoit-elle  entendue 
de  raison ,  puisque  le  roy  de  France  ne  transportoit  pas 
exprès  icelles  souverainetés  ;  et  se  ledit  conte  d'Armignac 
ou  autre  l'avoit  fait  autrement,  si  ne  vaudroit-il  né  ne  se 
pourroit  soustenir,  né  le  ix>y  d'Angleterre  ne  les  poroit 
l'ecevoir  par  la  manière  qu>'i{  maintient,  que  ce  ne  fust  contre 
le  traictié  de  la  paix;  et  aussi  ne  faisoit  le  prince.  Et 
en  ce  faisant  ont  clerement  et  notoirement  entrepris  sur  la 
souveraineté  du  roy  de  France ,  et  si  ont-il  en  pluseurs 
autres  manières,  car  par  ledit  traictié  de  la  paix  en  la 
clause  :  Cesi  assîwoit^  lesdiles  «ouverainetés  et  ressors  de- 


(1369  )  CHARLES  V.  285 

meurent  au  roy  de  France  en  tel  estât  comme  elles  estoient 
au  temps  du  traictlé  de  la  paix,  sans  ce  que  elles  puissent 
estre  dictes  ou  réputées  transportées  au  roy  d'Angleterre 
par  lettres  quelconques  comprises  audit  traictié,  ou  autres 
données  ou  à  donner  par  dit  né  pat  fait  quelconques,  se  le 
roy  de  France  n*y  renonce  expressément  ;  laquelle  chose  il 
ne  fist  oncques  ;  ainsois  requiert  ledit  roy  d'Angleterre  et 
son  conseil  par  ladite  bille  que  le  roy  de  France  fasse  les- 
dites  renonciacions.  ». 

(Et  quant  à  ce  que  contenu  est  audit  tiers  article ,.  qu'i^ 
semble  au  conseil  dudit  roy  d'Angleterre  que  la  réception 
desdites  appellacions  n'a  pas  esté  bien  faite  né  ordenéement, 
né  en  gardant  la  paix  et  amour  telle  comme  elle  doit  estre 
par  ledit  traictié  et  par  les  aliances  faites  entre  les  deux 
ipoys.) 

<t  Que,  sauve  la  grâce  des  proposans,  ladite  réception 
d'appellacions  a  bien  et  duement  esté  faite ,  né  le  roy  de 
France  ne  le  povoit  né  devoit  refuser,  comme  dit  est  dessus  ; 
et  en  ce  n'a  rien  fait  contre  la  paix,  mais  selon  la  forme  et 
teneur  d'icelle.  » 

(Et  quant  à  ce  que  contenu  est  audit  article  que  ladite 
réception  d'appellacions  est  faite  en  grant  injure  et  vitupère 
de  la  maison  d'Angleterre  et  pourra  estre  occasion  de  grant 
rébellion  des  subgiés  et  aussi  d'enfraindre  ladite  paix,  se 
remède  n'y  est  mis  briefment.) 

«  Que,,  en  ce  faisant,  le  roy  de  France  n'a  fait  né  voulu 
faire  aucune  injure  au  roy  d'Angleterre  né  à  autres.  Car  le&. 
choses  qui  sont  faites  deuement  par  justice  et  selon  raison 
et  exécucion  de  droit  ne  peuvent  causer  injure  né  deshon- 
neur. Et  aussi  ladite  réception  d'appellacions  ne  donne 
aucune  occasion  de  rébellion  aux  subgiés  ;  ainsois  donne 
occasion  d'obéissance.  Car  api)eUacion  est  remède  et  béné* 
fice  de  droit,  et  pour  garder  les  subgiés  d'oppressvow  «\. 


2d6  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

pour  osier  toute  voie  de  fait.  Et  aussi  le  roy  de  France,  en 
ce  faisant,  n'a  donné  aucune  occasion  d'enfraindre  la  paix 
])arce  que  dit  est ,  né  par  ce  né  autrement  n'en  voudroit 
donner  cause  né  occasion.  » 

(Et  quant  à  ce  que  contenu  est  audit  article  que  le  roy 
d'Angleterre  s'est  bien  desporlé  de  soi  appeler  et  porter 
pour  roy  de  France ,  et  que  aussi  bien  se  peust  estre  des- 
porté le  roy  de  France  de  recevoir  lesdites  appellacions.) 

«  Que  ces  deux  choses  sont  trop  despareilles;  car  soy 
appeler  et  nommer  i*oy  de  France  regarde  la  volenté  et  in- 
térest  seulement  dudit  roy  d'Angleterre ,  mais  recevoir  les 
appellacions  ou  non  ne  regarde  mie  seulement  l'intérest  du 
souverain  ;  alnsois  regarde  principalement  l'intérest  des 
subgiés  appelans,  afin  qu'il  soient  pourveus  contre  les  op- 
pressions des  seigneurs  demainiers,  et  pourveu  à  la  requeste 
et  instance  des  appelans.  Et  comme  astraint  à  faire  justice 
a  receu  le  roy  de  France  lesdites  appellacions,  donné  res-- 
cript  à  icelles,  et  fait  ce  que  seigneur  souverain  puet  et  doit 
faire  en  tel  cas  par  justice  et  par  raison,  et  n'a  en  rien  usé 
par  voie  de  fait.  » 

-.  (Et  quant  à  ce  que  contenu  est  en  la  fin  dudit  article  que 
se  le  roy  veult  réparer  les  attemptas  et  remettre  les  appe- 
lans en  l'obéissance  dudit  roy  d'Angleterre  et  faire  les  renon- 
ciations qui  sont  à  faire  de  sa  partie  et  ycelles  envoie  au 
roy  d'Angleterre  par  ses  lettres  ouvertes ,  le  conseil  du  roy 
d'Angleterre  pense  que  le  roy  d'Angleterre  fera  celles  que 
^re  devra  par  le  traictié  de  la  paix.) 

«  Que,  sauve  la  grâce  des  proposans ,  l'ofiPre  des  conclu- 
sions dessusdites  n'est  pas  raisonnable  par  pluseurs  raisons  : 
La  première,  car  le  roy  de  France  n'a  fait  aucuns  attemptas 
contre  ladite  paix  en  recevant  lesdites  appellacions  ;  ainsois 
a  fait  ce  qu'il  povoit  et  devoit  faire  pour  ladite  paix  :  et 
aussi  par  ladite  appellacion,  les  appelans  sont  exemps  dudit 


(1369.)  CHARLES  V.  287 

roy  d'Angleterre  et  du  prince  son  fils  et  demeurent  en  To- 
béissance  du  roy  de'  France  ;  et  ainsi  il  n'est  tenu  de  les 
remettre  en  l'obéissanee  du  roy  d'Angleterre  ou  du  prince, 
s'il  n'estoit  premièrement  cogneu  des  appellacions  et  qu'il 
feust  dit  et  jugié  que  il  eussent  mal  appelé,  au  quel  cas  le 
roy  de  France  feroit  ce  qu'il  devroit,  ainsi  comme  il  l'a 
accoustumé  de  faire  en  cas  semblable.  La  seconde  raison  : 
carie  roy  de  France,  par  le  traictié  de  la  paix,  n'est  tenu  de 
renoncier  premièrement  né  avant  que  le  roy  d'Angleterre;  né 
premièrement  ne  doit  pas  envoier  ses  lettres  :  ainsois  il  y  a 
certaine  forme  autre  qu'il  n'est  contenu  en  l'offre  du  roy 
d'Angleterre  dessus  csclaircie.  La  tierce  raison  :  que  le  roy 
d'Angleterre  n'offre  pas  à  faire  les  renonciations  qui  sont  à 
faire  de  sa  partie,  supposé  que  le  roy  de  France  les  féist  de  sa 
partie  ;  ainsois  dit  le  conseil  du  roy  d'Angleterre  qu'il  pense 
que  le  roy  d'Angleterre  les  feroit ,  laquelle  chose  ne  souf- 
fist  pas,  considéré  la  forme  du  traictié  de  la  paix.  La  quarte 
raison  :  car  le  roy  d'Angleterre  n>'offre  pas  à  envoier  les  per- 
sonnes devant  lesquelles  le  roy  de  France  devroit  faire  les- 
dites  renonciations  ;  et  aussi  ne  requiert  pas  que  le  ix)y  de 
France  luy  envoie  personnes  devant  lesquelles  il  les  fera , 
lesquelles  choses  il  convenist  par  le  traictié  de  paix.  La 
quinte  raison  :  car  le  roy  d'Angleterre  par  ladite  bille  ou 
cédulle  veult  que  le  roy  de  France  luy  délivre  certaines 
terres,  lesquelles,  par  le  traictié  de  la  paix,  ne  regardent  en 
rien  le  fait  des  renonciations,  si  comme  Monstereul  sur  la 
mer,  les  quatre  homaiges  dessusdis ,  la  terre  de  l'angle  et 
pluseurs  autres ,  lesquelles  ledit  roy  d'Angleterre  veult 
avoir  pour  ce  qu'il  dit  qu'il  y  a  droit  et  qu'il  en  est  bien 
enformé  ;  et  le  roy  de  France  dit  que  elles  ne  doivent  point 
appartenir  au  roy  d'Angleterre  par  le  traictié  de  la  paix  ; 
et  n'en  veult  point  estre  juge  en  sa  cause ,  ainsois  en  veult 
estre  jugié  par  le  pape  et  Téglyse  de  Rome,  à  qui  les  parties 


28S  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

se  sont  soubmises,  ou  par  commissaires  esleus  ou  à  eslire  des 
parties,  ainsi  comme  autrefois  a  esté  fait.  La  sixte  raison  :  car 
le  roy  d'Angleterre,  par  ladite  bille  ou  cédulle,  veult  que  le 
roy  deFrancc  luy  baille  lesdites  terres  et  luy  face  formelment 
et  clerement  tout  ce  qu'il  requiert  ;  et  il  o£Ere  en  général 
à  faire  au  roy  de  France  ce  que  faire  devra,  laquelle  chose 
cherroit  en  cognoissance  de  cause,  et  est  obscure  et  incer- 
taine ;  car  aux  requestes  du  roy  de  France  n'a  fait  né  touIu 
faire  le  roy  d'Angleterre  né  son  conseil  aucune  particulière 
né  certaine  response,  jasoit  ce  que  pluseurs  fois  luy  ait  esté 
requis.  Parquoy  puet  apparoir  clerement  et  très  évidem- 
ment  que  les  responses,  offres,  conclusions  et  autres  choses 
contenues  en  ladite  bille  ou  cédulle,  sauve  la  grâce  des  op- 
posans,  ne  sont  mie  raisonnablement  baillées  ou  proposées, 
espécialment  par  la  forme  et  manière  comprise  en  ladite 
bille  ou  cédulle.  Et  quant  le  roy  d'Angleterre  et  son  con- 
seil vouldront  requérir  ou  offrir  aucunes  choses  raisonnables 
et  selon  la  forme  de  la  paix  ;  et  aussi  feront  et  vouldroot 
faire  de  leur  partie  ce  qu'il  doivent  faire  sur  les  requestes 
que  le  roy  de  France  leur  a  fait  faire  par  ses  dis  messages 
envoies  darrenièrement  en  Angleterre  ,  tant  sur  Iç  fait  du 
widcmcnt  des  compaignies  et  sur  les  dommaiges  qu'il  ont 
fait  au  royaume  de  France ,  comme  sur  les  autres  choses 
touchant  le  traictié  de  la  paix,  le  roy  de  France  fera  très 
volentiers  ce  que  faire  devra  de  sa  partie. 

M  Item ,  dit  le  roy  de  France  et  son  conseil ,  afin  qu'il 
appère  à  tout  homme  que  tout  ce  qu'il  a  fait  a  esté  fait 
bien  et  duemeut,  et  par  voie  de  justice,  et  sahs  faire  aucune 
chose  contre  la  paix  ;  que,  par  le  traictié  de  la  paix  et  par  ce 
que  dit  est  dessus  appert  évidemment  que  les  souverainetés  et 
ressors  des  terres  bailliées  par  la  paix  au  l'oy  d'Angleterre 
en  demaine  et  aussi  de  celles  qui  lui  doivent  demourer  par 
la  paix  appartiennent  et  demeurent  au  roy  de  France  en 


(1369.)  CHARLES  V.  389 

tel  estât  comme  elles  estoient  au  temps  de  ladite  paix,  puis- 
qu'il n'y  a  renoncié.  Et  ainsi  le  dit  clèrement  la  clause  ; 
(^est  assai^oir.  Et  aussi  est-ii  certain  et  appert  par  ladite 
bille  ou  céduUe  et  par  la  confession  du  roy  d'Angleterre  et 
de  son  conseil  que  le  roy  de  France  n'y  a  point  renoncié. 
Et  par  icelle  bille  ou  céduUe  il  requièrent  que  le  roy  de 
France  face  les  renonciations  auxdites  souverainetés  et 
i*essors,  ce  que  il  ne  requéissent  pas  se  il  y  eust  renoncié, 
et  par  conséquent  en  povoit  et  puet  user,  passé  le  terme  de 
ladite  surséance  qui  duroit  jusques  à  ladite  feste  St-Andrieu, 
l'an  soixante-un. 

»  Item,  que,  ce  nonobstant,  le  roy  d'Angleterre  et  le  prince 
son  (ils,  ont  entrepris  et  actempté  contre  icelles  souverai- 
netés et  ressors  en  plusieurs  manières,  et  se  sont  efforciés 
d'icelles  approprier  et  attribuer  à  eux ,  et  icelles  dénier  et 
empeschier  au  roy  de  France  auquel  seul  et  pour  le  tout 
elles  appartenoient  et  appartiennent  comme  est  dit  dessus. 
Premièrement  le  roy  d'Angleterre  et  son  gouverneur-géné- 
ral de  Pontieu ,  qui  est  pardessus  tous  les  officiers  de  Pon- 
tieu  et  lequel  le  roy  d'Angleterre  ne  peut  désavouer,  a 
ordené  et  publié  audit  Pontieu  que  tous* ceux  qui  appelle- 
roient  du  séneschal  de  Pontieu  audit  gouverneur  comme 
à  siège  souverain  et  derrain,  duquel  l'en  ne  puist  partir  se 
non  par  proposition  d'erreurs  comme  on  fait  en  parlement, 
et  après  ladite  ordenance  a  donné  pluseurs  ajouinemens 
pardevantluy  et  ceux  qui  avecques  luy  seroient  aux  appellans 
des  sentences  au  jugement  dudit  séneschal;  duquel  sé- 
neschal de  tout  temps  on  doit  et  est  accoutumé  d'appeller 
au  bailUf  d'Amiens  sans  moien  (1)  :  et  ce  ont  fait  ledit  gou- 
verneur, le  trésorier  de  Pontieu  et  autres  officiers  dudit  Pon- 
tieu, de  l'autorité  etvolenté  dudit  roy  d'Angleterre  et  de  son 

(1)  Sans  moyen.  Sans  iatennédiaire. 

TOM.   VI.  'i^ 


280  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

conseil  d'Angleterre,  né  autrement  ne  l'eussent  osé  faire  né 
si  grant  chose  entreprendre.  £t  aussi  est  venu  à  la  connois- 
sance  dudit  roy  d'Angleterre  et  de  son  conseil ,  et  l!ont 
souffert  et  consenti  expressément  ou  taisiblement  ;  et  aussi 
ne  puet  ledit  gouverneur  estre  désavoué  comme  dit  est 
selon  raison,  la  coustume,  et  usaige  et  commune  observance 
de  la  court  souveraine,  espécialment  en  feit  de  justice  et  en 
ce  qui  puet  cbeoir  en  administration  et  gouvernement  de 
païs. 

M  Item ,  q^e  lesdis  gouverneur  et  trésorier  de  Pèntieu  , 
considérans  qu'il  ne  povoient  par  raison  né  dévoient  entre- 
prendre ledit  ressort ,  s'efforcièrent^'enduire  les  subgîés  de 
Pontieu  à  ce  qu'il  voulsissent  requérir  que  ledit  ressert  leur 
feust  baillié  comme  souverain  et  final,  sans  plus  ressortir 
au  roy  de  France  né  à  sa  court  de  parlement  ;  et  firent 
assembler  à  Abbe ville,  en  Péglyse  de  Saint-Pierre ,  les  gens 
d'églyse ,  les  nobles  et  les  bonnes  villes  de  Pontieu,  et  leur 
baillièient  ou  firent  baillier  une  requeste  ou  supplicadon 
-GCHitenant  que  lesdis  subgiés  requéroient  et  supplioient 
avoir  ledit  ressoit  par  devers  ledit  gouverneur  ;  et  avoit  en 
icelle  supplicacion  pluseurs  queues  pour  y  mettre  les 
seaux  desdites  gens  d'églyse,  nobles  et  bonnes  villes,  et  leur 
requéroit-on  que  ainsi  le  voulsissent  faire  :  mais  lesdis  sub- 
giés, comme  bien  avisés  et  conseilliés,  respondirent  d'un 
commun  assentiment  qu'il  n'en  requéroient  riens  et  qu^l 
ne  savoient  pas  que  le  roy  de  France  eust  rencmcié  à  ses 
souverainetés  et  ressors,  né  qu'il  les  eust  transportés  au  roy 
d'Angletene  ;  et  que  sur  ce ,  ledit  toy  d'Angleterre  et  son 
conseil  féissent  ce  que  bon  leur  sembleroit.  Et  d'icelle  sup- 
plicacion sera  bien  monstrée  la  copie  se  mestier  est;  et 
estoit  icelle  supplicacion  getée  et  ordenée  par  le  conseil  du 
roy  d'Angleterre  ,  et  contenoit ,  contre  vérité  ,  que  le  roy 
de  France  n'avoit  audit  pays  de  Pontieu  aucune  souverai- 


(1369.)  CHARLES  V.  JOl 

iieté,  et  que  la  seigneurie  dUceluy  païs  estoit  toute  séparée 
du  royaume  de  France^ 

»  Item  y  que,  ce  nonobstant,  ledit  gouverneur  ordena  ledit 
ressort,  iceluy  fist  publier,  et  en  a  usé  et  donné  pluseurs 
ajournemens  en  cause  d'appel,  comme  dit  est  dessus,  et  en 
entreprenant  lesdites  souverainetés  et  en  eux  efforçant 
d'icelles  attribuer  à  eux,  contre  raison,  et  contre  la  teneur  de 
ladite  paix. 

»  Item ,  que  ledit  roy  d'Angleterre ,  lesdis  gouverneur  et 
trésorier  ont  requis  et  fait  requérir  à  pluseurs  nobles  et 
subgiés  dudit  Pontieu  qu'il  feissent  seremens  d'estre  avec 
le  roy  d'Angleterre  contre  toutes  personnes  qui  pcvent  vivre 
et  mourir ,  le  roy  de  France  ou  autres.  Et  en  y  a  pluseurs 
qui  l'ont  fait  ainsi  par  doubtance ,  si  comme  l'en  dit ,  et  à 
ceux  qui  ne  le  voulurent  faire  en  saisissent  leur  teires  et 
leur  fiefs,  et  tient-on  communelment  que  Ringois  (1)  d'Abbé- 
ville  a  esté  mort  pour  ce  qu'il  ne  voult  faire  ledit  serement 
contre  le  roy  de  France  ;  et  fu  mené  en  Angleterre,  et  après 
ce  qu'il  a  esté  longuement  prisonnier  détenu,  sans  lui  vou- 
loir ouvrir  voie  de  droit  né  à  ses  amis  qui  le  poursuivoient, 
on  Fa  fait  saillir  des  dunes  du  chastel^e  Douvre  en  la  mer. 

»  Item ,  que  par  icelle  meisme  manière  l'a  fait  et  s'est 
efforcié  de  faire  ledit  it>y  d'Angleterre  et  aussi  le  prince 
son  fils,  au  païs  de  Guyenne,  en  prenant  leur  faomaiges  ;  et 
ainsi  le  confessent**  il  et  est  contenu  en  ladite  bille  du 
conte  d'Armignao  et  du  sire  de  Li^bret ,  qu'il  ont  fait  leur 
komaigç  ai^  roy  d'Angleterre  comme  seigneur  souverain  ;  et 
que  ainsi  l'ont  reçu  le  ray  d'Angleterre  et  le  prince  son  fils. 

»  Item  „  que  ledit  roy  d' Angleterre  et  le  prince  sop  fîk , 
tant  çn.Pontieu  commç  en  Guyenne,  ont  occupé  et  occupent 
de  fait  1$l  seigneurie  et  conuoissauce  des  causes  toucliant  les 

(f>)  ningois.  Variante  ;  Aingois, 


29i  LES  GRANDES  GUROiNIQUES. 

églyses  cathédraux  et  autres  églyses  de  fondation  royale,  de 
ce  que  icelles  églyses  tiennent  soubs  eux  ;  et  toutesvoies  icel- 
les  églyses  sont  de  la  souveraineté  et  ressort  du  roy  de 
France  seul  et  pour  le  tout,  né  oncques  n'y  renonça  comme 
dit  est  dessus.  Et  supposé  que  le  roy  ait  mandé  par  ses  let- 
tres à  aucunes  villes ,  seigneurs  ou  pais  qu'il  obéissent  aa 
roy  d'Angleterre  par  la  manière  qu'il  ont  fait  au  temps  aux 
roy  s  de  France,  c'est  à  entendre  comme  à  seigneur  en  demai- 
ne,  et  selon  la  forme  de  la  paix  laquelle  est  contenue  par 
exprès  en  la  clause  :  c'est  à  sai^oir,  que  les  souverainetés  et 
ressors  des  pais  bailliés  en  demaine  au  roy  d'Angleteri'e  au 
royaume  de  France ,  demeurent  au  roy  de  France  en  l'état 
que  elles  estoient  au  temps  de  la  paix ,  sans  ce  que  elles 
puissent  estre  dites  ou  transportées  au  roy  d'Angleterre  par 
lettres  contenues  au  traictié  de  la  paix,  né  autres  données 
ou  à  donner  par  dit,  par  fait  né  autrement  par  quelconque 
manière  que  ce  soit,  jusques  à  ce  que  le  roy  de  France  y  ait 
renoncié  expressément  et  bailliées  ses  lettres  ouvertes  au 
roy  d'Angleterre  ;  laquelle  chose  il  ne  fist  oncques. 

u  Item ,  que  ledit  prince  a  pris  ou  fait  prendre  et  mettre 
eu  prison  maistre  Bernart  Pâlot  et  monseigneur  Jehan  de 
Ghaponnal,  commis  ou  députés,  de  par  le  roy  de  France  ou 
de  par  son  séneschal  à  Toulouse ,  à  présenter  audit  prince 
les  lettres  du  roy  de  France  ;  par  lesquelles  ledit  prince 
estoit  adjourné ,  en  cause  d'appel ,  pardevant  le  roy  ou  sa 
court  de  parlement  à  Paris ,  à  l'instance  et  requeste  dudit 
conte  d'Armignac;  et  les  a  détenus  prisonniers  pour  lonc- 
temps ,  et  encore  détient  en  très  grand  contempt  et  mespn- 
sement  du  roy  et  de  sa  souveraineté  (1),  et  en  actemptant 
et  entreprenant  contre  icelles  souverainetés. 


(1)  Le  manuscrit  de  Charles  Y  porte  sur  la  marge,  à  cùté  de  ces  roots: 
î^o.  Que  il  les  fist  morir.  —  Bernard  Pâlot  étoit  un  docteur,  juge  du  roi 
à  Toulouse,  comme  on  le  verra  N^tsXa^  ôftVajMife^  t^TT. 


L. 


(13C9.)  CHARLES  V.  293 

»  Item,  que  ledit  prince,  au  conteinpt  de  ladite  appella- 
cion,  fait  guerre  ouverte  contre  ledit  conte  d'Armignac  et  ses 
adhérens ,  et  procède  contre  ledit  conte  et  contre  iceux  par 
voie  de  guerre  et  de  fait  le  plus  efforcément  qu'il  puet  ;  et 
font  mourir  et  mettre  à  mort  tous  les  appellans  qu'il  trou- 
vent et  leur  adhérens.  Et  en  ce  faisant  n'est  pas  doute  qu'il 
fait  guerre  contre  le  roy  de  France ,  considéré  que  lesdis 
apellans,  par  ladite  appellacion  et  durant  icelle,  sont  exemps 
dudit  prince  et  sont  en  l'obéissance,  sauve-garde  et  protec- 
cion  du  roy  ;  et  ne  leur  puet  ledit  prince  meffaire  qu'il  ne 
mefface  au  roi  de  France  et  à  sa  souveraineté. 

»  Item,  que  le  roy  d'Angleterre,  en  la  guerre  entreprise 
et  rébellion  dessus  dite,  soustient  et  a  soustenu,  conforté  et 
aidié  ledit  prince  son  fils,  et  luy  a  envoie  et  envoie  tous  les 
jours  gens  d'armes  et  archiers  pour  faire  guerre  auxdis 
appellans ,  et  par  conséquent  ne  puet  désavouer  le  fait  dudit 
prince  son  fils. 

»  Item  ,  que  le  roy  d'Angleterre  et  le  prince  son  fils  ont 
pris  à  leur  soldées  et  gaiges  pluseurs  gens  de  compaignies , 
ennemis  du  roy  et  du  royaume  de  France,  pour  faire  guerre 
contre  lesdis  appellans ,  en  aidant  et  confortant  iceux  et  eh 
les  receptant  en  leur  terres  et  seigneuries.  Laquelle  chose 
il  ne  pevent  faire  par  les  aliances  des  deux  roys ,  et  une 
partie  desdites  compaignies  font  demourer  au  royaume  de 
France  à  Ghastel-Gontier  et  ailleurs,  pour  iceluy  royaume 
grever  et  domaigier. 

Item ,  que  en  ce  faisant  monstrent-il  clèrement  que  il 
ont  lesdites  compaignies  soustenues  ,  aidiées  et  confortées 
au  temps  passé,  et  que  elles  sont  et  ont  bien  esté  en  leur 
commandement ,  et  qu'il  avoient  bien  la  puissance  de  les 
empeschier  à  entrer  au  royaume  de  France  et  de  les  faire 
widier  et  mettre  hors  s'il  leur  eust  pieu;  ainsi  comme  tenus 
y  estoient  par  lesdites  aliances. 


394  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

n  Item ,  qu'il  n'est  pas  doubte  que  en  ce  faisant ,  il  ont 
fait  contre  les  bulles  et  les  pi*ocès  du  pape ,  et  en  encourant 
les  peines  et  sentences  contenues  en  icelles,  puisqu'il  se 
aident  et  se  sontaidiés  desdites  compaignies  et  icelles  confor- 
tées et  aidiées  contre  le  royaume  de  France,  et  aussi  puisque 
ils  les  povoient  retraire  dudit  royaume  et  il  ne  l'ont  fait , 
et  par  spécial  leur  subgiés  nés  de  leur  terres  et  seigneuries. 
£t  ainsi  sont  par  lesdites  bulles  et  procès  tous  leur  subgiés 
et  vassaux  quittes  et  absous  de  tous  bomaiges  et  seremens 
èsquiels  il  leur  estoient  tenus  et  astrains ,  et  puet  le  roy  de 
France  assigner  et  mettre  en  sa  main  toitl;^  les  terres, 
seigneuries  qu'il  tiennent  en  demaine  au  royaume  de 
France. 

»  Item ,  que  darrenièrement  ont  les  gens  du  roy  d'Angle* 
terre  chevaucliié  en  Pontieu  par  manière  de  guerre,  et  bonté 
feux  en  la  maison  du  seigneur  de  Ghastillon,  et  fait  pluseurs 
autres  choses  par  voie  de  fait  et  de  guerre  contre  droit  et  les 
seremens  devant  fais. 

»  Item ,  que  en  ce  faisant ,  il  appert  clèrement  que  lesdis 
roy  d'Angleterre  et  prince  ont  commenciéà  procéder  contre 
le  roy  de  France  par  voie  de  guerre  et  de  fait,  en  venant  et 
en  enfraignant  icelle  ;  et  en  pluseurs  autres  manières  ont 
entrepris  sur  le  ixxy  de  France  et  sur  son  royaume  et  contre 
ses  souverainetés ,  lesquelles  choses  et  explois  seroient  trop 
lonc  à  reciter.  Et  par  les  rebell  ions ,^  désobéissances,  actemp- 
tas,  mespriseiïiens  et  abus  dessus  dis,  ont  tant  raeffait  lesdis 
roy  d'Angleterre  et  prince  envers  le  roy  de  France  et  sa  sou- 
veraineté, qu'il  puet  et  luy  loit  (1)  par  raison  et  par  bonne 
justice  assigner  et  mettre  en  sa  main  tous  les  demaines.que 
lesdis  roy  d'Angleterre  et  prince  ont  au  royaume  de  France, 
tant  en  païs  coustumier  comme  en  pais  de  droit  escript. 

(/)  Lui/  loU.  Lui  csl\o\8\b\c. 


(1369.)  CHARLES  V.  99  > 

Et  s'il  y  a  aucuns  subglés  ou  autres  habitans  ou  demeurans 
en  iceux  deinaines,  leroy  leur  puet  requérir  que  il  obéissent 
à  luy  et  à  ses  gens  en  ce  faisant ,  et  il  y  sont  tenus  d'obéir 
comme  à  leur  seigneur  souverain.  Et  s'il  y  a  aucuns  subglés 
ou  autres  qui  en  ce  fassent  désobéissance  ou  rébellion ,  le 
roy  de  France  les  puet ,  sans  ofFence  de  justice,  faire  par  sa 
puissance  et  par  main  armée  venir  à  obéissance ,  et  faire 
tant  que  la  force  soit  sienne  ;  et  en  ce ,  ne  peut-on  dire  ou 
noter  voie  de  guerre  ou  de  fait ,  mais  que  droite  et  bonne 
justice  ;  né  par  ce  on  ne  puet  dire  que  le  roy  ait  corn- 
mencié  guerre  né  fait  contre  la  paix  en  aucune  manière. 
M  Item,  que  pour  les  causes  dessus  dites  et  à  la  conserva- 
cion  de  ses  souverainetés  et  en  usant  d'icelle ,  a  le  roy  de 
France  assigné  et  mis  en  sa  main  comme  seigneur  souverain 
aucunes  villes  et  lieux  qui  estoient  du  demaine  du  i*oy 
d'Angleterre  ;  et  où  il  a  trouvé  obéissance ,  il  y  a  mis  gens 
de  par  luy ,  pour  icelles  villes  et  lieux  tenir  et  garder  en  sa 
main  ;  et  où  il  a  trouvé  désobéissance ,  il  les  y  contraint  par 
sa  puissance  et  par  la  manière  qui  luy  IcÂt  à  faire.  Et  ainsi 
le  peutril  faire  et  continuer,,  s'il  lui  pl^ist ,  par  toupies  au- 
tres lieux  et  demaines  que  lesdis  roy  d'Angleterre  et  prince 
ont  au  royaume  de  France ,  et  eu.  la  souveraineté  d'icelui. 
»  Et  par  ce  que  dit  est  dessus,  puet  apparoir  clèrement  à 
tout  homme  que  tout  ce  que  le  roy  de  France  a  fait  tant  en 
Pontieu  comme  en  Guyenne  sur  les  demaines  que  le  roy 
d'Angleterre  y  tenoit  y.  il  l'a  fait  par  voie  de  justice  et  de  rai- 
son ,  et  ainsi  comme  il  luy  loisoit  à  faire  comme  à  seigneur 
souverain  ;  et  n'a  en  rien  procédé  par  voie  de  guerre  né  de 
fait;  et  que  le  roy  d'Angleterre  et  le  prince  son  fils  ont 
procédé  desraisonnablement  et  par  voie  de  fait ,  et  coin- 
mencié  la  guerre  contre  le  roy  de  France  et  ses  subgiés ,  et 
on  venant  par  pluseurs  fois  et  par  pUiseurs  manières  contre 
le  traictié  de  la  paix. 


996  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

•  »  Et  poiir  ce  que  plus  clèrement  appère  l'entendement 
des  choses  dessus  dites,  et  pour  monstrer  les  justificacions 
duroy  de  France  en  ces  choses ,  s'ensuivent  ci-après  aucunes 
requestes  que  le  roy  de  France  luy  deut  faire  par  le  traictié 
de  la  paix,  et  lesquelles  les  messaiges  du  roy  de  France 
dessus  dis  ont  faites  audit  roy  d^Angleterre  ;  mais  iceluy  roy 
d'Angleterre  né  son  conseil  n'y  ont  fait  né  voulu  fake 
response. 

La  première.  »  Gomme  audit  traictié  entre  les  autres 
choses  est  contenu  au  vint-septiesme  et  au  vint- huitiesme  ar- 
ticles et  sur  ce  faites  lettres  des  deux  roys ,  que  le  roy 
d'Angleterre  est  tenu  de  faire  widier  et  délivrer,  à  ses  pro- 
pres coux  et  frais ,  toutes  les  forteresses  prises  et  occupées 
par  luy ,  par  ses  subgiés ,  adhérens  ou  aliés  au  royaume  de 
France,  en  quelque  partie  que  ce  soit,  excepté  celles  du 
duchié  de  Bretaigne  et  des  païs  et  terres  qui  doivent 
.  appartenir  et  demourer  audit  roy  d'Angleterre ,  et  le  devoit 
avoir  fait  dedens  la  Chandeleur  qui  fu  l'an  mil  trois  cens 
soixante  ;  et  en  icelles  lettres  sont  nommées  par  exprès  les- 
dites  forteresses  occupées  audit  royaume  ou  grant  partie 
d'icelles.  Item ,  que  ledit  roy  d'Angleterre  ne  fit  widier  né 
délivrer  lesdites  forteresses  dedens  ledit  terme  de  la  Chan- 
deleur. Item ,  que  celles  qui  furent  widiées  après  ladite 
Chandeleur ,  ou  grant  partie  d'icelles ,  ne  l'ont  point  esté 
par  ledit  roy  d'Angleterre  né  à  ses  frais  né  despens,  comme 
faire  le  devoit  ;  ainsois  l'ont  été  aux  frais  et  despens  du  roy 
et  de  ses  subgiés  et  des  païs  où  lesdites  forteresses  étoient 
assises.  Item ,  que  aucunes  des  forteresses  ne  furent  oncques 
délivrées ,  ainsois  ont  toujours  esté  occupées  et  encores  sont 
par  ledit  roy  d'Angleterre  ou  par  ses  subgiés  ou  aliés ,  c'est 
assavoir  la  Roche-de-Pesay  (1)  ;  et  toutesvoies  ladite  Roche- 

[i)  La  Roche  de  Pesay.  Aujourd'hui  Laroche-Posay ,  sur  les  limites  de 
Ja  Touraiae  et  du  Poitou. 


(1369.)  CHARLES  V.  297 

de-Pesay  est  par  exprès  nommée  audit  traictié  entre  les 
forteresses  qui  dévoient  être  widiées  et  délivrées  au  pais  de 
Tourraine.  Item ,  par  la  faute  dudit  widement,  ceux  qui 
demeurèrent  es  dites  forteresses  pour  ledit  roy  d'Angleterre 
ont  pillié  ,  gasté  et  destruit  le  païs  pour  le  temps  qu'il  y 
ont  esté ,  et  aussi  durement  où  pou  s'en  failloit  comme 
il  faisoient  durant  la  guerre ,  levé  nouvelles  raençons  et  fait 
tout  le  mal  qu'il  povoient.  Item ,  que  par  ce  a  convenu  que 
les  païs  ou  lesdites  forteresses  estoient  aient  acheté  lesdîs 
fors  (1)  à  grans  sommes  de  deniers,  pour  ce  que  le  roy  d'An- 
gleterre ne  les  faisoit  pas  widier ,  nonobstant  qu'il  en  feust 
pluseurs  fois  sommé  et  requis  ;  et  jà  soit  ce  que  le  roy  de 
France  eust  fait  de  sa  partie  ce  que  faire  devoit  pour  ledit 
widement  :  et  seront  bailliées,  toutesvoies  que  besoin  sera, 
par  déclaration ,  les  forteresses  rachetées  aux  despens  du 
roy  et  du  pays.  Item ,  que  en  ces  choses  le  roy  et  ses  subgiés 
ont  estédomaigiés  jusques  à  très  grans  sommes  aussi  comme 
inestimables  y  à  déclarer  quant  temps  sera ,  et  desquelles 
choses  le  roy  doit  estre  desdommaigié  par  le  roy  d'Angle- 
ten'e.  » 

La  seconde,  »  Gomme  entre  les  deux  roys  par  ledit  traictié 
de  la  paix,  soient  faites  et  passées  alliance  contre  toutes  per^ 
sonnes,  excepté  le  pape  et  le  saint-siége  de  Rome  et  l'empe- 
reur qui  est  à  présent,  pour  eux,  leur  enfans,  leur  hoirs  et 
successeurs ,  leur  royaumes,  terres  et  subgiés  quelconques  ; 
et  entre  les  autres  choses  soit  contenu  en  icelles  alliances , 
que  le  roy  d'Angleterre  ne  soufferra  aucun  de  ses  subgiés 
né  autres  quelconques  aler  né  entrer  au  royaume  de  France, 
né  en  autre  teiTe  du  roy ,  ses  enfans  ,  hoirs  ou  successeurs , 
pour  y  faire  guerre,  domaige  ou  offense  aucune,  à  gaige,  à 
service  d'autrui  né  autrement,  par  quelconque  manière  ou 

(1)  Fors,  Forteresses. 


298  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

cause  que  ce  soit  ;  aiasois  les  empescbera  ou  desiourbera 
de  tout  son  pouvoir,  et  les  ennemis  ou  malveiillans  du  ro; 
au  royaume  de  France  ne  receptera  çn  son  royaume  ou 
aucunes  de  ses  terres,  né  aide  ou  confort  ne  leur  fera;  et  se 
aucun  de  ses  subglés  faisoieut  le  contraire ,  ou  aussi  une 
guerre  villaine  ou  domaige  au  roy  ou  au  royaume  de  France, 
par  ses  successeurs  ou  sqjïgiés  il  les  pourroit  ou  feroit 
pugnir  si  grandement  qu'il  seroit  example  à  tous  autres  ; 
et  de  tout  son  pouvoir  feroit  réparer  et  adressier  tous  les 
domages,  actemptas  ou  entreprises  fais  à  l'encontre  ;  et  se  il 
faisoit ,  procurait  ou  souffroit  sciemment  le  contraire  estre 
fait ,  il  vou|olt  encourir  les  peines  contenues  è&<Lites  al* 
Ua^nces. 

M  Item ,  qu'il  n'est  pas  doubte  que  par  lesdites  alliances 
Iç  roy  d'Angleterre  estoit  et  est  tenu  et  obligié  à  destonrber 
Qt  empeschier  de  tout  son  povoir  et  procurer  et  faire  dili- 
gçncç  par  deffenses,  inhjibicions  et  4^  toutes  autres  manières 
qu'il  poroit^  que  aucun  de  ses  subgiés  n'entrast  au  royaume 
de  France  pour  y  faire  guerre  ou  domaige  par  manière  de 
compaignies  à  service  ou  gaiges  d'autruy,  ou  autrement  par 
quelconque  cause  que  ce  soit  ;  et  aussi  il  estoit  et  est  obli- 
gié s'il  faisoit  le  contraire  de  faire  réparer  et  adressier  les 
seurprises  ou  actemptas  fais  par  ses  subgiés,  laquelle  chose 
il  de  voit  faire  en  les  coptraingnant  à  widier  le  royaume 
de  France ,  et  faisant  redressier  les  dpuiaiges  qu'il  avoient 
fais  :  autrement  les  actemptas  ne  seroient  pas  adressiés  né 
réparés, 

n  Item ,  que  selon  lesdites  alliances  puisque  le  roy  d'An- 
gleterre estoit  tenu  de  d^touvbçr  et  empesch)er  que  ses 
subgiés  n'entrassent  au  royaume  de  France  pour  y  £ftnre 
guerre ,  par  semblable  voie  et  pai*  plus  forte  il  estoit  tenu , 
s'il  y  entroient  ou  faisoient  guerrç ,  de  les  faire  widier  et 
retraire  dudit  royaume. 


(1369.)  CHARLES  V.  209 

»  Item ,  que  par  exprès  il  est  retenu  ès-dites  alliances , 
comme  dit  est  dessus ,  que  ledit  roy  d'Angleterre  ne  souf- 
ferra  point  le  contraire  sciemment  ;  lesquelles  paroles  em- 
portent que  se  il  le  scet  et  vient  à  sa  connoissance ,  quHl  les 
fera  widier  et  les  empeschera  de  tout  son  pouvoir ,  autre- 
ment il  se  soufferroit  sciemment  et  seroit  contre  lesdites 
alliances  et  promesses. 

»  Item  )  que  par  lesdites  alliances ,  ledit  roy  d'Angleterre 
est  tenu  à  trois  choses  :  premièrement  de  non  souffrir  les 
subgiés  faire  gUerre  ou  domaige  au  royaume  de  France  ; 
secondement  il  est  tenu  cle  les  destourber  ou  empeschier  ; 
et  tiercement  il  est  tenu  se  il  font  le  contraire  de  réparer  et 
adressier  leur  entreprise  et  actemptas,  et  par  conséquent  de 
les  faire  widier  du  royaume  de  France  y  comme  dit  est 
dessus  y  soit  qu'il  soient  entrés  par  manière  de  compaignies 
à  service  âk  gaiges  d'autrui,  ou  autrement  :  et  aussi  doit 
rendre  et  restablir  ou  faire  rendre  et  restablir  tous  les 
domaiges  que  le  roy ,  son  royaume  et  ses  subgiés  ont  eu  et 
soustenu  pour  celle  cause ,  et  aussi  ne  les  «ioit  récepter, 
né  à  iceux  prester  conseil ,  confort  ou  aide  en  aucune  ma- 
nière. 

»  Item ,  que  par  lesdites  alliances ,  ledit  roy  d'Angleterre 
est  obligié  de  faire  les  choses  dessusdites  de  tout  son  povoir, 
lesquelles  paroles  sont  à  entendre  civilement  et  raisonna-' 
blement  et  de  tel  povoir  que  le  roy  d'Angleterre  a  sur  ses 
subgiés;  c'est  assavoir,  qu'il  leur  doit  mander  et  comman- 
der qu'il  wident  le  royaume  ,  et  se  ils  n'obéissent  à  ses 
commandemens  il  les  y  doit  contraindre  par  sa  puissance 
et  main  armée  et  ce  emportent  les  paroles  :  de  tout  son 
pofoir ,  lesquelles  sont  à  entendre  cum  effeclu, 

»  Item,  que,  ce  nonobstant,  les  subgiés  du  roy  d'Angle- 
terre et  du  prince,  tant  d'Angleterre  comme  de  Guyenne  , 
ont  esté  au  royaume  de  France,  tant  par  manière  decowv- 


300  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

paignies  comme  autrement,  et  y  oat  fait  guerre  et  tous  les 
domaiges  ,  excès  et  maléfices  que  l'en  poui*roit  dire  né 
desclairer,  et  ont  esté  pour  la  grant  partie  du  temps  depuis 
le  traictié  de  la  paix ,  et  encores  y  sont  à  présent  et  ont  esté 
dès  la  derrenière  venue  par  l'espace  d'un  an  continuelle- 
ment et  plus ,  sans  en  partir  ;  tous  ou  la  plus  grant  partie 
subgiés  et  des  terres  et  de  l'obéissance  dudit  roy  d'Angle- 
terre et  du  prince  son  fils  ;  et  y  ont  fait  et  y  font  de  jour  en 
jour  domaiges  et  excès  irréparables  et  aussi  comme  inesti- 
mables (1),  et  grant  partie  des  pillages  portés,  réceptés  et 
vendus  en  Guyenne. 

»  Item  ,  que  il  est  venu  à  la  connoissance  dudit  roy 
d'Angleterre,  que  lesdites  compaignies  estoient  au  royaume, 
et  l'en  a  le  roy  de  France ,  par  pluseurs  fois ,  sommé  et 
requis  qu'il  les  voulsist  faire  widier  et  partir  du  royaume 
de  France  et  faire  reparer  les  domaiges  et  actemptas  que 
fais  avoient  ;  laquelle  chose  le  roy  d'Angleterre  et  le  prince 
n'ont  pas  fait ,  jà  soit  ce  que  faire  le  peussent  et  deussent 
selon  le  traictié  de  la  paix, 

»  Item ,  que  supposé  que  ledit  roy  d'Angleterre  leur  ait 
fait  faire  aucuns  commandemens  de  bouche  de  widier  le 
royaume ,  ce  ne  doit  pas  soufïire  ;  car  puisqu'il  n'obéissent 
à  ses  commandemens ,  il  les  doit  contraindre  de  fait ,  autre- 
ment il  ne  faisoit  pas  bien  son  devoir  né  son  povoir. 

»  Item ,  que  ledit  roy  d'Angleterre  ^  tant  pour  lesdites 
alliances  comme  par  une  lettre  appellée  exécutoire  passée  à 
Calais ,  doit  punir  les  dessus  dis ,  ses  subgiés ,  qui  feront 
guerre  ou  domaige  audit  royaume  de  France  pour  quel- 
conque cause  que  ce  soit  comme  traistres,  et  en  la  manière 
qu'il  est  acoustumé  à  faire  en  crime  de  lèse  majesté  s'il  les 
puet  appréhender  ,  ou  bannir  de  son  royaume  s'il  sont 

(I)  La  fin  de  cet  alinéa  et  le  suivant  ont  été  omis  dans  les  éditions  pré- 
cédentes. 


•4 


(1369.)  CHARLES  V.  301 

absens,  et  leur  biens  ou  tterres  confisquer,  sans  iceux  jamais 
récepter  en  son  royaume,  s'il  ne  se  partent  du  royaume  de 
France,  dedens  un  mois  après  ce  que  il  en  auront  esté 
sommés  et  requis  par  aucun  des  gens  dudit  roy  d'Angle- 
terre ou  autre  personne  publique;  de  quoi  rien  n'a  esté 
fais ,  ainsois  sont  et  viennent  pluseurs  d'iceux  par  le 
royaume  d'Angleterre  et  par  Guyenne^  et  aussi  joyssent  de 
leurs  biens  paisiblement. 

»  Item ,  que  pour  les  choses  dessus  dites  et  occasion 
d'icelles,  le  roy  de  France  a  esté  domaigié  irréparablement 
et  ses  subgiés  jusques  à  sommes  ainsi  comme  inestimables , 
et  desquelles  choses  le  roy  de  France  doit  estre  desdomalgié 
par  le  roy  d'Angleterre  et  lesquelles  choses  seront  bien 
esclaircies  et  montrées. 

»  Item,  et  avecques  ce,  fasse  le  roy  d'Angleterre  royal- 
ment  et  de  fait  widier  les  gens  des  compaignies  qui  sont  au 
royaume  de  France ,  spécialment  ceux  qui  sont  de  ses  terres 
et  seigneuries  et  du  prince  son  fils  ;  et  que  de  ce  fasse  tout 
son  povoir  par  la  manière  que  contenu  est  èsdites  alliances. 
Et  plaise  au  roy  d'Angleterre  dire  aux  messaiges  du  roy  de 
France  à  cette  fois  ce  qui  l'en  plaira  faire  ;  car  le  roy  de 
France  tient  que  le  roy  d'Angleterre  y  est  tenu  par  le  traictié 
de  la  paix  et  par  lesdites  alliances.  » 

La  tierce,  »  Que  comme  esdites  aliances,  entre  les  autres 
choses  soit  convenu  que  se  aucun  des  deux  roys  requiert 
l'autre  en  son  ayde,  celui  qui  ainsi  sera  requis  aidera  le 
requérant  et  luy  donra  tout  le  bon  conseil  qu'il  pourra  aux 
despens  du  requérant  :  et  il  soit  ainsi  que  ledit  roy  de 
France  ait  fait  requérir  le  roy  d'Angleterre  pa«  ses  messai- 
ges qui  y  furent  derrenièrement  qu'il  voulsist  mander  et 
commander  à  ses  subgiés  que  se  le  roy  de  France  les  requé- 
roit  de  luy  servir  contre  les  compaignies  à  ses  despens  qu'il 
luy  aidassent,  et  que  aussi  voulsist  mander  au  prince  sou 


?02  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

fils  que  il  commandast  à  ses  snbglés  de  Guienne  ;  et  mes- 
mement  (1)  qa'il  yen  avoit  aucuns  qui  estoient  ses  hommes 
et  le  dévoient  servir  contre  autres  personnes  que  contre  le 
roy  d'Angleterre  ou  ses  enfans.  Laquelle  requeste  fu  plaine- 
ment  reffusée  auxdis  messaiges  du  roy,  soubs  couleur  que 
le  conseil  dudit  roy  d*Angleterre  disoit  que  le  roy  d'Angle- 
terre avoit  à  faire  de  gens  d'armes  ou  doubtoit  d'en  avoir  à 
faire  prochainement»  et  aussi  disoit-il  du  prince.  Sur  quoy 
leur  fu  requis  que  il  baillassent  lesdis  mandemens  à  leur 
subgiés  de  servir  le  roy  à  ses  despens,  comme  dit  est,  an  cas 
que  ledit  roy  d'Angleterre  ou  le  prince  ne  les  manderoient 
ou  embesogneroient  pour  fait  de  guerre  qui  leur  survenist  ; 
laquelle  chose  leur  fu  encore  refusée.  Et  toutesvoies  ledit 
roy  d'Angleterre  né  aussi  ledit  prince  n'avoient  né  depuis 
n^eurent  aucune  guerre  pour  laquelle  il  embesc^nassent 
ceux  que  le  roy  de  France  requéroit  à  avoir  en  son  service 
à  ses  despens.  * 

»  Item,  que,  pour  ce,  en  y  a  eu  pluseurs  de  la  duchié  de 
Guyenne  qui  n'ont  osé  venir  au  service  du  roy,  et  aucuns 
qui  y  sont  venus  n'y  vindrent  pas  si  tost  que  le  roy  en  eust 
besoin  ;  et  en  ce  a  esté  le  roy  et  ses  subgiés  grandement 
domagié  et  irréparablement, 

»  Item,  que  les  gens  du  roy  nostre  sire  estant  devant  Faye- 
la-Yigneuse  où  lesdites  compaignies  estoient,  en  entencion 
d'icelles  compaignies  combattre,  le  séneschal  de  Poitou,  où 
autres  gens  ou  officiers  du  prince  firent  commandement  de 
par  le  prince  à  pluseurs  seigneurs  qui  tiennent  aucunes 
terres  du  prince,  que  il  se  partissent  de  d'avec  les  autres 
gens  du  roy  nostre  sire,  et  que,  sur  quanque  il  se  pouvoient 
inefTaire  envers  ledit  prince,  ne  feussent  .avec  les  gens  du 
roy  nostre  sire  né  mefféissent  auxdites  compaignies. 

(i)  ilestnemeni  que.  Avec  d*aulanl  plus  de  raison  que. 


(13G9.)  CHAULES  V.  303 

La  quarte.  »  Que  comme  pluseiirs  gens  de  compaignles  des 
terres  et  seigneuries,  du  roy  d'Angleterre  et  du  prince  fus- 
sent au  royaume  de  France  et  iceluy  gastassent  et  pillassent 
en  faisant  tous  les  maux  et  domaiges  que  l'en  sauroit  réciter, 
et  pour  résister  à  leur  maie  volenté  et  iceux  faire  partir  et 
widier  le  royaume  de  France  où  il  estoient,  les  séneschatix 
de  Thoulouse  et  de  Garcassonne  et  autres  officiers,  vassaux 
et  subgiés  du  roy  de  France,  se  fussent  assemblés  au  lieu 
de  Lisledieu  au  pouvoir  du  roy  nostre  sire,  les  gens  et  sub  • 
giés  du  prince  confortèrent  et  aidièrent  les  dessusdis  des 
compaignies  par  tele  manière  que  les  gens  de  la  partie  du 
roy  de  France  furent  desconfis,  mors  et  pris,  et  lesdis  sénes^ 
chaux  et  pluseurs  barons,  vassaux  et  subgiés  du  roy  menés 
et  détenus  prisonniers  au  povoir  du  prince  et  raençonnés , 
et  les  biens  et  pillages  receus  et  receptés,  et  depuis  furent 
mis  les  prisons  à  grans  et  excessives  raençons  ;  et  en  ce 
a  esté  le  roy  de  France  et  ses  subgiés  très  grandement 
domagié. 

»  Item,  que  de  réparer  et  adrécier  les  choses  dessusdites 
fu  le  prince  sommé  et  requis  de  par  le  roy  de  France  et  de 
par  monseigneur  le  duc  d'Anjou,  et  furent  envoies  messa- 
ges ,  lesquels  firent  lesdites  requestes  et  baillèrent  par 
escript  audit  prince  bu  à  son  chancelier  pour  luy  ec  de  son 
commandement. 

M  Item,  que  jasoit  ce  que  le  prince  leur  fist  respondre 
qu'il  esloit  courroucié  des  domaiges  qui  estoient  fais  au 
royaume  de  France,  et  que  il,  quant  il  seroit  retourné  d'Es- 
paigne ,  en  feroit  son  adrecement ,  toutesvoies  rien  n'en  fu 
fait  en  effet ,  si  comme  ces  choses  peuvent  apparoir  clere- 
ment  par  instrument  publique  fait  et  donné  sus  lesdites 
requestes  et  responses  ;  et  a  faiUu  que  les  officiers  et  subgiés 
du  roy  ou  grant  partie  d'eux  se  raençonnassent  très  excessi- 
vement, et  plus  que  faire  ne  deussent  en  guerre  ovxNCtV^^eX. 


304  LES  GRANDES  CHRONIQUES, 

soustenissent  pluseurs  autres  domaiges  ;  et  doivent  lesdis 
dommages  estre  restitués  et  réparés  comme  fais  contre  les 
alliances  et  traictié  de  la  paix  faîte  entre  les  deux  roys. 

»  Item,  et  oultre  les  choses  dessusdites,  nouvellement 
est  advenu  que  Gursomile  (1)  et  autres  capitaines  desdites 
compaignies  sont  venus  au  royaume  d'Angleterre  à  Lon- 
dres et  ailleurs,  et  là  ont  demouré  et  esté  réceptés  par  plu- 
seurs journées  et  y  ont  été  rafreschis  de  chevaux,  hemois, 
gens  d'armes  et  archiers  qu'il  en  ont  menés  et  de  toutes 
autres  choses  qu'il  ont  voulu  avoir,  et  que  plus  est,  dient 
aucuns  qu'il  ont  esté  au  propre  hostel  du  roy  d'Angleterre 
receus  et  festoies. 

La  quinte.  »  Que  comme  par  le  traictié  de  la  paix  il  soit 
dit,  c'est  assavoir  au  neuviesme  article,  que  se  aucunes 
terres  sont  bailliées  au  roy  d'Angleterre  par  le  traictié  de  la 
paix,  lesquelles  ne  furent  autrefois  des  roys  d'Angleterre, 
il  les  aura  en  l'estat  que  il  estoient  au  temps  dudit  ti*aictié  ; 
et  il  soit  ainsi  que  au  temps  de  la  paix  et  par  avant,  la  royne 
Blanche  tenoit  paisiblement  et  prenoit  par  sa  main  la 
revenue  de  la  commune  paix  de  Rouergue  au  prix  de  dix 
mil  livrées  de  terre  ou  rente  ou  environ  ;  et  le  prince  ou 
ses  subgiés  pour  luy  détiennent  et  occupent  de  fait  ladite 
commune  paix  de  Rouergue,  et  ont  levée  par  pluseurs 
années ,  né  délivrer  ne  la  veulent  ;  et  toutesvoies  la  sénes- 
chaucie  né  la  terre  de  Rouergue  n'avoient  onques  esté  au 
roy  d'Angleterre  avant  ladite  paix  ;  si  soit  ladite  commune 
paix  mise  au  délivre  avec  les  arrérages  qui  en  ont  esté  levé 
pour  huit  ans  ou  environ,  qui  montent  pour  chascun  an 
dix  mil  livres  ou  environ. 

Im  sixiesme.  »  Que  comme  par  ledit  traictié  de  la  paix 
les  souverainetés  et  ressors  du  roy  nostre  sire  lui  doivent 

(0  Gursontiie.  Variante  :  Garsonailles. 


(I3G9.)  CHARLES  V.  305 

deinourer  entièrement  sans  ce  que  le  roy  d'Angleterre  en 
puisse  ou  doie  user  en  aucune  manière;  et  il  soit  ainsi 
que  le  roy  d'Angleterre  et  le  prince  son  fils  se  sont  effor- 
ciës  et  encore  s'efforcent  en  pluseurs  manières  de  user  des- 
dites souverainetés  et  ressors ,  si  comme  en  Pontieu  où  il 
ont  nouvellement  ordené  un  siège  d'appellacions  pardevant 
le  gouverneur  de  Pontieu,  pour  cognoistre  des  appellacions 
qui  se  feront  du  séneschal  de  Pontieu  ;  duquel  séneschal 
l'en  doit  appeller  sans  moien  au  gouverneur  du  baillif  d'A- 
miens et  de  là  en  Parlement  à  Paris,  et  ainsi  il  a  esté  fait 
de  tous  temps. 

»  Item,  que  le  roy  d'AngleteiTe,  ses  gens  ou  officiers  pour 
luy,  ont  ordené  en  ladite  conté  de  Pontieu,  que  quiconques 
appellera  dudit  séneschal,  qu'il  appelle  audit  gouverneur 
de  Pontieu  comme  siège  souverain  et  final;  et  de  fait  ont 
donné  ajournemens  et  rescrips  en  cause  d'appel  pardevant 
ledit  gouverneur  de  Pontieu ,  en  usurpant  et  entreprenant 
lesdites  souverainetés  et  ressors. 

»  Item,  cognoissent  et  s'efforcent  de  cognoistre  des  causes 
touchans  les  églyses  cathédraux  et  autres  églyses  de  fon- 
dacion  royal,  laquelle  chose  nul  ne  puet  faire  que  le  sei- 
gneur souverain  tant  seulement  ;  et  généralment  s'efforcent 
de  tout  leur  povoir  de  entreprendre  à  user  desdites  sou- 
verainetés et  ressors ,  tant  en  Guyenne  en  donnant  ajour- 
nemens en  cause  d'appel  que  autrement,  jasoit  ce  que 
faire  ne  le  pevent  né  ne  doivent  :  ainsois  en  puet  user  le 
roy  de  France  seul  et  pour  le  tout  comme  dit  est. 

»  Item,  que  veues  et  considérées  les  choses  dessusdites, 
lesquelles  sont  venues  de  nouvel  à  la  cognoissance  du  roy 
de  France ,  il  appert  que  le  roy  d'Angleterre  et  le  prince 
doivent  cesser  de  user  desdites  souverainetés  et  ressors,  et 
que  tout  ce  que  fait  en  ont  doit  estre  rappelé  et  mis  au 
néant, 

26. 


30G  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

La  septiesme.  »  Que  comme  ledit  roy  d'Angleterre  et  le 
priacc  son  (ils,  soubs  umbre  et  couleur  dudit  traictié  de  la 
paix,  aient  occupé  et  de  fait  détiennent  et  occupent  plu- 
seurs  villes,  chasteaux,  terres  et  lieux,  lesquels,  par  ledit 
traictié ,  ne  leur  doivent  estre  baiUiés,  né  à  eux  appartenir 
né  demourer;  et  aussi  aient  lesdis  roys  d'Angleteire  et  prince, 
par  eux,  leur  gens  et  officiers,  fait  et  exercé  plufieurs  explois 
de  seigneurie  et  de  justice  en  pluseurs  Vvei^jk  où  il  ne  le 
poFCMent  faire  né  dévoient  ;  ainsois  en  appai*tient  la  justice 
et  seigneurie  au  roy  de  Finance  ou  à  ses  vassaux  et  subgiés, 
lesquelles  occupacions  et  explois  seront  déclarés  se  besoin 
est.  Si  se  doivent  lesdis  roy  d'Angleterre  et  prince  cessier 
et  délaissier  desdites  occupacions  et  explois,  et  tout  ce 
qu'il  ont  fait  doit  estre  rappelé  du  tout  et  mis  au  néant  ; 
et  avec  ce  rendre  et  restituer  tout  ce  qu'il  en  ont  pris,  levé 
ou  emporté  par  eux,. leur  gens  ou  officiers. 

La  huitiesme.  »  Que  comme  le  roy  de  France  ait  fait  et 
accompli  tout  ce  à  quoy  il  estoit  ternie  par  le  traictié  pour 
avoir  la  quinte  partie  des  bostaiges  nobles  qui  sont  en 
Angleterre,  que  ladite  quinte  partie  luy  soit  délivrée  \  et 
pour  ce  demande  ceux  dont  les  noms  s'ensuivent  :  c'est 
assavoir  le  conte  de  Harecourt ,  le  seigneur  de  Montmor 
rency,  le  conte  de  Porcien  et  le  sire  de  Roye.  —  Par  le  rey 
en  son  conseil  ou  assei^lée  tenue  à  Paris  le  onziesme  jour 
du  mois  de  may,  l'an  mil  trois  cent  soixante-neuf  (1).  » 

(1)  Le  manuscrit  de  Charles  V  porlc  en  marge  robservation  suivanle: 
Ko  :  Que  pour  Vocasi^  des  choses  dessusdites  recommença  guerre  enire  Ut 
deux  roys  de  France  et  d* Angleterre. 


(I3C9.)  CHARLES  V.  307 

XXI. 

Le  mariage  de  monseigneur  de  Bourgoigne  et  de  madame 
Marguerite  y  fille  du  conte  de  Flandres, 

L'an  mil  trois  cent  soixante-neuf  dessusdit,  le  dix-nea- 
viesme  jour  du  mois  de  juing,  le  mariage  de  monseigneur 
Phelippe,  frère  du  roy  de  France  et  duc  de  Bourgoigne,  et 
de  Marguerite,  fille  de  messire  Loys  conte  de  Flandres,  fu 
fait  et  célébré  en  l'abbaye  de  Saint-Bavon  de  Gand  par 
l'evesque  de  Tournay  :  et  ot  en  ladite  abbaye  ce  jour  moult 
belle  et  notable  feste.  Ett  l'endeniain ,  jour  de  mercredi , 
ledit  duc  de  Bourgoigne  donna  à  ^sner  à  toutes  gens  qui 
y  vouldrent  disner  en  l'abbaye  de  St-Père  de  Gand,  en  la- 
quelle il  estoit  logié  et  en  laquelle  il  estoit  descendu  le  lundi 
précédent  environ  disner.  Et  jousta-l'en  et  fist-l'en  moult 
belle  feste  le  mardi,  mercredi  et  jeudi  ;  et  y  furent  le  duc 
de  Breban  oncle  dudit  duc  de  Boui^oigne  ,  et  la  ducbesse 
de  Brebaii,  qui  estoit  tante  de  ladite  Marguerite,  duchesse 
de  Bouiigoigne;  et  aussi  avoit  icelle  Marguerite  esté  par 
ayant  femme  du  duc  Phelippe  de  Bourgoigne ,  qui  avoit 
esté  trespassé  l'an  mil  trois  cent  soixante^un ,  et  ainsi  fu 
duchesse  de  Bourgoigne  deux  fois.  Et  par  le  traictié  de  ce 
derrain  mariage  fait  le  dix-neuviesme  jour  de  juin,  comme 
dit  est ,  les  villes  de  Lille,  de  Douay  et  H'Orchies,  avec  les 
cbasliaux  et  chastellenies  et  toutes  les  appartenances,  furent 
baiUiées  audit  conte  lors  de  Flandres ,  par  certaines  ma* 
nières  et  condicions,  si  comme  par  le  traictié  puet  apparoir, 
dont  la  teneur  ensuit  : 


308  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

XXII. 

Le  Iraictié  du  mariage. 

u  Traictié  et  accordé  est  par  nous  Pierre ,  evesque 
d'Aucerre,  Gauchier  ,  seigneur  de  Ghasteillon,  et  maistre 
Arnaud  de  Gorbie  ,  au  nom  et  pour  le  roy  nostre  sire,  qui 
estions  envoies  de  par  lui  pour  traictier  du  mariage  de  mon- 
seigneur le  duc  de  Bourgoigne  et  madame  Marguerite, 
fille  monseigneur  de  Flandres ,  duchesse  de  Bourgoigne , 
par  vertu  de  certaine  commission  et  povoir  à  nous  sur  ce 
baillié  de  par  le  roy,  d'une  part;  et  le  conseil  monseigneur 
le  conte  de  Flandres,  au  nom  et  pour  ledit  conte,  d'autre, 
en  la  manière  qui  s'ensuit.  Premièrement  pour  sanctifier  et 
faire  raison  à  monseigneur  de  Flandres ,  tant  de  dix  mil 
livrées  de  terre  à  héritaige  qu'il  demandoitau  roy  nostre  sire 
par  lettres  du  roy  Jehan  de  bonne  mémoire,  son  père  dar- 
renièrement  trespassé  que  Dieu  absoille ,  et  par  les  siennes 
sur  ce  faites,  et  des  arrérages  d'icelles  pour  pluseurs  années, 
comme  de  cent  mil  deniers  d'or  à  l'escu ,  pourlarécompen- 
sacion  de  sa  monnoie  de  Glamecy,  et  pour  le  paiement  de 
certaine  quantité  de  gens  d'armes  tenues  par  lono^emps  à 
Gravelinghes  ;  nous,  au  nom  du  roy,  pour  faire  raison  audit 
monseigneur  de  Flandres  de  ladite  demande ,  et  pour  le 
roy  en  acquitter  vers  luy ,  avons  accordé  que  le  roy  douera 
et  baillera,  pour  lesdites  dix  mil  livrées  de  terre,  en  héritaige 
perpétuel ,  audit  monseigneur  de  Flandres  et  à  ses  hoirs 
et  successeurs,  contes  ou  contesses  de  Flandres  ,  les  villes, 
chasteaux,  chastellenies  de  Lille,  de  Douai  et  d'Orchies,  et 
toutes  leur  appartenances,  baillies,  patronaiges,  nobletÀ 
et  appendances  quelconques ,  que  les  prédécesseurs  dudit 
monseigneur  de  Flandres ,  contes  de  Flandres,  tenoient  au 
temps  que  elles  furent  transportées  es  prédécesseurs  du  roy, 


(1369.)  CHARLES  V.  309 

par  la  manière  et  condicions  qui  s'ensuivent  :  c'est  assavoir 
que  au  cas  que  ledit  monseigneur  de  Flandres  n'aroit  hoir 
masle  de  son  corps  en  loyal  mariage ,  lesdites  villes  y  chas- 
teaux  et  chastellenies  appartenans  et  appendans  quelcon- 
ques, seront  hëritaige  de  madame  la  duchesse  de  Bourgoi- 
gne,  sa  fille ,  de  ses  hoirs  masles  procréés  du  corps  dudit 
monseigneur  le  duc  de  Bourgoigne,    et  aussi  des  hoirs 
masles  procréés  et  descendans  en  droite  ligne  et  en  loyal 
mariage  de  leurs  dis  hoirs  masles  ;  et  que  au  cas  que  ledit 
monseigneur  de  Flandres ,  en  loyal  mariage  n'auroit  hoir 
masle,  né  ladite  madame  la  duchesse  de  Bourgoigne  sa  fille 
aussi  n'auroit  hoir  masle  procréé  du  corps  dudit  monseigneur 
le  duc  de  Bourgoigne  comme  dessus  est  dit,  et  que  ladite  ligne 
en  descendant  des  hoirs  masles  dudit  monseigneur  de  Flan- 
dres et  de  ladite  madame  de  Bourgoigne  procréés  dudit  mon- 
seigneur de  Bourgoigne,  comme  dit  est,  faudroit  ;  par  quoy 
en  aucun  temps  avenir  la  conté  de  Flandres  eschéist  à  fille  ou 
à  autres  hoirs  masles  et  femelles  :  le  roy  et  ses  successeurs 
roys  de  France  pourront  en  ce  cas  ravoir  lesdites  villes,  chas- 
teaux,  chastellenies,  appartenances  et  appendances,  en  bail- 
lant dix  mil  livrées  de  terres  à  héritaige  par  monnoie  de 
Flandres  courant  le  sixiesme  jour  du  mois  de  novembre  l'an 
mil  trois  cens  cinquante -cinq, — c'est  assavoir,  le  marc  d'ar- 
gent au  marc  de  Troyes  pour  cent  dix-huit  sols  parisis,— aux 
hoirs  de  monseigneur  de  Flandres,  contes  ou  contesses  de 
Flandres ,  assises  en  franc  demaine  bien  et  souffisaument  ; 
c'est  assavoir,  les  cinq  mil  livrées  de  terre  dedens  le  royaume 
de  France,  entre  la  rivière  de  Somme  et  Flandres  en  descen- 
dant  jusques  à  la  mer  ;  et  les  autres  cinq  mil  livrées  de 
terre  près  des  contés  de  Nevers  ou  de  Rethel.  Et  au  cas 
qu'il  plaira  au  conte  ou  contesse  de  Flandres  qui  sera  au 
temps  du  rachat ,  il  aura  pour  les  dis  cinq  mil  livrées  de 
terre  dessus  dis ,  qui  se  trouvent  à  seoir  près  des  contés  de 


."(10  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

Nevers  ou  de  Rethel,  comme  dit  est,  argent.  C'est  assavoir 
pour  le  denier  de  rente ,  quinze  deniers  paies  à  une  fois 
monnoie  de  France  (1),  ou  vint  deniers  paies  tout  à  une  fois 
de  ladite  monnoie  de  Flandres ,  lequel  qu'il  plaira  mieux 
au  conte  ou  contesse  de  Flandres,  qui  sera  au  temps  dudit 
rachat  ;  lequel  rachat,  se  ledit  duc  de  Bourgoigne  aloit  de 
vie  à  trespassement,  sans  laissier  hoir  masle  procréé  de  soa 
corps  et  du  corps  de  ladite  duchesse ,  que  Dieu  ne  veille,  le 
roy  né  ses  successeurs  ne  pourroient  ce  faire  durant  la  vie  de 
ladite  duchesse  de  Bourgoigne,  tant  qu'elle  se  tendra  de  remsh 
rier,  ou  se  elle  se  marie  de  la  volenté  et  assentement  du  roy 
nostre  sire  ou  de  ses  successeurs  roys  de  France  ;  et  tcniont 
les  syucc^seurs  dudit  conte  de  Flandres,  contes  ou  contesses 
de  Flandres  les  cinq  mil  livrées  de  terre  qui  seront  «ssises 
entre  la  rivière  de  Somme,  la  conté  de  Flandres  et  la  mer, 
comme  dessus  est  dit,  en  un  homaige  avec  la  conté  de  Flan- 
dres, et  en  partie  aussi  noblement  comme  ladite  conté  de 
Flandres  est  et  doit  estre  tenue  de  la  couronne  de  France. 
Et  avec  ce ,  il  tenront  les  autres  cinq  mil  livrées  de  tene, 
qui  seront  assises ,  comme  dit  est ,  près  desdis  contés  de 
Nevers  ou  de  Rethel ,  à  une  foy  et  à  un  homaige  à  par  luy 
aussi  noblement  comme  celle  desdites  contés  dont  elles 
seront  plus  près  assises  est  tenue  de  la  couronne  de  France. 
Et  lesdites  villes ,  chas^eaux ,  chastellenies  de  Lille ,  de 
Douai  et  d'Orcliies  ,  et  toutes  les  appartenances  et  appen- 
dances  d'icelles  tenront  ledit  monseigneur  de  Flandres ,  ses 
hoirs  masles,  ladite  duchesse  de  Bourgoigne ,  sa  fille,  ses 
hoii*s  masles ,  leur  hoirs  et  successeurs  contes  et  contesses 
de  FlandiTs  en  un  homaige  et  en  pairie  avec  la  conté  de 


(f)  C'étoU  par  conséqaeot  un  intérêt  h  six  pour  cent.  Il  me  semble 
que  dans  Toploion  la  plus  répandue,  Tlntérôl  de  l'argent  passoit  pour  être 
alors  bien  plus  considérable. — Tout  ce  traité  est  méconnaissable  dans  les 
éditions  précédentes. 


(13C9.)  CHARLES  V.  311 

Flandres  >  et  aussi  noblement  que  ledit  monseigneur  de 
Flandres  tient  et  doit  tenir  ladite  conté  de  Flandres  ;  i^éservé 
au  roy  et  à  sesdis  successeurs  roys.de  France,  le  fié,  ressort 
et  souveraineté  desdites  villes,  •hasteaux,  chastellenies  de 
mie,  de  Douay  et  d'Orchies^  et  des  appartenances  et  dépen- 
dances d'icelles,  et  les  drois  royaux  que  les  prédécesseurs 
du  roy  y  avoient  au  temps  que  elles  estoient  es  mains  des 
contes  de  Flandres ,  prédécesseurs  dudit  monseigneur  de 
Flandi*es  ;  et  aussi  réservé  au  roy  et  à  sesdis  successeurs , 
roys  de  France,  le  rachat  desdites  villes,  chasteaux,  chas- 
tellenies ,  appartenances  et  appendances ,  au  cas  et  par  la 
manière  et  condicions  dessusdis.  Et  ne  seront  tenus  les 
hoirs  dudit  monseigneur  de  Flandres ,  contes  ou  contesses 
de  Flandres  ^  de  baillier  et  i-endre  iceux  chasteaux,  villes, 
diastellenies  >  appartenances  et  appendances  es  mains  du 
roy  ou  de  ses  successeurs,  roys  de  France,  jusques  à  ce  que 
lesdites  dix  mil  livrées  de  terre  parisis,  monnoie  de  Flaadi^es 
dessusdite,  leur  seront  assises  plainement  en  franc  demaine 
et  délivrées  par  la  manière  dessus  déclarée,  et  qu'il  en 
Aient  la  paisible  possession,  réaiment  et  de  fait.  Lesquelles 
villes,  chasteaux,  chastellenies,  appartenances  et  appendan- 
ces quelconques  de  Lille,  de  Douay  et  d'Orchies,  le  roy  et 
ses  successeurs,  roys  de  France,  seront  tenus  de  deschargier 
de  toutes  charges  et  assignacions  faites  sur  icelles,  à  héri- 
taige,  à  vie,  à  terme  ou  autrement,  et  puis  que  elles  furent 
bailliées  à  sesdis  prédécesseurs  roys  de  France  ;  et  en  prendra 
le  roy  nostre  sire  dès  maintenant  la  charge  sur  luy  et  en 
acquittera  et  sera  gainant  audit  monseigneur  de  Flandres, 
ses  hoirs  et  successeurs,  verf^ous'^ceux  qui  aucune  chose 
luy  en  pourroient  ou  vouldroîent  demander  ;  sauf  que  se 
aucunes  rentes  en  sont  aliénées  en  héritaige  à  églyse,  depuis 
ledit  temps,  le  loy  sera  tenu  de  en  faire  recompensacion 
audit  monseigneur  de  Flandres  en  autre  terré  assise  bien 


312  LES  GRANDES  CHRONIQUES., 

et  soufflsaminent,  entre  la  rivière  de  Somme  et  ladite  conté 
de  Flandres  en  franc  demaine,  près  desdites  villes,  chas- 
teaux ,  chastellenies ,  appartenances  et  appendances  quel- 
conques ,  tout  en  un  hommaige  avec  ladite  conté  de  Flan- 
dres ;  ou  le  roy  paiera  audit  monseigneur  de  Flandres  pour 
mil  livrées  de  terre  par  an  ,  se  tant  y  a ,  vingt  mil  florins 
d'or  frans  de  France  pour  une  fois  ;  et  se  plus  ou  moins  y  a, 
à  l'avenant.  Laquelle  assiete  ou  paiement  le  roy  fera  parfaite 
et  accomplie ,  comme  dit  est,  audit  monseigneur  de  Flan- 
dres dedens  le  jour  de  la  feste  saint  Remy,  en  octobre  pro- 
chain à  venir  au  plus  tart  ;  et  de  ce  asseurera  bien  et  souffi- 
samment  ledit  monseigneur  de  Flandres  par  bons  plaiges 
et  souffisans,  agréables  audit  conte  et  qui  s'en  feront  déb- 
teurs  principaux  avant  le  mariage.  Et  pour  ce  que  depuis 
que  lesdites  villes,  chasteaux,  chastellenies,  appartenances 
et  dépendances  vindrent  es  mains  de  sesdis  prédécesseurs 
roys  de  France,  iceux  prédécesseurs  ont  acquis  le  chastel 
et  la  terre  de  l'Escluse,  emprès  Douay,  qui  meuvent  et  sont 
d'ancienneté  du  fié  et  du  ressort  du  chastel  de  Douay ,  le 
roy  vouldra ,  promettra  et  consentira  que  ledit  conte  de 
Flandres  et  ses  hoirs ,  par  la  manière  dessusdite ,  en  aient 
hommaige  d'un  homme  héritier  de  la  terre ,  et  tout  autel 
droit,  ressort  et  souveraineté  sur  lesdis  chastel  et  terre  de 
l'Escluse,  comme  ses  prédécesseurs,  contes  de  Flandres  y 
avoient,  quant  lesdites  villes,  chasteaux,  chastellenies, 
appartenances  et  appendances  de  ville  de  Douay  et  d'Or- 
chies  estoient  en  leur  mains ,  nonobstant  que  les  prédé- 
cesseurs du  roy  aient  acquis  le  demaine.  Et  sera  tenu  ledit 
conte  de  Flandres  de  faire  derechief  homaige  au  roy  de  la 
conté  de  Flandres  et  desdites  villes,  chasteaux,  chastelle- 
nies de  Lille,  de  Douay  et  d'Orchies,  et  des  appartenances 
et  appendances  d'icelles  adjointes  à  icelle  conté,  à  tenir  en 
un  hommaige  et  en  partie,  comme  dit  est,  en  la  manière 


(1369.)  CHARLES  Y.  313 

que  derrenièrement  il  fist  hommaige  au  roy  de  la  conté  de 
Flandres.  Et  si  asseurera  ledit  tnonseigneur  de  Flandres  le 
roy,  et  obligera  luy,  ses  hoirs  et  successeurs  cpielque  part 
qu'il  soient  audit  royaume,  de  rendre  et  baillier  au  roy  et  ses 
successeurs,  roys  de  France,  lesdis  chasteaux,  villes,  chas- 
tellenies,  appartenances  et  appendances  de  Lille,  de  Douay 
et  d^Orchies ,  au  cas  que  les  condicions  dessusdites  aven^ 
roient,  que  Dieu  ne  veuille,  et  que  on  les  racheteroit  par  la 
manière  dessusdite.  Et  quant  à  ce ,  soumettra  ledit  conte 
soy,  sesdis  hoirs  et  successeurs  et  lesdis  biens  et  terres  de 
luy  et  d'eux  à  la  juridicion  et  contrainte  du  roy  et  de  ses 
successeurs ,  roys  de  France  et  de  sa  court ,  par  lesquelles 
lesdis  hoirs  et  successeurs  seront  contrains  à  ce  et  non  autre- 
ment, ledit  rachat  premièrement  fait  par  la  manière  que 
dessus  est  dit  ;  et  les  hoirs  et  successeurs  dudit  conte  de 
Flandres  aians  premièrement,  royalment  et  de  fait  la  pos- 
session paisible  de  ladite  récompensacion  deuement  faite 
et  sans  fraude.  Et  par  espécial,  vouldra  ledit  monseigneur 
de  Flandres,  se  ses  hoirs  estoient  défaillans  de  rendre  et 
baiUier  lesdites  villes,  chasteaux,  chastellenies ,  apparte- 
nances et  appendances  de  Lille ,  de  Douay  et  d'Orchies 
et  des  appendances  quelconques,  que  adont  le  roy  et 
ses  successeurs  roys  de  France  puissent,  s'il  leur  plai- 
soit,  saisir  et  arrester  toutes  leur  terres  dessusdites,  et 
contraindre  les  hoirs  dudit  conte  par  toutes  voies  raison- 
nables, par  sa  jusridicion  temporelle  et  non  autrement, 
afin  que  lesdites  villes  ,  chasteaux ,  chastellenies ,  appar- 
tenances et  dépendances  dessusdites  luy  feussent  rendues. 
Et  icelles  rendues,  le  roy  sera  tenu  de  tantost  oster  et 
mettre  au  nient  les  arrests  et  saisines  et  tous  empesche- 
mens  mis  aux  terres ,  biens  et  possessions  dessusdites  sans 
nul  contredit,  et  en  baillera  ledit  conte  ses  lettres.  Et  en 
oultre ,  baillera  le  roy  audit  conte  de  Flandres  pouv  l^l^x- 

T7 


314  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

seurs  grans  sommes  d'argent  en  qaoy  il  est  tenà  à  lûy ,  pbur 
les  demandes  dessusdites,  deviï  cens  mil  deniers  d'or  francs 
de  France,  desquels  le  roy  luy  paiera  cent  mil  francs  huit 
jours  avant  ledit  matiage  ;  et  les  autres  cent  mil  francs  lay 
fera  le  rûy  paier  et  délivrer  en  sa  ville  de  B#uge»,  dedens 
deux  ans  ap^ës  ledit  mariage  fait  ^  à  quatre  termes^  et  par 
quatre  fois;  c'est  assavoir  :  vint^^ïinq  mil  franc»  en  la  fin 
de  demy  an  a'près  ledit  mariage  >  et  après,  de  demy  an  ea 
demy  an  à  ckascun  terme  vint-cinq  mil  :  et  de  ce  luy  doora 
le  roy  ses  lettres  obligatoires  et  bons  plaigetiiens  et  souffi- 
sans  agréables  audit  conte  de  Flandres,  qui  de  ce  s'oblige- 
ront bien  et  souffisamment  Ipalr  lettres,  eik  leur  propres  et 
privés  noms  et  chascun  pour  le  tout  envers  ledit  ccmte  de 
Flandres ,  s'aucune  d^ffaute  avoit  au  paiement  àeadis  cent 
mil  francs  aux  termes  dessus  déclarés;  et  de  ce  donrcmt 
bonnes  lettres  et  souffisans,  teles  qui  souffisent  audit  mon- 
seigneur de  Flandres  ;  et  par  baiUaiit  ro3^ment  et  ûe  fait 
audit  conte  de  Flandres  lesdités  villes,  chasteaux,  chastd>- 
lenies-,  appartenances  et  appendances  et  la  possession  pai* 
sible  d'icelles  comme  dessus  est  dît ,  le  roy  et  ses  succeaseufs 
roys  de  France  et  autres  pour  ce  obligiés  ^  sont  et  senmt 
quictes  envers  luy  et  ses  hoirs  et  successeurs  des  dix  mil 
livrées  de  terre  dessusdites.  Et  aussi  par  luy  paiftnt>  6omme 
dit  est,  les  deux  cens  mil  francs,  sera  le  roy  quicte  envers 
luy  et  sesdis  successeurs  de  tous  les  arrérages  d'icelles  dix 
mil  livres  de  rente  et  des  dessusdis  cent  mil  esctis  pôtirles 
gens  d'armes  qu'il  tient  à  Gravelinghes  et  pour  le  résrfe  de  sa 
dite  monnoie  de  Glamecy.  Et  sera  tenu  ledit  monseigneur 
de  Flandres  rendre  au  roy  toutes  lettres  qu'il  a  sur  ces 
choses  du  roy  Jehan,  père  du  roy  à  présent ,  et  de  lu  y  da 
d'autres  pour  ce  obligiés  ;  et  dès  maintenant  veult  que  elles 
soient  nulles,  et  jamais  n'en  pourront  ledit  conte  né  ses  suc- 
cesseurs aucune  chose  demander  au  roy  né  à  ses  successeurs 


(1309.)  •  CHARLES  V.  516 

OU  autres  pour  ce  oblig\ês,  coçxme  dit  est.  Et  avec  ce  pro- 
mettra le  roy  audit  monseigneur  de  Flandres  que  la  posses- 
sion desdites  villes,  cLasteaux,  chastellenies,  appartenances 
çt  appendances  quelconque^  de  Lille,  Douay  et  d'Orchies, 
il  li^  ^l'a  baillier  et  délivrer  royalment  et  de  f^t,  et  luy 
paier  plainement  les  premiers  cent  mil  francs  dessusdis  y 
avant  que  le  mariage  se  fasse  en  sainte  églyse.  Et  iceluy 
mariage  lait  en  sainte  églyse,  comme  dit  est,  ladite  duchesse 
dç  Bourgpigne  demourra  au  pays  de  Flandres  par  un  an 
après  Içdit  mariage  faili,  ou  par  tant  de  temps  d'iceluy  an 
comme  il  plaira  qudit  monseigneur  de  Flandres;  et  voudra 
et  consen|;ira  le  roy  pour  luy,  ses  hoirs  et  sii|LÇçesseurs,  roy  s 
de  France ,  que  toutes  lettres  et  munimens  que  il  a  ou 
puet  avoir  ou  autres  de  par  luy  dudit  monseigneur  de 
Flandres  ou  de  ses  prédécesseurs  audit  pays  de  Flandres, 
toucbans,  en  quelque  manière  qi^  ce  puisse  être,  le  trans- 
port fait  par  ledit  conte  ou  ses  prédécesseurs  aux  prédéces- 
seurs du  roy,  desdis  cl^asteaux,  villes  et  chastellenies  de 
Lille,  de  Douay,  d'Orchies,  et  des  appartenances  et  appen- 
dances d'iceux  quelconques,  soient  nulles  et  de  nulle  valeur, 
et  dès  maintenant  les  annuUera  et  cassera  et  cognoistra  et 
vouldrs^  estre  de  nul  effet,  force  ou  vertu,  soubs  quelconque 
teneur  que  elles  soient  en  tant  comme  elles  puent  ou  pour- 
ront estre  au  temps  avenir  contraires  oi;i  préjudiciables  aux 
choses  dessusdites  ou  aucunes  d'icelles;  et  que  d'icelle  le 
roy  Qe  ses  successeurs ,  né  autres  pour  luy  £ié  pour  sesdis 
hoirs  et  successeurs,;^  ne  se  poujrra  aidier  par  quelque  ma- 
nière que  ce  soit  à  Tencontre  desdites  choses  ou  d'aucunes 
d'icelles.  Toutes  lesquelles  choses  dessusdites  et  chascunes 
d'icelle^,  en  la  manière  que  dessus  elles  sont  déclarées  de 
point  en  point,  eue  sur  ce  meure  délibération  avec  pluseurs 
de  son  sang  et  autres  de  son  conseil,  le  roy  promettra  pour 
luy  et  sesdis  successeurs,  et  aussi  pour  ledit  duc  de  Bour- 


316  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

goigne  son  frère  y  dont  il  se  fera  fort ,  en  bonne  fby  ,  en 
loyauté  et  parole  de  roy,  tenir,  garder  et  accomplir  de 
point  en  point  sans  enfraindre  ;  et  que  il  né  sesdis  hoirs  et 
successeurs,  né  aussi  son  dit  frère  le  duc  de  Bourgoigne  ne 
venront  par  eux  né  par  autres ,  en  aucun  temps  à  venir  à 
rencontre  ;  et  à  ce  s'obligera  et  sesdis  hoirs  et  successeurs 
ix)ys  de  France,  loyaument  et  en  bonne  foy,  sans  fraude, 
nonobstant  que  lesdis  chasteaux,  villes  et  chastellenies  de 
Lille,  de  Douay  et  d'Orchies,  et  les  appartenances  et  appeiH 
dances  quelconques  d'icelles  feussent  appliqués  au  demaine 
de  la  couronne  de  France  ;  et  en  et  d'iceluy  deinaine  aient 
esté  et  demouré  par  lonc  temps ,  quelconques  révocacions 
généraux  ou  espéciaux  que  le  roy  ou  ses  prédécesseurs  aient 
fait,  et  que  il  ou  ses  dis  hoirs  et  ses  successeurs  facent  ou 
puissent  faire  au  temps  à  venir  par  droit  royal  ou  autrement 
des  dons  ou  aliénacions  fais  ou  à  faire  du  demaine  de  ladite 
coronne  de  France,  quelconques  autres  dons  ou  grâces  Cads 
audit  conte  de  Flandres  ou  sesdis  prédécesseurs  par  les  pré- 
décesseurs dudit  roy  de  France  ou  par  luy-meisme  ;  que 
iceux  autres  dons  ou  grâces  ne  soient  spécifiés  ou  esdaircis 
es  lettres  qu'il  en  donra;  et  quelconques  constitutions, 
édis,  ordenances,  coustumes,  style  ou  usages  de  la  court  de 
France  ou  autres  choses  quelconques  à  ce  contraires.  Les- 
quels révocacions,  constitucions,  édis,  ordenances,  coustu- 
mes, styles  ou  usages  et  toutes  autres  choses,  en  tant  conrnie 
il  sont  ou  pourroient  estre  contraires  ou  préjudiciables  aux 
choses  dessusdites  ou  à  aucunes  d'icelles,  le  roy  cassera, 
rappellera  et  mettra  du  tout  au  nient,  pour  luy,  ses  hoirs 
et  successeurs  par  la  teneur  de  ces  lettres.  Et  pour  les  cho- 
ses dessusdites  faire  et  accomplir  audit  monseigneur  de 
Flandres  par  la  manière  dessus  déclarée ,  et  pour  baiUier 
toutes  lettres  et  seurtés  à  ce  appartenans ,  d'un  costé  et 
d'autre,  seront  les  gens  du  roy  à  Lille,  au  dimenche  prochain 


(1369.)  CHARLES  V.  317 

avant  la  Penthecouste  prochaine  venir.  Et  toutes  ces  dites 
choses  parfaites  entièrement  audit  monseigneur  de  Flan- 
dres, il  veut  et  consent  dès  maintenant  en  ce  cas  le  mariage 
des  dessusdis  monseigneur  le  duc  de  Bourgoigne  et  de 
madite  dame  la  duchesse  de  Bourgoigne  sa  fille  ;  et  que  dès 
lors  en  avant,  on  procède  à  la  solempnisation  dudit  mariage, 
à. tel  jour  qu'ilplaira  au  roy  et  le  plus  brief  qu'il  pourra  se 
faire  bonnement.  En  tesmoin  de  ce,  nous  Pierre,  evesque 
d'Aucerre,  Gauthier,  seigneur  de  GhasteiUon,  et  Arnault 
de  Corbie,  pour  la  partie  du  roy,  pour  lequel  nous  nous  fai- 
sons fors  ;  et  nous  Henry  de  Bevre,  chastellain  deDiquemme  ; 
Bauduins,  sire  de  Praet,  et  Roland,  sire  de  Poukes,  con- 
seilliers  monseigneur  de  Flandres  pour  sa  partie ,  et  pour 
lequel  nous  nous  faisons  fors,  et  qu'il  promettra  pour  luy  et 
pour  madite  dame  de  Bourgoigne,  sa  fille,  de  tenir  ^t 
acomplir  toutes  les  choses  dessusdites  et  cfaascunes  d'i- 
celles ,  en  tant  comme  elles  touchent  à  eux  et  à  chascun 
d'eux,  avons  plaqués  nos  seaux  à  ce  présent  traictié,  lequel 
fu  fait  à  Gand  le  jeudi  douziesme  jour  du  mois  d'avril  après 
Pasques,  l'an  de  gracë  mil  trois  cens  soixante-neuf.  » 

XXIII. 

Cornent  le  duc  de  Lencîastre  vint  à  Calais  pour  guerroier 
France  ;  et  cornent  le  duc  de  Bourgoingne  et  les  François 
alèrentà  Tourneham. 

Le  dimanche,  quinziesme  (1)  jour  de  juillet,  l'an  mil  trois 
cens  soixante-neuf  dessus  dit ,  le  roy  parti  de  Paris  et  ala 
an  giste  à  Saint -Denis  pour  aler  à  Rouen,   et  de  là  à' 

(0  Quinzieéme.  Et  non  pas  vint-cinquiesme,  comme  les  éditions  précé- 
dentes et  beaucoup  de  manuscrits.  Cette  année  là,  le  25  tomboit  un  mer- 
credi. 

Y7. 


318  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

Herefleu,  y  pour  veoir  le  navire  que  il  avpit  Êiit  assembler 
pour  faire  passer  en  Angleterre  :  et  avoit  le  roy  ordené  que 
monseigneur  le  dii.c  de  Bourgoigne,  son  frère,  y  passeroit,  et 
avecques  luy  dç  bonnes  gens  d'armes ,  pour  faire  guerre  au 
i^y  d'Angleterre  en  son  pays,  qui  l'a  voit  commenciée.  Mais 
qssez  tost  après ,  le  duc  de  Lenclastre,  (ils  dudit  roy  d'An- 
gleterre, passa  à  Calais  et  grant  quantité  de  gens  d'armes  et 
de  arcbiers  avecques  luy,  et  cbevaucbèrent  jusquesà  llië- 
rouenne  et  jusques à  Aire  et  boutèrent  les  feux  pa^le  pals 
où  il  passèrent  ;  et  pour  celle  cause ,  le  roy  de  France  qui 
estoit  es  parties  de  Normendie,  fu  conseillié  de  envoler  son 
dit  frère  le  duc  de  Bpurgoingne  et  les  gens  d'armes  qui 
estoient  devers  luy  es  parties  où  estoit  ledit  duc  de  Len- 
clastre. Si  se  ^rai^t  ledit  duc  de  Bourgoingne  celle  part,  et 
appix>ucbièrent  les  François  des  Anglois  si  près,  que  le  vint- 
trôisiesme  joji^jr  du  mois  d'aoust  ensuivant ,  ledit  duc  de 
Bourgoingne  et  sacompaignie  se  logièrent  surlamontaîgnede 
Touriieham,  près  d'Ardre  ;  et  les  Anglois  furent  logiés  entre 
Guynes  et  Ardre,  à  une  petite  lieue  des  François  ;  et  chascun 
jour  y  avoit  des  escarmucbes.  £t  finablement,  à  l'entrée  du 
mois  de  septembre  ,  furent  esleus  de  çliascune  des  deux 
parties  six  chevaliers  pour  eslire  une  place  en  laquelle  il 
se  combattroient,  et  tousjours  estoit  le  roy  environ  Rouen, 
et  en  celuy  temps,  le  roy  de  Navarre  qui  longuement  avoit 
demouré  en  Navarre,  vint,  par  la  mer,  en  Constantin  ,  et 
envoia  monseigneur  Legier  d'Orgesis  et  Guerart  Mauser- 
gent  devers  le  Roy  de  France,  et  luy  fist  savoir  que  il  ven- 
droit  devers  luy  se  il  luy  plnisoit;  mais  il  avoit.  à.  luy  Caire 
aucunes  requestes,  lesquelles  il  diroit  volientLers.à  aucuns  du 
conseil  du  roy,  se  il  luy  en  vo.uloit  aucuns  envoier.  Et  pour 
ce,  y  envoia  le  roy  le  conte  de  Sarebruclie,  le  doyen  de  Paris 
et  maistre  Pierre  Blanchet.  Et  en  ce  temps  le  siqje  se  leva 
que  a  voient  mis  devant  Sa\nt-Sauyeur-le-Viconte  le  sire 


(1369.)  CHARLES  V.  319 

de  Craou  y  le  sire  de  Laval  ^  le  sire  de  Cliçon ,  et  ploseura 
autres  chevaliers  et  écuiers  de  la  partie  du  roy  de  France , 
pour  ce  que  ledit  Saint*Sauveur  se  tenoit  pour  messire  Jehan 
de  Chandos  ,  Anglois  ,  et  que  au  chas  tel  dudit  Saint-Sau- 
veur se  estoient  mis  et  retrais  pluseurs  gens  de  compaignie 
jusques  au  nonibre  de  mil  comba^ttans  ou  de  plus.  Et  la 
cause  pourqupy  ^e  leva  ledit  siège,  fu ,  si  comme  l'en  disoit, 
pour  ce  que  ledit  sire  de  Cliçon  s'en  ala  et  enmena  ses  gens. 
Si  ne  demourèrent  pas  les  autres  si  fors  que  il  peussent 
tenir  le  siège.  De  laquelle  chose  le  roy  fa  trop  dolent ,  et 
manda  au  seigneur  de  Craon  et  aux  autres  qu'il  retour- 
nassent audit  siège. 

XXIV. 

Cornent  Vosl  de  Tçiirneham  desloga  y  et  de  la  prise  de  messire 
Hue  de  Chastillon  ,  et  le  chastellain  de  J^eauvais  et  pluseurs 
autres. 

Le  mercredi ,  deuxiesme  jour  de  septembre  ensuivant,  de 
nuit ,  ledit  duc  de  Bourgoingne  qui,  dès  le  vint-troisiesme 
jour  d'aoust  précédent,  avoit  esté  logié  sur  le  mont  de  Tour- 
neham,  près  d'Ardre,  devant  le  duc  de  Lenclastre ,  se  des- 
loga et  tout  son  ost  et  s'en  ala  à  Hesdin,  dont  moult  de  gens 
furent  courrouciés  ,  qui  avaient  espérance  que  il  deust 
combattre  audit  duc  de  Lenclastre  ;  et  en  furent,  tant  ledit 
duc  comme  les  autres  François  qui  estoient  en  sa  compaignie, 
moult  blasmés  de  toutes  gens  ;  car  les  François  estoient 
meilleurs  gens  que  les  Anglois ,  et  si  estoient  en  forte  place 
et  avoient  assez  vivres.  Et  assez  tost  après  le  duc  de  Len- 
clastre et  ses  gens  se  délogièrent  et  chevauchièrent  vers  le 
pais  de  Caux  et  passèrent  la  rivière  de  Somme  à  laBlanque- 
taque  ,  et  alèrent  jusques  à  Harfleu  ,.eu  propos  tfîOi:3io\\\e. 


320  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

navire  du  roy  de  France  qui  là  estoit  ;  et  ardirent  en  la 
conté  de  Eu  grant  foison  du  païs  i)ar  où  il  passèrent.  Et 
lors  n'avoient  esté  encore  ceux  du  païs  de  Gaux  domaigiés 
des  guerres  ,  comme  les  autres  parties  du  royaume  avoient 
esté.  Si  ne  porent  lesdis  Anglois  aucune  chose  meffaire  à 
Harfleu  né  audit  navire,  et  s'en  retournèrent  par  la  conté 
de  Pontieu;  et  au-dehors  d'Abbeville  prindrent  monseigneur 
HuedeChasteillon,  maistre  des  arbalestriers,  le  chastellain 
de  fieauvais  et  aucuns  autres  chevaliers  j  escuiers  et  bour- 
gois  de  ladite  ville  qui  estoient  issus  hors ,  et  les  emme- 
nèrent à  Calais. 

XXV. 

De  la  venue  de  la  duchesse  de  Bourgoingne  à  Paris, 

Item ,  le  mercredi  vint-deuxiesme  (1)  jour  de  novembre 
mil  trois  cens  soixante-neuf  dessus  dit,  la  duchesse  de  Bour- 
goingne, dont  parlé  est  ci-dessus ,  entra  à  Paris,  qui  yenoit 
de  Flandres ,  et  alèrent  contre  luy  tous  les  prélas  qui  lors 
estoient  à  Paris ,  le  cardinal  de  Beau  vais,  les  nobles  et  grant 
nombre  debourgois  de  Paris,  par  le  commendement  du  roy. 
et  descendi  en  l'ostel  du  roy  à  St-Paul,  là  où  elle  fut  reçue 
très  honnorablement  du  roy  et  de  la  royne.  Item ,  en  celuy 
temps,  le  roy  de  France  ordena  de  envoier  gens  en  Angle- 
terre, par  le  païs  de  Galles,  et  les  y  dévoient  conduire  deux 
Galais ,  l'un  appelle  Yvain  de  Gales  et  l'autre  Jaques  Win , 
autrement  le  Poursivant  d'amours,  lesquels  se  disoient  estre 
ennemis  du  roy  d'Angleterre  ;  et  deurent  estre  à  Harfleu  le 
sixiesme  jour  de  décembre  mil  trois  cens  soixante-neuf 
dessus  dit,  pour  entrer  tantost  en  mer;  car  le  premier 
voyage  que  le  roy  avoit  empris  de  faire  par  son  frère  le 

(i)  Fint'deuxiesme,  Ou  \>\\xV<>l  vinv-ev-uulwmc» 


(1369.)  CHARLES  V.  321 

duc  de  Bourgoingae  avoit  esté  roupt  (1)  par  la  chevauchiée 
qui  fu  faite  à  Tourneham ,  dont  dessus  est  faite  men- 
cion. 

XXVL 

De  Fordenance  des  finances  faite  pour  soutenir  le  fait  des 

guerres. 

En  celuy  temps,  le  roy  fist  convocacion  des  gens  d'églyse, 
des  nobles  et  des  bonnes  villes  de  son  royaume,  pour  estre  à 
Paris  le  septiesme  jour  de  décembre  mil  trois  cens  soixante- 
neuf  dessus  dit  ;  et  leur  fist  exposer  le  fait  de  la  guerre  ,  à 
laquelle  il  ne  povoit  gouverner  sans  avoir  finance  de  son 
peuple ,  et  leur  requist  aide  pour  faire  sa  dite  guerre.  Et 
après  pluseurs  assemblées  fu  accordé  que  le  roy  aroit  pour 
Testât  soustenir  de  luy ,  de  la  royne  et  de  monseigneur  le 
dauphin,  son  fils  ,  l'imposicion  de  douze  deniers  pour  livre 
et  la  gabelle  du  sel  ;  et  si  lèveroit-l'en  pour  la  guerre  un 
fouage  de  quatre  francs  pour  chascun  feu  en  ville  fermée  ; 
et  en  plat  pays  un  franc  et  demi  partout,  le  fort  portant  le 
foible.  Et  oultre,  Ten  paieroit  pour  chascune  queue  de  vin 
que  Ten  vendroit  en  gros  le  treiziesme  denier,  si  comme  l'en 
avoit  fait  depuis  la  délivrance  du  roy  Jehan  ;  et  si  paieroit- 
Fen  le  quatriesme  denier  du  vin  que  l'en  vendroit  à  broche. 
Et  à  Paris,  Ten  paieroit  pour  chascune  queue  de  vin  françois 
que  l'en  mettroit  en  la  ville  douze  sols  parisis ,  du  vin  de 
Bourgoigne  vint-quatre  sols  parisis,  et  pour  chascune  queue 
de  vin  de  Beaune  et  de  St-Poursain  trente-deux  sols  parisis  ; 
et  pour  chascune  vente  en  gros  ou  en  broche ,  tant  comme 
dit  est  de  chascun  desdis  vins.  Et  quant  il  seront  vendus  en 
gros  le  acheteur  paieroit ,  et  se  il  estoit  vendu  en  broche  le 

(1)  houpt.  Rompu. 


322  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

vendeur  paieroit.  Item,  en  celuy  mou  de  déc^mlnre  les  àfiS' 
susdis  Galays  qui  estoient  entrés  en  mer ,  dcmt  dessus  est 
faitemencion,  retournèrent  sans  faire  aucun  exploit  dçâens 
dix  jours  oiî  douze  après  ce  que  il  y  furent  entrés ,  et  s^ 
excusèrent  de  leur  retour  sur  fortune  de  mer  quMl  avoient 
eue  si  comme  il  disoient  ;  et  si  cousta  ce  voyage  au  roy  plus 
de  cçnt  mile  francs. 

XXYÏI. 

Cornent  Montpellier  fu  haillié  au  roy  de  France  par  eschange* 

(tem,  au  mois  de  janvier  ensuivant  et  en  celuy  de  fçvriçr, 
furent  envoies  messaiges  du  roy  de  France  ai^  roy  dç  Nar- 
varre  qui  estoit  à  CJiierbourc,  et  du  roy  de  Navarre  au  roy 
de  France ,  pour  traictier  d'accort  pour .  cause  dç  Mantes^ 
et  de  MeuUent  (\}ie  le  roy  de  France  tenoit  et  qui  par  avant 
avoient  esté  audit  roy  de  Navarre;  et  avoient  esté  prises  par 
les  gens  du  roy ,  si  comme  dessus  est  f^te  mencion.  Et  pour 
celle  cause,  furent  pluseurs  fois  à  Paris  les  roynes  Jehanne 
et  Blanche,  tante  et  seur  dudit  roy  de  Navarre  ;  et  finable- 
ment  fu  le  traictié  mis  à  fin,  le  vint-uniesme  jour  du  moys 
de  mars  mil  ^rois  fens  spixante-neuf  dessus  dit.  Par  lequel 
traictié  ledit  roy  de  Navarre  dot  avoir  Montpelliei^et  toute 
la  baronnie  et  une  grant  somme  d'argent;  et  dot  venir 
devers  le  roy  pour  luy  faire  homaige  de  toutes  les  terres 
que  il  tenoit  de  lu,y.  Et  envoia  le  roy  de  France  à  Çhierbourc 
pardevers  ledit  roi  de  Navarre  pour  traictier  avec  luy  de  la 
somme,  pour  ce  que  il  ne  vouloit  venir  devers  ledit  roy  de 
France  se  il  n'avoit  liostaiges.  Se  fu  accordé  que  le  duc  de 
Berry,  frère  du  roy  de  France ,  iroi^à  Evreux  pour  liostaige, 
et  ledit  roy  de  Navarre  viendroit  devers  le  roy  de  France 
pour  faire  sondit  homaige  ;  mais  le  roy  de  Navarre  avoit 


(1370.)  CHARLES  V.  323 

toujours  ses  messaiges  en  Angleterre ,  pour  tC'aictier  avec- 
ques  le  roy  d'Angleterre  ;  si  delaoit  tousjours  sa  venue  de- 
vers le  roy  de  France.  Et  ainsi  delaia  tousjours  jusques  en- 
viron la  Magdalène  ensuivant  que  le  roy  de  France  envoia 
derechief  pardevers  luy  le  conte  de  Sarebruche,  qui  autre- 
fois y  avoit  esté.  Et  par  tout  le  temps  dessus  dit  depuis  que 
la  guei^re  estoit  commenciée  entre  les  roys  de  France  et 
d'Angleterre  guerroièrent  par  éspécial  au  duchië  de 
Guyenne  -^  et  recouvra  lé  roy  de  France  pluseurs  villes  et 
chasteaux. 

Jncidenùe.'--^ltexn^le  vint*-deuxiesme  jour  d'avriL  mil 
trois  cens  soixante^x ,  lu  assise: la  première  pierre  de  la 
Bastide-St*Anthoine  de  Paris  par  Hugues  Aubriot ,  lors 
prévost  de  Paris  )  qui  la  fist  faire  des  deniers  ique  lé  roy 
d^nna  la  ville  dé  Paris.  Iteni^  le  mardi)  seiziesme  jour  du 
moys  de  juillet  mil  trois  cens  soixante^dix  dessus  dit ,  à 
Paris  devant  le  Toy  de  France ,  en  son  hostel  à  Saint-Paul  ^ 
fu  .fiancée  madame  Jehannô  de  France ,  fille  du  roy  Pbe^ 
lippe  :  qui  trespassa  l'an  mil  trois  cens  cinquante ,  et  de  la 
lx>yne  Blancke  qui  encoire  vivoit,  à  deux  chevaliers  de 
Arragon  ,  procurem*s  et  au  nom  de  Jdian ,  ainsné  fils  du 
-iroy  d'Arragon,  duc  de  Garonne  j  et  avoient  lesdis  clievaliers 
demouré  moult  longuement  à  Paris  pour  celle  cause ,  en 
poursuivant  le  traictié  dudit  mariage. 

« 

XXVIII 

Dès  dommages  (ftlè  les  Anglois  firent  au  royaume  de  France 

et  enlour  Paris. 

Item  j  en  la  fin  du  moys  dé  juillet  ensuivant ,  messire 
Robert  Canole  ^  messire  Thomas  de  Granson,  anglois,  et  en 
leur  compaiguie  jusques  au  nombre  de  seize  cews  Vvovavsv'e.'^ 


3^4  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

d'armes  ou  environ  et  de  deux  mille  cinq  cens  archiers , 
partirent  de  Calais  pour  le  roy  d'Angleterre  et  chevauchiè- 
rent  vers  Saint-Omer  et  de  là  à  Arras  et  ardirent  grant 
quantité  des  forsbours  d' Arras  et  des  blés  qui  estoient  aux 
champs  sur  le  pié  ;  et  après  alèrent  devant  Noyon  par  le 
Yermendoys  et  ardirent  grant  quantité  de  maisons.  Mais 
il  n'ardoient  point  ce  que  l'en  vouloit  raençonner  (1) ,  et 
après  passèrent  les  rivières  d'Oise  et  d'Aisne  (2)  (et  alèrent 
devant  Reims  ;  et  après  passèrent  la  rivière  de  Marne ,  vers 
Dormans ,  et  alèrent  jusques  vers  Troyes),  et  passèrent  les 
rivières  d'Aube  et  de  Saine  en  alant  à  Saint-Florentin,  et 
de  là  alèrent  passer  la  rivière  d'Yonne ,  vers  Joigny ,  en 
ardant  tousjours  le  païs  (qui  ne  se  vouloit  raençonner.  Et 
après  passèrent  par  le  Gastinois  et  descendirent  par  Ghasteau- 
Landon,  par  Nemox  (3)  et  par  le  païs)  jusques  à  Corbueil 
et  à  Essonne.  Et  le  dimenche,  vint-deuxiesme  jour  de  sep- 
tembre (4)  mil  trois  cens  soixante-dix  dessus  dit ,  logièrent 
environ  Mons  et  Ablon  (5)  et  le  pa'is  environ.  Item ,  le 
mardi  ensuivant,  vint-quatriesme  (6)  jour  dudit  moys, 
furent  en  bataille  entre  Ville  Juye  et  Paris.  Et  à  Paris  avoit 
bien  douze  cens  hommes  d'armes  autres  que  de  la  ville  aux 
gaiges  du  roy  :  et  y  ot  celle  journée  des  esc2U'nGK>uches  de- 
vant Saint-Marcd  et  y  perdirent  lesdis  Anglois  environ  six 
ou  huit  de  leur  gens.  Et  celle  journée,  lesdis  Anglois  mis- 
trent  le  feu  en  grant  foison  de  villes  emprès  Paris  (comme 
Ville- Juye,  Gentilly,  Cachant,  Arcueil  et  en  Tostel  de 

(1)  Kaençonner,  Racheter. 

[i)  Les  parenthèses  indiquent  les  phrases  passées  dans  les  éditions 
précédentes. 

(3)  Nemox,  Nemours. 

(4)  De  septembre.  Et  non  pas  ensuivant,  comme  dans  les  éditions  pré- 
cédentes. 

(5)  Mons  et  Ablon.  Tout  près  de  Vflleneuve-Saint-Georges. 
précéd^niêr'"'^^^  ^^  """^  ^'*'  ww^<^o«ieme,  comme  dans  les  éditions 


(1370.)  CHARLES  Y.  3S5 

Yincestre  (1)) ,  et  fu  conseillié  au  roy,  pour  le  mieux,  que 
il  ne  fussent  pas  lors  combatus.  Et  celuy  soir  se  alèrent  les- 
dis  Anglois  logier  à  Antiioigny  et  environ ,  et  le  mercredi 
ensuivant  se  deslogièrent  et  se  partirent  ]|^r  aler  vers 
Normendie ,  et  après  retournèrent  dedens  quatre  jours  ;  et 
alèrent  à  Estampes,  à  MiUy,  et  par  la  Beausse  et  Gastinois» 
faisans  tousjours  fais  que  ennemis  doivent  faire. 

Incidence,  —  Item ,  en  celuy  moys  de  septembre  mil  trois 
cens  soixante^!,  pape  Urbain  qui  estoit  es  parties  de 
Rome  s'en  parti ,  et  se  mist  en  mer  en  galies  que  le  roy  de 
France  luy  avoit  envoiées  par  l'abbé  de  Fescamp  et  par  un 
chevalier  de  France ,  appelle  messire  Jehan  de  Ghambly 
dit  le  Haze.  Et  arriva  à  Marseille  le  dix-septiesme  jour  du^ 
dit  moys  de  septembre ,  et  assez  tost  après  ala  à  Avignon. 
Et  ainsi  demoura  au  voyage  que  il  avoit  fait  à  Rome  par 
trois  ans  quatre  mois  et  dix-sept  jours. 

XXIX. 

Cornent  monseigneur  Bertran  du  Giiesclin  fu  fait  conneslab/e 

de  France» 

Item,  le  mercredi  second  jour  du  mois  d'octobre  en- 
suivant ,  le  roy  de  France  fist  connestable  de  France,  vacant 
par  la  résinacion  que  avoit  fait  dudit  office  monseigneur 
Moreau  de  Fiennes  qui  par  avant  l'avoit  este,  un  chevalier 
breton,  appelle  messire  Bertran  du  Guesclin,  pour  la  vail- 
lance dudit  chevalier  :  car  il  estoit  de  mendre  lignage  que 
autre  connestable  qui  par  avant  eust  esté  ;  itiais ,  par  sa 
vaillance,  il  avoit  acquises  pluseurs  grans  terres  et  seigneu- 
ries :  c'est  assavoir,  en  France,  la  conté  de  Longueville  que 

(i)  Yincestre*  Bicôtre. 

TOM.  VI.  ^il^ 


3*26  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

le  roy  de  France  luy  avoit  donnée  ;  et  en  Castelle ,  le  roy 
Henry  de  Castelle  luy  avoit  donné  plus  de  dix  mille  livrées 
de  terres.  Et  assez  tost  après  ala  en  Anjou ,  où  estoient  les 
devant  dis  Canole  et  Granson  qui  avoient  enforcié  Yas, 
RuUy  (1)  et  autres  lieux,  et  en  combatti  et  desconfit  en  une 
route  environ  six  cens  :  et  y  fu  pris  ledit  messire  Tliomas 
de  Granson.  Et  après,  ala  ledit  messire  Beitran  à  Vas  et  le 
prist  par  assaut  et  y  furent  ,mors  et  pris  environ  trois  cens 
Anglois,  et  tan  tost  ala  à  Rully  ;  mais  ceux  qui  le  tenoient 
s'en  estoient  partis  tantost  que  il  avoient  sceu  la  prise  de 
Vas,  mais  ledit  connestable  les  suivit  jusques  à  Yersurre  (2) 
et  là  es  forsbours  les  combatti  et  desconfit,  et  y  furent  Inen 
trois  cens  mors  et  pris  ;  et  prist  la  ville  et  après  la  laissa. 

XXX. 

De  la  mort  du  pape  Urbain ,  et  de  t élection  du  pape 

Grégoire  XI, 

Item,  le  jeudi  dix-neuviesme  jour  de  décembre,  en- 
viron heure  de  midi  mil  trois  cens  soixante-dix  dessus  dit , 
le  pape  Urbain  qui  nouvellement  estoit  desparti  de 
Eome ,  trespassa  de  ce  siècle  en  ladite  ville  d'Avignon.  Et 
le  dimenche,  vint-neuviesme  (3)  jour  dudit  moys,  entrèrent 
les  cardinaux  en  conclave  pour  eslire  pape.  Et  le  lundi , 
trentiesme  jour  dudit  mois  de  décembre  ,  eslirent ,  ainsi 
comme  par  la  voie  du  Saint-Esperit ,  messire  Pien*e  Ro- 

(1)  vas.  Aujourd'hui  Vaas ,  à  plusieurs  lieues  de  Ponivalain ,  le  seul 
endroit  dont  parle  Frolssart  dans  celle  circonstance.  —  Robert  Candie, 
suivant  la  chronique  inédite  du  manuscrit  530,  «  avoit  laissié  pluseurede 
»  ses  gens  en  la  forteresse  de  Vas,  qui  séoil  sur  la  rivière  du  Loir,  et  à 
»  Rilly  (aujourd'hui  Riiillé)  et  au  Louroux ,  lesquels  il  avoient  de  ooavel 
emperées.  »(Fol01.) 

(2j  Versurre.  Variante  :  Bersurre, 

(3)  Vint-neuviesme.  Et  non  pas  dix-neuviesme  y  comme  dans  les  éditions 
prccédenles. 


(I370.J  CHARLES  V.  '  m 

gier ,  nommé  le  cardinal  de  Biaufort  ;  car  il  estoit  fils  du 
conte  de  Biaufort  en  Valëe  ,  et  estoit  neveu  du  pape  Clé- 
ment VI ,  qui  l'avoit  fait  cardinal  ;  et  estoit  cardinal-diacre 
de  l'aage  de  quarante  ans  ou  environ  :  lequel  contredit  une 
pièce  et  ne  vouloit  accepter  ladite  éleccion.  Finablement  l'ac- 
cepta et  fu  nommé  Grégoire  XI,  et  fu  coroné  aux  Jacobins 
d'Avignon ,  le  dimenche  veille  de  la  Passion  ensuivant.  Et 
messire  Loys,  duc  d'Anjou,  frère  du  roy  de  France,  le 
meiia  des  Jacobins  jusques  au  Palais  tout  à  pié  et  tenoit  le 
cheval  du  pape  par  le  frain.  Item ,  par  toute  celle  année 
furent  des  batailles  pluseurs  en  divers  lieux  entre  les  Fran- 
çois et  les  Anglois ,  et  orent  les  François  pluseurs  victoires 
et  furent  presque  tous  ceux  qui  avoient  esté  devant  Paris 
le  temps  d'esté  précédent  avecques  messire  Robert  Canole , 
mors  et  pris  par  les  François  et  ceux  de  leur  partie ,  au 
païs  du  Maine ,  d'Anjou  et  de  Bretaigne. 

XXXI. 

De  la  nativité  de  madame   Marie,  fille  du  roy  de  France 
Charles" le-Quint  y  et  de  son  ùaptùemenL 

Le  jeudi ,  vint-septiesme  jour  d^  février  ensiûvant  mil 
trois  cens  soixante -dix  dessus  dit ,  trois  heures  après 
mienuit  et  avoit  la  lune  douze  jours ,  fu  née  à  Paris  en 
l'ostel  du  roy  emprès  Saint -Pol,  madame  Marie,  fille 
dttdit  roy  Charles  et  de  ladite  dame  roy  ne  Jehanne  de 
Bourbon.  Et  fu  l'endemain  baptisée  es  fons  de  l'églyse  de 
Saint-Pol ,  et  furent  marraines  madame  Jehanne  de  France,^ 
fille  du  roy  Phelippe  qui  avoit  esté  mort  l'an  mil  trois 
cens  cinquante ,  et  la  dame  de  Lebret,^  seur  de  ladite  royne  ; 
et  monseigneur  le  daulphin ,  ainsné  fils  du  roy  et  frère  d^ 
ladite  Marie ,  fu  parrain. 


338  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

XXXII. 

De  la   mort  madame  Jehanne  de   Évreux ,  jadis  raynt  de 
France  et  Navarre ,  et  de  son  enterrement. 

Le  mardi ,  quart  jour  du  moys  de  mars  ensuivant  mil 
trois  cens  soixante-dix  dessus  dit ,  mourut  à  Braye-Conte- 
Robert  dame  de  bonne  mémoire  madame  Jehanne  dT- 
vreux,  royne  de  France  et  de  Navarre ,  qui  avoit  esté  femme 
du  roy  Charles  de  France  et  de  Navarre  qui  estoit  trespassé 
l'an  mil  trois  cens  vint-sept.  Et  fu  apportée  à  Saint-An- 
thoine,  près  de  Paris,  le  samedi  ensuivant  huitiesme  jour 
dudit  moys.  El  Tendemain^  jour  de  dimenche,  fu  apportée 
sur  un  lit  à  descouvert  fors  d'un  délié  cuevrechief  qu'elle 
avoit  sur  le  visage ,  à  Nostre-Dame-de-Paris  ,  à  heure  de 
vespres.  Et  estoient  les  gens  de  Parlement  qui  tenoient  le 
poile  autour ,  et  le  pré  vost  des  marchans  et  les  eschevins 
portoient  un  poile  d'or  sur  six  lances  au-dessus  du  corps  ; 
et  le  roy  aloit  après  le  corps  ,  dès  sa  maison  de  Saint-Pol 
dont  il  issi  par  l'uys  de  la  conciergerie  dudit  bostel^  quant 
le  coi*ps  passoit ,  jusques  à  Nostre-Dame-de-Paris  :  et  là 
furent  dites  vigiles  de  mors  le  roy  présent.  Et  rendenudn, 
jour  de  lundi ,  fu  la  *  messe  chantée  de  Requiem  en  ladite 
églyse  par  l'evesque  de  Paris.  Et  tantost  après  ladite  messe, 
le  roy  ala  disner  en  l'pstel  dudit  evesque,  et  assez  tost  après 
disner  fu  porté  ledit  corps  au  lonc  de  la  ville  de  Paris,  par 
la  manière  que  il  avoit  esté  le  jour  précédent,  le  roy  alantà 
pié  après,  jusqu'à  la  Bastide  St-Denis  ;  et  là  monta  à  cheval, 
et  convoia  ledit  corps  jusques  à  Saint-Denis  là  où  son  ^ 
sèque  fu  fait  l'endemain  jour  de  mardi.  Et  par  l'ordonnaDce 
de  ladite  royne ,  n'at  pour  luminaire ,  en  ladite  églyse  de 
Paris ,  que  douze  cierg&s ,  c\v^o\xi  ^^«clVv^ccs  de  cire  et 


(1371.)  CHARLES  V.  3Î9 

autant  à  Saint-Denis ,  et  douze  torches  pour  cpnvoier  le 
corps  de  lieu  en  autre.  Et  le  mercredi  ensuivant,  le  roy  luy 
fist  faire  son  service  en  ladite  églyse  Saint-Denis  à  ses  des- 
pens,  et  lors  y  ot  très  grant  et  notable  luminaire.  Et  le  jeudi 
ensuivant ,  quatorziesme  jour  dudit  moys  de  mars  ,  fu  son 
cuer  enterré  aux  frères  Meneurs  de  Paris  emprès  lecuer  de 
son  mari  le  roy  Charles. 

Item ,  le  mercredi ,  dix-neuviesme  jour  dudit  moys  , 
furent  les  entrailles  enterrées  à  Maubuisson  ,  près  de  Pon- 
toise,  emprès  celles  de  sondit  mari  ;  le  roy  présent,  comme 
par  avant  avoit  esté. 

XXXllI. 

Cornent  le  roy  de  France  eru^oia  hostaiges  au  roy  de  Nai^arre , 
aidant  que  il  voulsist  venir  pardevers  luy  à  Vernon, 

Quant  le  roy  ot  fait  parfaire  à  Maubuisson  le  service  de 
ladite  royne  Jehanne,  il  se  parti  de  là  pour  aler  à  Yernon  , 
là  où  le  roy  de  Navarre  devoit  venir  à  luy  si  comme  par 
avant  avoit  esté  traictié  par  moult  lonc-temps.  Car  le  roy  de 
France  avoit ,  par  pluseurs  fois ,  envoie  messaiges  notables 
pardevers  ledit  roy  de  Navarre  tant  à  Chierbourc  comme  à 
Evreux ,  et  ledit  roy  de  Navarre  avoit  envoie  de  ses  gens 
pardevers  le  roy  de  France,  et  avoit  ce  traictié  duré  près  de 
deux  ans.  Et  finablement,  le  jour  de  la  Nostre-Dame  en 
mars,  l'an  mil  trois  cens  soixante-dix  dessus  dit,  et  fu  le  jour 
de  mardi,  pour  la  conclusion  dudit  traictié ,  messire  Ber- 
tran  du  Guesclin ,  contestable  de  France,  parti  à  matin  de 
Yernon  où  le  roy  estoit ,  pour  mener  certains  hostaiges  que 
le  roy  de  Navarre  devoit  avoir ,  avant  que  il  partist 
d'Evreux  ;  et  avoit  ledit  connestable  environ  Ivovs  ç,e«i% 
hommes  d'armes  avecquea  luy.  Et  furent  lesàia \\os\aîv%^^  •• 


330  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

messires  Guillaume  de  Meleun ,  arcevesque  de  Sens ,  Te* 
vesque  de  Laon ,  le  seigneur  de  Montmorency ,  le  conte  de 
Porcien  ,  le  seigneur  de  Garencieres,  messire  Guillaume  de 
Dormans ,  le  seigneur  de  Blainville  mareschal  de  France , 
le  sire  de  Blany ,  messire  Jehan  de  Ghastillon,  Robert  fils 
du  conte  de  Saint-Pol,  monseigneur  Jehan  de  Vienne ,  mes- 
sire Glaudin  de  Harenvillier ,  chevaliers ,  et  huit  bourgois , 
quatre  de  Paris  et  quatre  de  Rouen.  Lequel  connestable 
mena  tous  les  hostaiges  dessus  nommés  à  Evreux  ,  lesquels 
ledit  roy  de  NavaiTe  receut  honorablement ,  et  tons  les  fist 
logier  au  chastel.  Et  après  disner  se  parti  en  la  corapaignie 
dudit  connestable ,  et  fu  environ  soleil  couchant  à  Yemon , 
et  ala  descendre  au  chastel  auquel  estoit  le  roy  de  France  en 
un  jardin  ,  et  là  ala  ledit  roy  de  Navarre ,  et  estoit  le  conte 
d'Estampes  ,  son  cousin  germain,  en  sa  compaignie.  Et  tan- 
tost  que  il  vit  le  roy  de  France ,  il  s'inclina  et  mist  le  genou 
près  de  terre ,  et  après  approcha  plus  près  du  roy  ,  et  lors  se 
agenouilla ,  et  le  roy  passa  deux  pas  avant  et  le  prist  par  le 
bras ,  en  luy  disant  que  bien  f  ust-il  venu  :  mais  il  ne  le 
baisa  point.  Et  tantostl'en  apporta  torches,  vin  et  espices; 
et  quant  il  orent  pris  espices  et  beu ,  le  roy  de  France  le 
prist  par  la  main  et  alèrent  ensemble  en  la  chambre  du 
roy ,  en  laquelle  la  table  estoit  mise  pour  soupper.  Mais 
pour  ce  que  ledit  roy  de  Navarre  ne  souppoit  point ,  il  se 
retrabt  en  la  chambre  qui  estoit  ordenée  pour  luy ,  et  ledit 
conte  d'Estampes  eu  sa  compaignie.  Et  quant  le  roy  ot 
souppé,  ils  se  traisrent  en  sa  chambre  vers  luy  ;  si  furent 
lors  les  deux  roys  moult  longuement  ensemble ,  seul  à  seul, 
et  en  parlant  se  agenouilla  ledit  roy  de  Navarre  pluseurs 
fois ,  et  ne  savoient  les  regardans  pourquoy.  Et  Tendemain, 
jour  de  mercredi ,  le  jeudi  et  vendredi  ensuivant ,  furent 
ensemble  y  mangièrent  et  burent  et  feirent  tous  leur  parle- 
mens  seul  à  seul.  Elle  samediv  euvxvq^wv ^  VwkS^'fti&aviesme 


(1371.)  CHARLES  V.  331 

jour  dudit  mois  de  mars ,  au  matin ,  ledit  roy  de  Navarre 
iist  bomaige  lige  audit  roy  de  Frauce  de  toutes  les  terres 
qu'il  tenoit  au  royaume  de  Frauce  et  luy  promist  porter 
foy  j  loyauté  et  obéissance  envers  tous  et  contre  tous  qui 
pevent  vivre  et  mourir  ,  lequel  bomaige  il  n'avoit  encore 
fait  depuis  que  ledit  roy  de  France  avoit  esté  roy.  Si  en 
furent  moult  de  bonnes  gens  liés  et  joyeux  ;  car  l'en  doub- 
toit  moult  et  avoit-l'en  longuement  doubté  que  ledit  roy  de 
Navarre  ne  se  feist  ennemi  du  roy  de  France  ;  mais  lors  il  se 
monstrèrent  très  bons  amis.  Et  celuy  samedi  se  parti  ledit 
roy  de  Navarre  de  Yernon,  et  s'en  alaà  Evreux  ;  et  ledit 
connestable  le  convoia  ,  si  comme  il  avoit  fait  au  venir  de- 
vers le  roy  et  ramena  ledit  connestable  lesdis  bostaiges. 

XXXIY. 

Cornent  le  cardinal  de  Canlorbire  ju  envoie  de  par  le  pape  en 
Angleterre ,  pour  traiclier  de  la  paix  d'entre  les  roys  de 
France  et  ^Angleterre ,  et  de  la  paix  du  roy  de  Navarre  et 
du  duc  d^ Anjou, 

En  celuy  temps,  le  pape  Grégoire  envoia  cardinaux  légas 
pardevers  le  roy  de  France  et  d'Angleterre,  pour  traictier  de 
paix  entre  eux  ;  c'est  assavoir  :  un  cardinal  anglois  appelé 
le  cardinal  de  Csintorbire,  et  un  François  appelle  le  cardi- 
nal de  Biauvais ,  lequel  estoit  cbancellier  de  France.  Et  luy 
envoia  le  pape  sa  commission  et  son  pouvoir  en  France ,  et 
celuy  de  Cantorbire  se  partit  d'Avignon  où  le  pape  estoit  et 
ala  celuy  de  Biauvais  qui  estoit  à  Paris  encontre  celuy  de 
Cantorbire ,  jusques  à  Melun  là  où  il  demourèrent  trois  ou 
quatre  jours;  et  puis  vindrent  ensemble  à  Paris  et  parlèrent 
au  roy  et  luy  distrent  pourquoy  le  pape  les  envoioit  ^a^:- 
devers  lesdis  roys.  Et  requirent  au  vcj  de  ¥vîu\^e  ^^^^  ^^ 


332  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

voulsist  consentir  à  bonne  paix.  Lequel ,  eue  délibéracion 
avec  son  conseil,  fist  respondre  que  bonne  paix  vouldroit-il 
avoir ,  et  sur  ce ,  sans  autre  chose  faire  né  plus  procéder , 
après  ce  que  ledit  cardinal  de  Cantorbire  ot  demouré  à 
Paris  par  aucuns  jours  et  disné  avec  le  roy ,  il  se  parti  de 
Paiîs  et  s'en  ala  vers  Calais  ;  et  le  conduisit  tousjours ,  par 
le  royaume  de  France ,  un  chevalier  appelle  le  Haze  de 
ChamMy ,  et  le  cardinal  de  Biauvais  demoura  à  Paris. 

Item ,  la  veille  de  Penthecouste  ensuivant ,  vint-qua- 
triesme  jour  du  moys  de  mai  mil  trois  cens  septante-un , 
ledit  roy  de  Navarre  vint  è  Paris  devers  le  roy  de  France 
qui  luy  ^st  très  grand  chière  ;  et  fu  le  jour  de  ladite  Pen- 
thecouste vestu  de  robe  pareille  au  roy  de  France  et  ot 
housse  comme  le  roy  avoit.  Et  fist  le  roy  la  paix  dudit 
roy  de  Navarre  et  du  duc  d'Anjou  frère  du  j'oy,  car  il  n'es- 
toient  pas  bien  amis  ;  et  demoura  ledit  roy  de  Navarre  avec 
le  roy  toute  la  semaine ,  et  fu  moult  festoie  tant  du  roy 
comme  de  la  roy  ne. 

Item  y  le  mercredi  vint  -  huitiesme  jour  de  mai  dessus 
dit  9  environ  soleil  levant ,  et  avoit  la  lune  quatorze  jours, 
madame  Marguerite ,  fille  du  conte  de  Flandres  et  femme 
de  messire  Phelippe ,  fils  du  roy  Jehan  de  France  et  frère 
du  roy  Charles  qui  lors  régnoit ,  et  duc  de  Bourgoigne,  ot 
un  fils ,  en  la  ville  de  Dijon  ,  qui  fu  appelle  Jehan  ;  et  fu 
baptisé  le  jeudi,  jour  du  Saint-Sacrement,  cinquiesme  jour 
du  moys  de  juin.  Et  le  tint  sur  fons ,  messire  Jehan  duc 
de  Berri ,  frère  dudit  duc  de  Bourgoigne  ,  et  messire  Jean 
Rogier,  evesque  de  Carpentras,  que  le  pape  Grégoire  y  avoit 
envoie  pour  tenir  sur  fons  ledit  enfant  pour  luy  ;  et  mes- 
sire Charles  d'Alençon ,  arcevesque  de  Lyon  le  crestienna , 
et  madame  Marguerite ,  contesse  d'Artois ,  ayole  de  ladite 
duchesse  de  Bourgoigne,  fu  marraine. 


(1371.)  CHARLES  V,  333 

XXXV. 

Cornent  le  duc  de  Breban  fu  desœnfit,  et  le  duc  de  Guérie 
mort;  et  du  trespassemenl  de  madame  Jehanne  de  France  y 
fille  du  roy  de  France  Phelippe, 

Le  vendredi ,  vint-deuxiesme  jour  du  moys  d'aoust  mil 
trois  cens  septante-un  dessus  dit ,  fula  bataille  entre  le  duc 
de  Breban  et  ceux  qui  avecques  luy  estoient  d'une  part,  et 
les  ducs  de  Julliers  et  de  Guérie  et  les  leur  d'autre  part.  Et 
fu  ledit  duc  de  Breban  desconût  et  pris ,  et  le  conte  de 
Saint-Pol ,  qui  avecques  estoit ,  fu  mors  ;  et  moult  d'autres 
de  celle  partie  mors  et  pris  ;  et  de  l'autre  partie ,  fu  mors 
le  duc  de  Guérie  et  pluseurs  autres. 

Item,  le  mardi  seiziesme  jour  du  moys  de  septembre 
ensuivant ,  environ  heure  de  nonne ,  trespassa ,  à  Besiers , 
madame  Jehanne  de  France ,  qui  avoit  esté  fille  du  roy 
Phelippe  de  France,  laquelle  l'en  menoit  en  Ârragon,  pour 
esti'e  mariée  à  l'ainsné  fils  du  roy  d' Arragon  ;  duquel  et  de 
elle  le  mariage  avoit  esté  longuement  traictié  à  Paris ,  et 
l'avoit  fiancée  par  procureur  à  Paris  ,  si  comme  dessus  est 
escript.  Et  fu  mise  le  mercredi  ensuivant  en  dépost  en 
réglyse  cathédrale  de  ladite  ville  de  Besiers,  et  le  jeudi  en- 
suivant y  fu  son  service  fait. 

Item ,  le  samedi  vint-uniesme  jour  de  février  mil  trois 
cens  septante-un  dessus  dit ,  messire  Jehan  de  Dormans , 
cardinal  nommé  de  Biauvais  pour  ce  qu'il  avoit  esté 
evesque  de  Biauvais  ,  lors  chanceUier  de  France,  rendi  au 
roy  les  seaulx  de  France ,  et  laissa  l'office  de  chancellerie  ; 
et,  par  notable  élection,  fist  le  roy  chanceUier  messire 
Guillaume  de  Dormans,  chevalier,  frère  germain  dudit 
cardinal  de  Biauvais.  Et  ainsi  fu  ledit  cardVuÀ  Â&^vd.xx'^ix^ 


334  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

cliaucellier  de  France  depuis  que  il  avoit  esté  fait  cardinal 
trois  ans  et  quatre  mois  ;  quar  il  avoit  esté  cardinal  le  vint- 
deuxiesme  jour  de  septembre  mil  trois  cens  soixante-huit , 
et  avoit  toujours  esté  chancellier  depuis. 

XXXVI. 

De  la  natwité  de  monseigneur  Lojrs^  second  fils  du  roy  de 
France ,  et  de  son  baplisement. 

Le  samedi ,  treiziesme  jour  de  mars  ensuivant ,  environ 
deux  heures  après  minuit ,  et  avoit  la  lune  neuf  jours ,  à 
Paris  en  Tostel  du  Roy  emprès  Saint-Pol ,  fu  né  messire 
Loys,  second  fils  du  roy  Charles,  et  fu  baptisé  es  fons  dudit 
moustier  de  Saint-Pol ,  à  très  grant  compaignie  et  solemp- 
nité ,  par  messire  Jean  de  Graon  ,  lors  arcevesque  de  Reims , 
le  lundi  ensuivant ,  environ  midi  ;  et  fu  parrain ,  messire 
Loys,  conte  d'Estampes  ;  et  madame  d'Alençon  ,  commère 
dudit  conte,  fu  marraine. 

Item ,  par  celle  saison ,  en  pluseurs  parties  du  pais  de 
Guienne  ot  des  besoignes  entre  les  gens  du  roy  de  France 
et  ceux  du  roy  d'Angleterre.  Et  perdirent  moult  ceux  du 
roy  d'Angleterre ,  tant  de  leur  gens  comme  de  leur  pays,  et 
par  espécial  en  Limosin.  Gar  tout  le  païs  de  Limosin  fu 
françois,  et  la  ville  de  Limoges  aussi,  dedens  le  premier  jour 
de  juillet  ensuivant. 

xxxvn. 

Cornent  fabit  et  les  livres  des  Turelu pins  Jurent  ars  en  Grève 

et  les  Turckipins  condamnés. 

Le  dimenche ,  quart  jour  dudit  mois  de  juillet  mil  trois 
cens  septante-deux ,  furent ,  en  Grève  à  Paris,  la  secte,  le 
abit  et  les  livres  des  Turelnpins,  autrement  només  la  cora- 


(1372.)  CHARLES  V.  335 

paignie  de  povreté,  condempnés  de  hérésie  par  messire 
Mile  de  Dormans,  lors  evesqiie  d'Angiers  et  vicaire  de 
l'evesque  de  Paris  et  par  l'inquisiteur  des  hérites.  Et  ce 
jour  en  furent  deux  condempnés:  un  homme  qui  estoit 
mort  en  la  prison  de  l'evesque  de  Paris  durant  son  procès , 
par  l'espace  de  quinze  jours  ou  environ  avant  ladite  coi% 
dempnacion  ;  et  une  femme  appellée  Péronne  de  Aubenton, 
autrement  de  Paris.  Et  ce  dimenche  furent  ars  audit  lieu  de 
Grève  l'abit  et  les  livres ,  et  l'endemain ,  jour  de  lundi , 
furent  ars  en  la  place  aux  Pourceaux  à  Paris,  ladite  Péronne 
et  ledit  mort  qui  tousjours,  depuis  sa  mort,  avoit  esté  gaixlé 
en  un  tonnel  plein  de  chaux. 

xxxviir. 

Des  nefs  euif^lesches  que  François  gaignîèrent ,  et  cornent  la 

ville  de  Poitiers  se  rendi  françoise. 

En  celuy  moys  de  juillet ,  le  roy  envoia  en  Poitou  mon- 
seigneur Bertran  du  Guesclin ,  connestable  de  France ,  le- 
quel y  prist  pluseurs  foi*teresses  ;  et  aussi  la  navire  du  roy 
de  Castelle  vint  devant  La  Rochelle,  et  d'aventure  ren- 
contrèrent sur  la  mer  environ  trente-six  nefs  du  roy  d'An- 
gleterre ;  et  se  combattirent  devant  ladite  ville  de  La  Ro- 
chelle ,  et  furent  les  Anglois  desconfis  et  y  furent  pris  le 
conte  de  Pennebroc,  messire  Guichart  d'Angle  et  pluseurs 
autres  que  le  roy  anglois  envoioit  au  païs  pour  le  conforter , 
*  et  gaignèrent  moult  grant  finance  les  Espaignols  avecques 
.  les  prisonniers  ,  dont  il  orent  plus  de  huit  vins  ;  et  grant 
foison  ot  des  mors  desdis  Anglois.  Et  assez  tost  après  mon- 
seigneur le  duc  de  Berri ,  frère  du  roy  de  France ,  et  ledit 
connestable  en  sa  compaignie,  alèrent  devant  Poitiers  et  se 
rendi  la  ville  à  eux  comme  à  messaiges  du  roy  de  France  i  et 


sac  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

se  mîstrent  les  liabltans  en  l'obéissance  dudit  roy  de  France, 
et  tantost  assaillirent  le  chaslel  et  lepristrent,  et  les  Anglois 
qui  estoient  dedens. 

Item,  assez  tost  après,  le  captai  de  Bosch,  qui  estoit  lieu- 
tenant du  roy  d'Angleterre  es  païs  de  Poitou  et  de  Saintonge, 
je  combatti  à  aucuns  des  gens  du  roy  de  France  devant  une 
ville  appelée  Soubise,  et  fu  ledit  captai  desconfit  et  pris  et 
pluseurs  de  sa  compaignie.  Si  demourèrent  les  Anglois  moult 
foibles  sur  le  païs,  et  les  gens  du  roy  de  France  y  estoient  fors. 
Si  y  estoient  le  duc  de  Berri  et  le  duc  de  Bourgoigne,  frères 
du  roy  de  France,  et  y  eut  foisons  de  gens  d'armes  avecques. 
Si  chevauchièrent  le  païs  et  pristrent  moult  de  villes  et  for- 
teresses. Et  vindrent  le  lundi,  sixiesme  jour  de  septembre 
l'an  mil  trois  cens  septante-deux  dessus  dit ,  devant  La  Ro- 
chelle et  orent  traictiés  ensemble ,  et  par  avant  aussi  y  en 
avoit  eu.  Et  le  mercredi  ensuivant,  huitiesme  jour  dudit 
moys  ,  se  mistrent  ceux  de  ladite  ville  de  la  Rochelle  en 
l'obéissance  du  roy  de  France  ,  et  entrèrent  lesdis  seigneurs 
de  France  dedens  ladite  viUe  à  très  grant  joie  de  ceux  de 
ladite  ville.  Et  en  iceluy  moys  de  septembre  se  rendirent 
ceux  de  Angoulesme,  ceux  de  Saintes ,  ceux  de  Saint-Jehan 
d'Angeli  et  pluseurs  autres  bonnes  villes  et  forteresses. 

XXXIX. 

Comeni  ceux  de  Thonars  et  de  Poitou  se  rendirent  frtmçois  à 
messeigneurs  les  ducs  de  Berri  et  de  Bourgoigne ,  et  du  siège 
quifu  devant  Brest,  tan  mil  trois  cens  septante-trois • 

Le  jour  de  la  Saint-André  ensuivant ,  les  ducs  de  Berri  et 
de  Bourgoigne ,  ledit  connestable  et  grant  foison  de  gens 
d'armes  jusques  au  nombre  de  trois  mil  et  plus ,  furent  de- 
vant la  ville  de  Thouars ,  qui  encore  se  tenoit  pour  le  roy 


(1373.)  CHARLES  V.  337 

d'Angleterre.  Et  attendirent  lesdis  ducs  et  connestable  tout 
le  jour  devant  ladite  ville  ;  car  traictié  avoit  este  par  avant 
entre  les  gens  du  roy  de  France  d'une  part ,  et  les  nobles  du 
païs  de  Poitou  qui  encore  tenoieut  la  part  du  rpy  anglois , 
d'autre,  que  se  les  François  estoient  ledit  jour  de  la  Saint- 
André  plus  fors  devant  ladite  ville  de  Thouars  que  les  An- 
glois ,  que  tous  les  Poitevins  se  inettroient  en  robéissance 
du  roy  de  France.  Et  devant  ladite  ville  de  Thouars  ne  vint 
aucun  ledit  jour  de  Saint-André  pour  ledit  roy  anglois ,  et 
ainsi  furent  les  François  plus  fors.  Si  se  rendirent  tous  ceux 
de  Poitou,  nobles  et  autres,  en  l'obéissance  du  roy  de 
France,  excepté  trois  forteresses;  c'est  assavoir:  Mortaigne, 
Lusignan  et  Gensay  (1),  et  firent  tous  les  nobles  homaige  au 
duc  de  Berry  à  qui  le  roy  de  France  avoit  donné  la  conté 
de  Poitiers  à  ht^itage ,  et  le  païs  de  Saintonge  à  vie  tant 
seulement;  mais  le  roy  retint  La  Rochelle.  Et  celle  saison, 
le  roy  de  France  envoia  pluseurs  fois  messaiges  grans  et 
notables  par  devers  le  duc  de  Bretaigne  ,  que  l'en  sentoit 
moult  favorable  aux  Anglois,  et  le  fist  le  roy  par  pluseurs 
fois  requérir  que  il  féist  son  devoir  vers  luy,  si  comme  tenu 
y  estoit  comme  vassal  et  homme  lige  du  roy  et  pair  de 
France ,  et  que  il  ne  voulsist  souffrir  les  Anglois  entrer  en 
son  païs  de  Bretaigne,  né  les  conforter  en  aucune  manière  : 
lequel  duc  respondoit  toujours  que  ainsi  le  fe^t>it.  Et  fina- 
blement  dedens  Pasques  ensuivant  qui  furent  mil  trois 
cens  septante-trois  ,  ledit  duc  manda  grant  foison  Anglois  , 
et  les  fist  venir  en  Bretaigne ,  dont  tous  ceux  dudit  pais  , 
nobles  et  autres ,  furent  moult  courroucés ,  et  distrent 
audit  duc  que  il  ne  seroient  jà  Anglois;  car  le  roy  de 
France  estoit  leur  seigneur  souverain  ;  et  requistrent  audit 
duc  que  il  méist  hors  de  son  païs  lesdis  Anglois.  Et  pour  ce 

(1}  Gensay,  Je  crois  que  c'est  aujourd'hui  Janzé,  à  six  lieues  de  Rennes. 

29 


338  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

que  il  ne  le  voult  faire ,  mais  se  esforçoit  de  mettre  lesdis 
ÂDglois  es  villes  et  forteresses  dudit  pais ,  en  mettant  hors 
d'icelles  les  Bretons,  et  de  fait  en  aucunes  ainsi  le  fist  ;  pour 
ce,  envoièrent  devers  le  roy ,  leur  seigneur  souverain ,  afin 
que  il  y  méist  remède.  Et  pour  ce ,  le  roy  y  envoia  sondit 
connestable  ,  le  seigneur  de  Gliçon  et  autres  ;  et  quant  ledit 
duc  senti  leur  venue,  il  se  parti  du  pays  et  ala  en  Angleterre. 
Si  chevaucha  ledit  connestable  par  le  païs  de  Bretaigne  et 
se  rendirent  à  luy ,  pour  le  roy  de  France,  nobles ,  bonnes 
villes,  gens  d'églyse  et  tout  le  païs ,  tant  de  Bretaigne  galot 
comme  bretonnant ,   dedens  le  jour  de  la  Saint^ehan- 
Baptiste  ensuivant,  excepté  seulement  Brest,  Auroy  et  Der- 
val,  et  se  mist  ledit  connestable  à  siège  devant  Brest  ;  et  les 
seigneurs  de  Laval  et  de  Gliçon  devant  Derval.  Et  ledit 
siège    de  Brest  tenu  par  aucun  temps,  les  Anglois  qui 
estoient  dedens  6rent  un  tel  traictié  que  se  les  Anglois  n'es- 
toient  plus  fors  que  les  François,  devant  ledit  lieu  de  Brest 
en  la  place  commune^  le  sixiesme  jour  du  moys  d'aoust  en- 
suivant il  rendroient  le  chastel  ;  et  de  ce  baillièrent  douze 
hostaiges,    desquels  ledit  connestable  eslargi  les  six  sur 
leur  foy  :  et  se  redevoient  rendre  audit  connestable  huit 
jours  devant  ladite  joumëe  dudit  sixiesme  jour  d'aoust, 
lesquels  ne  retournèrent  point  :  à  laquelle  journée  dudit 
sixiesme  jour  ledit  connestable  fu,  et  ot  bien  trois  mil 
hommes  d'armes  avecques  luy  ;  et  jà  soit  que  il  y  eut  grant 
foison  d'Anglois ,  il  ne  se  osèrent  combattre  audit  connes- 
table, et  si  ne  rendirent  pas  ledit  lieu  de  Brest  et  laissièrent 
leur  six  hostaiges  qui  estoient  demourés  audit  connestable. 


(1373.)  CHARLES  V.  339 


XL. 


De  la  naissance  de  madame  Isahel ,  fille  du  roy^  et  comment  le 

duc  de  Lenclastre  vint  en  France» 

Item,  le  samedi  vint-troisiesme  jour  de  juillet,  mil 
trois  cens  septante-trois  dessus  dit,  environ  heure  de  midi , 
en  l'ostel  du  roy  emprès  Saint-Pol  à  Paris ,  fu  née  madame 
Isabel ,  fille  dudit  roy  Charles  et  de  ladite  royne  Jehanne 
de  Bourbon ,  et  estoit  la  lune  de  quatre  jours.  Et  Tende- 
main  ,  jour  de  dimenche  ,  après  disner,  fu  baptisée  en  la- 
dite églyse  de  Saint-Pol ,  par  messire  Jehan  de  Dormans  , 
cardinal;  etfu  parrain  monseigneur  le  dauLphin,  ainsné  fils 
desdis  roy  et  royne  ;  et  madame  Marguerite  ,  contesse  de 
Flandres  et  d'Artois,  et  madame  Isabel,  duchesse  de  Bour- 
bone  mère  de  ladite  royne,  furent  marraines. 

Item,  en  celuy  moys  de  juillet,  Jehan,  duc  de  Lenclastre, 
fils  du  roy  d'Angleterre,  et  Jehan,  conte  de  Montfort,  celuy 
qui  avoit  esté  duc  de  Bretaigne  et  qui  alors  se  monstra  bien 
manifestement  ennemi  du  roy  et  du  royaume ,  vindrent 
d'Angleterre  à  Calais,  accompagniés  de  grant  foison  de  gens 
d  armes  et  de  archiers.  Et  après  ce  que  il  orent  demouré  par 
aucun  temps  à  Calais  et  sur  la  Marche,  il  se  mistrent  à  che- 
vauchier  droit  à  Hesdin  et  y  demeurèrent  dedens  le  port  par 
aucuns  jours  sans  assaillir  la  ville  né  le  chastel  ;  et  après  à 
Dorlens  sans  l'assaillir,  et  après  à  Beauquesne  (1)  et  de  là  vers 
Corbie.  Et  passèrent  la  rivière  de  Somme  et  chevauchièrent  à 
Koie  en  Verniendois  et  demeurèrent  en  la  ville  sept  jours,  et 
ne  porent  prendi  e  l'églyse  qui  estoit  fort  :  si  ardirent  la  ville 


(i)  Beauquesne.  Âujourd*bui  bourg  dti  département  de  la  Somme,  à 
deux  lieues  de  Doullens, 


340  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

et  alèrent  en  Laonnois  et  à  Yesly-sur-Alsne  ;  et  moult 
ardirent  de  villes  et  aussi  perdirent  moult  de  leur  gens  :  car 
en  toutes  places  où  les  François  qui  les  chevauchoienl  en 
trouvoient  aucuns  desroutés  de  leur  batailles,  il  les  descon- 
fisoient ,  sans  ce  que  les  François  y  perdissent  aucune  chose, 
et  si  gaignièrent  grant  foison  sur  les  Ânglois  ;  et  par  espëcial 
le  vendredi ,  neuviesme  jour  de  septembre  à  matin ,  mes- 
sire  Jehan  de  Vienne  et  sa  compaignie  en  trouvèrent  près  de 
Ouchie  (1),  cinquante  lances  et  vint  archiers  anglois,  lesquels 
furent  tous  desconfis.  Et  là  furent  pris  dix  chevaliers  de 
grant  estât  et  vint-quatre  escuiers  ,  et  tousjours  chevau- 
chièrent  lesdis  Anglois  tant  qu'il  passèrent  les  rivières 
d*Oise ,  d'Aisne ,  de  Marne  et  d'Aube ,  et  chevauchièrent 
par  la  Ghampaigne  et  par  la  conté  de  Braine ,  droit  vers 
Gié  (2),  et  passèrent  la  rivière  de  Saine,  et  chevau- 
chièrent droit  à  la  rivière  de  Loire  vers  Martigny-les- 
Nonnains,  et  passèrent  ladite  rivière  de  Loii*e,  et  tous^ 
jours  furent  chevauchiés  par  le  duc  de  Boui^oigne  et  autres 
gens  du  roy  de  France ,  et  si  près  tenus  que  il  avoient  peu 
de  vivres  et  ne  pristrent  aucune  forteresse  notable,  et  per- 
dirent moult  de  leur  gens  ^t  la  plus  grant  partie  de  leur 
chevaux.  Et  depuis ,  passèrent  lesdis  Anglois  la  rivière  de 
Cher  et  s'en  alèrent  à  ordeaux ,  mais  il  perdirent  moult  de 
leur  gens,  et  estoient  en  tel  estât  qu'il  y  a  voit  plus  de  trois 
cens  chevaliers  à  pié  qui  avoient  laissiées  leur  armeures ,  les 
uns  jetées  en  rivière,  les  autres  les  avoient  despéciées  pour  ce 
que  il  ne  les  po voient  porter,  et  afin  que  les  François  ne 
s'en  peussent  aidier  ;  et  jà  soit  ce  que  ladite  chevauchiée 


(1)  Ouchie,  La  plupart  des  maouscrits  et  des  éditions  précédentes  por- 
tent Orchies.  Mais,  d'après  les  indices  itinéraires  précédons,  je  crois  qoe 
le  manuscrit  de  Ctiartes  V  est  plus  exact.  Oulchy-le-Chàteau  est  aujour- 
d'hui bourg  à  cinq  lieues  de  Soissons. 

(^)  Gié.  Ou  Cyé,  viUage  aut  \aSftVtv<i,\irèa  de  Châteauvillatn. 


(1373).  CHARLES  V.  341 

leur  feust  moult  honorable  ,  elle  leur  fu  moult  doma- 
geuse. 

Item,  le  tiers  jour  de  novembre  ensuivant,  mourut  à 
Evreux  madame  Jehanne  ,  seur  du  roy  de  France  ,  et 
femme  du  roy  de  Navarre. 

Item,  le  septiesme  jour  dudit  moys  de  novembre ,  mou- 
rut à  Avignon  messire  Estienne  de  Paris ,  cardinal  dit  de 
Paris.  Item,  audit  mois  de  novembre,  qui  fu  le  lundi  sep- 
tiesme jour  mil  trois  cens  septanté-trois  devant  dit,  mourut 
à  Paris  messire  Jehan  de  Dormans ,  cardinal  de  Biauvais, 
qui  moult  longuement  avoit  esté  chancelier  de  France ,  et 
fu  enterré  aux  Chartreux  de  Pai^s. 


XLI. 


Cornent  Jehan  de  Monifort  vint  de  Bordeaux  en  Bretaigne ,  et 

se  mist  au  fort  de  Auroy» 

En  l'entrée  du  moys  de  février  ensuivant ,  messire  Jehan 
de  Montfort,  qui  avoit  esté  duc  de  Bretaigne  et  avoit  chevau- 
chié  avecques  le  duc  de  Lenclastre,  par  la  manière  que  des- 
sus est  escript,  vint  par  mer  de  Bordeaux  en  Bretaigne,  là  où 
avoit  encore  trois  forteresses  qui  se  tenoient  pour  luy  ;  c'est 
assavoir  :  Derval ,  Brest  et  Auroy  ,  en  laquelle  il  vint 
descendre  premièrement.  Et  là  estoit  sa  femme ,  et  amena 
des  gens  anglois  avec  luy.  Et  quant  il  y  fu,  il  manda  plu- 
seurs  de  ceux  de  Bretaigne  ,  gens  d'églyse ,  nobles  et  autres 
pour  aler  audit  lieu  d'Auroy  parler  à  luy  ;  et  le  roy  de 
France  qui  oï  nouvelles  de  ce  envoia  des  gens  audit  païs 
de  Bretaigne  pour  le  conforter  (1),  et  jà  y  estoient  le  con- 
nestable  de  France  et  le  seigneur  de  Cliçon  pour  le  roy. 

(1)  L«  conforter.  Sans  doulc  pour  fortifier  son  parti  contre  celui  des 
Anglois  et  du  duc  de  Bretagne . 


342  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

Incidence  des  grandes  rivières.  Item,  en  ccluy  an  mil  trois 
cens  septinte-trois  dessusdit,  es  mois  de  janvier  et  de  fé- 
vrier, furent  en  France,  par  espécial  es  rivières  de  Saine, 
de  Marne,  de  Yonne,  d'Oise  et  de  Loire,  la  plus  très  grant 
inondacion  d'yaues  que  l'homme  qui  vesquist  lors  eust  on- 
ques  veues  ;  et  durèrent  plus  de  deux  mois.  Et  à  Paris  aloit- 
l'en  par  bastiaux  par  la  rue  Saint-Denis  oultre  la  porte,  et 
de  la  porte  Saint -Anthoine  jusques  à  Saint-Anthoine,  et  de 
la  porte  Saint-Honoré  jusques  au  RoUe  et  à  NuUy.  Et  si 
estoit  l'yaue  jusques  près  des  planchers  des  pons  de  Paris;  et 
entix>it  dedens  la  chapelle  basse  du  palais,  et  toutes  les  mai- 
sons basses  du  palais  estoient  plaines  d'yaue,  et  communel- 
ment  les  caves  et  celiers  de  Paris  du  costé  devers  graot 
pont.  Et  atachoit-l'en  les  bastiaux  à  la  Groix-Hémon ,  qui 
est  au-dessus  de  la  place  Maubert. 

Item,  au  mois  d'avril  ensuivant,  mil  trois  cens  septante- 
quatre  ,  et  furent  Pasques  le  secont  jour  d'iceluy  mois,  le 
duc  de  Lenclastre  qui  estoit  à  Bordiaux  s'en  parti  par  mer 
et  ala  en  Angleterre  à  tout  tant  pou  de  gens  qui  luy  estoient 
demourës  ;  et  disoit-1'en  que  son  père  et  le  prince  de  Galles 
son  frère  ne  luy  avoient  pas  fait  bonne  chière ,  pour  ce 
que  il  avoit  si  petitement  exploitië  en  la  chevauchiée  que 
il  avoit  faite  ;  jà  fust  ce  quo  elle  eust  esté  la  plus  grant  qui 
oncques  eust  esté  faite  en  France  par  lesdis  Anglois.  Toutes- 
voies  il  avoit  moult  perdu  de  gens  et  de  chevaux  ;  car  il  et 
sa  route  en  avoient  bien  trait  d'Angleterre  trente  mil  che- 
vaux et  plus ,  et  il  n'en  porent  pas  mettre  à  Bordiaux  six 
mil ,  et  bien  avoit  perdu  le  tiers  de  ses  gens  et  plus. 


(1371.)  CHARLES  V.  343 

XLIL 

Content  la  ville  et  chaslel  de  La  Rochelle  furent  prises. 

Le  jour  de  Pentheco liste,  qui  fu  le  vint-uniesine  jour  de 
may  l'an  dessusdit ,  les  trièves  qui  avoient  esté  prises  par  le 
connestable  de  France  d'une  part  ;  et  le  sire  d'Aubeterre , 
le  chanoine  de  Robesart  et  autres  pour  les  Anglois  d'autre 
part,  faillirent.  Et  le  vint-uniesnie  jour  d'aoust  mil  trois 
cens  septante-quatre  dessusdit,  la  ville  de  LaRio11e(t)fu 
rendue  au  duc  d'Anjou,  frère  du  roy  de  France,  lequel  es  toit 
à  siège  devant  ladite  ville.  Mais  le  cbastel  d'icelle  ville  ne 
luy  fu  pas  lors  rendu ,  et  demoura  ledit  duc  devant  ledit 
cbastel  jusques  au  vint-buitiesme  jour  dudit  mois  d'aoust  ; 
et  lors  fu  fait  un  traictié  entre  luy  et  ceux  qui  tenoient  le- 
dit cbastel  pour  le  roy  d'Angleterre,  que  se  ledit  roy  d'An- 
gleterre ou  l'un  de  ses  fils  n'estoient  devant  ledit  cbastel 
le  buitiesme  jour  du  mois  de  septembre  ensuivant,  si  fors 
que  il  peussent  lever  le  siège  dudit  duc  d'Anjou,  il  ren- 
droient  le  cbastel  audit  duc.  Si  attendi  iceliiy  duc  jusques 
audit  buitiesme  jour  de  septembre,  auquel  jour  né  dedens 
iceluy  ne  comparut  aucun  pour  ledit  roy  d'Angleterre  ;  si 
fu  lors  ledit  cbastel  rendu  au  duc  d'Anjou  pour  le  roy  de 
France,  et  ainsi  ot  la  ville  et  le  cbastel. 


(1)  La  RioUe.  Le  titre  de  ce  chapitre  porte  bien  La  Rochelle  y  et  les 
autres  manuscrits  aussi  bien  que  les  imprimés  écrivent  encore  ici  La 
Rochelle;  mais  la  leçon  de  Charles  V  porte  La  Riolle ,  et  si  l'on  fail  attea* 
lion  que  les  rubriques  ou  titres  de  chapitre  sont  toujours  dans  les  raanus' 
crits  mis  par  un  autre  scribe ,  après  Texécution  du  volume,  on  avouera 
que  la  leçon  que  nous  avons  préférée  est  effectivement  préférable.  En 
effet,  dans  le  chapitre  xxxviii,  nous  avons  vu  que  La  Rochelle  étoit  déjà 
rcdcvcnue  françoisc. 


344  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

XLIII. 

De  rassemblée  quifu  à  Bruges  pour  traictier  de  la  paix  entre 

les  deux  roys. 

En  celuy  an  mil  trois  cens  septante -quatre  dessusdit, 
furent  envoies  de  par  le  pape  l'arcevesque  de  Ravenne  et 
Tevesque  de  Garpentras,  pour  traictier  de  paix  entre  lesdis 
roys.  Et  en  celuy  an  en  karesme  assemblèrent  à  Bruges 
devant  lesdis  messages  du  pape  les  gens  desdis  roys  ;  c'est 
assavoir  :  pour  le  roy  de  France,  le  duc  de  Boui^oigne  son 
frère,  l'evesque  d'Amiens  et  pluseurs  autres  clers  et  cheva- 
liers ;  et  pour  le  roy  d'Angleterre,  le  duc  de  Lenclastre  son 
fils,  l'evesque  de  Londres  et  pluseurs  autres  clers  et  cheva- 
liers. Et  quant  il  orent  esté. par  aucun  temps  en  ladite  ville 
de  Bruges ,  aucuns  de  ceux  du  conseil  du  roy  de  France 
retournèrent  à  Paris  pour  luy  rapporter  aucunes  choses 
parlées  par  les  parties  à  Bruges  sur  lesdis  traictiés.  Et  entre 
les  autres  choses  rapportèrent  que  lesdis  Anglois  requer- 
roient  à  grant  instance  avoir  les  ressors  et  souverainetés 
des  terres  que  il  devroient  avoir  par  ledit  traictië.  Si  assem- 
bla le  roy  de  France  grant  conseil ,  tant  des  seigneurs  de 
son  sanc,  comme  prélas,  nobles,  clers,  maistres  en  théologie 
et  en  décrés,  et  grant  nombre  d'autres  sages  qui,  tous  d'un 
accort  après  ce  que  tout  leur  ot  esté  dit  et  exposé,  distrent 
au  roy  qu'il  ne  povoit  né  devoit  laissier  aucune  chose  de 
ses  ressors  et  souverainetés  ;  et  se  il  le  faisoit,  ce  seroit  con- 
tre son  serement  et  son  honneur,  et  au  détriment  de  son 
ame  pour  plusem^s  causes  et  raisons  que  il  luy  distrent 
lors.  Et  ainsi  fu  respondu  à  ses  gens  qui  estoient  venus  de 
Bruges  par  devers  luy. 


(1375.)  CHARLES  V.  345 


XLIV. 

De  la  loi  que  le  roy  Charles-Quint  ordena  sur  raagemenl  des 
ainsnés  fils  des  roy  s  de  France  y  etfu  publiée  en  parlement  de 
Paris, 

(1)  L'an  de  grâce  mil  trois  cens  septante-cinq ,  le  vint- 
uniesme  jour  de  may ,  fu  la  loy  qne  le  roy  Charles,  lors  roy  de 
France,  avoit  faite  sur  l'aagement  de  son  ainsné  fils  et  des  au- 
tres ainsnés  fils  des  roys  de  France  qui  seroient  à  venir,  pu- 
bliée au  parlement  du  roy  à  Paris  en  sa  présence  séant  et 
tenant  son  parlement  ;  en  la  présence  de  monseigneur  Char- 
les, son  ainsné  fils ,  daulphin  de  Viennois,  et  monseigneur 
Loys ,  duc  d'Anjou ,  frère  dudit  roy ,  et  de  grant  nombre 
d'autres  seigneurs  de  son  sanc,  prélas  et  autres  gens  d'églyse, 
l'université  de  Paris  et  pluseurs  autres  sages  et  notables,  tant 
clers  comme  lais.  Et  est  la  loy  telle ,  c'est  assavoir  :  que 
l'ainsné  fils  du  roy  de  France  qui  ores  estoit  et  ceux  qui  pour 
le  temps  à  venir  seroient ,  tantost  que  il  atteindroient  le 
quatorziesme  an  de  leur  aage,  pourroient  recevoir  leur  sacre 
et  coronement  et  leur  homaiges ,  et  faire  tous  autres  fais 
qui  à  roy  de  France  aagé  appartiennent. 

(1)  Oo  va  voir  ici  dès  la  première  phrase  l'indication  d'une  nouvelle 
rédaction.  Je  remarquerai  d'ailleurs  que  dans  la  leçon  de  Charles  V  que 
nous  suivons  de  préférence,  la  dernière  table  des  chapitres,  placée  en  tète 
de  la  vie  du  roi  Jean,  s'arrête  à  l'indication  de  celui-ci.  La  suite  n'a  pas  été 
récapitulée ,  et  si  l'observation  que  j'ai  faite  tout  à  l'heure  sur  les  rubriques 
est  judicieuse ,  il  faut  en  conclure  que  le  manuscrit  de  Charles  V  fut 
achevé  long-temps  après.  Mais  du  point  où  nous  sommes  arrivés  jusqu'à 
la  fin,  les  chroniques  furent-elles  rédigées  en  une  seule  fois?  Je  ne  le 
pense  pas.  Charles  V ,  qui  souhaitoit  de  montrer  à  l'empereur  dans  la 
grande  histoire  nationale  la  relation  exacte  de  la  réception  qu'on  lui 
avoit  faite,  laissa  dans  son  exemplaire  une  lacune  de  plusieurs  pages  entre 
le  chapitre  XLUi  et  le  récit  du  voyage  de  l'empereur.  Ce  fut  plus  tard  que 
fat  comblée  cette  lacune,  mais  certainement  avant  la  mort  de  Charles  Y. 


346  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

Item,  le  premier  jour  du  mois  de  juing  l'an  dessusdit,  la 
ville  et  chastel  de  Goignac  furent  rendus  des  Anglois  à  mon- 
seigneur Bertran  du  Guesclin ,  lors  connestable  de  France, 
qui  une  pièce  a  voit  esté  à  siège  devant  pour  le  roy  de  France; 
par  un  tel  traictié  comme  dessus  est  dit  du  chastel  de  La 
Riole. 

Item,  le  tiers  jour  de  juillet  ensuivant,  la  ville  et  le  chas- 
tel de  St-Sauveur,  en  Constantin,  que  avoit  tenu  assëgiée 
pour  le  roy  de  France  messire  Jehan  de  Vienne,  amiral  de 
France,  et  lesquels  ville  et  chastel  avoient  esté  tenus  par 
ceux  de  la  partie  du  roy  d'Angleterre  par  l'espace  de  plus 
de  vint  ans,  furent  rendus  aux  gens  du  roy  de  France  par 
un  tel  traictié  comme  avoient  esté  rendus  le  chastel  de  La 
Riole  et  Coignac,  dont  dessus  est  faite  mencion. 

item,  en  ce  temps  retournèrent  de  Bruges  le  duc  de 
Bourgoigne  et  les  conseilliers  du  roy  de  France  «  qui  là  es- 
toient  aies  pour  les  traictiés  d'entre  les  deux  roys,  et  pou 
orent  exploitié,  fors  de  avoir  et  accorder  trièves  jusques  ao 
premier  jour  d'avril  ensuivant  :  et  ainsi  furent  lesdis  traie- 
tics  continués  jusques  à  la  feste  de  Toussains  ensuivant.  A 
laquelle  feste  de  Toussains  retournèrent  auxdis  traictiés 
pour  le  roy  de  France  messire  Loys,  duc  d'Anjou,  et  mes- 
sire Phelippe,  duc  de  Bourgoigne,  frères  du  roy  de  France,  et 
pluseurs  autres  du  conseil  du  roy,  et  alèrent  à  Saint-Omer. 
Et  pour  le  roy  d'Angleterre,  alèrent  à  Bruges  messire  Jehan 
de  Lenclastre  et  messire  Hémon  conte  de  Cantebruge ,  fib 
du  roy  d'Angleterre,  et  pluseurs  autres  de  son  conseil.  Et 
par  le  moien  desdis  messages  du  pape ,  c'est  assavoir  :  de 
l'arcevesque  de  Ravenne  et  de  Tarcevesque  de  Rouen,  qui 
par  avant  avoit  esté  evesque  de  Garpentras,  furent  d'accort 
lesdis  traicteurs ,  tant  d'une  part  comme  d'autre,  -de  eux 
assembler  à  Bruges  comme  par  avant  avoient  fait  ceux  qui 
y  avoient  esté.  Si  alèrent  lesdis  frères  du  roy  de  France  et 


(137C.)  CHARLES  V.  347 

ses  autres  gens  qui  estoient  à  Saint-Omer ,  à  Bruges ,  et  y 
entrèrent  le  samedi  après  Noël  Tan  dessusdit,  et  en  ladite 
ville  de  Bruges  demourèrent  jusques  environ  Pasques  en- 
suivant, et  finablement  s'en  partirent  sans  traictié  de  paix 
final,  mais  il  proroguèrent  les  trièves,  et  depuis  aussi  furent 
proroguées  jusques  au  premier  jour  du  mois  d'avril  mil  trois 
cens  septante'six,  et  Pasques  furent  le  sixiesme  jour  dudit 
mois  que  l'en  dit  mil  trois  cens  septante -sept.  Et  envoia 
assez  tost  après  le  roy  de  France  ses  messages  à  Bouloigne 
pour  traictier ,  et  les  messages  du  roy  d'Angleterre  furent 
à  Calais,  et  furent  lesdites  trièves  proroguées  de  terme  en 
terme,  jusques  à  la  Nativité  Saint- Jean-Baptiste  ensuivant, 
qui  fu  mil  trois  cens  septante-sept  dessusdit.  Et  aloient  les 
deux  arcevesques,  messages  du  pape,  de  Bouloigne  à  Calais 
et  de  Calais  à  Bouloigne,  en  tmictant  entre  les  parties.  Et 
finablement ,  jà  feust  ce  que  le  roy  de  France  feust  par 
tous  les  lieux  où  il  avoit  guerre  entre  lesdis  roys  plus  fort 
que  les  Anglois,  que  aussi,  par  la  volenté  de  messeigneurs 
et  la  bonne  diligence  dudit  roy  de  France ,  tout  son  fait  se 
portast  bien,  et  que  en  toutes  choses  il  feust  à  son  avan- 
tage et  eust  en  ce  temps  moult  grant  navire  sur  la  mer , 
tant  de  galées  dont  il  avoit  trente-cinq  sur  mer,  comme  de 
grant  foison  de  barges  ,  tout  ledit  navire  garni  de  bonnes 
gens  d'armes  et  de  bons  arbalestiers  ;  toutesvoies  ,  pour 
l'amour  de  Dieu  et  le  bien  de  paix ,  pour  l'onneur  et  révé- 
rence du  pape  et  de  l'églyse^  et  pour  compassion  du  peu- 
ple ,  il  fist  faire  moult  grans  offres ,  par  ses  gens,  aux  gens 
dudit  roy  d'Angleterre  ,  tant  de  grans  terres  et  seigneuries 
que  de  monnoie ,  réservé  tousjours  à  lui  son  Lomaige,  son 
ressort  et  sa  souveraineté  es  terres  que  ledit  roy  d'Angleterre 
avoit  au  royaume  de  France ,  tant  en  celles  que  lors  il  oc- 
cupoit  de  fait,  comme  en  celles  que  le  roy  de  France  luy 
bailleroit  par  le  traictié.  Lesquelles  gens  dudit  roy  d'An- 


348  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

gleterre  ne  acceptèrent  né  refusèrent  lesdites  offres ,  mais 
distrent  que  il  rapporteroient  ces  choses  par  devers  le  roy 
d'AngleteiTC  leur  seigneur ,  et  dedens  le  premier  jour  dn 
moys  d'aoust  ensuivant ,  oit  au  plus  tart  dedens  le  jour  de 
mi-aoust,  il  ou  autres,  pour  le  roy  d'Angleterre,  en  feroient 
response  en  la  ville  de  Bruges  à  ceux  que  le  roy  de  France 
en  voieroit  pour  cette  cause.  Et  se  partirent  de  Calais  la  veille 
de  la  Saint-Jehan  et  s'en  alèrent  en  Angleterre  :  et  les  gens 
du  roy  de  France  s'en  retournèrent  à  leur  seigneur  à 
Paris ,  et  faillirent  toutes  trièves  le  jour  de  celle  de  Saint' 
Jehan.  Et  la  veille  d'içelle  Saint-Jehan ,  mourut  ledit  roy 
d'Angleterre  Edouard ,  lequel  avoit  longuement  vescu  et 
este  roy  d'Angleterre  environ  cinquante  deux  ans. 

XLV. 

Cornent  Hichart ,  fils  du  prince  de  Galles ,  fu  fait  roy  d'An' 

gleterre ,  ses  oncles  vivans. 

Après ,  en  celuy  an  mil  trois  cens  septante-sept  dessus 
dit ,  le  seiziesme  jour  de  juillet  ensuivant ,  Richart,  fils  de 
feu  Edouard  prince  de  Galles,  qui  avoit  esté  ainsné  fils  da 
roy  d'Angleterre  et  avoit  esté  mort  avant  ledit  roy  d'Angle- 
terre, son  père  ,  et  estoit  de  onze  ans  d'aage  ou  environ,  fu 
couronné  en  roy  d'Angleterre,  en  représentant  la  personne 
du  prince  son  père.  Et  toutesvoies  avoit  laissié  ledit  roy 
d'Angleterre  trois  fils  ;  c'est  assavoir  :  messire  Jehan  dac 
de  Lenclastre ,  messire  Hémon  duc  de  Gantebruge,  et  mes- 
sire Thomas  dont  moult  gens  avoient  merveille  :  car  la  mère 
dudit  roy  Richart  avoit  esté  mariée  première  fois  au  conte 
de  Salebéry,  et  avoit  esté  six  ans  en  sa  compaignie;  et  de- 
puis elle  maintint  que  un  chevalier  d'Angleterre ,  appelle 
messire  Thomas  de  Hollande ,  l'avoit  fiancée  avant  ledit 


(13TT.)  CHARLES  V.  349 

conte  de  Salebery,  et  Vavoit  cogneue  charnelment  ;  et  pour 
ce  ledit  conte  la  laissa,  et  ledit  chevalier  l'espousa  avec 
lequel  elle  fu  longuement  et  en  ot  pluseurs  enfans.  Et  après 
la  mort  dudit  feu  Thomas  '  de  Hollande ,  ledit  prince  de 
Galles,  ainsné  fils  dudit  roy  d'Angleterre,  espousa  cette 
dame,  vivant  ledit  conte  de  Salebery  son  premier  mari  ;  et 
de  ce  mariage  nasqui  ledit  Richart ,  qui  f u  fait  roy  d'An- 
gleterre ,  comme  dessus  est  dit ,  vivant  encore  ledit  conte 
de  Salebery. 

XLVI. 

Du  grant  effort  de  gens  alarmes  que  le  roy  de  France  woU 
sur  les  champs  en  cinq  parties  deç^isées. 

Au  moys  de  juillet  ensuivant ,  le  duc  d'Anjou ,  frère  du 
roy  de  France,  et  le  connestable  de  France  alèrent  en 
Guyenne  pour  ledit  roy  de  France,  bien  accompaigniés 
de  gens  d'armes  et  arbalestiers  ;  et  si  ot  grant  navire  sur 
mer  auquel  avoit  trente -cinq  galées,  et  grant  foison  de 
baises  et  autres  vaisseaux ,  lequel  navire  estoit  fourni  de 
gens  d'armes  et  arbalestiers  en  grant  nombre.  Et  avecques 
ce ,  en  celle  saison ,  tenoit  le  roy  de  France ,  en  la  frontière 
de  Picardie ,  contre  les  Anglois  qui  estoient  à  Calais ,  à 
Guynes,  à  Ardre  et  es  autres  forteresses  qui  se  tenoient  pour 
le  roy  d'Angleterre ,  grant  foison  de  gens  d'armes  et  arba- 
lestiers. Et  oultre  ce,  avoit  pour  ledit  roy  de  France  siège 
devant  deux  chastiaux  qui  se  tenoient  encore  en  Bretaigne 
pour  messire  Jehan  de  Montfort  ;  c'est  assavoir  :  Brest  et 
Auroy,  et  par  tous  les  lieux  dessus  dis  les  gens  du  roy 
tenoient  les  champs.  Et  avecques  ce ,  le  duc  de  Berri ,  frère 
dudit  roy  de  France,  et  le  duc  de  Bourbon  avecques  lu  y 
estoient  à  sirge  devant  une  forteresse ,  en  Auvergne ,  ap- 
pellëe  Cariât ,  que  gens  de  compaignie  qui  se  tenoient  de  la 

30 


360  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

partie  des  Anglois  avoient  occupée.  Et  ainsi  le  roy  de 
France  avoit  telle  puissance  en  cinq  paities,  que  ses  enne- 
mis estoient  partout  les  plus  foibles.  Et  en  vérité ,  de  nulle 
mémoire  d'homme  n'avoit  ce  esté  veu ,  né  que  le  roy  eust 
fait  si  grant  fait  et  noble  dont  ci-après  sera  faite  mencion. 
Et  premièrement  par  ledit  duc  d'Anjou  et  ceux  de  sa  com- 
paignie  en  Pierregort ,  et  autre  part  en  Guyenne  y  furent 
prises  grant  nombre  de  forteresses ,  si  comme  ci-après  est 
déclairié.  Premièrement ,  au  mois  d'aoust ,  le  tiers  ou  quart 
jour ,  se  mist  sur  les  champs  ledit  monseigneur  le  duc ,  en 
la  duchié  de  Guyenne  es  parties  de  Pierregort ,  en  sa  com- 
paignie  monseigneur  Bertran  du  Guesclin ,  connestable  de 
France  ;  monseigneur  Loys  de  Sancerre ,  mareschal  ;  le 
seigneur  de  Coucy  ;  le  seigneur  de  Montfort  ;  le  seigneur  de 
Montauban  ;  le  sire  de  Rey  ;  messire  Guy  de  Rochefort  ; 
monseigneur  Olivier  de  Mauny  ;  le  sire  de  Monsteroys  ;  le 
seigneur  d'Asse  ;  Le  Besgue  de  Vilaines  ;  Ivain  de  Gales  ;  le 
sire  de  Chasteau-Giron  (1)  ;  le  sire  de  Bueil  ;  messire  Pierre 
de  Villiers  grant  inaistre  d'ostel  du  roy,  et  pluseurs  autres 
seigneurs,  jusques  au  nombre  de  seize  cens  hommes  d'armes 
et  cinq  cens  arbalestiers.  Et  se  vint  logier  à  Nantion  (2)  ;  et 
d'ilec  se  parti  pour  venir  devant  un  lieu  appelle  les  Bernar- 
dicres  que  tenoient  les  Anglois;  lesquels  quant  il  sceurent 
sa  venue  se  partirent  dudit  lieu  et  y  boutèrent  le  feu.  Et 
puis  vint  devant  un  chastel  dudit  pays  de  Pierregort  y.  ap- 
pelle Gondac  (3),  que  tenoient  les  Anglois,  et  l'assist  et  y  fu 
environ  quatre  jours.  Et  puis  luy  fu  rendu,  lequel  chastel 


(1)  Les  éditions  Imprimées  portent  Chasieau-Cheroti,  C'est  par  des  er- 
reurs de  ce  genre  que  les  meilleures  familles  de  France  ont  tant  de  peine 
à  retrouver  dans  nos  historiens  les  titres  de  leur  ancienne  illustration. 

(2)  Nantion.  Ce  doit  être  la  petite  ville  de  Nontron  dans  Je  Périgord, 
à  dix  lieues  de  Périgueux. 

(3)  Condac.  Aujourd'hui  village  du  déparlement  de  la  Charente,  à 
demi -lieue  de  Rnffec. 


(1377.)  CHARLES  V.  551 

monseigneur  le  duc  fist  abattre  pour  ce  que  les  seigneurs 
dudit  chastel  avoient  esté  traistres,  et  estoient  coustumiers 
de  rober  et  pillier  les  païs  voisins.  (Et  d'ilec ,  vint  devant 
un  autre  fort  chastel  appelle  Bordailles ,  et  mist  le  siège 
devant  et  y  fu  environ  six  jours  au  siège ,  et  puis  luy  fu 
rendu)  (1).  Et  vint  à  luy  monseigneur  Jehan  de  Bueil,  lors 
sëneschal  de  Beaucaire,  qui  pour  ledit  monseigneur  le  duc 
estoit  demouré  capitaine  es  parties  de  Rouergue ,  de  Quer- 
cin  y  d'Agenoisy  Bigorne ,  Basadois,  et  amena  des  gens  que 
monseigneur  d'Anjou  luy  avoit  bailliés  en  gouvernement 
cinq  cens  hommes  d'armes  et  deux  cens  arbalestiers.  Et 
d'ilec  se  parti  monseigneur  d'Anjou  aux  gens  (2)  qu'il  avoit 
par  avant  et  ceux  que  Bueil  luy  avoit  amenés,  et  vint  devant 
Bergerac  et  assist  ladite  ville.  Et  pour  icelle  endomaigier  et 
pour  plus  tost  prendre  ,  envoia  monseigneur  le  due  ledit 
monseigneur  Jehan  de  Bueil  à  ta  Riole ,  avec  quatre  cens 
hommes  d'armes ,  pour  amener  les  truyes  et  autres  engins 
qui  y  estoient.  Et  monseigneur  Thomas  de  Feleton,  sénes- 
chal  de  Bordeaux  ,  qui  sceut  que  ledit  Bueil  estoit  là  aie  , 
assembla  tous  les  seigneurs  de  Gascoigne  et  autres  que  il 
peust  assembler  jusques  au  nombre  de  sept  cens  combattans, 
et  se  mist  entre  la  Riole  et  Bergerac  pour  rencontrer  ledit 
Bueil  et  ses  gens  ;  et  y  en  vindrent  nouvelles  audit  mon- 
seigneur d'Anjou  ,  qui  tantost  manda  messire  Pierre  de 
Bueil,  son  mareschal,  et  luy  dist  qu'il  préist  trois  ou  quatre 
cens  hommes  d'armes  et  ses  gens  et  alast  à  l'encontre  de 
son  frère  pour  le  conforter.  Si  y  ala  et  mena  trois  cens 
cinquante  hommes  d'armes,  et  estoient  audit  nombre 
messire  Pierre  de  Bueil  dessusdit,  le  Besgue-de-Villaines , 


(1)  Ce  qui  est  entre  parenthèses  a  été  omis  dans  les  éditions  précéden- 
tes. —  Bourdeille,  au-dessous  de  Kontron. 

(2)  Aux  gens.  Avec  les  gens. 


352  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

Yvain  de  Galles ,  messire  Gieftroy  Février ,  mareschal  du 
connestable  de  France,  messire  Pierre  de  Mornay ,  mareschal 
de  monseigneur  Loys  de  Sancerre  mareschal  de  France  ; 
Thibaut  du  Pont ,  Juel  Rolant  et  pluseurs  autres  notables 
chevaliers  et  escuiers,  et  se  partirent  de  Bergerac  le  premier 
jour  de  septembre.  Et  celuy  jour,  près  de  la  ville  d'Aymet, 
trouvèrent  les  gens  et  coureux  de  monseigneur  d'Anjou  (1) 
les  coureux  dudit  séneschal  de  Bordeaux,  et  furent  pris 
aussi  comme  tous  les  coureux  françois  Et  incontinent  qu'il 
se  sceurent  les  uns  près  des  autres  il  chevauchièrent  d'une 
part  et  d'autre ,  si  s'entr'encontrèrent  ainsi  comme  à  un 
quart  de  lieue  d'Aymet ,  et  descendirent  à  pié  d'une  part 
et  d'autre ,  et  se  combattirent  moult  fort  ;  et  par  la  grâce  de 
Dieu  furent  desconfis  les  Anglois ,  et  furent  ilec  pris  ledit 
séneschal  de  Bordeaux,  les  seigneurs  de  Lagoran  (2),  de 
Mussidan,  de  Duras,  le  sire  de  Rosan  et  pluseurs  autres  ;  et 
y  ot  pluseurs  des  Anglois  mors  et  noyés  en  une  rivière  qui 
près  estoit ,  appellée  le  Drot.  Et  Tendemain  se  rendi  ladite 
ville  de  Beigerac  audit  monseigneur  d'Anjou  qui  y  avoit 
esté  à  siège  quinze  jours  ;  et  ainsi  vint  ladite  ville  en  l'obéis- 
sance du  roy  de  France.  Et  après  ladite  besoingne ,  messire 
Jehan  de  Bueil  en  amenant  les  engins  chevaucha  devant 
la  ville  d'Aymet  qui  se  rendi  ,  et  ainsi  fist  la  ville  de 
Sauvetat. 

(1)  Coureux.  Pour  Coureurs*  Dans  le  bon  usage  de  Tanclenne  langue 
françoise ,  on  ne  prononçoit  pas  les  r  finales  dans  les  noms  ni  dans  les 
verbes.  Courn,  allé,  porteu,  eoureu,  etc. 

(?)  Lagoran,  Ou  Lattgouiran,  petite  ville  près  de  Castres. 


(1377.)  CHARLES  V.  963 

XLVII. 

Cornent  monseigneur  le  duc  d^ Anjou  prist  en-  Guienne  pluseurs 
chasteaux  et  forteresses  dont  les  noms  s'ensuivent. 

En  celuy  temps ,  monseigneur  le  duc  d'Anjou  estant  de- 
vant Bei^erac,  monseigneur  Berducat  de  Lebret  vint  à  l'o- 
béissance du  roy  avecques  aucimes  forteresces  qu'il  tenoit. 
Et  de  Bergerac  se  parti  ledit  monseigneur  d'Anjou  et  ala 
devant  Sainte -Foy,  une  grosse  ville  sur  la  rivière  de 
Dourdogne;  et  loga  une  nuit  devant,  et  l'endemain  se  rendi, 
et  puis  ala  devant  Chasteillon  (1)  une  grosse  ville  et  chastel, 
assise  sur  la  rivière  de  Dourdogne  ;  et  mist  le  siège  devant, 
et  y  fu  par  douze  jours,  ses  truyes  et  ses  engins  fist  drécier  et 
gietter,  et  après  ce  qu'il  orent  domaigië  la  ville  et  le  chastel, 
il  se  rendirent.  Et  ilec  estant  en  son  siège,  envoia  chevau- 
cliier  ledit  monseigneur  d'Anjou  ses  gens  devant  une  grande 
ville  appelée  Graon  (2) ,  laquelle  se  rendi.  Et  aussi  envoia 
chevauchier  monseigneur  d'Anjou  avec  ses  gens  le  sire  de 
Coucy  et  le  mareschal  de  Sancerre  devant  la  Bourne  et 
Saint-Million ,  et  y  ot  de  grans  escarmouches.  Et  estant  au 
siège  devant  Chasteillon,  firent  serment  audit  monseigneur 
d'Anjou,  les  seigneurs  de  Lagoran,  Mussidan,  Duras  et  de 
Rosan  de  estre  desoremais  bons  et  loyaus  François,  combien 
que  assez  tost  après  ne  demoura  guères  que  les  seigneurs 
de  Duras  et  de  Rosan  se  parjurèrent  et  se  tournèrent  devers 
les  Anglois,  et  s'en  alèrent  à  Bordeaux.  Après  la  prise 
de  Chasteillon  s'en  ala  logier  monseigneur  d'Anjou  devant 
un  chastel  qui  estoit  de  Lagoran,  et  l'endemain  vint  devant 


(1)  chasteillon.  Aujourd'hui  CobiUlony  au-dessous  de  Saini-Emillion  et 
do  Libourne,  que  notre  scribe  va  écrire  La  Bourne  et  Saint -UiUon^ 
(?)  CraoH.  Ou  plutôt  Creon,  dans  le  pays  Enin  deu»  mers. 


35i  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

Sauveterre ,  en  entencion  de  Tassaillir,  laquelle  se  rendi  et 
vint  à  l'obéissance  du  ray.  Celuy  jour,  vint  logier  à  un  quart 
de  lieue  d'une  grosse  ville  appellée  Montsegur,  laquelle  se 
rendi  Tendemain  et  vint  à  Tobéissance  du  roy.  Et  l'en- 
demain  se  vint  logier  devant  Gauderot  (1)  qui  se  rendi  à 
luy  ;  d'ilec  ,  vint  devant  Saint-Macaïre  et  y  mist  le  siège , 
et  fist  drécier  huit  truyes  et  deux  engins;  mais  dedans 
quatre  jours  se  rendi  la  ville  à  luy,  et  la  ville  rendue»  il  fist 
drécier  lesdis  engins  devant  le  chastel  de  Saint-Macaire , 
qui  se  rendi  tantost  après.  Et  ilec  estant  au  siège  ^  se  rendi 
la  ville  de  Langon.  Et  durant  ledit  siège,  envola  chevaucbier 
ledit  duc  d'Anjon  aucuns  de  ses  gens  qui  pristrent  le 
chastel  d'Andorte  par  assault  ;  et  aussi  ala  chevauchier^  du 
commandement  de  monseigneur  d'Anjou ,  messire  Olivier 
de  Mauny  (2)  devant  Lenduras  et  le  prist. 

XL  VIII. 

Cornent  phiseurs  villes  et  chasleaux  et  forteresses  se  rendirent 

à  monseigneur  le  duc  d^ Anjou. 

Ledit  monseigneur  d'Anjou  estant  au  siège  devant  Saint- 
Macaire,  se  vindrent  rendre  et  mettre  en  l'obéissance  du  roy 
les  seigneurs  de  Bedos ,  monseigneur  Avisant  de  Gaumont  ; 
le  sire  du  Chastel-d'Andorte,  les  enfans  de  Saincte  Aoys  (3), 
eux,  leur  villes,  chasteaux  et  forteresses  dont  il  avoient 
grant  nombre.  Et  ledit  monseigneur  d'Anjou,  estant  au 
siège  dudit  lieu  de  Saint-Macaire ,  luy  vindrent  nouvelles 
que  les  seigneurs  de  Duras  et  de  Rosan  s'estoient  tournés 


(1)  Cauderot,  Au-dessus  de  «^az/if-JIfacafVe,  sur  la  Garonne. 

(2)  Mauny..  Variante  :  Cliçon.  Ce  doit  être  une  faute  de  la  plupart  des 
manuscrits.  Olivier  de  Clisson  étoit  alors  en  Bretagne. 

(S)  SaifictC'Aoys.  Variatile  :  Sainie-Assise. 


(1377.)  CHARLES  V.  355 

Angloîs.  Et  tantost  comme  il  le  sceut ,  combien  qu'il  eust 
ordené  de  mettre  siège  devant  Gardillac ,  voiant  la  mau- 
vaistië  des  dessus  dis ,  il  ala  devant  Duras  le  jour  Saint- 
Denis  ,  et  incontinent  qu'il  y  fust  venu ,  il  fist  asségier  la 
ville  qui  celuy  jour  ne  fu  pas  assaillie,  mais  l'endemain  il 
ordena  à  la  faire  assaillir.  Lors  les  gens  de  la  ville  doubtans 
Ta&sault  la  rendirent.  Et  puis  assist  le  siège  devant  le 
cbastel  de  ladite  ville  que  moult  estoit  fort,  et  fist  drécier 
ses  truyes  et  ses  engins  et  canons,  qui  moult  endomagièrent 
ledit  chastel ,  et  en  la  fin  luy  fu  rendu  ;  et  y  f  u  trois  sep- 
maines  au  siège.  Et  après  ledit  chastel  ainsi  rendu  pour  la 
saison  d'hiver  qui  estoit  venue  et  aussi  pour  ce  que  tous 
les  chevaux  se  mouroient ,  ledit  duc  départi  ses  gens  par 
establies  pour  la  saison  de  hiver.  Durant  cette  saison  con- 
quist,  tant  par  force  comme  autrement,  et  mist  en  l'o- 
béissance du  roy  ledit  monseigneur  d'Anjou  moult  d'autres 
grosses  et  bonnes  villes  comme  Blaive  ,  Mussidan  et  plu- 
seurs  autres  forteresses  que  tenoient  les  seigneurs  de  Lago- 
ran  et  Mussidan  ;  si  que  en  celle  saison  conquesta  jusques 
au  nombre  de  six  vint  et  quatorze  que  villes  que  chasteaux 
et  autres  grosses  forteresces  et  notables. 

XLIX. 

Cornent  ceux  qui  tenoienl  le  chastel  d'Âuroy  se  rendirent  à 
t obéissance  du  ro^  de  France^  par  le  sire  de  Cliçon, 

En  celle  meisme  saison ,  c'est  assavoir  le  jour  de  la 
mi-aoust  ensuivant ,  ceux  qui  estoient  au  chastel  d'Auroy 
en  Bretaigne ,  devant  lequel  le  sire  de  Cliçon  estoit  à  siège , 
le  rendirent  audit  seigneur  de  Cliçon  pour  le  roy  de  France  , 
et  s'en  alèrent  en  Angleterre.  Et  ainsi  demoura  toute  la 
diicbié  de  Bretaigne  au  roy  de  France  ,  exeeçlê  sev\\e\we.vA.V, 


356  LES  GRANDES  CHKOIVIQUES. 

cliastel  de  Brest ,  devant  lequel  avoit  bastides  pour  le  roy 
de  France ,  afin  que  ceux  dudit  chastel  ne  peussent  saillir 
hors. 

En  celuy  meismes  temps ,  le  navire  du  roy  de  France 
qui  estoit  sur  la  mer  fut  en  Angleterre  ;  et  prinstrent  ceux 
qui  estoient  dedens  la  ville  de  la  Rie  bonne  ville  et  grosse, 
et  puis  l'ardirent  et  la  laissièrent.  Et  en  celuy  temps,  envoia 
le  roy  le  duc  de  Bourgoigne ,  son  frère,  Le  sire  de  Gliçon  et 
pluseurs  autres  en  la  frontière  de  Calais  avec  ceux  qui  de- 
vant y  estoient  ;  et  le  quatriesme  jour  de  septembre,  ledit 
duc  et  sa  conipaignie  alèrent  devant  la  ville  de  Ardre  qui, 
le  septiesme  jour  dudit  moys ,  fut  rendue  audit  duc  pour 
le  roy.  Et  ledit  jour  fu  pris  d'assault  le  chastel  de  Banelin- 
guen ,  et  la  forteresce  de  la  Planque ,  rendue  audit  duc 
pour  le  roy ,  et  depuis  aussi  fu  pris  le  chastel  d'Andric. 
Et  après  se  parti  ledit  duc  et  sa  compaignie  du  pals 
de  Picardie,  car  il  n'y  povoient  plus  besoingnier  pour  le 
temps  qui  fu  trop  pluvieux ,  mais  il  establirent  gens 
d'armes  et  arbalestiers  ,  pour  garder  lesdites  forteresces 
qu'il  avoient  prises.  Et  toutesvoies  les  Anglois  ne  retour- 
nèrent point  à  Bruges  à  la  mi-aoust  mil  trois  cens  septante- 
sept,  pour  faire  les  responses  sur  les  offres  qui  leur  avoient 
esté  faites  à  Bouloigne ,  ainsi  comme  il  avoient  promis ,  si 
comme  il  fu  dit  par  devant  (1). 

(1)  En  cet  endroit,  dans  le  manuscrit  de  Charles  V,  n*»  8395,  un  fealUet 
presqu'entièrement  blanc  sépare  ce  qui  précède  de  ce  qui  suit,  et  la  maio 
du  calligraphe  change.  C'est  que,  comme  je  l*ai  dit  plus  haut,  la  rédac- 
tion du  Yoyage  de  l'empereur  fut  faite  dans  le  temps  même  de  son  séjour 
en  France.  Il  est  probable  que  les  chapitres  précédons  ne  furent  faits 
que  plus  lard,  et  ne  furent  transcrits  qu'après  le  récit  du  voyage  dans 
notre  exemplaire ,  que  nous  regardons  comme  le  modèle  de  toutes  les 
autres  leçons.  Ces  dernières  Tonl  à  compter  d*ici  grandement  déQguré, 
comme  nous  le  remarquerons. 


(1377.)  CHARLES  V.  367 

L. 

Cornent  Charles ,  empereur  de  Rome,  escripl  au  roy  que   il 

vouloit  venir  en  France. 

En  celuy  temps  mil  trois  cens  septante-sept ,  escript  au 
roy  l'empereur  de  Rome  Charles,  le  quatriesme  de  ce  nom^ 
par  lettres  escriptes  de  sa  main ,  et  par  deux  messages  par 
luy  envoies,  l'un  assés  tost  après  l'autre,  qu'il  estoit  ordené 
pour  venir  en  France  veoir  le  roy  et  faire  certain  pèlerinage 
où  il  avoit  sa  dévocion ,  de  quoy  le  roy  fu  moult  liés.  Et 
pour  ce  que  par  lesdites  lettres,  il  ne  mandoit  pas  le  temps 
de  son  venir  né  par  quel  part  il  entendoit  à  entrer  au 
royaume,  luy  renvoia  le  roy  de  ses  clievaucheurs  pour  luy 
en  rapporter  la  certainneté  ;  lesquels  luy  rapportèrent  que 
à  l'entrée  d'Alemaigne,  en  la  duchiée  de  Luxembourg, 
il  avoient  trouvé  le  roy  des  Romains,  fils  dudit  empereur 
jà  venu  audit  lieu  de  Luxembourg,  et  estoit  venu  à  petite 
compaignie  en  habit  mesconnu ,  luy  et  ses  gens  estimés 
entour  quarante  chevaux.  Et  quant  le  roy  fu  de  ce  acertené, 
il  se  pensa  que  l'empereur  ne  feroit  pas  longue  demeure 
après  la  venue  de  son  fils  que  il  avoit  envoie  devant.  Si 
envoia  hastivement  à  Rains  et  jusques  à*la  ville  de  Mouson 
entrée  de  son  royaume ,  et  par  où  ledit  empereur  devoit 
venir  en  celles  parties,  les  contes  de  Sarebruche  et  de 
Braine,  ses  conseilliers  ;  le  sire  de  La  Rivière,  son  premier 
chambellan ,  et  messire  Pierre  de  Gbevreuse ,  maistre  de 
son  hostel,  en  leur  compaignie ,  et  autres  de  ses  serviteurs, 
pour  aler  à  l'encontre  dudit  empereur,  et  le  recevoir  hono- 
rablement à  l'entrée  du  royaume.  Et  demourèrent  lesdites 
gens  du  roy  audit  lieu  de  Mouson  bien  quinze  jours  ;  au- 
quel temps  il  n'orent  nulles  nouvelles  dudvt  e\w^^\:^w\  ^ 


.{^8  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

combien  qu'il  envoiassent  audit  lieu  de  Lucemboui^,  devers 
son  fils,  pour  en  savoir  la  certaineté,  lequel  semblablement 
leur  fist  savoir  que  nulle  certaineté  n'en  savoit.  Pour  les- 
quelles choses  le  roy  les  remanda.  Et  assez  tost  après  leur 
retour,  vint  un  messaige  de  l'empereur  au  roy ,  et  luy  ap- 
porta lettres  escriptes  de  sa  main ,  èsquelles  il  se  excusoit 
de  sa  demeure ,  pour  certaines  guerres  qui  estoient  en  au- 
cunes parties  d'Allemaigne  ,  lesquelles  il  avoit  desjà  en 
partie  et  vouloit  du  tout  mettre- en  paix,  avant  son  dépar- 
tement ,  et  luy  faisoit  savoir  que  sans  nulle  faulte,  il  seroit 
huit  jours  devant  Moël  à  Paris  ;  et  que  pour  certaines  causes 
et  pour  tenir  plus  brief  et  meilleur  chemin ,  il  avoit  chan- 
gié  son  propos  de  venir  par  Lucembourç; ,  maijs  il  venroit 
par  Brebant,  Hénau  et  Cambray  ;  et  pour  ce  manda  son  fils 
estant  à  Lucembourg  venir  en  Breban  à  luy,  lequel  le  duc  de 
Breban,  son  frère  et  la  duchesse  sa  femme,  avecques  les  bon- 
nes gens  du  pais  receurent  moult  honorablement.  Et  là , 
devoit  venir  à  luy  le  coûte  de  Flandres,  lequel  se  parti  de 
Gand  pour  cette  cause,  à  tout  quarante  chevaliers  en  sa 
coinpaignie  pour  venir  à  Bruxelles  ;  et  là  furent  pris  les 
hostels  pour  luy.  Mais  quant  il  fu  près  de  là ,  il  s'escusa 
pour  maladie  qui  luy  survint.  Pour  ce ,  se  envola  excuser 
par  le  chastelain  de  Diquemme  et  autres  de  ses  gens,  et  s'en 
retourna  en  son  pajs  sans  veoir  l'empereur.  De  là  se  parti 
ledit  empereur  et  vint  en  Haynau,  où  il  ciûdoit  trouver  le 
duc  Aubert ,  gouverneur  de  Bayn^u  ,  lequel  il  avoit  là 
mandé  ;  mais  ledit  duc  estoit  aie  en  Hollande  ,  et  pour  ce 
n'y  vint  point  ;  et  toutesvoies  ala  ledit  empereur  au  Ques- 
noy  où  ses  enfans  estoient ,  et  là  demoura  un  jour  et  vit 
lesdis  enfans. 


(1377.)  CHARLES  V.  360 


LI. 


Cornent  le  roy  de  France  envoia  honnorahles  messaiges  en  la 
cité  de  Cambray^  pour  aler  à  F  encontre  de  l'empereur  qui  y 
dei^oit  venir  et  le  acompai gnèrent  très-honnorablement  jusques 
dedens  ladite  vilhy  en  laquelle  ilfu  réceu  joieusement  d  pro-- 
cessions;  et  des  paroles  que  V empereur  dit  aux  gens  que  le  roy 
luy  ai^oit  em^oiés. 

En  celuy  temps,  avoit  le  roy  envoie  ses  messages  à  Cam- 
bray  devers  ledit  empereur  ;  c'est  assavoir ,  le  seigneur  de 
Goucy,  les  contes  de  Sarebiuclie  et  de  Braine,le  seigneur  de 
La  Rivière,  Jehan  Lemercier:  et  en  leur  compaignie  avoit 
grant  foison  de  chevaliers  et  d'escuiers  en  bonnes  estoffes, 
vestus  des  livrées  desdis  seigneurs ,  et  estoient  bien  trois 
cens  chevaux.  Et  furent  le  mardi  devant  Noèl,  vint- 
deuxiesme  jour  de  décembre ,  à  Gambray  un  matin ,  et 
alèrent  à  l'encontre  de  l'empereur  bien  une  lieue  hors  de 
Gambray  ainsi  acompaigniés,  pour  luy  encontreret  accom- 
paignier  de  par  le  roy  ainsi  honnorablement  comme  dessus 
est  dit;  en  luy  disant  que  le  roy  le  saluoit  et  avoit  grant  joie 
de  sa  venue  et  grant  désir  de  luy  veoir.  Si  lés  reçut  moult 
gracieusement  et  en  mercia  moult  le  roy  et  eux  de  ce  qu'il 
y  estoient  venus ,  en  leur  disant  que  mes  qu'il  fust  venu 
à  la  ville ,  il  parleroit  à  eux  plus  plainement.  Et  dont  vint 
ledit  empereur  et  approcha  ladite  ville  de  Gambray,  et  vin- 
rent au-devânt  de  luy  l'evesque  et  les  bourgois  à  bien  deux 
cens  chevaux  et  plus;  et  le  commun  et  arbalestiers  de  la 
ville  estoient  à  l'entrée  de  la  ville  rengiés  sans  paremens, 
d'une  part  et  d'autre  en  assez  belle  ordenance.  Et  l'empereur 
vint  chevauchant  sur  un  roncin  gris,  et  vestu  d'un  mantel 
et  chapperon  de  drap  gris  fourré  de  martres ,  et  son  fils  ^ 


360  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

le  roy  des  Romains ,  encoste  luy  chevauchant  aussi  avant 
comme  hiy  ;  et  ainsi  chevauchièrent  jusques  hien  avant  en 
ladite  ville ,  et  là  encontrèrent  l'evesque  et  les  collèges  à 
procession  (1).  Si  descendirent  l'empereur  et  son  fils  et  ainsi 
alèrent  à  pie  jusques  à  Téglyse.  Et  après  ce  qu'il  ot  fait  son 
oraison,  il  s'en  ala  en  l'ostel  de  l'evesque,  lequel  estoit  bien 
honnestement  paré  en  sales  et  en  chambres,  et  luy  fist 
ledit  evesque  ses  despens  tant  comme  il  f u  à  la  ville.  Et 
après  disner  envoya  querre  les  gens  du  roy  dessus  escrips 
et  leur  dist  publiquement  et  devant  chascun  que  combien 
que  il  eust  sa  dévocion  à  monsieur  Saint-Mor ,  venoit-il 
principalement  pour  veoir  le  roy,  la  roy  ne  et  leur  en£ams, 
que  il  désiroit  plus  à  veoir  que  créature  du  monde;  et 
que  après  ce  que  il  l'auroit  veu  et  parlé  à  luy,  et  qu'iHuy 
auroit  baillié  son  fils,  le  roy  des  Romains,  pour  estre  tout 
sien,  lequel  il  luy  amenoit,  quant  Dieu  le  voudroit  après 
prendre  il  prenroit  la  mort  en  bon  gré,  car  il  auroit  acompli 
l'un  de  ses  plus  grans  désirs.  Et  combien  que  lesdites  gens 
du  roy  eussent  sceu  qu'il  avoit  entencion  de  estre  à  Noël  à 
Saint-Quentin  ,  il  firent  tant  que  il  demoura  audit  lieu  de 
Gambray ,  qui  est  sa  ville  et  sa  cité  ,  en  laquelle  il  povoit 
faire  ses  magniâcences  et  estas  impériaux;  et  que  au 
royaume  de  France  n'eust  point  souffert  le  roy  que  ainsi  en 
eust  aucunement  usé.  Et  pour  ce  que  de  coustume  l'em- 
pereur dist  la  septiesme  leçon  à  matines ,  revestu  de  ses 
habits  et  enseignes  impériaux ,  il  fu  avisé,  par  les  gens  du 
roy,  que  au  royaume  ne  le  porroit-il  faire,  né  souffert  ne 
luy  seroit.  Si  se  consenti  de  bonne  volenté  de  demourer 
audit  Gambray  pour  faire  son  ordenance  acoustumée  en 
son  empire. 

(t)  Cette  procession  est  figurée  dans  le  msc.  de  Charles  Y  fo  4C7  v«. 
Le  costume  de  l'évéquc  est  assez  curieux. 


(1377.)  CHARLES  V.  ,%i 

LIÏ. 

Les  noms  des  villes  par  oit  l'empereur  passa  depuis  Cambray 
jusques  à  Senlis,  et  des  nobles  hommes  qui  lui  furent  à  V  en- 
contre» 

L'endemain  se  party  de  Cambray  ledit  empereur,  et  vint 
au  giste  en  une  abbaye  du  royaume  que  l'on  appelle  le 
Mont  St-Martin  (1),  et  y  disna  le  jour,  et  puis  vint  au  giste 
à  Saint-Quentip.  Auquel  lieu  de  Saint-Quentin  les  gens  et 
officiers  du  roy,  bourgois  et  habitans  de  ladite  ville ,  vin- 
drent  à  cheval  à  l'encontre  de  luy  et  le  reçurent  honorable- 
ment^ en  lui  disant  que  bien  fust-il  venu  en  la  ville  du  roy  ; 
et  luy  firent  grans  présens  de  char,  de  poissons,  de  vins,  de 
pains,  de  foins,  d'avaine  et  de  cires.  Et  est  assavoir  que  eu 
ladite  ville  et  semblablement  par  toutes  les  autres  villes  où. 
il  a  esté,  tant  en  venant  à  Paris  comme  en  son  retour,  il  n'a 
esté  receu  en  quelconque  eglyse  à  procession  né  cloches 
sonnans ,  né  fait  aucun  signe  de  quelconque  dominacion 
ou  seigneurie  ;  si  comme  au  roy  ou  à  ceux  qui  ont  la  cause  de 
luy  appartiegne  à  estre  fait  en  tout  le  royaume  de  France. 
Audit  St-Quentin  demoura  ledit  empereur  un  jour,  et  vint 
à  Han  au  giste  où  les  gens  du  roy  qui  au-devant  estoient  allés 
toujours  le  compaingnièrent  ;  et  vindrent  les  gens  de  ladite 
ville  de  Han  au-devant  de  luy ,  et  lui  firent  la  révérence  si 
comme  avoient  fais  ceux  de  Saint-Quentin  ;  et  de  là  se  parti 
l'endemain  après  boire  et  vint  au  giste  à  Noyon.  Et  au  devant 
de  luy  vindi-ent  à  cheval  l'evesque ,  chappitre  et  bourgois 
de  ladite  ville  en  grant  et  belle  compaignie,  et  luy  firent  la 
révérence,  en  disant  les  paroles  telles  comme  ceux  de  Saint- 


Ci)  Le  Mont  Saint'Mùriin.  Aujourd'hui  village  sur  la  roule  et  à  mi- 
chemin  de  Cambray  à  Sainl-Quentin, 

TOM.  Vi.  ^\ 


362  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

Quentin  luy  avoient  dites,  en  disant  que  bien  fust-il  venu 
en  la  ville  du  roy  ;  et  lui  firent  les  présens  comme  dessus  est 
dit.  Et  demoura  en  ladite  ville  deux  jours,  et  visita  l'abbaye 
de  Saint-Eloy  et  le  corps  saint. 

Et  le  jeudi  trente-et-uniesme  et  derrenier  jour  de  décem- 
bre, se  parti  d'ilec  après  boire  et  vint  au  giste  à  Compiègne  ; 
et  au-devant  de  luy  vindrent  à  une  lieue  de  la  ville  les  gens 
de  ladite  ville,  en  belle  ordenance  et  bonne  compaingniebien 
jusques  à  deux  cens  chevaux.  Et  assez  tost  après  vint,  de  par 
le  roy ,  à  l'encontre  dudit  empereur,  le  duc  de  Bourbon,  frère 
de  la  royne  de  France,  le  conte  d'Eu,  cousin  germain  du  roy, 
les  evesques  de  Beauvais  et  de  Paris ,  et  pliiseurs  autres  no- 
tables chevaliers  et  seigneurs  en  leur  compaingnie,  jusques 
au  nombre  de  trois  cens  chevaliers  et  plus,  vestus  des  robes 
dudit  duc,  lesquelles  étoient  de  blanc  et  bleu  mi-parti. 
Et  luy  dit  le  duc  de  Bourbon  que  le  roy  le  saluoit  et  estoit 
bien  lie  de  sa  venue  et  que  très- volontiers  le  verroit ,  et 
que  là  les  avoit  envoyés  le  roy  pour  le  compaingnier.  Et 
l'empereur  venu  en  ladite  ville  et  descendu  en  son  hostel, 
le  duc  de  Bourbon  pria  les  seigneurs  et  chevaliers  de  l'ostel 
de  l'empereur  de  venir  souper  avecques  luy  en  sou  hostel, 
lesquels  y  alèrent  ;  et  l'empereur,  pour  luy  faire  plus  avant 
plaisir,  luy  envoya  son  fils  le  roy  des  Romains,  en  luy  man- 
dant que  se  il  feust  en  point  qu'il  se  peust  aidier,  car  de 
nouvel  au  partir  de  Noyon  lui  estoit  prise  sa  goûte  dont  il 
estoit  si  empeschié  qu'il  ne  pouvoit  aler ,  que  luy  en  sa 
personne  fust  aie  souper  avecques  luy.  Et  ledit  duc  de 
Bourbon  festoya  ledit  roy  et  tous  les  autres,  et  donna  à  soa- 
per  très  grandement  et  largement,  et  y  assembla  et  fist  estre 
les  dames  qui  estoient  en  la  ville  et  environ.  Et  l'endemain, 
qui  fu  le  vendredi  premier  jour  de  janvier,  après  ce  qu'il 
ot  disné  à  Compiègne  ,  il  vint  en  un  curre,  pour  ce  qu'il 
ne  pooit  chevauchicr ,  à  heure  de  vespres  à  Senlis  :  et  au- 


(J378.)  CHAULES  V.  303 

devant  de  luy  alèrent  le  baillif  de  ladite  ville  et  les  ofiiciers 
du  roy,  et  en  leur  compaingnie  les  geas  de  la  ville,  jusques 
au  nombre  de  cent  chevaux,  en  lui  faisant  la  révérence  et 
en  luy  disant  qu'il  fust  le  bien  venu  en  la  ville  du  roy. 

LUI. 

Comment  messeigneiirs  les  ducs  de  Berrjr  et  de  Bourgoigne, 
frères  du  rojr  de  France ,  acompaingniés  de  pluseurs  nobles 
che^iersj  alèrent  au  devant  de  l'empereur  pour  luy  acom- 
paingnier  à  entrer  en  la  cité  de  Senlis ,  et  cornent  lesdis 
chei^aliers  et  escuiers  estoient  noblement  vestus  d'une  couleur, 

Tantost  après  un  petit  d'espace,  à  une  lieue  de  ladite 
ville  au  plus,  vindrent  à  l'encontre  dudit  empereur  de  par 
le  roy  de  France,  messeigneurs  ses  frères,  les  ducs  de  Berry 
et  de  Bourgoigne,  le  conte  de  Harecourt ,  l'arche vesque  de 
Sens  et  l'evesque  de  Laon,  et  estoient  lesdis  seigneurs  accom- 
paingniés  de  chevaliers  et  d'escuiers  vestus  tous  d'une  robe, 
c'est  assavoir  :  les  chevaliers  partis  de  veluyau  noir  et 
gris  ;  les  escuiers,  de  soie  pareil  de  couleur,  et  estoient  bien 
cinq  cens  chevaux  en  leur  compaingnie.  £t  dit  le  duc  de 
Berry  à  l'empereur,  de  par  le  rov,  que  le  roy  le  saluoit  et 
avoit  grant  désir  de  le  veoir,  et  les  envoioit  au  devant  de 
luy  pour  luy  honnorer  et  accompaingnier  à  leur  povoir , 
dont  il  mercia  le  roy  et  eux  très  grandement.  Et  quant  il  fu 
descendu  à  son  hostel ,  jusques  où  il  le  convoièrent ,  il 
s'en  retournèrent  à  leur  hostels  afin  que  il  ne  le  grevas- 
sent, car  il  estoit  moult  malade  et  travaillié  ;  et  les  gens  de 
la  ville  firent  tels  présens  comme  dessus  est  dit  des  autres 
villes. 


3(;i  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 


LIT. 


Cornent  Vempercur  vint  de  Senlis  à  Loui^res,  et  ty  eni^oya  le 
roy  un  curre  et  une  littière  noblement  attelés,  et  de  la  vint  à 
Saint-Denis  en  France. 

Le  samedi  ensuivant,  qui  fu  second  jour  de  janvier,  se 
pirti  de  Senlis  ledit  empereur  après  boire ,  et  vint  au  giste 
à  liOuvre,  et  vint  à  Vencontre  deluy  le  duc  de  Bar  que  le 
roy  y  envoya ,  qui  de  nouveau  depuis  le  département  les 
frères  du  roy  estoit  venu  vers  lu  y  ;  et  furent  avec  luy  au- 
cuns contes,  banerés,  chevaliers  et  escuiers,  et  là  combien 
que  ce  soit  ville  plate,  luy  furent  fais  aussi  grans  et  aussi 
lionnorables  présens  comme  es  villes  dessus  dites.  Et  l'ende- 
main,  qui  fu  dimanche  troisiesme  jour  de  janvier  ,  se  parti 
de  Louvres  après  boire.  Et  pour  ce  que  le  roy  avoit  entendu 
qu'il  estoit  moult  agrevé  de  la  goûte  et  ne  pou  voit  che- 
vauchier  et  le  charrier  luy  faisoit  grevance ,  il  luy  envoya 
toute  nuit,  la  nuit  de  samedi,  un  des  curres  de  son  corps  no- 
blement appareillié  et  de  chevaux  blans  atelé,  et  la  littière 
de  son  ainsné  fils  le  daulphin  de  Vienne  noblement  appa- 
reilliée  et  attelée  de  deux  mules  et  de  deux  coursiers  pour 
venir  dedens  plus  aisiement.  De  quoy  ledit  empereur  fu 
jaoult  lie ,  et  en  inercia  moult  le  roy  en  son  absence  en 
recevant  ledit  curre  et  laditte  littière  des  messages  du  roy  ; 
et  puis  vint  en  ladite  littière  jusque  à  la  ville  de  Saint-Denis 
bien  acompaingnié  de  cent  hommes  à  cheval  des  gens  de 
ladite  ville.  Et  assez  tost  après  luy  vindrent  au  dehors  de 
ladite  ville  les  arcevesques  de  Rains  et  de  Rouen  et  de 
Sens  ;  les  evesques  de  Laon ,  de  Beauvais ,  de  Paris,  de 
Noyon,  de  Baieux ,  de  Lisieux  ,  de  Meaux ,  d'Evreux,  de 
T/ierouenne  et  de  Cot\àoxv\  et.  V^bbé  de  Saint-Waast  d'Ar- 


(1378.)  CHARLES  V.  366 

ras,  tous  du  conseil  le  roy,  et  luy  firent  la  révérence ,  en 
disant  que  il  fust  le  bien  venu,  et  que  le  roy  les  avoit  là 
envoies  pour  le  honnorer  et  le  acompaingnier.  Et  luy  venu 
à  Saint-Denis,  il  fist  descendre  sa  littière  et  porter  icelle  à 
bras,  car  pour  sa  maladie  de  goûte  dessus  dite,  il  ne  povoit 
aler  à  pie.  Et  pour  ce ,  en  icelle  se  fist  porter  en  l'églyse 
Saint-Denis,  devant  le  grant  autel  saint  Loys  où  il  fist  son 
oroison  dévotement.  Et  ainsi  de  là  fu  porté  dedens  ladite 
littière  jusques  en  sa  chambre,  et  là  luy  furent  présentés,  de 
par  l'abbé ,  de  grans  poissons ,  de  connins ,  de  buefs ,  de 
moutons ,  de  volaille  et  d'avoine ,  et  habondance  du  vin , 
tant  comme  luy  et  ses  gens  en  porent  despendre.  Et  pareil- 
lement luy  firent  les  gens  de  la  ville  de  très  grans  présens  ; 
et  après  ce  que  il  se  fu  une  grant  pièce  reposé,  il  se  dementa 
de  veoir  les  reliques  de  léans ,  et  se  fist  porter  au  trésor 
en  une  chaière  et  là  vit  les  reliques ,  les  couronnes  , 
joyaux,  et  s'y  tint  très  longuement  en  y  prenant  très  grant 
plaisir,  si  comme  il  sembloit  à  sa  chière,  par  le  rapport  de 
ceux  qui  près  de  luy  estoient.  Et  après  ce  qu'il  fu  reporté 
en  sa  chambre,  lesdis  frères  du  roy  et  aucuns  des  prélas  qui 
estoient  démourés  prisrent  congié  de  luy,  et  revindrent  de- 
vers le  roy  à  Paris,  et  il  demoura  tout  le  jour  en  ladite 
abbaye. 

LV. 

Cornent  tempereur  après  ce  qu'il  ol  ven  les  reliques  Saint" 
Denis  y  tant  ou  trésor  comme  ailleurs,  et  visité  les  sépultures 
que  il  requist  à  veoir,  se  parti  de  Saint- Denis  pour  venir 
à  Paris, 

Le  lundi  ensuivant,  quatriesme  jour  du  mois  de  janvier , 
se  leva  l'empereur  bien  matin  ,  pour  ce  que  celuy  jour  il 
devoit  venir  à  Paris;  si  se  fist  porter  ev\  Y 6^^ se  ^<&  v5\q.\v- 


3C6  LES  GRANDES  CHAOTIQUES. 

seigaeur  saint  Denis  et  devant  les  corps  sains,  et  là  fîst  ses 
dévocions,  et  se  fist  porter  entour  les  chaces ,  et  baisa  les 
reliques,  le  chief,  le  clou  et  la  couronne,  et  puis  demanda  à 
veoir  les  sépultures  des  roys,  et  par  «spécial  du  roy  Charles 
et  de  la  royne  Jehanne  sa  femme,  du  roy  Phelippe  et  de  la 
royne  Jehanne  de  Bourgoigne  sa  femme  ;  car  il  disoit  que  en 
leur  hostel  avoit  esté  nosry  en  sa  jeunesse  et  que  moult  de 
biens  lui  avoient  fais.  Et  aussi  voit-il  veoir  la  sépulture  du 
roy  Jehan,  et  fist  assembler  Fabbé  et  le  couvent  et  leur  re- 
quist  très  a£Fectueusement  que  il  voulsistentDieu  prier  pour 
ses  bons  seigneurs  et  dames  qui  gisoient  là.  Après  se  parti  de 
l'église,  et  vint  en  sa  chambre  où  il  avoit  esté  par  devant, 
et  là  vint  de  par  le  roy,  c'est  assavoir  messires  Bureau  de 
la  Rivière,  son  premier  chambellan,  et  Colart  de  Tanques, 
escuier  de  son  corps,  et  vinrent  en  la  court  devant  les  fe- 
nestres  de  sa  chambre^  et  luy  présentèrent,  de  par  le  roy,  un 
bel  destrier  ensellé  des  armes  de  France  bien  et  richement, 
et  pareillement  un  bel  coursier  ;  et  autant  et  autels  en  pré- 
sentèrent à  son  fils  le  roy  des  Romains.  De  quoy  il  mercia 
le  roy  grandement,  et  dit  qu'il  monteroit  et  entreroit  dessus 
à  Paris ,  combien  que  il  luy  fust  bien  grief  pour  cause  de 
sa  maladie  i  et  pour  ce  les  envoya  devant  à  La  Ghappelle 
Saint-Denis,  et  jusques  là  se  Gst  porter  en  la  littière  de  la 
royne,  qui  pour  ce  luy  avoit  esté  envolée  très-richement  et 
noblement  attelée  et  appareilliée.  Et  après  ce  qu'il  et  beu , 
il  se  paii;y  de  Saint-Denis  en  la  littière ,  comme  dit  est  ;  et 
entre  Saint-Denis  et  La  Ghappelle ,.  vindrent  à  l'encontre 
de  luy  le  prévost  de  Paris  et  le  chevalier  du  guet,  avecques 
très  grant  quantité  de  leur  gens  à  cheval,  vestus  d'unes 
robes,  et  aussi  y  estoit  le  prévost  des  marchands,  et  les  es- 
chevins  de  la  ville  de  Paris,  et  des  bourgois  bien  montés  et 
vestus  de  robes  mi-parties  de  blanc  et  de  violet  :  et  estoient 
bien  en  nombre,  en\aà!\te  i^W,^^  da  Av\rVvalt  cens  à  deux 


(1378.)  CHARLES  V.  367 

mile  hommes,  de  quoy  lesdis  prévost  et  chevaliers,  les 
eschevins  et  grant  quantité  de  autres  bourgois  estoient 
montés  sur  beaux  destriers  et  coursiers  très  noblement ,  et 
se  misrent  rengiés  aux  champs ,  selon  le  chemin  ,  en  très 
belle  ordenance. 

LVI. 

Cornent  les  prévos  de  Paris  el  des  marchans  et  Chevalier  du 
guet  se  des  par  tirent  d^at^ec  le  commun  qui  estoient  rengiés  sur 
les  champs^  étalèrent  au  devant  de  t  empereur  pour  luy  faire 
révérence» 

Lors  se  départirent  d'avec  les  autres  le  prévost  de  Paris, 
le  prévost  des  marchans  et  le  Chevalier  du  guet,  et  se  ap- 
prochièrent  de  l'empereur,,  et  porta  le  prévost  de  Paris  les 
paroles  en  disant  :  «  Très  excellent  prince ,  nous  les  offi- 
»  ciersdu  roy  à  Paris,  le  prévost  des  marchans  et  les  bour- 
>»  gois  de  la  bonne  ville,  vous  venons  faire  la  révérence  et 
»  nous  offrir  à  faire  vostre  bon  plaisir^  car  ainsi  le  veult  le 
»  roy  nostre  seigneur,^  et  le  nous  a  commandé.  »  Et  l'em- 
pereur en  mercia  le  roy  et  eux  moult  gracieusement.  Et  lors 
lesdis  prévos  et  échevins  avec  les  bourgois  vindrent  en- 
semble jusques  à  Paris,  et  estoient  bien  en  la  compaingnie 
tant  des  officiers  du  roy  comme  des  gens  de  la  ville  de  Paris, 
quatre  mille  chevaux  et  plus.  Et  ainsi  acompaingnié  vint 
ledit  empereur  à  la  Chappelle  Saint-Denis,  et  là  se  fist  des- 
cendre de  la  littière  de  la  royne  en  un  hostel,  et  fu  mis  à 
cheval  sur  le  destrier  que  le  roy  luy  avoit  envoie  à  Saint- 
Denis,  lequel  estoit  morel  (1)  ;  et  semblablement  monta  le 
roy  des  Romains  sur  celui  que  le  roy  luy  avoit  envoie,  ie- 


(1)  Morel.  Noir.  On  voit  celte  cavalcade  dans  le  manuscrit  de  Charles  Y^ 
fp  470,  ro. 


/ 


3GS  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

quelestoit  pareillement  morel.  Et  appenséement  le  roy  de 
France  les  leur  donna  de  celuy  poil  qui  est  plus  loing  et 
opposite  du  blanc,  pour  ce  que  es  coustumes  de  l'empire,  les 
empereurs  ont  acoustumé  d'entrer  es  bonnes  villes  de  leur 
empire  et  qui  sont  de  leur  seigneurie ,  sur  cheval  blanc, 
et  ne  vouloit  pas  le  roy  que  en  son  royaume  il  le  feist 
ainsi,  affm  qu'il  n'y  peust  estre  noté  aucun  signe  de  domi- 
nacion  (I). 

LVII. 

Cornent  le  roy  de  France  se  parti  de  son  palais  pour  aler  à 
t encontre  de  Vempereur  son  oncle. 

En  celuy  mesme  jour  et  heure,  se  parti  le  roy  de  France 
de  son  palais,  monté  sur  un  grant  palefroy  blanc,  richement 
ensellé  tout  aux  armes  de  France.  Et  estoit  le  roy  vestu 
d'une  cote  hardie  (2)  d'escarlate  vermeille  et  d'un  mantel 
à  fons  de  cuve  fourré .  Et  avoit  en  sa  teste  un  chappel  à  bec 
de  la  guise  ancienne,  brodé  et  couvert  de  perles  très  riche- 
ment. Et  en  sa  compaingnie  estoient  quatre  ducs,  c'est  as- 
savoir :  de  Berry,  de  Boargoigne,  de  Bourbon  et  de  Bar;  et 
les  contes  d'Eu,  de  Bouloigne,  de  Coucy,  de  Sarebruche, 
de  Tancarville,  de  Sancerre,  de  Dampmartin,  de  Porcien,  de 
Grantpré,  de  Siaume  et  de  Braine  ;  et  pluseurs  autres  grans 
seigneurs,  banerés  et  autres  chevaliers  sans  nombre  et  esti- 
niacion,  et  d'autres  grans  gentilshommes  ;  et  si  estoient  des 


(1)  Yiilaret  a  eu  grand  tort  de  traiter  de  petitesses  ridicules  toutes  ces 
précautions  cérémonieuses  du  roi  de  France.  Dans  les  idées  admises  à 
la  cour  impériale  et  souvent  même  à  celle  de  Rome ,  tous  les  rois 
chrétiens  relevoient  de  l'empereur.  Or ,  l'indépendance  de  la  couronne 
de  France  ne  permeitoit  pas  de  tolérer  de  pareilles  prétentionsT 

(2)  Cote  hardie.  Dans  la  miniature  que  nous  avons  mentionnée  tout  à 
l'heure,  celle  cote  hardie  patoU  èvte  \wvN^v^t«\<bti\.%^tt^  %Q\3Lft  le  manteau. 


(1378.)  CHARLES  V.  309 

prëlas  tous  ceux  dessus  escrips,  qui  alèrent  au  dehors  de  la 
porte  Saint-Denis  au  devant  de  Tempereur,  et  estoient  tous 
en  chappes  romaines  par  Tordenance  et  commandement  du 
roy  ;  et  estoient  grandement  montes,  et  accompagnés  de 
leurs  cliappelains  et  autres  gens  chascuns  de  leur  robes.  Et 
les  seigneurs  et  princes  dessus  dis  estoient  montés  sur 
grans  chevaux  moiens,  plus  haus  que  coursiers  et  grande- 
ment acompaingniés  de  chevaliers  et  d'escuiers ,  chascun 
des  livrées  de  leur  seigneurs.  Et  aussi  avoit  le  roy  ses  offi- 
ciers de  tous  estas,  en  très  grant  quantité ,  vestus  chascun 
office  d'unes  robes  ;  c'est  assavoir  :  chambellans ,  de  deux 
paires  de  robes  les  unes  de  veluyau  et  les  autres  de  deux 
escarlates  parties  ;  les  maistres  d'ostel,  de  deux  veluyaux 
inde  et  tenné;  et  les  chevaliers  d'onneur,de  veluyau  ver- 
meil ;  les  escuiers  du  corps  et  d'escuierie,  de  camocas  bleu  ; 
les  huissiers  d'armes,  de  deux  camocas  partis  de  bleu  et 
rouge;  les  officiers,  panetiers,  eschansons,  varies  tranchans, 
vestus  de  deux  satanins  pallés  de  blanc  et  tenné;  et  pareil- 
lement estoient  les  officiers  du  daulphin  de  Vienne,  ainsné 
fils  du  roy  ;  et  les  queus  et  escuiers  de  cuisine  vestus  de 
houpellandes  de  soie  et  aumuces  fourrées ,  à  boutons  de 
perles  pardessus  ;  les  variés  de  chambre  cinquante-deux , 
tous  vestus  d'unes  robes  d'un  roié  gris  blanc  contre  noir  ; 
les  someliers  vestus  d'un  roié  gris  blanc  contre  un  drap 
noir.  Les  sergens  d'armes,  de  cinquante  à  soixante ,  vestus 
d'unes  robes  de  drap  bleu  et  noir.  Les  someliers,  d'un 
roié  brun  contre  un  vermeil  ;  et  ainsi  de  tous  les  autres 
officiers,  chascune  office  séparément  d'unes  robes.  .Et 
inist  le  roy  à  parlir  de  la  cour  du  palais ,  pour  la  mul- 
titude des  gens  à  cheval  qui  y  estoient,  plus  de  demi- 
heure  à  issir  hors.  Et  chevaucha  parmi  la  ville  en  grant 
multitude  de  gens,  droit  le  chemin  de  Saint-Denis,  en 
passant  par  la  porte  et  bastide  de  Saint-Deuis.  tle&VovVYw.- 


370  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

denance  des  gens  du  roy  si  biea  faite,  que  peu  y  avoit  de 
presse  au  regart  de  la  multitude  de  gens  qui  là  estoient.  Et 
devant  aloient  tous  les  chevaliers  et  escuiers ,  les  arba- 
lestriers  de  cheval  et  sergens  d*armes.  Et  devant  le  roy 
estoit  le  mareschal  de  Blain ville  et  escuiers  de  son  corps, 
qui  avoient  deux  espées  à  escharpe  et  les  chappeaux  de  pare- 
inens.  Et,  sans  moien  (1),  estoit  devant  luy  le  fils  du  roy  de 
Navarre  et  les  contes  de  Harcourtet  de  TancarviUe,  et  par 
derrière  ses  huissiers  d*armes.  Et  après,  les  quatre  ducs  des- 
sus dis^  et  pluseurs  autres  contes  et  barons ,  et  les  prélas 
dessus  nommés  par  ordenance  venoient  après,  deux  et 
deux. 

LVIII. 

Cornent  le  roy  de  France  ei  l'empereur  avec  son  fils ,  le  roy  des 
Romains  y  s' entre  ncontrèrent  entre  La  Chappelle  et  le  Moulin  à 
vent,  et  de  la  référence  que  il  firent  Pun  à  t  autre  à  tas^ 
semblée. 

» 

Après  ceux,  aloient  les  arcevesques  premiers,  et  les  eves- 
ques  après  ;  et  après  venoient  les  grans  chevaux  et  palefrois 
du  roy  très  richement  en  selles ,  et  les  variés  les  me  noient 
endestre,  montés  sur  autres  roncins,  vestus  tous  d'unes 
robes,  et  si  avoient  pareniens  de  France  en  escharpe,  en  la 
manière  acoustumée.  Et  le  palefrenier  du  roy  estoit  de- 
vant les  escuiers  de  corps,  monté  sur  un  grant  coursier, 
et  avoit  le  parement  du  roy ,  lequel  estoit  de  veluyau  et 
de  brodeure  ;  les  fleurs  de  lis  pourfilées  de  perles  en  escharpe 
autour  le  col,  ainsi  comme  il  est  acousiumé  de  porter.  Et 
avec  les  sergens  d'armes  du  roy  estoient  devant  les  deux 
trompettes  du  roy,  à  trompes  d'argent  et  penonceaux  de 

(i)  Sans  moien.  Sans  latermédiaire. 


(1378.)  CHARLES  V.  371 

brodeure  qui  trompoient  aucune  fois,  pour  faire  les  gens 
avancier  de  chevauchier.  Et  ainsi  chevaucha  le  roy  de  son 
palais  jusques  en  mi-voie  du  Moulin  à  vent  et  de  La  Chap- 
pelle,  que  il  s'entrencontrèrent  luy  et  l'empereur;  et  fu  grant 
pièce  avant  que  il  pussent  venir  l'un  à  l'autre,  pour  la  presse 
des  gens  qui  y  estoient.  En  laquelle  encontre  ledit  empereur 
osta  sa  barrette  et  son  chapperon ,  et  aussi  le  roy  ;  et  ne  se 
volt  le  roy  trop  approchier  de  l'empereur,  pour  ce  que  son 
cheval  ne  fraiast  à  ses  jambes  où  il  avoit  la  goûte  ;  mais  pris- 
rent  les  mains  Tun  de  l'autre  et  s'entresaluèrent,  en  disant 
le  roy  à  l'empereur  que  très  bien  fust-il  venu  et  que  il  avoit 
eu  grant  désir  dé  le  veoir.  Et  passa  outre  le  roy  pour  saluer 
le  roy  des  Romains  en  la  manière  qu'il  avoit  fait  l'empereur; 
et  puis  retourna  devers  l'empereur  et  le  fist  mettre  à  dex- 
tre  de  luy,  combien  que  l'empereur  s'en  excusast  très-lon- 
guement et  ne  le  vouloit  faire  ;  et  fist  mettre  à  senestre  em- 
près  luy  le  roy  des  Romains.  Et  ainsi  chevaucha  le  roy  au 
milieu  de  l'empereur  et  de  son  fils  tout  le  chemin,  et  tout 
au  lonc  de  la  ville  de  Paris  jusques  à  son  palais,  par  l'or- 
denance  et  en  la  manière  qui  s'ensuit  : 

LIX. 

De  la  noble  ordenance  qui  estoit  quant  le  roy  el  l'empereur  et 

son  fils  entrèrent  à  Paris. 

Premièrement ,  fu  par  le  roy  ordené  que  les  gens  de  la 
ville,  pour  ce  qu'il  estoient  en  trop  grant  quantité,  de- 
mourassent  aux  champs  sans  entrer  en  la  ville ,  jusques 
à  tant  que  l'empereur,  le  roy  et  toutes  leur  gens  fussent 
entrés  et  passés  en  la  ville,  et  ainsi  fu  fait.  Et  aussi  avoit  le 
roy  fait  crier  le  jour  devant,  que  nul  ne  fust  tant  hardi  d'oc- 
cuper le  chemin  de  la  grant  rue  en  venant  au  palais  de 


37Î  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

gens  né  de  charroi,  ne  ne  se  boujassent  des  places  où  il  sVs- 
toient  mis  pour  veoir  l'empereur,  le  roy  et  le  roy  des  Ro- 
mains passer. 

Et  de  fait  furent  mis  sergens,  pour  garder  au  bout  des  rues 
qui  viennent  sur  le  chemin  de  la  grant  rue,  qui  gardoieut 
et  deffendoient  le  peuple  de  passer.  Et  lors  descendirent  à 
*'pié  trente  des  sergens  d'armes,  et  prisrent  le  travers  de 
la  rue ,  alanl  devant  les  escuiers  du  corps  du  roy  leur 
maces  en  leur  poings ,  et  leur  espëes  garnies  d'argent  eu 
escliai7)e  (1).  Et  pour  ce  que  l'empereur  avoit  fait  assavoir 
au  roy,  dès  ce  qu'il  vint  à  Saint-Denis ,  que  à  son  venir 
à  Paris  il  ne  vouloit  avoir  nul  de  ses  gens  auprès  de  luy , 
mais  se  mettoit  en  la  garde  et  gouvernement  du  roy  et 
de  ses  gens  tels  comme  il  les  luy  voudroit  baillier,  et 
prioit  très  fort  le  roy  que  il  les  luy  voulsist  tels  baillier 
que  bien  le  gardassent  de  presse  ;  et  aussi  qu'il  pleust  au 
roy  ordener  aucunes  gens  qui  menassent  ses  gens  devant 
au  palais  tous  ensemble ,  laquelle  chose  le  roy  fist  ;  et  les 
fist  mener  les  premiers  et  conduire  par  le  seigneur  de 
Coucy,  le  conte  de  Sarebruche  et  le  conte  de  Braine,  qui 
continuelment  avoient  esté  avec  l'empereur  puis  qu'il  estoit 
entré  au  royaume.  Et  pour  la  garde  du  corps  de  l'empereur 
ordena  le  roy  six  de  ses  chambellans  et  quatre  de  ses  huis- 
siers d'armes;  c'est  assavoir  :  le  seigneur  delà  Rivière, 
messire  Charles  de  Poitiers,  messire  Guillaume  des  Bordes, 
messire  Hutin  de  Vermelles,  messire  Jehan  de  Barguet- 
tes  et  le  Barrois  ;  et  autant  en  ordena  le  roy  pour  son  corps  : 
et  au  roy  des  Romains,  quatre  et  deux  huissiers  d'armes, 
lesquels  tous  chambellans,  chevaliers  et  huissiers  d'armes 
descendirent  aussi  à  pie,  et  se  ordenèrent  en  la  garde  qui 
commise  leur  estoit  en  belle  et  bonne  ordenance. 

(1)  Voyez  la  curieuse  représenlalion  de  ces  écuyers  du  corps  du  roi, 
dans  la  deuxième  miniaiure  du  f<»  470  r©,  manuscrit  de  Charles  V. 


(1378.)  CHARLES  V.  373 

LX. 

De  Fordenance  des  nobles  barons^  chet^aliers,  prélas,  escuiers 
et  gens  de  Paris  y  qui  cheç^auchoient  après  les  trois  princes 
dessus  dis  (1). 

Itei»,  après  les  gens  de  l'empereur  qui  estoient  les  pre- 
miers entrans  en  la  ville,  estoient  les  chevaliers  et  escuiers 
du  royaume  de  France,  qui  estoient  bien  huit  cens  che- 
vaUers  sans  les  escuiers  dont  on  ne  sait  le  compte,  et  estoient 
noblement  vestus  et  parés  et  très-bien  montés,  si  que  c'es- 
toit  noble  et  merveilleuse  chose  à  veoir.  Après  estoient  le 
chancelier  de  France  et  les  conseillers  du  roy  lays.  Et  après 
estoient  d'un  front,  à  pie,  les  portiers  et  variés  de  porte, 
leur  verges  eil  leur  mains  et  vestus  d'unes  robes.  Et  après 
estoit  à  cheval  le  prévost  de  Paris,  et  après  le  prévost  plu- 
seurs  contes  et  barons.  Et  après  estoit  le  maréchal  de  Blain- 
ville.  Et  après  ledit  mareschal  estoient  les  escuiers  du  corps 
etescuierie  du  roy  comme  dessus  est  escript.  Et  au  plus  près 
de  l'empereur,  du  roy  et  du  roy  des  Romains,  estoient  un 
renc  de  chevalliers  à  pié,  chascun  un  baston  en  son  poing  ;  et 
les  chambellans  et  gardes  sus  escrips  entour  l'empereur,  le 
roy  et  le  roy  des  Romains,  estoient  tellement  que  nul  n'en 
povoit  approuchier  né  les  empresser.  Et  derrière  les  che- 

(1)  Les  qualre  précieux  chapitres  suivans  n'ont  jamais  été  imprimés  et 
ne  se  retrouvent  que  dans  le  manuscrit  de  Charles  V  cl  dans  ceux  des 
Continuateurs  de  Nangis.  Les  éditions  imprimées  et  les  autres  manuscrits 
portent  :  «  Et  du  surplus  je  me  tais,  pour  ce  que  trop  longue  chose  seroit 
»  à  escrire;  et  mesmement  à  ce  que  en  pluseurs  lieux  en  sera  trouvé 
»  escript.  Et  bien  viens  au  disner  que  le  roy  luy  donna  au  palais  dont 
9  Tassiette  fu  telle.  »  Par  ces  mots  en  pluseurs  lieux  il  semble  que  Ton 
ait  voulu  désigner  V Histoire  de  Charles  V  faite  plus  de  vingt  ans  après  le 
meilleur  texte  de  nos  Chroniques  par  Christine  de  Pisan.  Mais  cet  historien 
a  beaucoup  abrégé  elle-même  les  précieux  détails  dans  lesquels  Thisto- 
riographe  étoit  entré. 


374  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

vaux  de  l'empereur,  duroy  et  du  roy  des  Romains,  estoient 
les  huissiers  d'armes  tous  rengiés  à  pié^  qui  aussi  avoient 
des  basions  en  leurs  poins.  Et  venoient  après  les  frères  du 
roy,  le  duc  de  Berry  et  de  Bourgoigne,  et  entre  eux  deux, 
au  milieu,  estoit  le  duc  de  Breban,  frère  de  l'empereur  et 
oncle  du  roy  ;  et  après ,  le  duc  de  Sassoigne ,  esliseur  de 
l'empire ,  le  duc  de  Bourbon,  le  duc  de  Bar,  et  des  autres 
ducs  allemans  un  appelle  le  duc  Henry,  le  duc  de  Bousse- 
lau  et  le  duc  de  Trappo.  Et  derrière  lesdis  ducs  estoient 
vint  chevaliers  et  escuiers  à  pie,  qui  sont  pour  la  garde  du 
corps  du  roy,  et  vint-cinq  arbalestriers  tous  armés  couver- 
vertement,  les  espées  en  une  main  et  bastons  es  autres, 
lesquels  se  tenoient  fors  et  serrés  ensemble  pour  garder  de 
foule  et  de  presse  l'empereur,  le  roy  et  le  roy  des  Romains , 
et  les  ducs  dessus  dis  qui  venoient  derrière  eux,  de  la  foule 
et  multitude  des  gens  qui  venoient  après  à  cheval.  Et  après 
venoient  tous  les  prélas  dessus  escris,  et  après,  les  chevaux 
de  parement  du  roy  et  tout  le  remenant  de  la  multitude  de 
chevaux  et  gens.  Et  tout  derrière  venoient  le  prévost  des 
marchans,  le  chevalier  du  guet  et  les  sergens,  avec  les  gens 
de  la  ville  de  Paris.  Et  ainsi  et  par  telle  ordenance  che- 
vauchoient  l'empereur,  le  roy  et  le  roy  des  Romains,  par 
tele  manière  qu'il  ne  fussent  pressés  né  arrestés  Mais  en 
brief  temps  et  pou  d'espace,  vindrent  très  légièrement  et 
briefment  jusques  au  palais,  dont  plusieurs  gens  furent 
moult  merveilliés ,  qui  autrefois  n'avoient  veue  tele  né  si 
bonne  ordenance  de  tele  multitude,  si  pou  de  desroy  né  de 
presse.  Et  aussi  furent  faites  à  la  porte  du  palais  certaines 
barrières,  et  à  l'entrée  des  merceries  et  de  la  grande  sale 
aussi,  et  mis  et  ordeués  sergens  d'armes  et  autres  sergens 
pour  icelles  garder  estroitement,  ettelement  furent  gardées 
que  l'empereur,  le  roy  et  le  roy  des  Romains  et  des  autres 
grans  seigneurs  qui  y  entrèrent,  n'estoient  pas  plus  de  qua- 


(1378.)  CHARLES  V.  376 

rante  (1)  chevaux  ;  et  a  voit  esté  ordené  que  à  la  venue  ou 
entrée  dudit  palais,  nul  ne  s'arrestast  devant  ladite  porte, 
mais  passast  oultre  chacun  à  cheval  et  s'espandisscnt  parmi 
les  rues  foraines,  afin  de  y  avoir  moins  de  presse.  Et  ainsi 
vindrent  au  perron  de  marbre  environ  trois  heures  après 
midi.  Et  pour  ce  que  l'empereur  ne  se  povoit  pas  aisément 
soustenir  pour  sa  dite  maladie,  mais  le  convenoit  porter  entre 
bras,  le  roy  luy  avoit  fait  appareillier  par  un  sien  secrétaire 
qui  lors  estoit  concierge  de  son  palais ,  nommé  maistre 
Phelipe  Ogier ,  en  la  cour  soubs  ledit  perron ,  une  chaiere 
couverte  de  drap  d'or  et  le  fist  asseoir  dedens. 


LXI. 


Comment  le  roy  de  France  vint  à  t empereur  emprès  le  perron 
oii  il  estoit  assis  et  le  salua  et  le  baisa  y  et  puis  baisa  le  roy  des 
Romains,  et  de  F  assiette  du  soupper  de  celuyjour» 

Si  comme  l'empereur  se  séoit  et  reposoit  en  la  chaière 
dessus  dite ,  le  roy  vint  à  luy  et  luy  dist  qu'il  fust  le  très 
bien  venu  en  son  palais ,  et  que  onques  prince  n'y  avoit 
veu  plus  volen tiers  ;  et  lors  le  baisa,  et  l'empereur  osta  tout 
son  chaperon  et  l'en  mercia  très  humblement  ;  et  aussi  sa- 
lua le  roy  son  fils  le  roy  des  Romains  et  le  baisa.  Et  lors  fist 
le  roy  lever  l'empereur  par  ses  chevaliers  et  porter  en  sa 
chaière  contremont  les  degrés,  et  aloit  le  roy  d'un  costé  des 
degrés  et  menoit  le  roy  des  Romains  à  Sa  main  sénestre  ;  et 
ainsi  ala  le  roy  coste  à  coste  de  l'empereur  ,  jusques  à  la 
chambre  qu'il  luy  avoit  faite  appareillier;  c'est  assavoir  en 
la  chambre  faicte  de  bois  d'Irlande  qui  est  coste  la  chambre 

(1)  Quarante,  Suivant  GhrisUoe  de  Pisan  :  Cent, 


370  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

vert,  et  regarde  d'une  part  sur  les  jaixlins  du  palais  et  d'au- 
tre part  à  la  Sainte-Gbappelle  ;  et  toutes  les  autres  chambres 
derrière  laissa  pour  l'empereur  ;  et  pour  son  fils  le  roy  des 
Romains  laissa  et  fist  ordener  les  chambres  de  dessous  où 
se  souloient  retraire  les  roynes  de  France  ;  et  prist  et  se'loga 
le  roy  es  haultes  chambres  à  galathas  (1),  que  fist  faire  le  i-oy 
Jehan  son  père.  Et  après  ce  que  l'empereur  se  £u  un  petit 
reposé,  le  roy  l'ala  veoir  en  sa  chambre  ;  et  sitost  que  le  roy 
approucha  de  luy,  il  osta  tout  arrière  jus  son  chaperon,  et 
dist  que  il  le  venoit  veoir  et  luy  monstrer  sa  coiffe  que  en- 
core n'avoit  pas  veue  (2)  ;  et  l'empereur  osta  son  chapeau  et 
tantost  se  recouvrirent  le  roy  et  luy,  et  s'assistrent  en  deux 
chaières  l'une  emprès  l'autre.  Et  là,  le  roy  luy  dist  les  paro- 
les qui  ensuy  vent  :  «  Beaux   oncles,    sachiez  que    j'ay   si 
»  grant  joie  de  vostre  venue  comme  plus  puis,  et  vous  pri 
n  que  vous  tenez  que  en  ce  que.  j'ay  vous  avez  comme  au 
M  vostre,  et  plus  avant  ne  vous  scay  offrir.  »  A  quoy  l'em- 
pereur osta  arrière  son  chaperon  et  le  roy  aussi,  et  respon- 
dit  ledit  empereur  ces  paroles  :  «  Monseigneur ,  je  vous 
»  merci  des  honneurs  et  biens  que  vous  me  faites,  et  je  vous 
»  offre  et  vueil  que  vous  soyés  certain  que  inoy  et  mon  fils 
»  que  je  vous  ai  ci  amené,  et  tous  mes  autres  enfans  et 

(!)  A  galathas.  Cbristiae  :  Et  Galathas.  Je  pense  qu'il  faut  entendre 
par  là  les  longues  galeries  dans  lesquelles  sont  encore  aujourd'hui  conser- 
vées les  archives  du  parlement.  Ce  passage  curieux  nous  apprend  ce  que 
les  historiens  de  Paris  semblent  avoir  ignoré ,  que  le  roi  Jean  avoit  fait 
exécuter  de  grands  travaux  dans  le  Palais.  Le  nom  de  Galathas  n'avoit 
jusqu'à  présent  été  relevé  que  dans  un  édit  de  la  chambre  des  comptes. 
«  Galalha.  Edicium  anni  1358  :  In  camerâ  compotorum  superiùs  ad  Gala- 
»  thas,  ubi  erant  Domini  de  Bîontemorenciaco,  etc.  Locus  hodiè  incognitos 
»  in  Camerâ  computorum.  n  (Muv,  Ducange.)  Le  texte  de  nos  chroniques 
permet  de  mieux  déterminer  l'endroit  appelé  Galathas  dans  le  Palais. 

(2)  «  Et  en  le  saluant  osta  tout  jus  son  chaperon.  Dont  il  pesa  àrem- 
»  pereur  qui  recouvrir  le  voult.  Et  il  dist  que  il  lu;  monsiroit  sa  coiffe 
»  que  encores  n'avoit  veue.  Car  est  assavoir  que  es  anciennes  guises,  les 
»  rois  portoient  déliées  coiffes  soubs  les  chapperons.  »  (Christine  de 
Pisan.) 


(1378.)  CHABLES  V.  377 

M  quanque  j'ay,  sommes  vos  très  et  le  poez  prendie  comme 
«  le  vostre.  »  Auxquelles  paroles  pluseurs  gens  estoient  qui 
orent  grant  plaisir  et  joie  de  cestes  grans  amitiés  et  bonnes 
volentés.  Et  ainsi  se  départi  le  roy.  Et  pour  la  maladie  dudit 
empereur  qui  estoit  très-griève ,  considéré  que  il  avoit  eu 
fièvre  avecques  et  estoit  moult  travaillié  dudit  chemin,  le 
roy  le  fist  soupper  en  sa  chambre;  et  il  mena  soupper  avec- 
ques luy  le  roy  des  Romains  et  les  ducs,  seigneurs  et  cheva- 
liers qui  estoient  venus  avec  luy,  et  y  ot  très  grant  soupper 
et  très  grant  presse  de  gens  d'estat,  et  fu  l'assiète  tele  que 
il  ensuit  :  L'evesque  de  Paris,  premier;  le  roy,  et  puis  le  roy 
des  Romains;  le  duc  de  Berry ,  le  duc  de  Breban ,  le  duc  de 
Bourgoigne,  le  duc  de  Bourbon  et  le  duc  de  Bar  ;  et  pour  ce 
que  deux  autres  ducs  n'estoient  pas  chevaliers,  mengièrent 
à  l'autre  table,  et  leur  tint  compaignie  messire  Pierre  fils  du 
loy  de  Navarre,  le  conte  d'Eu  et  pluseurs  autres  seigneurs. 
Et  est  assavoir  que  la  grande  sale  du  palais,  la  chambre  de 
parlement ,  la  sale  sur  l'eau ,  la  chambre  vert ,  les  autres 
chambres  notables  du  palais ,  la  Sainte-Chappelle ,  la  cha- 
pelle d'emprès  la  chambre  vert  estoient  partout  très- 
richement  parées  et  ordenées  ,  tant  au  palais  comme  au 
chastel  du  Louvre ,  à  Saint-Pol ,  au  bois  de  Vinciennes , 
et  à  l'ostel  de  Beauté  -  sur-Marne ,  èsquels  lieux  le  roy 
mena,  tint  et  festoia  partout  l'empereur.  Et  ainsi  se  passa 
la  journée  dudit  lundi,  entrée  de  l'empereur  à  Paris.  Et 
après  vin  et  espices  données  après  souper,  se  retraistrent  le 
roy,  et  le  roy  des  Romains  et  les  autres  seigneurs  chascun 
en  sa  chambre. 


?»^. 


378  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

LXII. 

Des  présens  que  ceux  de  la  bonne  viUe  de  Paris  firent  à  tempe^ 
reur  et  à  son  fils  le  roy  des  Romains. 

Le  mardi  ensuivant,  qui  fu  le  quint  jour  de  janvier,  le 
prévost  des  marchans  et  les  eschevins  de  Paris,  à  heure  que 
Tempereur  disnoit  en  sa  chambre,  entrèrent  devers  luy  et 
luy  présentèrent  de  par  la  ville,  une  nef  (1)  pesant  neuf  vins  et 
dix  mars  d'argent,  dorée  et  très-richement  ouvrée,  et  deux 
grans  flascons  dorés  et  esmailliés  du  prix  de  septante  mars 
d'argent.  Et  à  son  fils  présentèrent  une  fontaine  d'argent 
dorée  et  richement  ouvrée  du  pois  de  quatre -vint  trèze 
mars,  avec  deux  grans  pos  d'argent  dorés  très  richement 
ouvrés  de  trente  mars  pesans.  Et  ce  dit  jour,  le  roy  ne  vit 
point  l'empereur  pour  ce  qu'il  avoit  esté  malade  et  mal 
dormi  la  nuit,  et  ot  jà  mengié  et  se  vouloit  couchier  dormir 
à  relevée,  avant  que  le  roy  eust  ouï  son  service  et  messe  à 
note,  comme  de  coustume  est.  Mais  ledit  empereur  envoia 
devers  le  roy  luy  prier  moult  affectueusement  que  il  luy 
pleust  qu'il  peust  à  luy  parler  ce  jour  privéement,  pour  luy 
dire  aucunes  besoignes  dont  il  avoit  à  parler  à  luy  ;  et  voult 
et  requist  que  le  chancelier  de  France  y  feust  présent  avec- 
ques  le  roy.  Et  menga  le  roy  ce  jour  en  sale  à  grant  foison 
de  gens  ;  et  y  furent  le  duc  de  Sassoigne ,  qui  le  soir  devant 
n'a  voit  pas  souppé  avecques  le  roy,  l'evesque  de  Brusseberg, 
le  chancelier  de  l'empereur,  et  tous  ou  la  plus  grant  partie 
des  princes,  seigneurs  et  gens  de  l'ostel  de  l'empereur  ;  et  le 
roy  des  Romains  n'y  manga  pas,  pour  ce  que  le  roy  le  laissa 

(1)  La  Nef  étoit  le  morceau  principal  de  la  vaisselle  chez  les  grands 
seigneurs  el  surtout  chez  nos  rois.  La  nef  d^ or  éloit  encore  un  meut>le  <f  é- 
tiquette  à  la  cour  de  Louis  XVLIL  J'ignore  si  elle  orne  toujours  la  table  du 
roi. 


(1378.)  CHARLES  V.  379 

tenir  compaignie  à  l'empereur  son  père.  Et  après  ce  que  le 
roy  ot  disné  et  se  fu  retrait  en  sa  chambre,  il  ala  à  bien  pou 
de  gens  et  secrètement  devers  Tempère ur,  ainsi  que  il  l'a- 
voit  prié  et  y  mena  son  chancellier  ;  et  l'empereur  et  le  roy 
assis  en  deux  chaières,  l'un  d'encoste  l'autre,  firent  widier 
tout,  excepté  le  chancellier  de  France  que  il  retindrent  et 
appelèrent.  Et  longuement  parla  l'empereur  au  roy,  et  tant 
furent  bien  ensemble  comme  l'espace  de  trois  heures ,  et 
sur  la  fin  de  leur  partir  fu  appelle  le  chancellier  de  l'empe- 
reur. Des  paroles  né  des  besoignes  dont  il  parlèrent  ne 
scet-on  riens.  Et  aux  vespres  dudit  mardi,  qui  fut  veille  de 
la  Tiphaine,  ala  le  roy  icelles  olr  en  la  Saiute-Ghappelle,  et 
à  sa  main  sénestre  menoit  le  roy  des  Romains;  et  y  estoient 
deux  oratoires,  tendus  l'un  à  destre  près  des  chaières,  et 
l'autre  à  sénestre  près  du  revestiaire  ;  et  en  celuy  à  destre 
étoit  le  roy,  et  en  celui  à  sénestre  le  roy  des  Romains  ;  et  fist 
le  service  l'arcevesque  de  Rains,  et  fu  la  Sainte-Ghappelle  si 
noblement  aoumée  et  l'autel  si  richement  et  grandement 
garni  de  joyaux  d'églyse  et  de  reliques,  et  tellement  enlumi- 
née que  c'estoit  belle  et  merveilleuse  chose  à  veoir.  Et  avoit 
si  grant  multitude  de  gens  d'estat  aus  vespres,  que  à  paines 
povoient-il  estre  en  la  Sainte-Ghappelle.  Et  au  soupper  dudit 
mardi,  qui  fu  la  veille  des  Roy  s,  fu  le  grant  palais  moult 
noblement  paré  et  ordené,  et  tant  de  plas  pendus  par  icelle, 
et  tant  de  torches  et  estandars  attachiés  parmy  la  sale  en 
inoult  de  places,  avecques  grant  multitude  de  variés  vestus 
d'un  drap,  tenans  grant  foison  de  torches,  que  on  véoit 
aussi  clair  par  nuit  en  ladite  sale  comme  on  feroit  par  jour  ; 
et  y  soupa  le  roy,  le  roy  des  Romains,  les  prélas  et  princes 
qui  ensuivent,  en  la  forme  et  manière  que  l'asslete  fu.  C'est 
assavoir  :  que  premier  fu  assis  au  grant  days  de  la  table  de 
marbre  l'evesque  de  Paris ,  l'evesque  de  Brusseberc ,  con- 
seillier  de  l'empereur,  l'arcevesque  de  Rams,Ve\o>j  ,\e\<5^  ^^'s» 


380  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

Romains  ;  les  ducs  de  Bcrry,  de  Breban,  de  Bourgoîgne,  de 
Saissoigne^  de  Bourbon  ;  le  duc  Henry  et  le  duc  de  Bar,  et 
les  autres  ducs  et  princes  sistrent  à  l'autre  days  qui  estoit 
entre  la  table  de  marbre  et  Tuis  de  parlement.  Et  fu  le  sou- 
per lonc  et  servi  de  grant  foison  de  mes  qui  trop  longue 
chose  seroit  à  recorder.  Et  à  ladite  sale  furent  audit  soup- 
per,  par  le  raport  des  héraux ,  tant  du  royaume  de  France 
comme  d'estranges,  de  huit  cens  à  mil  chevaliers,  et  grant 
multitude  d'autres  gens  d' estât  en  très  grant  presse,  com- 
bien que  le  service  feust  fait  très  honnestement  et  sans 
desroy,  et  tost  et  bien  délivrés  et  servis  tous  ceux  qui  men- 
gièrent  audit  palais,  aussi  bien  les  basses  et  lointaines  ta- 
bles, comme  les  hautes  et  plus  prochaines.  Et  après  souper 
s'en  ala  le  roy  et  le  roy  des  Romains  en  la  chambre  de  par- 
lement, en  leur  compaignie  les  prélas,  princes,  seigneurs  et 
chevaliers  dessus  escrips,  tant  comme  il  en  y  pot  entrer.  Et 
furent  là  les  meuesterels  de  bas  instrumens,  et  y  jouèrent  ea 
la  manière  acoustumée  ;  et  estoit  ladite  chambre  noblement 
parée  toute  à  fleurs  de  lis  et  grandement  alumée,  et  avoit 
deux  chaières  aus  deux  costés  du  lit  à  parer,  hautement 
mises,  et  sur  chascune  d'icelles  un  ciel  de  brodeure  à  fleurs 
de  lis.  Et  au  prendre  vin  et  espices  le  duc  de  Berry  servi 
d'espices  le  roy,  et  le  duc  de  Bourgoigne  servi  du  vin,  et 
après  se  retrahi  le  roy  par  derrières  en  sa  chambre,  et 
envoia  le  roy  des  Romains  par  la  sale,  en  la  compaignie  de 
ses  frères,  les  ducs  dessus  nommés  et  plusieurs  autres  sei- 
gneurs et  chevaliers.  Et  ainsi  fu  parfaite  la  journée  dudit 
mardi,  qui  fu  cinquiesme  jour  de  janvier. 


(1378.)  «CHARLES  V.  381 

LXIII. 

Comment  le  roy  monstra  à  U empereur  les  reliques  de  la  SainlC' 

Chappelle  de  son  palais. 

Le  mercredi  ensuivant,  sixiesme  jour  de  janvier  et  jour 
de  la  Thiphaine  ,  l'empereur  fist  prier  au  roy  qu'il  luy 
pleust  celui  jour  montrer  les  saintes  reliques ,  et  que  ce- 
luy  jour  avoit  dévocion  de  les  veoir  et  soy  faire  apporter , 
et  estre  à  la  messe  et  disner  au  palaî!^  avecques  le  roy.  Si  se 
levèrent  le  roy  et  l'empereur  bien  matin,  et  fist  le  roy  gar- 
der les  portes  du  palais  pins  estroitement  que  devant  par 
chevaliers  et  escuiers  de  son  hostel,  pour  ce  que  le  jour  de- 
vant les  sergens  d'armes  et  sergens  de  Cliastellet  y  avoient 
trop  laissié  passer  de  gens  ;  et  si  bien  furent  gardées  que 
nul  n'y  entra  que  chevaliers  et  escuiers  ou  autres  gens  d'es- 
tat.  Par  quoy  l'empereur  et  le  roy  alèrent  paisiblement  et 
sans  trop  grant  presse  en  ladite  chappelle  :  et  pour  ce  que 
l'empereur  voult  en  toutes  manières  monter  en  hault  de- 
vant ladite  chasse  et  veoir  les  saintes  reliques,  et  la  montée 
soit  greveuse  et  estroite,  il  n'y  pot  estre  porté  dans  sa 
chaière,  mais  se  fist  tirer  par  les  bras  et  jambes  contre  mont 
la  vix  (1),  et  pareillement  ravaler  à  très  grant  paine  et  travail 
et  grevance  de  son  corps,  pour  la  grant  dévocion  qu'il  avoit 
à  veoir  de  prèslesdites  saintes  reliques.  Et  quant  il  fu  amont 
et  le  roy  ot  ouverte  la  sainte  chasse,  ledit  empereur  osta  son 
chapeau  et  joint  l'es  mains,  et  comme  en  larmes  fist  là  son 
oroison longuement  en  très  grant  dévocion,  et  puisse  fist 
soustenir  et  apporter  baisier  les  saintes  reliques  ;  et  l'y 
monstra  et  devisa  le  roy  toutes  les  pièces  qui  sont  en  ladite 
chasse.  Et  après  ce  que  les  princes  qui  avecques  luy  estoient 

(t)  La  vix.  L'escalier. 


383  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

orent  baisié,  le  roy  tourna  ladite  chasse  devers  la  chappelle, 
et  laissa  à  garder  icelle  les  evesques  de  Beau  vais  et  de  Paris, 
revestus  en  pontifical  de  mictres  et  de  crosses.  Et  quant 
l'empereur  fu  raporté  aval,  il  ne  voult  pas  estre  mis  en  l'o- 
ratoire que  le  roy  luy  avoit  fait  appareillier,  mais  volt  estre 
en  la  chaière  où  le  trésorier  de  ladite  chs^ppelle  a  coustume 
à  seoir,  pour  mieux  et  plus  longuement  veoir  lesdites  ssdn- 
tes  reliques,  et  estre  mieux  à  l'opposite  du  tronc  de  ladite 
chasse.  Et  là  luy  appareilla-l'en  son  siège  d'un  drap  d'or 
bien  et  honestement,  et  le  roy  se  mist  en  son  oratoire  qui 
estoit  près  de  l'uis  du  vestiaire.  Mais  pour  ce  que  l'empe- 
reur n'avoit  nulles  courtines,  fist  le  roy  rebrassier  les  siennes, 
et  au  commencement  de  la  messe  envoia  le  roy,  par  l'arce- 
vesque  de  Rains,  l'eaue  benoite  à  l'empereur  premiers  que 
à  luy  et  aussi  le  texte  de  l'Evangile ,  combien  que  l'empe- 
reur le  refusast  fort.  Mais  de  fait  le  voult  ainsi  faire  le  roy 
pour  luy  honnorer,  pour  ce  qu'il  estoit  venu  luy  veoir  en 
son  royaume  et  estoit  en  son  hostel.  Et  quant  ce  vint  à  l'of- 
frande, le  roy  avoit  fait  appareillier  trois  paires  des  ofBran- 
des,  d'or,  d'encens  et  de  mirre,  pour  offirir  pour  luy  et  pour 
l'empereur  ainsi  qu'il  est  acoustumé.  Et  fist  demander  le 
roy  à  l'empereur  s'il  ofFreroit  point,  lequel  s'en  excusa  en 
disant  qu'il  ne  povoit  aler  né  soy  agenoillier  né  aucune 
chose  tenir  pour  la  goûte,  et  qu'il  pleust  au  roy  oflFrir  et 
faire  selon  son  acoustumance  ;   si  fu  l'offrande  du  roy  tèlc 
qui  s'ensuit:  Trois  chevaliers,  ses  chambellans,   tenoient 
hautement  trois  bêles  coupes  dorées  et  esmaillées  ;  en  l'une 
estoit  l'or ,  en  l'autre  l'encens ,  et  en  la  tierce  le  myrre , 
et  alèrent  tous  trois  par  ordre,  comme  l'offrande  doit  estre 
bailliée,  devant  le  roy  et  le  roy  après,  qui  s'agenoillièrent, 
et  il  s'agenoilla  devant  l'arcevesque,  et  la  première  offrande 
qui  f  u  de  l'or ,  luy  bailla  celuy  qui  la  tenoit  et  il  l'offri  et 
baisa  la  main.  La  seconde,  qui  est  de  l'encens,  bailla  le  se- 


(1378.)  CHARLES  V.  383 

coDt  chevalier  qui  la  tenoit  au  premier ,  et  il  la  bailla  au 
roy,  etill'ofFri  en  baisant  la  main  de  Tarcevesque.  La  tierce, 
qui  est  de  myrre,  bailla  le  troisième  chevalier  qui  la  tenoit 
au  deuxiesme,  et  le  deuxiesme  au  premier,  et  le  premier  la 
bailla  au  roy,  et  en  baisant  la  main  dudit  arcevesque  tierce 
fois  l'oflri.  Ainsi  parfist  son  offrande  dévotement  et  hono- 
rablement. Pour  ce  qu'il  estoit  tart  n'ot  point  de  sermon  à 
ladite  messe  ;  et  à  la  paix  donner ,  deux  paix  furent  appa- 
reilliées  que  le  diacre  et  soudiacre  portèrent  Tune  à  l'empe- 
reur, l'autre  au  roy,  et  aussi tost  l'un  comme  l'autre  les  bai- 
sièrent.  La  messe  finée,  le  roy  monta  à  la  sainte  chasse  et 
fist  baisier  des  princes  et  gens  de  l'empereur  qui  encore  n'y 
avoient  point  esté.  Et  pour  ce  que  la  chose  fu  longue,  se  re- 
tray  l'empereur  en  un  retrait  d'encoste  ladite  Sainte-Chap- 
pelle,  où  gisent  les  clers  maregliers  et  gardes  d'icelle,  lequel 
retrait  le  roy  avoit  fait  bien  et  honorablement  appareiUier 
(>our  reposer  l'empereur.  Et  quant  la  chasse  fu  close,  le  roy 
s'en  ala  par  la  chappelle  en  sa  chambre.  Et  lors  envoia  le 
roy  vers  l'empereur  audit  retrait  de  la  Sainte-Chappelle  en 
sa  chambre,  son  ainsné  fils  le  daulphin  de  Viennois,  que  il 
avoit  envoyé  quérir  en  son  hostel  de  Saint-Pol  et  fait  venir 
au  palais  pour  veoir  l'empereur,  et  l'acompaignèrent  les 
fi*ères  du  roy  les  ducs  de  Berry  et  de  Bourgoigne,  le  duc 
de  Bourbon  frère  de  la  royne,  le  duc  de  Bar  ;  et  pluseurs  au- 
tres seigneurs  et  chevaliers  de  grant  estât  y  avoit  aussi  grant 
foison.  Et  quant  l'empereur  sceut  que  ledit  dauphin  venoit 
pardevers  luy,  il  se  fist  lever  de  sa  chaière  et  osta  son  cha- 
peron et  l'acola  et  baisa,  et  le  daulphin  s'inclina  devant  luy 
sans  agenouUier.  Et  tantost  après  descendi  le  roy  de  sa 
chambre,  et  vint  querre  l'empereur  pour  aler  mengier  en  la 
grant  sale  du  palais  :  et  portoit-l'en  l'empereur  en  une 
chaière,  et  le  roy  estoit  coste  luy  et  tenoit  le  roy  des  Ro- 
mains son  fils  à  sa  sénestre  main,  et  devant  portoit-l'en  le 


384  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

daulphin  sus  cols  de  chevaliers  acompaigné  de  seigneurs 
et  chevaliers  bien  grandement.  Et  ainsi  alèrent  sans  grant 
presse  par  les  merceries  et  par  la  grant  sale  du  palais  jusques 
au  hault  days  de  la  table  de  marbre,  et  fu  l'ordeuaDce 
et  l'assiete  tèle  comme  il  s'ensuit,  et  comme  il  est  figuré  en 
l'ystoire  (1)  ci-après  pourtraite  et  imaginée. 

LXIV. 

Le  disncr  quifu  en  la  grant  sale  du  palais^  et  de  tordenance. 

Premièrement  sist  l'arcevesque  de  Rains,  après  séoit 
l'empereur ,  après  séoit  le  roy  ainsi  comme  au  milieu  du  front 
de  la  sale;  après  le  roy  de  France  séoit  le  roy  des  Romains, 
et  avoit  autant  de  distance  du  roy  des  Romains  à  luy  comme 
du  roy  à  l'empereur  ;  et  avoient  l'empereur,  le  roy  et  le  roy 
des  Romains ,  chascun  séparément ,  un  ciel  de  drap  d'or 
bordé  de  veluiau  aux  armes  de  France,  et  par  dessus  ces 
trois  en  avoit  un  très  grant  qui  continuoit  le  lonc  de  la  table 
et  tout  derrière  eux  pendoit,  et  tous  les  piliers  et  fenestrages 
derrière  la  table,  housses  de  drap  d'or  très  richement  et  le 
days  aussi.  Après  le  roy  des  Romains  séoient  trois  evesques 
bien  loin  de  luy  jusques  à  la  fin  de  la  table  ,  Tevesque  de 
Brusseberc,  l'evesque  de  Paris  et  l'evesque  de  Beau  vais.  En 
l'autre  days  qui  estoit  entre  la  table  de  marbre  et  parle- 
ment, séoient  premièrement  le  duc  de  Sassoigne,le  daulphin 
de  Viennois  ainsné  fils  du  roy,  et  après  séoient  les  ducs  de 
Berry,  de  Breban,  de  Bourgoigne,  Te  fils  du  roy  de  Navarre, 
le  duc  de  Bar,  le  duc  Henry;  et  en  la  fin  de  la  table  le  chan- 
cellier  de  l'empereur  qui  n'estoit  pas  evesque  ;  et  ne  séoient 

(1)  VYsioire,  La  ûgure.  En  effet,  le  manuscrit  de  Charles  V  offre  ici, 
(page  473,  v**),  une  belle  miniature  représentant  d'une  manière  fort  cu- 
rieuse le  diner  dont  on  va  lire  avec  intérêt  la  description. 


(1378.)  CHARLES  V.  585 

pas  les  ducs  de  Bourbon,  le  conte  d'Eu,  le  seigneur  de 
Coucy  et  le  conte  de  Harecourt ,  mais  estoient  entour  ledit 
daulpliin  tous  en  pies  pour  luy  tenir  compaignie  et  garder 
de  presse.  Les  autres  ducs  et  princes  mangoient  aux  autres 
days  par  belle  et  bonne  ordenance.  Sur  le  days  où  mangoit 
ledit  daulphin  a  voit  un  ciel  pallé  de  veluiau  et  de  drap 
d'or,  et  puis  un  autre  par  dessus  qui  couvroit  tout  le  lonc 
de  la  table,  et  aussi  estoit  couvert  le  days  de  mesines.  Et  est 
assavoir  que  la  sale  du  grant  palais  estoit  continuée  et  parëe 
de  tapis  de  hault  liclie  (1)  à  ymages  tout  autour  si  bien  orde- 
nés  et  si  à  point  mis  que  les  roys  qui  sont  de  pierre  tout  au- 
tour n'estoient  point  occupiés  né  einpeschiés  de  veoir.  Et  y 
avoit  en  ladite  sale  cinq  days,  à  compter  celuy  de  la  table 
de  marbre  ;  et  trois  dressouers  à  vin  très  richement  parés  et 
garnis  de  vaisselle  d'or  et  de  grans  flacons  d'argent  esmail- 
liés.  Le  secont  qui  estoit  emprès  le  siège  des  requestes, 
estoit  tout  couvert  de  pos ,  flacons  et  autre  vaisselle  do- 
rée tant  qu'il  y  en  povoit.  Et  le  tiers  qui  estoit  bien  avant 
au  milieu  de  la  sale  soubs  une  des  arches,  estoit,  tant 
qu'il  en  povoit  dessus,  garni  de  vaisselle  d'argent  blanche^ 
à  servir  communelment  la  sale.  Et  estoient  le  grant  days  et 
le  secont  et  lesdis  dressouers  avironnés,  garnis  et  deffendus 
de  bonnes  bannières,  coulisses  et  palis  tout  autour,  et  bien 
aguisiés  pardessus,  et  n'y  povoit- on  entrer  que  par  certains 
pas  qui  estoient  gardés  et  deffendus  par  chevaliers  à  ce 
ordenés.  Et  manga  bien  en  ladite  sale ,  par  le  rapport  que 
en  firent  les  héraux ,  huit  cens  chevaliers  sans  les  autres 
gens.  Et  combien  que  le  roy  eust  ordené  quatre  assiettes  (2) 
de  quarante  paires  de  mes,  toutesvoies,  pour  la  grevance  de 
l'empereur  qui  trop  longuement  eust  sis  à  table,  en  fist 
le  roy  oster  une  assiette,  et  n'en  servi-l'en  que  de  trois  qui 

(i)  De  liauU  liche.  Ou  de  haute  Ime. 
(2)  Assiettes,  Services. 


386  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

furent  de  trente  paires  de  mes  ,  sans  les  deux  entremès  (1) 
qui  furent  tels  qui  s'ensuit  : 

L'ystoire  et  Fordenance  fu  cowent  Godefroy  de  Bâil- 
lon conquist  la  sainte  cité  de  Jhérusalem.  Et  fist  le  roy 
faire  à  propos  ceste  histoire,  que  (2)  il  luy  sembloit  que 
devant  plus  grans  en  la  christienneté  ne  povoit-on  rauien- 
tevoir  né  donner  exemple  de  plus  notable  fait ,  né  à  gens 
qui  mieux  peussent,  deussent  et  feussent  tenus  telle  chose 
faire  et  entreprendre  au  service  de  Dieu.  £t  pour  mieux 
figurer  la  besoigne  et  plus  plainement  la  cognoistre  fu  fait 
ce  qui  s'ensuit  :  Au  bout  de  la  salle  du  palais ,  qui  estoit 
entreclos  telement  que  on  n'en  povoit  rien  veoir  par  dehors, 
avoit  une  nef  bien  façonnée,  à  forme  d'une  nave  de  mer 
garnie  de  voilles  et  de  mast,  chastel  devant  et  derrière,  et 
de  tous  autres  habillemens  et  ordenances  qui  appartiennent 
à  nef  pour  aler  sur  mer  ;  et  estoit  si  (3)  joliement  painte  et 
abilliée,  et  très  richement  et  plaisamment.  £t  dedens  estoit 
garnie  de  gens,  par  semblance  armés  bien  joliement,  et  es- 
toient  leur  cotes  d'armes,  leur  cscus  et  bannières  des 
armes  de  Jhérusalem  que  Godefroy  de  Buillon  portoit  (4);  et 
jusques  à  douze  estoient ,  comme  dit  est,  armés  des  ai^mes 
des  notables  chevetaines  qui  furent  à  ladite  conqueste  de 
Jhérusalem  avec  ledit  Godefroy.  Et  estoit  au  devant,  sur  le 
bout  de  ladite  nrf,  Pierre  l'Ermite,  en  l'ordenance  et  ma- 

(1)  Entremès.  Yoilà  bien  le  premier  sens  de  ce  mot.  Diverlissemeot 
donné  pendant  l'intervalle  des  services.  Nous  allons  voir  une  mise  en 
scène  du  zive  siècle,  telle  qu'on  la  cbercberoit  vainement  ailleurs;  car  le 
seul  manuscrit  de  Charles  Y  contient  ce  qui  suit.  Les  autres,  au  lieu  de  la 
description  des  enlremets,  se  contentent  de  dire  :  «  Et  n'en  servit-on  que 
»  trois  qui  font  trcnte-buit  mes  sans  les  deux  entremès  et  les  dons  et  pré- 
>•  sens  qui  furent  fais  audit  empereur,  au  roy  des  Romains  et  à  ses  gens.  • 
(V.  rèd.  d'A.  Verard,  bien  plus  fautive  encore  en  cet  endroit,  t.  m,  f»  37.) 

(2)  Que.  Parce  que. 

(3)  Si.  Ainsi. 

(4)  Portoit.  Elles  sont  figurées  dans  Vystoire  :  D'argent  à  la  croix  d'or 
accompagnée  de  ircntc-deux  croiseltes  d'or. 


(1378.)  CHARLES  V.  387 

nière  et  au  plus  près  qu'il  se  povoit  faire ,  selon  ce  que 
Tystoire  raconte.  Et  fu  ladite  nef  mise  hors  (1)  à  gens  qui 
couvertementestoientdedens;  et  fu  menée  très  légièrement 
par  le  costé  senestre  dudit  palais,  et  si  légièrement  tournée 
que  il  sembloit;  que  ce  fust  une  nef  flotant  sur  Feau ,  et 
ainsi  fu  amenée  jusques  au  grant  days  audit  costé  de  Tau- 
ire  part,  qui  fu  le  destre  costé  de  ladite  sale.  Et  après  ce  (2), 
fu  mis  hors  de  la  place  d'encoste  où  ladite  nef  estoit  partie, 
un  entremès  fait  à  la  façon  et  semblance  de  la  cité  de  Jhé- 
inisalem,  et  y  estoit  le  temple  bien  contrefait  selon  l'espace, 
et  là  avoit  une  tour  haulte  assise  delès  le  temple,  ainsi 
comme  les  Sarrasins  ont  de  coustume  où  il  crient  leur  loy. 
Là  avoit  un  vestu  en  habit  de  Sarrasin  très  proprement, 
et  qui  j  en  langue  arabique ,  crioit  la  loy  en  la  manière 
que  font  les  Sarrasins  ;  et  estoit  ladite  tour  si  haute 
que  celuy  qui  estoit  dessus  joignoit  bien  près  des  trefs  de 
ladite  sale.  Et  le  bas,  tout  entour  de  ladite  cité  où  il  avoit 
forme  de  créneaux  et  de  murs  et  de  tours ,  estoit  garni  de 
Sarrasins  armés  à  leur  manière  et  banières  et  penons ,  et 
ordenés  à  combattre  pour  deffendre  la  cité.  Ainsi  fu  amené 
à  force  de  gens  qui  estpient  dedens  si  couvers  que  on  ne 
les  povoit  veoir,  jusques  devant  ledit  grant  days  à  la  destre 
partie.  Et  lors  se  mistrent  les  deux  entremès  l'un  contre 
l'autre  et  descendirent  ceux  de  la  nef,  et  par  belle  et  bonne 
ordenance  vindrent  donner  assaut  à  ladite  cité  et  longue- 
ment l'assaillirent,  et  y  ot  bon  esbatement  de  ceux  qui 
montoient  à  assaut  à  eschelles.  Finablenient  montèrent  des- 
sus ceux  de  la  nef  et  conquistrent  ladite  cité  et  getoient 
hors  ceux  qui  estoient  en  habit  de  Sarrasins ,  en  mettant 
sus  les  bannières  de  Godefroy  et  des  autres.  Et  mieux  et 

(1)  Mise  hors.  Mise  en  mouvement. 

(2)  Après  ce.  C'est -à-dire  après  la  première  décoration,  le  premier 
acte  ou  tableau. 


383  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

plus  proprement  fu  fait  et  veu  que  en  escript  ne  se  puet 
mettre.  Et  quant  l'esbatement  fu  parfait ,  lesdis  entremès 
furent  remenés  tous  entiers  en  leur  place  première. 

Après  ce,  f  u  le  disner  fine,  et  osta-l'en  les  nappes  et  donna- 
l'en  l'eau  à  l'empereur  et  au  roy,  et  lavèrent  ensemble  aussi- 
tost  l'un  comme  l'autre,  et  le  roy  des  Romains  lava  un  peu 
après.  Et  pour  ce  que  la  foule  estoit  très  grande  et  la  mul- 
titude, combien  que  devant  le  days  où  estoit  l'empereur  et 
le  roy  n'en  y  ot  gaires,  pour  les  bonnes  gardes  qui  estoient 
aux  barrières,  ordena  le  roy,,  à  la  prière  de  l'empereur,  que 
à  leur  sièges  à  ladite  table  où  il  avaient  disné  fussent  ap- 
portées les  espices  et  le  vin ,  pour  ce  que ,  à  l'entrée  de 
parlement,  l'empereur  eust  esté  trop  foulé  et  grevé  pour 
sa  maladie.  Si  fu  ainsi  fait ,  et  fu  apporté  le  daulphin  sus 
la  table  en  estant  (1),  à  deux  pies  entre  et  devant  l'empereur 
et  le  roy,  et  le  tenoit  le  duc  de  Bourbon.  Et  servi  d'espices 
l'empereur,  par  le  commandement  du  roy,  son  frère  le  duc 
de  Berry  ;  et  le  duc  de  Bom^goigne  servi  pareillement  le  roy, 
et  prièrent  moult  l'empereur  et  le  roy  l'un  l'autre  de  pren- 
dre espices;   et  finablement  pristrent  ensemble  aussitost 
l'un  comme  l'autre,  et  semblablement  furent  au  boire  ^  et 
le  duc  de  Brebau  servit  de  vin  l'empereur  son  frère,  et  le 
duc  de  Bourbon  donna  à  boire  au  roy.  Et  un  x>ou  après, 
prist  le  roy  des  Romains  les  espices  et  le  vin,  et  luy  donna 
le  conte  d'Eu  des  espices  et  un  de  ses  chevaliers  le  vin.  Après 
ce  que  vin  et  espices  furent  données,  l'empereur  fu  mis  hors 
lie  la  table  et  remis  en  une  chaière.  Et  pour  ce  que  si  grant 
presse  n'eust,  se  partirent  d'ensemble  le  roy  et  luy,  et  fu 
porté  l'empereur  par  le  milieu  de  la  grande  sale ,  par  la 
porte  des  merceries  par  les  grandes  alées,  droit  en  sa  charn- 
ière. Et  après  luy  envoia  le  roy  ses  dis  frères  et  pluseurs 

(0  En  estant.  Debout. 


(1378.)  CHARLES  V.  389 

autres  seigneurs  pour  luy  convoier ,  et  le  roy  s'en  ala  et 
mena  avec  luy  à  sa  main  le  roy  des  Romains ,  et  se  mist 
en  la  chambre  de  parlement,  où  il  parla  et  tint  grant  pièce 
compaignie  audit  roy,  ducs  et  princes  de  l'empire,  l'evesque 
et  le  chancelier  qui  estoient  venus  avecques  l'empereur  et 
pluseurs  autres  seigneurs  et  chevaliers  qui  estoient  en  la 
chambre,  tant  qu'il  y  en  povoit  tenir.  Et  après  se  retraist 
le  roy  et  le  roy  des  Romains  par  derrière  la  chambre  de  par- 
lement ,  et  par  les  grans  alëes  s'en  alèrent  chascun  en  sa 
chambre,  et  estoit  tart  quant  ces  choses  furent  faites.  Et 
avant  que  les  derreniers  eussent  mengié,  qui  fuirent  bien 
autant  que  les  premiers ,  il  fu  près  de  nuyt.  Si  ne  menga 
pas  le  roy  au  souper  teste  nuyt  en  sale,  mais  assez  privée- 
ment  en  la  chambre  devant  sa  chambre ,  et  l'empereur  et 
son  fils  soupèrent  aussi  en  leur  chambres.  Toutesvoies  ot  le 
roy  à  souper  la  plus  grant  partie  des  seigneurs  de  son 
royaume  qui  lors  estoient  à  Paris.  Après  souper  se  partist 
le  roy  et  prist  ses  frères  avecques  luy  et  pou  d'autres  gens, 
et  ala  secrètement  véoir  l'empereur  en  sa  chambre  et  se 
sistrent  en  deux  chaières,  l'un  coste  l'autre,  et  se  esbatoient 
et  parloient  de  bon  mos  une  pièce.  Et  puis  se  parti  le  roy 
et  s'en  ala  en  sa  chambre,  et  là  vint  à  luy  et  le  convoia  le 
roy  des  Romains,  et  prist  vin  et  espices  avecques  le  roy,  et 
puis  s'en  retourna  et  les  frères  du  roy  le  convoièrent.  Ainsi 
se  retraist  chascun  pour  aler  couchier.  Si  fu  ainsi  parfaite 
la  journée  du  mercredi,  jour  de  la  Thiphaine. 


?i^. 


a90  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

LXV. 

Content  V empereur  et  le  roy  se  partirent  du  palais  et  se  frus- 
trent dedens  un  très  bel  batel  et  rîche^  pour  estre  menés  par 
eaue  jusques  au  chas  tel  du  Lout^re^t). 

Le  jeudi  ensuivant,  qui  fu  le  septiesme  jour  de  janvier^ 
ordena  le  roy  à  aler  au  Louvre  et  y  mener  avecques  luy 
l'empereur.  Si  but  l'empereur  à  matin  avant  qu'il  partisist. 
Et  le  roy  ne  disna  jusques  à  ce  qu'il  fu  au  Louvre.  Et  fist 
aporter  l'empereur  à  la  pointe  du  palais,  et  là  estoit  appa- 
reillié  un  grant  batel ,  fait  et  ordené  à  manière  de  une  mai- 
son où  sont  sale  et  deux  chambres  tout  à  cheminées  et 
pluseurs  autres  retrais  et  nécessaires,  et  estoit  ledit  batd 
paré  et  richement  aourné  ;  et  es  chambres  avoit  lis  et  cieb 
tendus  et  toutes  autres  ordenances  comme  en  une  maison 
appartient  ;  dont  l'empereur  et  ses  gens ,  quant  il  furent 
dedens  et  l'orent  veu,  s'en  donnèrent  grant  merveille  et  y 
prenoient  très  grant  plaisance.  Ainsi  arrivèrent  aa  Louvre,  et 

(1)  Au  lieu  des  treize  chapitres  qui  vont  suivre,  les  éditions  précédentes 
et  tous  les  manuscrits,  à  l'exception  de  celui  de  Charles  V,  portent  l'alinéa 
suivant  : 

«  Cornent  furent  festoyés  lesdis  empereur  et  son  fils  au  bois  de  Yinceo- 
n  nés  et  à  BeauUé-sus -Marne;  et  cornent  au  départir  le  roy  luy  fist  mons- 
n  trer  ses  belles  couronnes  par  Gillet  Mallet  son  varlet  de  chambre.  Et 
•»  cornent  le  roy  donna  des  relicques  et  amaux  à  l'empereur,  et  aussi 
n  l'empereur  en  donna  au  roy  ;  et  baisèrent  l'un  l'autre  au  départir  :  mais 
n  je  m'en  tais  pour  la  prolixité.  Et  aussi  fist  l'empereur  à  son  fils  le  roy 
n  des  Rommains  promettre  par  la  foy  et  serment  de  son  corps  que  tous 
n  les  jours  qu'il  vivroit  feroit  obéissance  au  roy  de  France,  et  qu'il  vivroit 
»  et  mourroit  avec  luy  contre  tous  et  envers  tous,  et  aux  enfans  du  roy 
»  pareillement.  Et  fist  l'empereur  pluseurs  dons  à  monseigneur  le  daul- 
»  phin,  ainsné  fils  du  roy  de  France,  dont  il  luy  bailla  ses  lettres  scellées 
»  des  seaulx  d'or,  par  lesquelles  il  le  faisoit  son  lieutenant  au  royaume 
«  d'Arbre  et  vicaire-général  la  vie  durant  dudit  daulphin  inrénoncablement. 
•  Et  luy  donna  le  chastcau  de  Porapet  et  Cbameaulx  en  Daulphiné  ;  et 
»  le  roy  le  fist  convoyer  \usc\\\e&  ^^q\]i&ovi^%^%  ^'^V^wk,  » 


(1378.)  CHARLES  V.  391 

fu  apporté  ledit  empereur  en  sa  chaière ,  et  le  roy  estoit 
coste  luy  jusques  à  ce  qu'il  fu  dedens  ledit  chastel ,  et  luy 
monstra  et  fîst  monstrer  au  dehors  et  dedens  le  nouvel 
édifice  qu'il  y  avoit  fait,  dont  l'empereur  par  semblant 
prenoit  très  grant  plaisir.  Et  le  loga  le  roy  en  ses  chambres 
très  richement  parées  et  ordenées,  et  le  roy  se  loga  à  l'autre 
bout  es  chambres  qui  sont  pour  son  ainsné  fils  le  daulphin 
de  Viennois  ;  et  dessoubs  fîst  logier  le  roy  des  Romains  es 
chambres  de  la  roy  ne,  qui  semblablement  estoient  bien 
ordenées  et  parées.  Et  généralment  par  tout  ledit  chastel , 
tant  en  sales ,  en  chambres ,  en  chapelles ,  estoit  tretout  si 
paré  et  ordené  que  rien  n'y  faloit ,  combien  que  des  pare- 
mens  du  patais  aucune  chose  n'y  eust.  Et  pour  ce  que 
autre  fois  ne  soit  dit,  pour  plus  brief  parler,  fu  fait  pareil- 
lement en  tous  les  hostels  du  roy  où  fu  l'empereur  ;  c'est 
assavoir  à  Saint-Pol ,  au  bois  d^  Yincennes  et  à  son  hostel 
de  Beauté.  Celuy  jour,  disna  le  roy  en  la  sale  du  Louvre  et 
tous  les  chevaliers  et  escuiers  qui  y  vouldrent  venir,  et  fu- 
rent servis  très  grandement  et  laidement. 

LXVI. 

Comtnt  tunii^ersité  de  Paris  vint  det^ers  l'empereur  pour  lu/ 
faire  réiférence^  et  des  gens  du  conseil  que  le  roy  fist  assem- 
bler pour  parler  à  eux. 

Après  disner,  assembla  le  roy  son  conseil  en  sa  chambre. 
Et  en  celle  heure  vint  devers  l'empereur  l'université  de 
Paris  par  l'ordenance  et  commandement  du  roy,  et  estoient 
de  chascune  faculté  douze,  excepté  les  Arciens  (1)  qui  es- 
toient vint-quatre,  et  estoient  honnorablement  en  leur  chap- 

(1]  Arciens,  Les  professeurs  dans  les  facullés  ès-SkVV.». 


392  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

pes  elhabis.  Et  ainsi  vindrent  faire  la  révérence  à  l'empereur 
en  leur  manière  acoustumée   et  fîst  la  collacion  notable- 
ment et  légalment,  maistre  Jehan  de  La  Chaleur,  maistre 
en  théologie  et  chanceUier  de  Nostre-Dame  de  Paris  ;  et  en 
icelle  collacion  recommanda  moult  la  personne  de  l'empe- 
reur, ses  nobles  fais  et  vertus  et  sa  dignité,  et  aussi  recom- 
manda moult  et  ramena  notablement  Testât  et  honneur  du 
roy  et  du  royaume  de  France,  en  loant  et  approuvant  à 
l'empereur  sa  venue  devers  le  roy  ;  et  finablement  recom- 
manda l'université  bien  et  sagement  comme  à  tel  cas  appar- 
tient. A  quoy  l'empereur  respondi  de  sabouche  en  latin,  en 
les  merciant  des  honnorables  paroles  que  dites  luy  avoient, 
disant  que  trois  choses  l'avoient  amené  au  royaume,  la 
dévocion  qu'il  avoit  à  veoir  les  saintes  reliques  et  aucuns  au- 
tres pèlerinages  où  il  avoit  sa  dévocion  ^  et  par  espécial  la 
grant  affeccion  qu'il  avoit  à  veoir  le  roy  et  parler  à  luy. 
Et  en  ce  temps  estoit  Je  roy  à  son  conseil  en  sa  chambre, 
où  estoient  ses  frères  et  grant  foison  de  prélas  de  son  conseil 
et  autres  chevaliers  en  assez  grant  nombre  ;  et  leur  demanda 
et  mist  en  termes  se  il  leur  sembloit  que  bon  feust  que  à 
l'empereur  son  oncle,  qui  tant  d'amour  et  fiance  luy  avoit 
monstre  comme  de  venir  en  son  royaume  et  par  devers  luy,  il 
féist  monstrer  ou  monstreroit  le  fait  et  la  justice  du  bon  droit 
que  il  a  contre  ses  ennemis  d'Angleterre,  et  le  grant  tort  qu'il 
ont  tenu  à  ses  prédécesseurs  et  à  luy  par  lonc  temps,  le  de- 
voir en  quoy  il  s'estoit  mis  d'entrer  en  tout  bon  traictié  de 
paix.  Et  les  offres  (1)  qu'il  en  a  faites  a  deux  fins  :  l'une,  pour 
ce  qu'il  scet  que  ses  ennemis  manifestent  en  Allemaigne 
et  ailleurs  le  contraire  de  la  vérité,  en  eux  justifiant  ;  pai' 
quoy  l'empereur  et  princes  et  son  conseil  qui  avecques  luy 
estoient,  oi  et  veu  ce  que  le  roy  leur  en  diroit  et  feroit  veoir 

(1)  les  offres.  La  propo&iiion  qu'il  fail  à  son  conseil  d'exposer  lout<;ela 
à  l'empereur. 


(1378.)  CHARLES  V.  303 

par  lettres  et  les  traictit's  de  paix  faites  et  les  aliauces  sur  ce, 
il  peussent  cognoistre  et  vraiment  respondre  et  soiistenir 
sur  ce  la  vérité  contre  ceux  qui  se  sont  eftbrciés,  efforcent 
ou  efforceront  de  parler  ou  de  manifester  ou  publier  le  con- 
traire. L'autre  raison  qui  à  ce  esmouvoit  le  roy,  estoit  pour 
avoir  le  conseil  et  avis  de  l'empereur,  après  ce  qu'il  aroit  oï 
et  veu  le  devoir  en  quoy  le  roy  s'estoit  mis  et  les  offres  qu'il 
avoit  faites  pour  paix  avoir,  si  luy  sembloit  qu'il  déust  souf- 
fire,  ou  que  plus  avant  le  roy  en  déust  faire.  Auxquelles 
demandes  et  termes,  tous  d'un  accort  et  sans  contradiccion 
conseillièrent  au  roy  que  ainsi  le  féist.  Si  ordena  son  dit 
conseil  et  pluseurs  autres  l'endemain  estre  assemblés,  et 
aussi  fist  savoir  à  l'empereur  que  à  celle  heure  luy  et  son 
fils,  les  princes,  prélas  et  autres  gens  de  son  conseil  qui  en 
sa  compaignie  estoient  venus ,  feussent  audit  lieu  du  Lou- 
vre à  ladite  heure  pour  oïr  ce  que  le  roy  luy  voudroit  dire 
et  monstrer  ;  et  fu  le  vendredi  huitiesme  jour  de  janvier.  Et 
celuy  jour  au  matin  vint  veoir  le  roy  l'empereur  privée- 
ment,  et  luy  apporta  et  donna  un  bel  coffret  de  jaspre  garni 
d'or  et  de  pierreries,  d'une  espine  de  la  sainte  couronne  et 
d'un  des  os  de  saint  Martin,  et  depuis  lùy  donna  de  saint 
Denis,  car  moult  fort  en  désiroit  à  avoir,  et  en  avoit  requis 
le  roy.  Et  cedit  jour  après  disner,  le  roy  et  l'empereur  vin- 
drent  ensemble  à  la  chambre  à  parer  du  Louvre ,  et  y  es- 
toient le  roy  des  Romains  et  ceux  qui  ensuivent  de  la  part 
de  l'empereur  ;  l'evesque  de  Brusseberc  son  chancellier  et 
deux  autres  clers  notables  ;  les  ducs  de  Bréban  et  de  Sas- 
soigne,  et  les  trois  autres  ducs  dessus  nommés,  le  liault 
maistre  de  son  hostel  et  son  grant  chambellan,  le  seigneur 
de  Coldis  et  pluseurs  autres  seigneurs ,  contes ,  barons  et 
chevaliers,  jusques  au  nombre  de  cinquante  personnes  et 
plus.  Et  de  la  part  du  roy  en  y  avoit  bien  autant  et  plus,  et 
y  estoient  les  principaux  et  plus  notables  dont  les  noms 


•6f)\  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

s'ensuivent ,  c'est  assavoir  :  les  ducs  de  Berry,  de  Bourgoi- 
gne,  de  Bourbon,  de  Bar;  le  seigneur  de  Goucy  ;  les  contes 
de  Harecourt,  de  Tanquarville,  de  Sarebruche,  de  Bi*aine  ; 
monseigneur  Jacques  de  Bourbon  ;  le  mareschal  de  France 
de  Blainville;  le  seigneur  de  Ray  ne  val;  messire  Phelibert  de 
l'Espinace,  monseigneur  Thomas  de  Yaudenay ,  monsei- 
gneur Arnault  de  Corbie,  chevaliers,  et  pluseurs  autres. Et  des 
gens  du  conseil  du  roy  y  estoit  son  chancellier,  l'arcevesque 
de  Bains^  les  evesques  de  Laon,  de  Paris,  de  Biauvais,  de 
Baieux  ;  l'abbé  de  Saint- Wast ,  et  d'autres  clers  et  lais  du 
conseil  du  roy ,  tant  de  parlement  que  autres.  Et  estoient 
l'empereur  et  le  roy  et  le  roy  des  Romains  en  trois  chaières 
couvertes  de  drap  d'or,  et  les  autres  assis  à  doubles  fourmes, 
en  manière  de  siège  de  conseil.  Et  prist  le  roy  à  parler 
et  monstrer  les  fais  et  besoignes  dessus  escriptes  par  longue 
espace  de  deux  heures  et  plus  ;  et  prist  sa  matière  des 
premiers  temps  du  royaume  de  France,  et  après,  de  la  con- 
queste  de  Gascoigne  que  fîst  saint  Gharlemaine  quant  il  le 
conquist  et  convertist  à  la  foy  crestienne  que  ledit  païs  fu 
soubmis  à  la  subjeccion  du  royaume  de  France  ;  et  sans 
interrupcion  ou  contradiccion  a  tousjours  deguis  esté  et  ceux 
qui  en  ont  tenus  les  demaines  :  espécialment  les  ducs  de 
Guyenne,  tant  roys  d'Angleterre  comme  autres,  en  ont 
tousjours  fait  hommaige  lige  et  recognoissance  aux  roys 
de  France,  comme  à  leur  droit  seigneur  à  qui  est  le  fief.  Et 
se  ce  n'a  esté  depuis  le  temps  Edouart  d'Angleterre  derre- 
nier  mort  ^  n'y  fu  mise  oncques  aucune  contradiccion  y  et 
mal  à  point  le  fist ,  puisqu'il  eust  fait  hommaige  au  roy 
Phelippe,  aïeul  du  roy,  lequel  hommaige  il  fist  à  Amiens 
et  le  recognut  son  seigneur  et  roy  de  France  :  et  depuis 
ledit  hommaige  fait,  luy  revenu  en  Angleterre  par  l'espace 
d'assez  lonc  temps,  rateflia,  par  ses  lettres  scellées  de  son 
grant  scel,  et  approuva  ledvllckoiwmai^e  avoir  esté  lige,  plus 


(1378.)  CHARLES  V.  306 

fort  et  plus  avant  que  par  paroles  ii'avoit  esté  fait  audit 
roy  Phelippe,  comme  plus  à  plain  appert  par  les  lettres  sur 
ce  faites  desquelles  furent  monstres  des  originaux  scellés 
audit  empereur,  avec  toutes^  autres  char  très  plus  anciennes 
de  ses  prédécesseurs  les  roys  d'Angleterre,  faites  à  saint  Loys, 
et  de  son  temps  la  recognoissance  des  hommaiges  de  Gas- 
coigne^  Bordeaux,  Bayoune  et^  les  isles  qui  sont  endroit 
Normendie  ;   et  èsdites  lettres  est  expressément  contenu 
coment  les  roys  d'Angleterre  ont  expressément  renoncié  à 
toutes  les  terres  de  Normendie,  d'Anjou,  du  Maine,  de 
Tourraine  et  de  Poitiers ,  se  aucun  en  y  avoient ,  comme 
plus  plainement  est  contenu  èsdites  lettres,  lesquelles  furent 
monstrées  audit  empereur.  Et  aussi  monstra  le  traictié  de 
la  paix ,  et  coment  son  père  et  luy  l'avoient  moult  chier 
achetée,  et  coment  par  les  Anglois  elle  fu  mal  gardée,  en  le 
déclairant  particulièrement  :  tant  par  la  faute  de  rendre  les 
forteresces  occupées  que  il  dévoient  rendre  au  leur,  comme 
par  les  hostages  qu'il  raençonnèrent  contre  le  contenu  au 
traictié;  comme  par  les  compaignies  que  continuelment 
il  tindrent  au  royaume  de  France  j  comme  par  usurper  et 
user  des  droits  de  souveraineté  qui  appartiennent  au  roy 
desquels  il  ne  dévoient  point  user  ;  comme  de  conforter  le 
roy  de  Navarre  lors  ennemi  du  royaume  ,  ses  adhérens  et 
confortans  ,  de  leur  gens ,   subgiés  et  aliés  tant  Anglois 
comme  Gascoins,  et  leur  donner  passages,  vivres  et  confort 
contre  la  teneur  des  aliances  faites,  jurées  et  passées  et  par 
sairemens  fais  si  fors  comme  il  se  peuvent  faire  entre  cres- 
tiens.  Lesquelles  aliances  furent  aussi  monstrées  et  leues 
audit  empereur  en  françois  et  latin  ,  afin  que  chascun  les 
peust  mieux  entendre.  Et  en  oultre ,  le  prince  de  Galles 
fist  tant  d'outrages  et  d'extorcions  au  pais  et  gens  de  Gas- 
coigne,  qui  encore  estoient  demourés  soubs  la  souveraineté 
et  ressort  du  roy ,  né  oncques  renonciation  n'en  fu  né  n'a 


300  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

esté  faite ,  comme  le  roy  le  fist  monstrer  par  la  lettre  du 
traictié  oiï  est  la  clause  qui  se  commence  :  C'est  assawir, 
etc.  Et  moiistra  aussi  le  roy  comcnt  le  conte  d'Armignac, 
le  seigneur  de  Lebret  et  pluseurs  autres  barons  et  bonnes 
villes  avoient  appelé  du  prince  à  luy,  et  vindrent  en  leur 
personnes  requérir  ajournement  et  rescript  en  cause  d'ap- 
pel ,  et  cornent  le  roy  y  mist  longuement  et  fist  grant  dif- 
ficulté avant  que  faire  le  voulsist  ;  et  par  le  conseil  sur  ce 
pris  de  pluseurs  notables,  avecques  ceux  de  son  conseil; 
eues  aussi  les  opinions  de  pluseurs  estudes  de  droit  de 
Boidoigne  la  crasse,  de  Montpellier,  de  Thoulouse  et  d'Or- 
liens,  et  des  plus  notables  clers  de  la  court  de  Rome,  que 
refuser  ne  le  povoit  ;  et  coment  par  voie  ordenée  de  justice 
le  roy  le  fist ,  et  non  pas  par  puissance  d'armes.  Et  fu  or- 
dené  un  docteur  juge  du  roy  à  Thoulouse  appelé  maistre 
Bernart  Pâlot  et  un  chevalier  appelé  monseigneur  Jehan  de 
Ghaponnal ,  qui  portèrent  audit  prince  les  lettres  du  roy, 
les  inhibicions  et  ajournemens ,  et  par  le  sauf-conduit  du 
séneschal  dudit  prince  vindrent  près  dudit  prince ,  lequel 
les  fist  prendre  et  murtrir  mauvaisement  contre  Dieu  et 
justice,  et  en  offense  du  roy  et  du  royaume  de  France.  El 
aussi  monstra  le  roy  audit  empereur  coment,  nonobstant 
lesdites  offenses  ainsi  faites,  il  envoia  audit  roy  Edouart, 
contes,  chevaliers  et  clers  pour  le  sommer  et  requérir  de 
par  luy  de  radrescier  et  faire  radrescier  les  choses  ainsi  par 
son  fils  et  ses  subgiés  mauvaisement  faites  ;  et  désiroit  le 
roy  que  par  voie  amiable  remède  se  y  méist  et  non  pas  par 
guerre;  à  quoy  response  raisonnable  né  d'aucune   bonne 
espérance  ne  fu  au  roy  de  France  donnée.  Et  de  fait  avoit 
desjà  encommencié  la  guerre  ledit  prince   en  Gascoigne 
contre  les  appellans  ;   et  aussi  avoient  fait  en  Pontieu  les 
gens  dudit  roy  d'Angleterre  et  clievauchié  en  la  terre  du 
loy.    Pourquoy  ,  par  nécessité  et   par  le   conseil   de  son 


(1378.)  CHARLES  V.  3&7 

royaume  pour  ce  assemblé  en  son  parlement ,  entreprist  à 
deffendre  sa  bonne  justice  contre  ses  ennemis. 

Après  ce  que  le  roy  ot  monstre  l'occasion  de  la  guerre  et 
bien  enfourmé  parles  responses  et  lettres  scellées  l'empereur 
et  son  conseil,  il  luy  dist  et  monstra  les  devoirs  qu'il  avoit 
fais,  pour  avoir  bon  traictié  à  ses  adversaires  ;  et  aussi  fipa- 
blemeut  luy  monstra  les  offres  que  sur  ce  il  avoit  faites,  et  con- 
clust  ses  paroles  es  deux  fins  dessus  escriptes  de  manifester  les 
drois  du  roy  contre  les  paroles  mençongières  des  Anglois  et 
non  y  ajouster  foi,  et  aussi  de  donner  le  conseil  sur  escript. 
Et  aussi  luy  toucha  assez  brief  les  grâces  et  bonnes  fortunes 
que  Nostre-Seigneur  luy  avoit  données  en  sa  guerre,  pour 
ce  que  il  pensa  que  ledit  empereur  en  seroit  bien  lie  ;  et 
toutes  ces  choses  et  pluseurs  autres  touchans  ces  niatières, 
qui  trop  longues  seroient  à  escripre,  dist  le  roy  si  sagement 
et  ordenéement ,  que  tous  furent  merveilliés  de  si  belle 
mémoire  et  bonne  manière  de  parler.  De  quoy  l'empereur 
et  tous  ceux  qui  le  sceurent  entendre  monstrèrent  semblant 
de  en  avoir  très  grant  plaisir  ;  et  en  brief ves  paroles  l'em- 
pereur dist  en  alemant  à  ses  gens  qui  présens  estoient  et 
qui  n'entendoient  pas  françois,  ce  que  le  roy  luy  avoit  dit, 
et  leur  exposa  les  lettres  que  sur  ce  avoit  oï  lire  ;  et  fist 
response  au  roy  telle  comme  il  s'ensuit  :  c'est  assavoir  qu'il 
dist  que  très-bien  avoit  entendu  ce  que  le  roy  avoit  dit 
très  sagement ,  et  veu  et  bien  cogneu  tant  par  ses  lettres 
comme  autrement,  sa  bonne  querelle  et  justice,  et  que  par- 
tout le  manifesteroit  etferoit  savoir;  et  que  se  les  Anglois 
se  esforçoient  en  Alemaigne  de  publier  le  contraire  comme 
autrefois  àToient  fait,  il  defFendroit  et  soustendroit  le  droit 
du  roy ,  si  comme  il  avoit  veu  et  bien  cogneu;  et  mesme- 
ment  qu'il  sa  voit  bien  que  le  roy  d'Angleterre  avoit  fait 
Tomage  lige  au  roy  de  France  à  Amiens ,  car  il  avoit  esté 
présent  quant  il  le  fist.  Et  quant  au  conseil  donner ,  dist 
TOM.   v/.  .  "^^ 


598  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

que  cousidërë  le  bon  droit  du  roy  et  le  gisant  tort  de  ses 
ennemis,  l'avantage  qu'il  avoit  en  la  guerre  sur  eulx  et  les 
allés  du  roy  que  il  nomma  les  roys  de  Gastelle ,  de  Portu- 
gal et  d'Ëscoce ,  il  ne  luy  eust  donné  conseil  né  encore  ne 
donnoit  de  tant  oflrir  à  ses  ennemis.  Et  luy  sembloit 
que  trop  en  avoit  fail ,  se  pour  l'amour  de  Dieu  seulement 
ne  l'avoit  fait  ;  mesmement  qu'il  savoit  bien  la  coustume 
des  Anglois  estre  tele,  que  quant  il  se  véoient  ou  voient 
à  leur  dessoubs,  il  requièrent  et  veulent  avoir  volentiers 
paix  ;  mais  se  il  voient  après  leur  avantage,  il  ne  la  tiennent 
point,  comme  maintes  fois  a-l'en  veu  que  ainsi  l'ont  fait  au 
royaume  de  France.  Et  dont  se  parti  le  roy  de  luy,  et  s'en 
tourna  à  sa  chambre. 

LXVIf. 

Cornent  t  empereur  fi  si  rassembler  ie  conseil  du  roy  el  ses  gens 
pour  oïr  Vendemain  les  offres  que  il  vouloii  faire  au  roy  en 
leur  présence. 

Le  samedi  ensuivant,  qui  fu  le  neuviesme  jour  dudit 
mois ,  se  advisa  l'empereur  que  à  la  response  qu'il  avoit 
faute  au  roy  ne  s'estoit  pas  assez  offert  au  conseil  qu'il  lui 
avoit  donné.  Si  fist  savoir  au  roy  que  après  disner  féist 
assembler  ceux  de  son  conseil  qui  par  avant  y  avoient  esté, 
et  pareillement  feroit  savoir  à  ceux  de  son  conseil  que 
il  y  feussent,  et  ainsi  fu  fait.  Et  en  la  manière  du  jour  pré- 
cédent furent,  et  encore  y  ot  plus  de  gens  que  au  vendredi 
devant  n'avoit  eu,  et  commença  l'empereur  à  dire  si  haut 
que  tous  le  povoient  bien  oïr  qu'il  se  vouloit  excuser  de  ce 
que  plus  largement  n'avoit  offert  au  roy  à. la  response  qu'il 
lui  avoit  faite  ;  si  vouloit  que  tous  scéussept  et  que  à  tous 
f ust  révélé  et  magnifesté  par  tout  que  luy  et  son  fils  le  roy 
des  Romains  que  pour  celle  cause  il  avoit  amené  avecques 


(1378.)  CHARLES  V.  39î) 

luy,  tous  ses  autres  enfans ,  ses  allés,  subgiës  et  bien  vue  il- 
lans  il  vouloit  et  offroit  au  roy  estre  tous  siens ,  contre 
toutes  personnes,  à  soutenir  et  garder  son  bien  et  honneur 
de  son  royaume  et  de  ses  enfans  et  de  ses  frères  ;  et  luy  bailla 
un  rolle  où  estoient  desclarës  et  nommés  ses  aliés  desquels 
il  se  faisoit  fort  ;  de  quoy  le  roy  le  mercia  moult  gracieuse- 
ment. Et  ainsi  se  départirent. 

LXVIII. 

Cornent  V  empereur  ala  trouver  la  roy  ne  en  F  os  tel  de  Saint- 

Pal, 

Le  dimenche  ensuivant,  qui  fu  le  dixiesme  jour  du  moys 
de  janvier,  se  partirent  l'empereur  et  le  roy  ensemble,  après 
ce  que  l'empereur  ot  disné  ,  et  fu  apporté  l'empereur  jus- 
ques  sur  l'eaue  au  quay  endroit  le  Louvre,  où  estoit  le  batel 
dont  dessus  est  faite  mencion;  et  en  iceluy  vindrent  contre- 
mont  la  rivière  l'empereur ,  le  roy  et  le  roy  des  Romains 
par  dessoubs  le  grant  pont  droit  à  Saint-Pol  ;  auquel  liostel 
de  Saint-Pol  estoit  la  royne  et  les  enfans  du  roy.  Et  quant 
il  furent  audit  hostel  jusques  au  milieu  de  la  court ,  le 
daulphin  ,  ainsné  fils  du  roy  et  monseigneur  Loys ,  comte 
de  Valois ,  enfans  du  roy  ,  se  agenouillèrent  contre  le  roy 
et  après  alèrent  saluer  l'empereur  en  sa  chaière  où  on  le 
portoit  et  les  baisa  et  osta  son  chapeau.  Et  puis  furent  portes 
devant  nos  dis  seigneurs ,  et  le  roy  et  le  roy  des  Romains 
alèrent  devant  à  la  grant  chambre,  et  montèrent  par  la  vis  : 
et  l'empereur  fu  aporté  après  en  sa  chaière,  et  quant  il  fu 
en  haut,  il  voult  aler  veoir  la  royne  ;  et  ensemble  y  alèrent 
l'empereur ,  le  roy  et  le  roy  des  Romains  ;  et  y  avoit  grant 
foule  et  grant  presse  de  seigneurs,  chevaliers  et  gens  d'estat, 
et  tellement  que  à  paines  povoit-on  passer  aux  huis.  Toutes- 


401»  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

voies ,  vlndrent  ens  jusques  à  la  vieille  chambre  de  la 
royne ,  laquelle  est  près  et  encoste  de  la  sale  ou  est  l'ystoire 
de  Tbeseus.  Et  là  estoit  la  royne  au  devant  du  roy  et  de 
l'empereur ,  laquelle  avoit  un  très-riche  cercle  sur  sa  teste, 
et  estoit  notablement  acompaigniée  de  grans  dames ,  telles 
comme  il  s'ensuit  :  premièrement  y  estoit  la  contesse  d'Ar- 
tois ;  la  duchesse  d'Orléans,  fille  du  roy  de  France  ;  la  du- 
chesse de  Bourbon,  mère  de  la  royne  ;  la  nièce  du  roy,  fille 
de  son  frère  le  duc  de  Berri  ;  la  fille  du  seigneur  de  Coucy, 
la  dame  de  Préaux,  et  pluseurs  autres  contesses  et  dames, 
femmes  de  grans  seigneurs  et  de  banerés  et  d'autres  dames 
et  damoiselles  en  très-grant  quantité  qui  trop  longue  seroit 
il  escripre.  Et  quant  l'empereur  vit  la  royne,  il  se  fîst  mettre 
jus  de   sa  chaière ,  et  osta  son  chaperon  ;  et  la  royne  le 
salua  et  baisa  ,   et  puis  fu  aporté  plus  avant  en  ladite 
chambre  devant  le  lit ,  et  la  royne  estoit  encoste  luy  et  le 
roy  devant  qui  tenoit  le  roy  des  Romains  que  la  royne 
salua  et  baisa  aussi  ;  et  l'empereur  et  le  roy  des  Romains 
baisièrent  toutes  les  dames  qui  estoient  léans  du  lignage  de 
France.  Et  lors  demanda  moult  de  fois  l'empereur  la  du- 
chesse de  Bourbon ,  mère  de  la  royne,  laquelle  estoit  à  un  des 
bous  de  ladite  chambre,  hors  de  la  presse  ;  et  fu  amenée  à 
l'empereur.  Et  quant  il  furent  près  l'un  de  l'autre,  l'em- 
pereur commença  si  fort  à  plourer  et  ladite  duchesse  aussi 
que  c'estoit  piteuse  chose  à  regarder  ;  et  les  causes  si  estoient 
pour  la  mémoire  qu'il  avoit  eu  de  ce  que  la  seur  de  ladite 
duchesse  avoit  esté  sa  première  femme,  et  aussi  que  ladite 
duchesse  avoit  esté  compaigne  et  nourrie  avec  la  duchesse 
de  Normendie ,  seur  de  l'empereur  et  mère  du  roy  :  et 
onques  en  celle  place  ne  porent  parler  ensemble  ;  mais  pria 
l'empereur  que  après  disner  il  la  peust  veoir  et  parler  à 
elle  plus  secrètement,  et  ainsi  fu  fait.  De  là,  partirent  l'em- 
pereur, le  roy  et  le  roy  des  Romains  et  prist  congié  delà 


(1378.)  CHARLES  Y.  401 

royne,  et  fu  aporté  ledit  empereur  en  la  chambre  du  daul- 
phiu  de  Yiennois,  ainsné  fils  du  roy,  laquelle  chambre  estoit 
richement  appareilliée  pour  lui ,  et  aussi  estoit  tout  l'hostel 
comme  dessus  est  dit  ;  et  le  roy  ala  disner  en  la  sale  dudit 
hostel  nommée  la  sale  de  Sens,  et  y  mena  le  roy  des  Ro- 
mains et  toutes  les  gens  de  l'empereur,  avec  grant  foison  de 
chevaliers  tant  qu'il  en  y  povoit.  Et  eudementres  que  l'on 
disna ,  l'empereur  s'estoit  fait  mettre  dormir ,  et  après  le 
disner  du  roy,  et  vin  et  espices  données,  le  roy  se  retraist  en 
sa  chambre,  et  fist  retraire  le  roy  des  Romains  en  la  cham* 
bre  de  monseigneur  Loys,  son  fils,  conte  de  Valois  ;  lequel 
roy  des  Romains  voult  aler  veoir  les  lyons,  et  en  sa  com- 
paignie  y  furent  les  frères  du  roy:  et  quant  l'empereur  fu 
esveillié,  la  devant  dite  duchesse  de  Bourbon  fu  menée 
devers  l'empereur  ,  et  parlèrent  longuement  ensemble.  Et 
assez  tost  après  le  roy  y  envoia  la  royne  par  les  Galetas ,  et 
ses  enfans  le  daulphin  de  Viennois  et  le  comte  de  Valois, 
de  quoy  l'empereur  fu  moult  lie  ,  et  fula  royne  longuement 
assise  encoste  luy ,  et  parlèrent  moult  longuement  en- 
semble. Et  luy  donna  la  royne  un  beau  reliquaire  d'or , 
grant  et  notable,  garni  du  fust  de  la  vraie  croix  et  très- 
richement  garni  de  pierrerie;  et  le  daulphin  luy  donna 
deux  très-beaux  brachés  (1),  à  bêles  laisses  et  coliers  de  soie 
ferrés  à  fleurs  de  lis  d'or  ;  desquelles  choses  l'empereur  fist 
moult  grant  semblant  de  joie,  et  y  prist  très  grant  plaisir, 
et  en  mercia  la  royne  et  ledit  daulphin.  Et  pour  ce  qu'il 
estoit  sus  le  vespre  et  que  l'empereur  et  le  roy  dévoient 
aler  au  bois  de  Vincennes ,  le  roy  vint  en  la  chambre  de 
l'empereur  pour  le  faire  partir,  pour  ce  qu'il  estoit  ordené 
que  il  dévoient  aler  ensemble  ;  et  lors  prist  congié  la  royne 
de  l'empereur  et  lesdis  enfans  du  roy,  et  se  retrairent  en  la 


(0  Brachés,  Lévriers. 


402  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

chambre  d'einprès.  Et  lors  vint  le  roy  des  Romains  devers 
la  roy  ne,  et  prist  conglé  d'elle,  et  elleluy  donna  un  très  bel 
et  riche  fermail  d'or ,  garni  de  pierrerie.  Et  tantost  se  par- 
tirent et  alèrent  devant  monter  à  cheval  le  roy  et  le  roy 
des  Romains ,  et  l'en  monta  l'empereur  en  la  litière  de  la 
roy  ne,  et  ainsi  s'en  alèrent  tout  droit  au  bois.  Et  quant  il 
arrivèrent  au  bois  ,  pour  ce  qu'il  estoit  tart,  vindrent  grant 
foison  de  torches  au  devant  d'eux  ;  et  fist  le  roy  porter  et 
logier  l'empereur  en  sa  belle  tour ,  en  la  chambre  où  il 
meismes  gist  j  et  se  logea  le  roy  en  la  chambre  qui  se  nomme 
la  chambre  aux  dains  qui  est  es  braies  ;  et  fist  logier  son  fils 
le  roy  des  Romains  en  la  chambre  de  son  ainsné  fils  le 
daulphin  de  Viennois,  et  soupa  le  roy  en  la  sale  luy  et  ses 
gens  ;  car  pou  y  a  voit  d'estranges ,  pour  ce  que  chascun 
s'estoit  retrait  à  Paris. 

LXIX. 

Cornent  f  empereur  autour  de  la  chambre  ou  il  estoit  pour  ç^eoir 
le  circuite  du  chas  tel  du  bois  de  F'incennes  se  fist  porter ,  et 
des  Heures  que  le  roy  luy  donna. 

Le  lundi  ensuivant ,  qui  fu  le  onziesme  jour  de  janvier , 
se  fist  porter  ledit  empereur  tout  autour  de  la  chambre 
dessus  dite,  pour  veoir  par  les  fenestres  le  circuite  du  chastel, 
pour  ce  qu'il  n'y  povoit  aler.  Et  le  roy  envoia  son  fils  le  roy 
des  Romains  au  parc,  acompaignié  de  ses  frères  dessus  dis, 
pour  chacier  aux  dains  et  comme  pour  y  prendre  leur 
esbatement.  Celle  matinée  ne  vit  point  le  roy  l'empereur , 
pour  ce  que  à  matin  avait  oî  sa  messe  et  disné,  et  vouloit 
dormir  avant  que  le  roy  eust  oïes  ses  messes,  si  comme  il  a 
de  coustume  et  de  ordenance.  Mais  après  disner  l'ala  veoir, 
car  ledit  empereur  avoit  jà  dormi  ;  si  furent  grant  pièce 
cnscinhla  en  bonnes  Y?(\o\es  Q.v^^^\fc\xi^w%^  ^\.\\V3^  l'empe- 


(1378.)  CHARLES  V.  403 

reur  auroy  qu'il  luyvoulsist  donner  une  de  ses  Heures  (1),  et 
il  y  prieroit  Dieu  pour  luy;  etleroy  luy  en  envoia  deux, 
une  grant  et  une  petite  ,  et  luy  manda  que  il  préist  les- 
quelles qu'il  vouldroit  ou  toutes  deux  s'il  luy  plaisoit  : 
lequel  les  receut  toutes  deux  et  en  mercia  le  roy. 

LXX. 

Cornent  r  empereur  fi  st  promettre  au  roy  des  Romains  y  son  fi  Is^ 
par  la  foy  du  corps  hailliée  en  la  main  du  roy  de  France , 
que  il  ameroit  et  sen^iroit  devant  tous  les  princes  du  monde 
ledit  roy  de  France  et  ses  enfans  y  et  puis  alà  auplus  haut 
de  la  tour,  pour  veoir  les  étages  d^icelle, 

Endementres  que  le  roy  estoit  avec  l'empereur  en  sa 
chambre,  le  roy  des  Romains  vint  :  et  sitost  que  l'empereur 
le  vit,  il  l'apela  et  le  prist  pav  la  main,  et  luy  fist  promettre 
par  sa  foy  en  la  main  du  roy  que  il  l'ameroit  et  serviroit 
tant  comme  il  vivroit,  devant  tous  les  princes  du  monde , 
et  les  enfans  du  roy  aussi  :  de  quoy  le  roy  le  mercia  et  sot 
bon  gré.  Et  puis  retourna  le  roy  en  sa  chambre  ;  et  celuy 
jour  fist  monstrer  au  roy  des  Romains  et  aux  autres  princes 
et  chevaliers,  la  tour,  les  estages,  garnisons  et  abillemens 
d'icelle,  et  furent  jusques  au  haut  ;  lesquels  la  tenoient  à  la 
plus  belle  et  merveilleuse  chose  que  onquesmés  eussent 
veue.  Et  ot  ledit  roy  des  Romains  des  arbalestes  du  roy.  Et 
celle  journée,  n'y  ot  plus  chose  qui  fasse  à  esaîre. 

(1)  Heures,  Livres  d'heures. 


401  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

LXXI. 

Cornent  C empereur  se  parti  du  bois  de  Vincennes  pour  eder  à 
Saint^Mor ,  et  des  présens  que  F  abbé  du  lieu  luy  fist. 

Le  mardi  ensuivant ,  douziesme  jour  de  janvier ,  se  parti 
l'empereur  bien  matin  du  bois ,  et  estoit  en  la  litière  du 
daulphin.  Et  alaen  son  pèlerinage  à  Saint-Mor-des-Fossës, 
et  ne  voult  que  les  frères  du  roy  y  alassent  avecques  luy^  et 
aussi  n'y  ala  pas  le  roy  pour  ce  qu'il  a  voit  à  besoi- 
gnier.  De  la  manière  cornent  il  fu  receu  à  Saint-Mor  vous 
dirons  : 

Le  roy  manda  et  commanda  à  l'abbé  que  il  le  receussent 
à  procession,  à  l'entrée  de  leur  moustier,  comme  pèlerin  :  et 
ainsi  le  firent.  Et  est  assavoir  que  ledit  empereur  y  oï  messe 
à  note  que  l'abbé  chanta,  et  ofiPri  cent  frans.  Et  les  présens 
que  l'abbé  luy  fist  qui  estoient  de  poissons ,  de  buefs ,  de 
moutons  ,  de  vin ,  de  pain  et  autres  choses ,  laissa  au 
couvent  de  léans.  Et  après  la  messe  ala  disner  l'empe- 
reur en  une  chambre  de  ladite  église ,  laquelle  le  roy 
luy  avoit  bien  fait  tendre  et  parer ,  et  aussi  une  sale  en- 
coste.  Et  tousjours  depuis  son  entrée  de  Paris  fu  et  a  esté 
aux  despens  du  roy  et  sem  en  toutes  choses  des  gens  et  of- 
ficiers du  roy  de  toutes  offices.  Après  ce  qu'il  et  disné  et 
dormi,  il  fu  mis  en  sa  litière  et  aporté  à  Beauté-sur-Mame 
où  le  roy  l'avoit  attendu  ;  mais  pour  ce  que  le  roy  vit  qu'il 
demouroit  trop  et  estoit  tart,  il  s'en  retourna  au  bois.  Et  au- 
dit hostel  de  Beauté  fu  l'empereur  très  bien  logié,  et  tout 
rhostel  très  richement  paré  et  servi ,  comme  dit  est ,  très 
habondamment  et  à  ses  heures  et  plaisirs  ,  tellement  que 
audit  hostel  il  amenda  de  sa  maladie  notablement  et  se  mist 
à  aler  et  visita  tout  l'Iiostel  haut  et  bas  ,  à  pou  de  aide ,  et 
disoit  à  ceux  quv  avecYw^  e%\.o\^TvV^c!^ç^  ^wc^^^  vues  eu  sa  vie 


(1378.)  CHARLES  V.  405 

n'avoit  veue  plus  belle  place  né  plus  délitable  lieu  que  il 
avoit  léans.  Et  chascuu  jour  après  disner^  s'en  aloit  le  roy 
veoir  une  fois  et  estoient  grant  pièce  ensemble,  et  aucune 
fois  se  mettoient  ensemble  en  une  chambre  tous  seuls ,  où 
il  parloient  de  leur  besoigne  secrètement.  Et  tousjours  s'en 
aloit  le  roy  soupper  et  gésir  au  bois  et  y  disner  aussi ,  et 
ainsi  se  continua  jusques  au  département  de  l'empereur,  qui 
fu  le  samedi ,  seiziesme  jour  dudit  mois  de  janvier.  Et  le 
jeudi  devant ,  quatorziesme  jour  dudit  mois ,  fîst  faire  le 
roy  les  dons  à  l'empereur  et  à  ses  gens  ,  ainsi  qu'il  ensuit  : 
et  pour  ce  que  l'empereur  s'estoit  démente  par  pluseurs 
fois  de  vcoir  la  couronne  que  le  roy  a  faite  faire,  qu'il  avoit 
oï  dire  qui  estoit  très  belle  et  riche ,  le  roy  la  luy  envoia , 
pour  veoir,  à  Beauté,  et  luy  porta  Giles  Malet  et  Hennequin, 
son  orfèvre;  lequel  la  vist  très-volentiers  ,  et  la  tint  et  re- 
garda moult  longuement  par  tout  en  y  prenant  grant  plaisir. 
Et  quant  il  l'ot  regardée  à  sa  volenté ,  il  dist  que  on  la  re- 
méist  en  sauf  et  que,  somme  toute ,  il  n'avoit  onques  veu 
tant  de  si  noble  né  si  riche  pierrerie  ensemble.  Et  le  mer- 
credi devant ,  qui  estoit  le  treiziesme  jour  de  janvier,  avoit 
fait  savoir  le  roy  à  l'empereur,  que  le  jeudi  dessus  dit,  féist 
venir  ses  gens  à  Beauté.  Et  senti  bien  secrètement  l'empe- 
reur par  le  seigneur  de  La  Rivière  et  ledit  Giles  Malet  que 
c'estoit  pour  leur  faire  dons ,   combien   que   l'empereur 
s'excusast  fort,  en  disant  qu'il  ne  vouloit  pas  que  le  roy  luy 
donnast  rien  né  à  ses  gens.  Toutesvoies  j.  pour  acomplir  la 
volenté  du  roy ,  les  manda  querre  audit  jour.  Si  envoia  le 
roy  celuy  jeudi  après  disner  ses  frères,  les  ducs  de  Berri  et 
de  Bourgoigne  et  le  duc  de  Bourbon,  le  seigneur  de  la  Ri- 
vière et  autres,  ses  chambellans  et  variés  de  chambre ,  qui 
portèrent  les   joyaux  qui  furent  de  par  le  roy  donnés  et 
présentés  à  l'empereur  et  à  son  fils  et  à  leurs  gens  ;  et  firent 
les  présens  de  par  le  roy  à  l'empereur,  en  sa  chambre.,  lesd\& 


40G  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

ducs,  et  aussi  le  firent  à  sondit  fils ,  en  la  présence  de  l'em- 
pereur, et  furent  les  dons  de  l'empereur,  tels  comme  il  s'en- 
suit après. 

LXXII. 

Des  riches  dons  que  le  roy  de  France  donna  à  F  empereur  et  à 

son  fils  et  fi  si  présenter. 

En  présentant  les  choses  ci  devisées ,  dist  ledit  duc  de 
Berri  à  l'empereur  que  le  roy  le  saluoit  et  luy  envoioit  de 
ses  joyaux,  tels  que  on  savoit  faire  à  Paris  (i).  C'est  assavoir  : 
une  coupe  d'or  de  grant  pris,  garnie  de  pierrerie  au  pié  et 
au  couvercle  ,  et  estoit  toute  tcès  finement  esmailliée  de 
l'espère  du  ciel  où  estoit  figuré  le  zodiaque  ,  les  signes ,  les 
planètes  et  estoiUes  fixes  et  leur  images.  Et  aussi  luy  pré- 
senta deux  grans  flacons  d'or  très  noblement  ouvrés,  où  es- 
toient  figurés  en  images  enlevés  (2),  comment  saint  Jacques 
monstroit  à  saint  Charlemaine  le  chemin  en  Espaigne  par 
révéiacion  ;  et  la  façon  d'un  chascun  desdis  flacons  estoit  en 
manière  de  coquille.  Si  luy  dist  ledit  duc  de  Berri  que  pour 
ce  qu'il  estoit  pèlerin  luy  envoioit  le  roy  des  coquilles  ;  et 
encore  luy  présenta  un  très  bel  grant  hanap  d'or  ,  assis  sur 
un  trépié  garni  de  pierrerie ,  et  aussi  un  gobelet  et  aiguière 
d'or  garni  aussi  de  pierrerie,  esmaillié  très  noblement. 

Item  ,  hiy  présenta  deux  pos  d'or ,  ouvrés  à  testes  de 
lyons.  Et  à  son  fils  furent  présentés  un  grant  gobelet  d'or 
et  aiguière  àc  mesmes ,  deux  grans  pos  d'or,  où  estoient  os 
fre télés  (3),  saphirs  et  perles  ;  et  oultre  ce,  luy  fu  présenté  une 
très  riche  sainture  d'or,  tout  au  lonc  garnie  très  richement 

(1)  Ces  deraiers  mois  sont  principalement  curieux- 

(2)  Enlevés,  Variante  de  Christine  de  Pisan,  msc.  211,  Suppl.  franc., 
eslevés.  Je  préfère  la  leçon  de  Charles  V;  enlevés  i>our  relevés  ^  ou  en 
relief, 

(S)  Fre  télés,  Denle\ès,  à^owv^^* 


(1378.)  CHARLES  V.  407 

de  pierrerie^  laquelle  valoit  bien  de  six  à  huit  mil  francs 
d'or ,  de  quoy  l'empereur  mercia  grandement  le  roy ,  et 
aussi  fîst  son  fils.  Et  après  vint  l'empereur  en  l'alée  devant 
sa  chambre,  où  tous  ses  princes,  evesque ,  cliancellier,  che- 
valiers et  autres  gens  qui  estoient  venus  avecques  estoient, 
et  vit  les  dons  que  on  leur  fesoit  et  y  estoit  présent ,  les- 
quels furent  grans  et  honorables,  comme  plus  à  plain  peut 
apparoir  en  un  roUe  sur  ce  fait,  auquel  il  sont  plainement 
et  particulièrement  dëclairiës;  mais  l'en  s'en  passe  ci  endroit 
pour  cause  de  briefté  (1).  Et  bien  sembla  à  tous  et  ainsi  luy 
monstrèrent  que  il  se  tenoient  grandement  satisfais  et 
contens  du  roy. 

LXXIII. 

Cornent  V empereur ,  au  retour  de  Saint-Mor  à  Beauté,  mercia 
le  roy  des  riches  présens  qu'il  avoit  em^oiés  à  luy  et  à  son  fils 
le  roy  des  Romains  et  à  leur  gens. 

Le  vendredi  ensuivant ,  quinziesme  jour  dudit  mois  de 
janvier  qui  estoit  le  jour  de  la  feste  Saint-Mor,  ala  l'em- 
pereur à  Saint-Mor  en  pèlerinage  ,  et  chanta  l'evesque  de 
Paris,  Pontificalibus  ^  la  messe  devant  luy.  Et  combien  que 
son  disner  feust  prest  de  par  le  roy  en  ladite  abbaye  pour 
luy,  voult-il  revenir  disner  à  Beauté.  Et  après  disner,  le  roy 
vint  le  veoir ,  et  moult  fort  mercia  le  roy  des  dons  qu'il 

(1)  a  A-près  ensuivant,  à  tous  les  princes  fu  présenté  vaisselle  d'or  et 
»  d'argent  si  largement  et  à  si  très  grant  quantité  ffke.  tous  s'esmervell- 
»  loient.  Et  tant  qu'il  n'y  ot  si  petit  officier  de  quelque  estât  qu'il  fus- 
■  sent  qui  de  par  le  roy  ne  receussent  présent ,  mais  quoy  et  quels,  se 
»  passe  la  cronique  pour  cause  de  briefté.  »  (Christine  de  Pisan,  lesjaiu 
du  roy  Charles  F,  3«  partie,  chap.  xlv.)  On  voit  clairement  par  là  que  le 
seul  guide  de  Christine  est,  dans  tout  le  récit  du  voyage  de  l'empereur,  les 
Chroniques  de  Saint-Denis ,  qu'elle  a  copié  mot  à  root  quand  elle  ne  l'a 
pas  très  abrégé.  L'on  a  donc  eu  tort  de  louer  Christine  d'une  exactitude 
dont  elle  auroit  dû  pour  le  moins  avouer  plus  nettement  la  source. 


408  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

a  voit  fais  à  luy  et  à  son  fils,  le  roy  des  Romains  et  à  ses  gens, 
en  luy  disant  que  trop  en  avoit  fait.  Et  après  ce,  Tempereur 
et  le  roy  se  retraisrent  en  une  garde-robe,  ernprès  sa  cham- 
bre, et  firent  tout  widier  et  parlèrent  longuement  ensemble 
jusques  bien  sus  le  tart.  Et  lors  se  parti  le  roy,  et  l'empereur 
le  convoia  jusques  au  dehors  de  ladite  chambre  et  s'en  vint 
au  giste  au  bois.  Le  samedi,  seiziesme  jour  de  janvier,  disna 
le  roy  plus  matin  qu'il  n'avoit  acoustumé  ,  et  l'empereur 
encore  plus  matin,  et  après  dormi  l'empereur.  Et  le  roy  se 
parti  de  son  chastel  du  bois,  acompaignié  de  grant  foison  de 
seigneurs  prélas  et  chevaliers  pour  convoier  l'empereur , 
car  ainsi  le  voult-il  faire  :  et  vint  si  à  point  à  l'hostel  de 
Beauté-sur-Marne ,  que  l'empereur  estoit  levé  et  prest  de 
partir  et  soy  mettre  à  chemin. 

LXXIV. 

Des  aneaux  que  le  roy  et  l'empereur  s'entredonnèrenl^  et  cornent 
r  empereur  et  le  roy  pristrent  congié  Cun  de  F  autre  amiable- 
ment  et  piteusement ,  et  de  ceux  qui  convolèrent  ledit  empe- 
reur. 

Quant  le  roy  fu  en  la  chambre  dudit  empereur  qui  l'at- 
tendoit ,  l'empereur  vint  à  luy  et  prist  en  son  doigt  et  luy 
donna  un  anel  où  il  avoit  un  ruby ,  et  un  autre  anel  où  il 
avoit  un  diamant ,  et  les  donna  au  roy  par  belles  paroles  en 
très  grant  amistié.  Et  le  roy  tantost  prist  un  très  riche 
diamant  gros  qu'il  avoit  en  son  doigt ,  et  le  donna  par  pa- 
reille manière  k  l'empereur.  Et  là  devant  tous  s'entreaco- 
lèrent  et  baisièrent  et  se  partirent  tantost  et  vindrent  en- 
semble en  la  court ,  le  roy  pour  monter  à  cheval,  et  l'empe- 
reur dans  sa  litière,  laquelle  le  roy  luy  avoit  donnée  atelée 
de  trois  très  beaux  mules,  et  ainsi  alla  l'emperevir,  et  che- 
vaucha le  roy  encoste  luy  et  giant  multitude  de  gens  hors 


(1378.)  CHARLES  V.  409 

dudit  hostel  aux  champs,  jusqaes  près  l'hostel  de  Plai- 
sance (1)  :  et  avecques  le  roy  et  en  sa  compaignie  estoient 
les  princes  dessus  dis,  excepté  le  duc  de  Bar  qui  le  jour  de- 
vant es  toit  parti  par  le  congië  du  roy  ;  et  les  prélas  tous 
ceux  qui  par  avant  y  avoient  esté ,  et  d'abondant  Tarce- 
vesque  de  Ra venue  y  estoit  qui  de  nouvel  y  estoit  venu. 
Le  prévost  de  Paris ,  le  Chevalier  du  guet ,  le  prévost  des 
marchans  et  les  échevins  et  les  gens  de  la  ville  estoient 
devant  aux  champs  qui  estoient  venus  pour  convoier  l'em- 
pereur; et  chevauchièrent  devant,  et  assez  près  de  la  maison 
de  Plaisance  pristrent  l'empereur  et  le  roy  congié  d'en- 
semble. Et  plus  tost  s'en  fu  retourné  le  roy  se  il  eust  voulu 
croire  l'empereur  qui  souvent  luy  disoit  et  fesoit  dire  que 
il  s'en  retournast  ;  et  au  prendre  congié  l'empereur  et  le 
roy  plourèrent  si  que  les  gens  l'apercevoient  bien,  et  à 
grant  paine  porent  parler  ensemble ,  mais  il  s'entrepristrent 
par  les  mains  et  ainsi  se  départirent.  Et  le  roy  s'en  retourna 
au  bois,  et  les  ducs  de  Berri,  de  Bourgoigne  et  de  Bourbon 
se  en  alèrent  avec  l'empereur  ,  et  le  roy  des  Romains  re- 
tourna et  convoia  une  pièce  le  roy,  et  puis  prist  congié  de 
luy,  et  aussi  firent  les  princes  et  ducs  qui  en  la  compaignie 
de  l'empereur  estoient  venus.  Avec  l'empereur  alèrent  les- 
dis  frères  du  roy  et  le  menèrent  à  Laigny-sur-Marne,  où  il 
ala  au  giste  ;  et  l'endemain  aussi  alèrent  avec  luy  à  Meaux , 
et  aux  deux  villes  dessus  dites  fu  honorablement  receu  et 
fait  présens,  comme  es  autres  villes  dessus  escriptesluy  fu 
fait  à  son  venir.  Et  celuy  dimenche,  dix-sept iesme  jour  du- 
dit mois,  qu'il  fu  à  Meaux,  se  parti  de  l'hostel  de  Tevesque 
où  il  estoit  logié  et  vint  au  marchié  de  Meaux  soupper  luy 
et  son  fils  et  de  ses  princes,  avecques  les  ducs  de  Berri  et  de 
Bourgoigne,  frères  du  roy  ,  en  leur  hostel,  où  il  fu  grande- 

(1)  Plaisance.  Tout  près  de  Vinccnnes. 

35 


410  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

ment,  prestement  et  honorablement  receu  et  servi,  luy  et 
toutes  ses  gens,  combien  que  pou  d'espace  eussent  eu  les 
frères  du  roy  à  savoir  sa  venue. 

LXXV. 

Cornent  V empereur  se  parlist  de  Meaux  ,  et  prislrent  de  luy 
congié  les  frères  du  roy  qui  ravoienL  concerne  eux  et  pluseurs 
autres  seigneurs» 

Le  lundi  ensuivant,  se  parti  de  Meaux  ledit  empereur  et 
son  fîls  le  roy  des  Romains,  et  les  convoièrent  lesdis  frères 
du  roy  bien  une  lieue  au-delà  de  la  ville  ;  et  pristrent  con- 
gié de  luy  et  s'en  revindrent  devers  le  roy.  Et  n'est  pas  à 
oublier  que  l'empereur  de  son  propre  mouvement ,  en  la 
faveur  du  roy  et  de  son  fils  ainsné  le  daulphin  ,  ordena  et 
fist  son  lieutenant  et  vicaire-général  au  royaume  d'Arle  ledit 
daulphin,  et  voult  que  ce  feust  à  la  vie  dudit  daulphin  in- 
révocablement.  Et  sur  ce  fist  ses  lettres  scellées  en  or  en  si 
grant  et  plain  povoir  comme  faire  se  peust,  et  corne  autrefois 
n'a  esté  acoustumé.  Et  semblablement  le  fist  son  lieutenant 
et  général -vicaire  par  unes  autres  lettres  scellées  semblable- 
ment et  à  pareil  povoir  audit  daulphin,  fiefs  et  anière  fiefs 
et  tenement  quelconques  sans  riens  excepter  ;  et  luy  baillla 
et  donna  le  chastel  de  Pouppet  (1)  sus  Vienne,  et  une  autre 
maison  en  ladite  ville  appelléc  Chavaux.  Et  aussi  l'aagea  et 
suppléa  toutes  choses  qui  par  deffaut  d'aage  po voient 
donner  empeschement  audit  daulphin  pour  ses  grâces  et 
gouvernement  obtenir.  Et  pour  ces  choses  faire  et  autres  au 
plaisir  et  proffit  du  roy  et  de  ses  enfans,  laissa  son  chancel- 

(1)  Pouppet,  Variante  du  msc.  9622,  Pompet^sur-Vienne ,  c'est-à-dire 
sans  doute  au-dessus  de  Vienne,  comme  l'indique  la  ligne  suivante.  Chris- 
tine de  Pisan  écrit  Pompet  en  Vienne  et  un  aullre  lieu  appelle  Cheneaulx.  Il 
si'îiS^i  ici  du  fameux  c\\tiV.<î;xw  d^NV^toi^  Pompetacum,  aujourd'hui  P/pel. 


■4» 


(1378.)  CHARLES  V.  411 

lier  à  Paris,  trois  ou  quatre  jours  après  son  département , 
pour  en  délivrer  et  séeller  les  lettres. 

LXXVI. 

Les  chemins  que  V empereur  fisl  en  ahint  hors  du  royaume  de 

France, 

Après  s'ensuit  le  chemin  que  l'empereur  tint  en  son  re- 
tour par  l'ordonnance  du  roy  jusques  hors  de  son  royaume. 
Au  partir  de  la  cité  de  Meaux  vint  au  giste  à  Gandelus ,  et 
là  et  présens  comme  es  autres  villes.  De  là  fu  le  mardy  dix- 
neuviesme  jour  de  janvier  à  Chastel-Tierry ,  où  le  roy  fist 
le  lieu  qui  est  sien  bien  appareillier  et  ordener  pour  sa. 
venue  ;  et  là  fu  gouverné  par  ses  officiers  en  sales,  en  cham- 
bres et  en  toutes  choses,  comme  en  tous  les  autres  hostels 
du  roy  a  esté.  Et  estoient  en  sa  compaignie,  de  par  le  roy, 
le  seigneur  de  Coucy ,  les  contes  de  Sarebruche  et  de  Braine  ; 
le  seigneur  de  La  Rivière  et  Jehan  Lemercier,  lesquels 
tous  ou  la  plus  grant  partie  l'acompaignèrent  et  conduirent 
jusques  hors  du  i-oyaurae ,  et  fu  son  chemin  de  Chastel- 
Thierry  à  Reims,  de  Reims  à  Mouson,  sans  les  gistes d'entre 
deux.  Etenchascuns  lieux  a  eu  présens,  aussi  bien  es  plates 
villes  comme  es  cités,  et  partout  honorablement  et  grande- 
ment receu  et  festoie ,  comme  il  fut  à  son  venir.  Et  est 
assavoir  que  toute  la  despense  que  luy  et  ses  gens  ont  faite 
à  Paris  en  hostelleries ,  le  roy  a  tout  fait  paier  et  defFraier  ; 
et  semblablement  tous  les  dons  qui  valent  bien  deffraiment, 
puis  qu'il  entra  au  royaume  jusques  il  en  a  esté  hors,  com- 
bien que  au  nom  des  villes  a  esté  fait,  a  esté  tout  au  frais 
et  despense  du  roy. 


412  LES  GRANDES  CHRONIQUES 

LXXVII. 

De.t  lettres  de  Fempereur  que  son  chancellier  bailla  au  daul- 
phirij  contenans  les  choses  dessus  dites. 

Alors  quant  le  roy  fu  retourné  à  Paris,  le  chancellier  de 
l'empereur  aporta  au  daulphin  qui  estoit  devers  le  roy  et 
lui  présenta  les  lettres  scellées  des  grâces  que  l'empereur 
luy  avoit  faites,  de  quoy  il  mercia  l'empereur.  Et  enyoia 
après  ledit  chancellier  en  son  hostel  un  hel  hanap  d'argent 
très  hien  doré  pesant  vingt  mars ,  et  dedens  avoit  mil 
francs  d*or  comptés  que  ledit  daulphin  luy  donna  pour  la 
peine  qu'il  avoit  eue  de  sa  besoigne. 

LXXVIII. 

Comment  la  royne  de  France  enfanta  une  fille   en  Vostel  de 
Saint'Pol  à  Paris,  laquelle  fu  nommée  Catherine, 

Le  jeudi  quart  jour  de  février  ensuivant  mil  trois  cens 

septante-sept  dessus  dit ,  la  royne  de  France  ot  une  fille  en 

l'ostel  du  roy,  emprès  Saint-Pol  à  Paris  ;  et  l'endemain,  jour 

de  vendredi,  fu  baptisée  en  ladite  églyse  de  Saint-Pol,  par 

messire  Aymeri  de   Maignac  ,    evesque  de   Paris.  Et  fu 

parrain  le  prieur  de  Sainte-Catherine  du  Val-des  -  Ecoliers 

de  Paris ,  et  marraine  une  damoiselle  qui  aidoit  à  dire  les 

heures  à  ladite  royne   appellée  damoiselle  Catherine  de 

Villiers.  Et  fu  ce  fait  par  dévocion  que  ladite  royne  avoit  à 

madame  Sainte-Catherine,  et  fu  ladite  fille  appellée  Cathe- 
rine. 


(1378.)  CHARLES  V.  413 

LXXIX. 

Du  trespassement  de  madame  Jehanne  de  Bourbon ,  ro/ne  de 

France,  et  de  son  nohle  appareil. 

Le  samedi  ensuivant ,  sixième  jour  dudit  mois  de  février, 
environ  dix  heures  après  midi ,  ladite  royne  trespassa  de  ce 
siècle  audit  hostel  de  Saint-Pol ,  dont  le  roy  fu  moult  trou- 
ble et  longuement  ;  et  si  furent  moult  d'autres  bonnes  per- 
sonnes :  car  il  s'entreaimoient  tant  comme  loiaux  mariés 
peuvent  amer  l'un  l'autre.  Si  fu  gardée  audit  hostel,  pour 
ce  que  l'ordenance  de  son  enterrement  peust  estre  faite 
convenablement,  jusques  au  dimenche  quatorziesme  jour 
ensuivant.  Et  cependant  chascun  jour  à  matin  l'en  chantoit 
messes  audit  hostel,  et  après  disner  vigiles  de  mors.  Auquel 
jour  de  dimenche  après  disner ,  le  corps  fu  porté  notable- 
ment sur  un  beau  lit  noblement  aourné  et  couvert  de  biaux 
draps  d'or  sur  le  blanc,  et  un  biau  poille  d'or  vermeil  sur 
quatre  lances  que  le  prévost  des  marchans  de  Paris  et  les 
eschevins  portoient.  Et  les  seigneurs  de  parlement  estoient 
environ  le  lit  où  le  corps  gisoit ,  et  tenoient  le  poille  qui 
estoit  sur  le  lit ,  tout  autour ,  si  comme  il  est  acoustumé  à 
faire  aux  roy  s  et  roynes  de  France.  Et  sur  le  visage  de  ladite 
royne  avoit  un  cuevre  chef  si  délié  que  tout  plainement  on 
véoit  le  visage  parmy,  et  avoit  en  sa  main  dextre  un  petit 
bas  ton  d'or  ouvré  par  dessus  en  la  façon  d'une  rose,  et  en 
l'autre  main  avoit  un  ceptre ,  et  estoient  en  la  compaignie 
tous  les  collèges  et  les  ordres  de  Paris  mendians,  et  tous  les 
gens  notables  qui  estoient  lors  à  Paris ,  prélas  et  autres,  et 
quatre  cens  torches  devant,  chascune  de  six  livres.  Et  après 
le  corps  aloient  à  pié  le  duc  de  Bourbon ,  frère  de  ladite 
royne,  et  pluseurs  autres  du  lignage  du  roy,  tous  vestus  de 
noir. 


414  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

LXXX. 

Cornent  le  corps  de  la  royne  fu  porté  à  Nostre-Dame  de  Paris 
et  lendemain  à  Saint- Denis  en  France  à  granl  honneur, 

(  I  )  Ainsi  fu  portée  jusques  à  l'églyse  Nostre-Dame  de  Paris, 
et  là  fu  mis  le  corps  au  cuer  d'icelle  églyse ,  dessoubs  une 
moult  notable  chapelle  de  bois  couverte  de  ciei^es;  et 
autour  de  la  nef  de  ladite  églyse  avoit  quatre  cent  torches 
du  pois  de  celles  qui  avoient  esté  portées  à  convoier  le 
corps,  et  environ  le  corps  avoit  tousjours,  tant  à  porter 
le  corps  comme  en  Téglyse,  treize  grosses  torches  que  por- 
toient  treize  variés  de  chambre  du  roy.  Et  tantost  furent 
vespres  et  vigilles  de  mors  commenciées ,  et  fist  le  service 
en  ladite  églyse  de  Paris  Tevesque  de  Paris;  et  tous  les 
autres  prélas ,  tant  arcevesques  comme  evesques  et  abbés , 
furent  revestus  avecques  leur  mitres  et  leur  crosses ,  et 
estoient  seize  prélas,  dont  les  evesques  de  Laon  et  de  Beau- 
vais  tenoient  cuer.  Et  furent  toutes  les  leçons  et  vigiles  dites 
par  prélas,  et  là  estoit  présent  monseigneur  Phelippe  d'A- 
lençon ,  patriarche  de  Jhérusalem  et  arcevesque  d'Aux , 
lequel  n'es  toit  pas  revêtu  en  habit  pontifical ,  mais  estoit 
en  chappe  romaine  avec  les  autres  seigneurs  du  lignaige 
du  roy  :  et  furent  tant  à  convoier  le  corps  que  à  vigiles  la 
royne  Blanche,  la  contesse  d'Artois  et  la  duchesse  d'Orliens, 
et  aussi  la  niepce  du  roy,  fille  du  duc  de  Berry  et  femme 
de  Amé  de  Savoie,  fils  du  conte  de  Savoie,  et  pluseurs  autres 
dames  et  demoiselles,  tant  de  l'ostel  de  ladite  royne  tres- 
passée  que  autres. 

Le  lundi  ensuivant ,  quinziesme  jour  dudit  mois  envi- 


(/)  Le  msc.  de  CUarlesV  rcçrodviil  ici  d'une  manière  inlércssanlc  ce 
coijYoi  funèbre  dans  une  ^îbiuAq  vttwvv;»\wt^. 


(1378.)  CHARLES  V.  416 

ron  prime,  fu  moult  solempnellement  la  messe  dite  en 
l'église  de  Paris  par  ledit  evesque  de  Paris ,  prësens  ceux 
qui  avoieiit  esté  à  vigiles.  Et  tantost  que  la  messe  fu  dicte, 
le  corps  fu  levé  et  mis  à  chemin  pour  porter  à  Saint-Denis, 
par  la  manière  qu'il  a  voit  esté  aporté  en  ladite  églyse  de 
Paris,  accompagnié  de  ceux  qui  y  a  voient  esté  le  dimenche. 
Et  y  avoit  quatre  cent  torches  nouvelles ,  bar  les  autres 
quatre  cens  qui  avoient  esté  portées  à  Nostre-Dame  y 
demourèrent  et  tout  l'autre  luminaire,  et  aussi  y  ot  treize 
grosses  torches  nouvelles  que  treize  variés  de  chambre  du 
roy  portèrent,  lesquelles  quatre  cent  treize  torches  furent 
portées  avec  le  corps  jusques  à  Saint-Denis.  Et  après  le  corps 
alèrent  tousjours  à  pié  lesdis  duc  de  Bourbon ,  le  patriar- 
che et' autres  seigneurs  du  lignaige  du  roy,  et  moult  grant 
compaignie  tant  des  officiers  du  roy  comme  d'autres.  Et 
encontre  le  corps  vindrent  à  procession  l'abbé  et  les  reli- 
gieux de  Saint -Denis  dessoubs  jusques  oultre  la  place  du 
Lendit.  Et  quant  le  corps  fu  au  cuer  de  l'églyse  de  Saint- 
Denis  une  belle  chapelle  de  bois,  l'en  commença  le  service 
de  mors ,  et  y  furent  prêtas  revestus  en  la  manière  qu'il 
avoient  esté  en  l'églyse  de  Paris ,  et  les  deux  evesques  de 
Laon  et  de  Beauvais  qui  tenoient  cuer ,  et  l'arcevesque  de 
Kains  faisoit  le  service.  Et  là  avoit  moult  grant  luminaire 
sur  ladite  chapelle  et  environ  le  cuer  de  l'églyse ,  de  grant 
quantité  de  cierges  comme  de  quatre  cens  torches  toutes 
nouvelles  et  treize  grosses  torches  que  les  treize  variés  de 
chambre  tenoient  environ  le  corps;  et  furent  auxdi tes  vigi- 
les tous  les  seigneurs  et  dames  dont  dessus  est  faicte  men- 
ciou. 


416  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

LXXXI. 

Cornent  le  corps  de  la  rojrnefu  enterré  à  Saint-Denis  et  son 

cuer  aux  Cor  délier  s  de  Paris, 

Le  mardi  ensuivant,  seiziesme  jour  dudit  mois  de  février, 
fu  la  messe  dite  à  Saint*Denis  par  l'arcevesque  de  Rains, 
et  fu  diacre  et  dist  l'évangile  l'evesque  de  Noyon,  et  Te- 
vesque  de  Lisieux  fu  sous-diacre  et  dist  Fépistre.  Et  furent 
tant  arcevesques  comme  evesques  et  abbés  dix-neuf  crosses, 
et  après  la  messe  dite ,  le  corps  fu  enterré  en  une  chapelle 
de  ladite  églyse  de  Saint-Denis  qui  est  au  costé  destre  da 
grant  autel,  près  de  la  porte  par  laquelle  l'en  entre  au 
cloistre,  emprès  les  degrés  par  lesquels  on  monte  aux  corps 
sains,  laquelle  chapelle  ledit  roy  Charles  avoit  fondée.  Le 
mercredi  ensuivant  dix-septiesme  jour  dudit  mois,  après 
disner,  furent  vigiles  dites  en  l'églyse.  des  frères  Meneurs, 
à  Paris,  et  là  furent  la  roy  ne  Blanche,  la  contesse  d'Artois, 
la  duchesse  d'Orliens  et  pluseurs  autres  grans  dames,  et 
aussi  les  prélas  qui  avoient  esté  à  Saint-Denis  ;  le  duc  de 
Bourbon ,  monseigneur  Phelippe  d'Alénçon  ,  patriarche  de 
Jhérusaleni ,  et  grant  foison  d'autres  grans  seigneurs.  Le 
jeudi  au  matin  ensuivant  fu  la  messe  dite,  et  après  la  messe 
fu  le  cuer  de  la  royne  enterré  devant  le  grant  autel  de 
l'églyse  desdis  frères  Meneurs,  à  la  destre  partie 

LXXXII. 

Cornent  les  entrailles  de  ladite  royne  furent  enterrées  solempnei- 

mentenVéglfse  des  Céleslins. 

Le  vendredi  ensuivant,  après  disner,  furent  tous  les  sei- 
gneurs et  dames  dess\xsô!vs  ^>xyl^^^^V\w%  \'t'^^\vs>^  et  là,  en 


(1378.)  CHARLES  V.  417 

Véglyse,  furent  dites  vigiles.  Et  le  samedi  ensuivant  la  messe 
et  après  la  messe  furent  les  entrailles  enterrées  devant  le 
grant  autel  de  ladite  ëglyse  ;  et  tant  auxdis  frères  Meneurs 
quant  le  cuer  fu  enterré  comme  aux  Célestins ,  à  la  messe 
et  aux  vigiles  ot  très -grant  luminaire ,  tant  de  torches 
comme  de  cierges  alumés  sur  chascune  des  chapelles  de 
bois  estant  au  milieu  du  cuer,  tant  de  Tune  desdites  égly- 
ses  comme  de  l'autre ,  et  moult  beaux  draps  d'or  sur  les 
sépultures,  tant  dudit  cuer  comme  des  entrailles.  Et  à 
chascun  desdis  trois  enterrages  qui  furent  fais,  furent  don- 
nés à  toutes  personnes  qui  y  vouldrent  aler,  à  chascune 
personne  à  chascune  fois  quatre  deniers  parisis  de  bonne 
monnoie  courant  lors. 

LXXXIII. 

Du  irespassement  de  madame  Ysabely  fille  du  roy^  et  de  son 

enterrement. 

Le  mardi  ensuivant  >  qui  fu  le  vint-troisiesme  jour  dudit 
mois  de  février,  en  l'ostel  du  roy  emprès  Saint-Pol  à  Paris, 
trespassa  madame  Ysabel ,  fille  desdis  roy  et  roy  ne.  Et  le 
jeudi  ensuivant  fu  enterrée  en  l'églyse  de  Saint-Denis ,  en 
la  chapelle  où  la  royne  avoit  esté  enterrée. 

LXXXIV. 

Coment  les  messaigiers  commis  à  traictier  de  la  paix  du  roy  de 
France  et  de  celuy  d'Angleterre  recommencièrent. 

En  iceluy  mois  de  février,  se  remistrent  sus  les  traictiés 
entre  les  roy  s  de  France  et  d'Angleterre,  par  le  moien  des 
deux  arcevesques  de  Rouen  et  de  Ravenne ,  messaiges  du 
pape  ;  et  envolèrent  lesdis  roys  leur  messaiges  à  Bruges 
pour  traictier  de  la  paix  entre  lesdis  roys. 


418  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 


LXXXV. 

Du  trespas sèment  du  pape  Grégoire  XI  ^  et  de    la  foiddre 

qui  chéi. 

Le  samedi  au  soir,  vint-septiesme  jour  du  mois  de  mars 
ensuivant,  pape  Grégoire  qui  estoit  aie  à  Rome ,  si  comme 
dessus  est  escript ,  trespassa  de  ce  siècle  en  ladite  cité  de 
Rome  au  palais  Saint-Pierre.  Et  le  mardi,  sixiesme  jour  du 
mois  d'avril  ensuivant  mil  trois  cent  septante-sept  avant 
Pasques ,  car  Pasques  ensuivant  furent  le  dix-huitiesme 
jour  d'avril ,  au  conclave  qui  estoit  ordené  par  les  cardi- 
naux pour  faire  l'éleccion  de  l'autre  pape  et  auquel  il 
dévoient  entrer  l'endemain,  chéi  la  fouldre  et  rompi  et  des- 
péça  deux  des  loges  ordenés  pour  deux  des  cardinaux.  Et 
l'endemain ,  jour  de  mercredi  septiesme  jour  dudit  mois , 
entrèrent  les  cardinaux  qui  lors  estoient  à  Rome  audit 
conclave,  et  en  celuy  temps  en  avoit  encore  six  à  Avignon  qui 
point  n'estoient  aies  à  Rome  avec  ledit  pape.  Et  par  ce 
que  dessus  est  dit,  puet  apparoir  que  ledit  pape  Gr^oire 
qui,  si  comme  dessus  est  escript,  fu  esleu  en  pape  le  tren- 
tiesme  jour  de  décembre  mil  trois  cent  septante,  ne  régna 
pape  que  sept  ans ,  et  tant  comme  il  a  du  trentiesme  joar 
de  décembre  au  vint-septiespie  jour  de  mars. 

lXxxvi. 

Cornent j  par  la  grâce  de  Dieu,  furent  révélées  au  roy  de  France 
pluseurs  traïsons  contre  luy  machinées  à  J aire  par  le  roy  de 
Nat^arre, 

L'an  dessusdit  mil  trois  cent  septante-sept ,  au  mois  de 
mars,  furent  envoiées  lettres  au  roy  de  France  par  aucuns 
grans  seigneurs,  esquelles  estoit  contenu  que  le  roy  de 


(1378.)  CHARLES  V.  419 

Navarre  avoit  conceu  et  machiné  de  faire  empoisonner  le- 
dit roy  de  France  ;  et  que  un  appelé  Jaquet  de  Rue,  cham- 
bellan dudit  roy  de  Navarre ,  lequel  ledit  roy  de  Navarre 
envoioit  lors  en  France  en  la  compaignie  de  messire  Charles 
de  Navarre ,  son  ainsné  fils ,  sa  voit  ces  choses  et  pluseurs 
autres  mauvaistiés  conceues  par  ledit  roy  de  Navarre  con- 
tre ledit  roy  de  France.  Et  pour  celle  cause  ledit  roy  de 
France  fist  prendre  ledit  Jaquet  de  Rue  et  emprisonner  par 
ceux  qui  le  pristrent.  Et  par  iceux  qui  le  pristrent  fu  trouvé 
en  un  des  coffres  dudit  Jaquet  un  petit  roole  de  mémoires 
dont  ci-après  sera  faite  mencion  ;  et  après  fu  ledit  Jaquet 
examiné  par  le  commandement  du  roy  de  France ,  lequel 
confessa  ce  que  ci-après  suit  : 

LXXXVII. 

Ci-après  s* ensuit  la  confession  Jaquet  de  Rue  ,  chambellan  du 

roy  de  Navarre. 

(1)  Jaquet  de  Rue,  escuier- chambellan  du  roy  de  Na- 
varre, pris  du  commandement  du  roy  de  France ,  et  amené 
prisonnier  à  Corbueil  par  Jehan  de  Rosay,  huissier  d'armes, 
et  par  Guillaume  de  Rosay,  escuier  d'escurie  du  roy  nostre 
sire,  frères,  le  vint-cinquiesme  jour  de  mars  mil  trois  cent 
septante-sept,  a  dit  et  confessé  de  sa  pure  volenté,  sans  con- 
trainte ,  présens  monseigneur  le  chancelier  de  France ,  le 

(1)  Ce  grand  et  important  chapitre  est  inédit.  Dans  les  éditions  précé- 
dentes et  dans  la  plupart  des  manuscrits,  il  a  été  retranché.  Dans  le  beau 
manuscrit  de  la  Continuation  de  NangiSj  no  8298-3,  on  a  lié  le  commen- 
cement de  la  confession  de  Jaques  de  Hue  à  la  Gn  de  celle  de  Pierre  du 
Tertre ,  et  l'on  a  supprimé  l'intermédiaire.  Christine  de  Pisan ,  après 
avoir  raconté  cet  événement  d'une  manière  fort  concise ,  ajoute  :  «  Qui 
M  plus  en  voudra  savoir ,  trouver  le  pourra  assés  près  de  la  fin  où  les 
»  chroniques  de  France  traittcnt  dudit  roy  Charles,  après  le  trespassement 
»  de  la  royne.  »  (Liv.  iii,cbap.  ôl.) 


420  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

sire  de  La  Rivière ,  messire  Nicolas  Braque ,  messire  Es- 
tienne  de  la  Granche ,  président  en  parlement  ;  messire 
Pierre  de  Bournaseau  et  maistre  Jehan  Pastourel,  conseil- 
liers  du  roy  nostre  sire  ;  le  prévost  de  Paris  et  Jehan  de 
Vaudetar  ;  que  les  mémoires  contenus  en  une  cédule  qui 
a  esté  trouvée  en  un  de  ses  coffres  sont  vrais,  lesquels  mé- 
moires le  roy  de  Navarre  luy  fist  baillier  par  Guillaume 
Planterose,  ^on  trésorier,  né  de  la  conté  de  Longueville  en 
Gaiix,  pour  les  faire  mettre  à  exécucion  en  la  manière  qui 
s'ensuit  : 

C'est  assavoir  «  que  par  le  conseil  de  maistre  Pierre  du 
Tertre  ,  de  Ferrando  d'Ayens,  de  messire  Michel  Sanches, 
capitaine  d'Avranches,  du  prieur  de  Pampelune,  de  Gomins 
Lorens  et  dudit  Jaquet ,  l'en  envoie  ledit  Gomins  Lorens  et 
Jehan  Dupré,  clerc  dudit  maistre  Pierre,  en  Angleterre  le 
plus  tost  que  l'en  pourra,  pour  faire  les  choses  qui  s'ensui- 
vent : 

»  Premièrement,  que  l'en  renvoie  les  traictiés  qui  furent 
commenciés  entre  le  roy  d'Angleterre  et  le  roy  de  Navarre, 
au  temps  que  ledit  roy  de  Navarre  fu  en  Angleterre,  avant 
qu'il  venist  devers  le  roy  à  Vernon,  lesquels  ledit  maistre 
Pierre  du  Tertre  a  pardevers  luy  ;  et  que  l'en  en  preingne, 
par  son  conseil ,  ce  qui  sera  bon  pour  traictier  de  nouvel. 
Et  scet  bien,  ledit  Jaquet,  que  par  la  teneur  desdis  traictiés,  { 
le  roy  de  Navarre  devoit  faire  guerre  en  chief  de  luy  et  de 
ses  forteresses  et  de  son  païs  contre  le  roy  de  France.  Et  pour 
ce,  le  roy  d'AngleteiTe  accordoit  faire  baillier  audit  roy  de 
Navarre  Lymoges  et  Lymosin  et  les  chasteaux  du  Melle, 
de  Ghiset  et  de  Chivray ,  que  le  duc  d'Orliens  tint  en  Poitou, 
et  un  grant  somme  d'argent  pour  une  fois,  ne  se  recorde 
pas  quelle.  Et  le  roy  de  Navarre  devoit  baillier  audit  roy 
d'Angleterre  pour  seurté,  à  tenir  pour  trois  ans,  quatre  de 
ses   forteresses;  c'est  assavoir    Nogent-le-Rotrou,  No- 


(1378.)  CHARLES  V.  451 

nancourt  et  deux  autres,  ne  se  remembre  pas  lesquelles,  et 
dévoient  être  mises  en  la  main  du  conte  de  Salesbury.  Mais 
avant  ^ue  le  traictié  feust  parfait ,  le  chancelier  du  prince 
eiMnonseigneur  Regnaut  Sauvage  empeschièrent  le  traictié, 
poui'  ce  que  ledit  prince  ne  vouloit  pas  que  l'en  luy  bail- 
last  lesdis  pais  et  forteresses  qui  estoient  siennes. 

»  Item  ,  que  l'en  traicte  les  meilleurs  aliances  que  l'en 
pourra  avec  le  roy  d'Angleterre  contre  le  roy  de  France  :  et 
que  l'en  traicte  par  lesdites  aliances  le  mariage  de  l'une 
des  filles  du  roy  de  NavaiTC  et  du  roy  d'Angleterre ,  et  le 
mariage  du  fils  de  Lencastre  et  de  l'une  des  filles  dudit  roy 
de  Navarre,  ou  du  conte  de  Mortaing  et  de  l'héritière  du 
duchié  de  Lencastre. 

»  Item ,  que  l'en  traicte  que  les  terres  de  Bayonne,  de 
Soble  et  de  Labourt,  soient  baillées  audit  roy  de  Navarre 
siennes  à  héritage,  et  qu'il  soit  lieutenant  et  garde  de  Bor- 
deaux et  d'Aix  et  des  parties  d'environ,  pour  et  au  nom  du 
roy  d'Angleterre  j  et  qu'il  facent  guerre,  l'un  pour  l'autre, 
contre  le  roy  de  France  ;  et  que ,  pour  ce ,  soit  ledit  roy 
d'AngleteiTe  tenu  de  baillier  audit  roy  de  Navarre  certaine 
somme  de  gens  d'armes  et  d'argent  la  plus  grant  que  l'en 
pourra  et  tout  ce  que  ses  gens  en  pourront  traire  ;  et  que 
nuls  desdis  roy  s  ne  puisse  sans  l'autre  faire  paix  audit  roy 
de  France.  Et  combien  que  ledit  roy  de  Navarre  fist  deman- 
der audit  roy  d'Angleterre  comme  dit  est,  toutesvoies  estoit 
l'entencion  dudit  roy  de  Navarre  que ,  au  cas  que  le  roy 
d'Angleterre  ne  la  luy  vouldroit  baillier,  que  ce  nonobstant 
l'en  procédast  avant  es  dites  aliances. 

»  Item,  que  l'en  accorde  de  baillier  audit  roy  d'Angleterre, 
pour  tenir  ces  choses  fermes  et  pour  seurtés,  les  chasteaux 
et  villes  de  Nogent-le-Roy ,  d'Anet ,  d'Ivry  et  de  Nonan- 
court. 

»  Item,  que  l'en  traicte  aliances  entre  le  duc  de  Lcwca&Xx^ 


422  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

et  ledit  roy  de  Navarre  pour  le  fait  contre  le  roy  d'Espaigne, 
et  que,  par  ledit  traie tié,  ledit  duc  de  Lencastre  soit  tenu 
de  envoler  au  roy  de  Navarre  certaine  quantité  de  gens 
d'armes,  le  plus  que  l'en  pourra  avoir.  » 

Et  le  trentiesme  jour  de  mars  ensuivant,  en  Ghastellet  à 
Paris  ;  présens  monseigneur  le  chancelier  ;  lesdis  messire 
Nicolas  Braque,  messire  Estienne,  messire  Pierre,  maistre 
Jehan  Pastorel  et  le  prévost  de  Paris  et  Giles  Malet ,  dist 
ledit  Jaquet  que  en  ce  caresme  a  quatre  ans  ,  en  la  fin  de 
la  chevauchiée  que  le  duc  de  Lencastre  fist  par  le  royaume 
de  France  auquel  temps  se  dévoient  conduire  certains 
traictiés  de  paix  d'entre  le  roy  d'Espaigne  et  ledit  roy  de 
Navarre ,  iceluy  roy  de  Navarre  vint  devers  ledit  duc  de 
Lencastre  et  luy  requist  entre  les  autres  choses  que  il  hiy 
voulsist  aidier  à  ce  que  il  ne  luy  convenist  pas  prendre  si 
deshonnorable  traictié  comme  il  avoit  avecques  ledit  roy 
de  Gastelle,  et  que  au  moins  luy  voulsist  aidier  d'un  nom- 
bre de  ses  gens^  et  il  paieroit  les  gaiges  et  prendroit  l'aven- 
ture de  luy  faire  guerre.  Et  en  ce  temps  ledit  roy  de 
Navarre  fist  parler  de  aliances  et  amistiés  avoir  avec  Pierre 
Menric  Adelentado  de  Castelle,  pour  estre  avecques  luy 
contre  ledit  roy  d'Espaigne  au  cas  qu'il  y  eust  guerre;  et 
dit  que  à  un  jour  en  celuy  temps  ledit  Pierre  Jehan  Peris- 
dillo  et  Jehan  Sanchis,  capitaine  de  Trevignon ,  escuiers  et 
familliers  dudit  prince  et  autres  jusques  au  nombre  de  six 
de  sa  partie ,  et  feu  Radigo  et  ledit  Jaquet ,  Mahiet  de 
Quoquerel ,  Sancho  Lopès  et  autres  deux  personnes  de  la 
partie  du  roy  de  Navarre,  furent  ensemble  sur  les  champs,, 
entre  le  Grouing  et  Vienne,  pour  accorder  lesdites  aliances; 
et  là  ledit  Pierre  accorda  estre  de  la  partie  du  roy  de  Na- 
varre contre  le  roy  de  Gastelle ,  mais  que  il  feust  puissant 
de  luy  faire  guerre.  Et  accorda  baillier  au  roy  de  Navarre 
en  ce  cas  son  lieu  àe  TteN\%wow^et  le  Grouing  que  il  gardoit 


(J378.)  CHARIJIS  V.  42S 

pour  le  roy  de  Castelle.  Et  le  roy  de  Navarre  luy  promist 
donner  certains  terres  et  lieux  en  son  royaume  de  Navarre, 
et  à  deux,  frères  qu'il  avoit  lors  autres  héritages  ou  rentes. 
Mais  pour  ce  que  ledit  duc  de  Lencastre  n'ayda  point 
au  roy  de  Navarre,  ce  qu'il  avoient  accordé  d'une  partie  et 
d'autre  ne  se  mist  point  à  effet  ;  et  depuis  a  ledit  loy  de 
Navarre  donné  rente  audit  Pierre  Menric  et  à  ses  deux 
escuiers;  c'est  assavoir  audit  Pierre  cinq  cens  florins  de 
rente  et  à  chacun  desdis  escuiers  cent  florins  ;  de  laquelle 
rente  il  ont  été  et  sont  encore  bien  paies.  Et  pour  ce,  pense 
ledit  Jaquet,  se  ledit  roy  de  Navarre  avoit  guerre  audit  roy 
de  Castelle,  que  ledit  messire  Pierre  y  seroit  de  sa  partie 
de  tout  son  povoir;  mais  que  ledit  roy  de  Navarre  eust 
grant  povoir  et  grant  effort. 

»  Item,  que  l'en  ad  vise  ledit  maistre  Pierre  de  tenir  au 
long  le  plus  qu'il  pourra  et  par  bonne  manière  les  traictiés 
du  roy  de  France  et  du  roy  de  Navarre  ;  soit  par  laissier 
les  drois  royaulx  par  eschanges  de  terre  ou  vendicion  de 
Montpellier,  et  par  autres  voies  qui  meilleurs  les  saura  trou- 
ver, afin  que  le  roy  de  Navarre  peust  avoir  meilleur  loisir 
de  faire  son  traictié  et  ses  aliances  avec  le  roy  d'Angleterre 
et  que  le  roy  de  France  ne  s'en  apparceust  (1). 

»  Item,  que  messire  Charles  de  Navarre,  si  tost  qu'il  sera 
en  France ,  au  pli^s  tost  que  faire  se  pourra  et  par  bonne 
manière ,  face  que  il  ait  Nogent  en  sa  main  et  y  mette 
gens  de  qui  il  se  pourra  aidier  au  besoin,  et  es  autres  for- 
teresses par  semblable  manière  où  il  verra  qu'il  sera  à  faire 
par  le  conseil  de  ses  gens. 

»  Item  ,  que  l'en  ad  vise  par  bonne  manière  de  vendre 
Montpellier,  quant  l'en  sera  à  accort  des  aliances  dudit  roy 
de  Navarre  et  du  roy  d'Angleterre  pour  faire  guerre  audit 

(I)  Le  manuscrit  de  Charles  Y  porte  ici  :  Nota, 


414  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

i*oy  de  France,  avant  que  ladite  guerre  soit  ouverte  et  nou 
autrement  :  et  le  vouloit  ainsi  ledit  roy  de  Navarre ,  pour 
ce  qu'il  ne  Teust  pu  tenir  en  temps^de  guerre. 

»  Item ,  que  l'en  face  retourner  en  Navarre  le  conte  de 
Mortaing  le  plustost  que  l'en  pourra  ».Et  tient  ledit  Jaquet 
que  c'est  pour  ce  que  ledit  roy  de  Navarre  ne  vouldroit 
pas  que  ses  deux  fils  feussent  ensemble  par  deçà.  «  Et  aussi 
que  l'en  renvoie  devers  le  roy  de  Navarre  ledit  Jaquet  le 
plus  tos^  que  l'en  pourra  avec  toutes  nouvelles ,  c'est  assa- 
voir de  ce  qui  auroit  esté  fait  des  choses  contenues  en  ladite 
cédule  et  des  autres  choses  se  elles  entre venoient. 

»  Item,  que  on  die  audit  maistre  Pierre  que  il  extraie 
desdis  traictiés  pieça  commenciés  entre  le  roy  de  Navarre 
et  le  roy  d'Angleterre,  les  articles  qui  bons  lui  sembleront, 
et  seront  envoies  en  Navarre,  a6n  d'estre  plus  aisiés,  se  les 
messages  du  roy  d'Angleterre  y  aloient. 

»  Item,  que  l'en  ad  vise  (1)»  au  cas  que  l'on  auroit  la  guerre 
avecques  le  roy  de  France,  de  prendre  trois  ou  quatre  for- 
teresses sur  les  ennemis  ;  c'est  assavoir  sur  le  roy  de  France 
et  sur  ses  suivies,  avant  qu'il  se  donnent  garde  de  celles 
qu'il  peussent  avoir  plus  tost  prises,  feust  sur  la  rivière  de 
Saine  ou  ailleurs.  »  Et  dit  ledit  Jaquet  que  tous  les  mémoires 
dessus  dis  nomma  le  roy  de  Navarre  de  sa  bouche  à  Guil- 
laume Planterose  son  trésorier,  qui  les  e^ript  de  sa  propre 
main,  présent  ledit  Jaquet,  et  se  charga  ledit  Jaquet  de  les 
apporter  par  deçà  pour  en  parler  audit  maistre  Pierre  et  aux 
autres  dessus  nommés  au  premier  article,  et  les  faire  met- 
tre à  exécucion  :  et  les  sceurent  bien  Ferrando  d'Ayens  et 
Guiot  d'Arcies,  et  non  autres. 

(2)  Dit  oultre  et  confesse  ledit  Jaquet  que  le  roy  de  Na- 


(1)  Noia.  (M8C.  de  Charles  V.) 

(2)  Nota,  (Id.) 


(1378.)  CHARLES  V.  426 

varre  n'aime  point  le  roy  de  France,  né  n'ot  onques  bonne 
amour  à  Iny,  quelques  belles  paroles  qu'il  lui  ait  dictes 
né  quelque  bel  semblant  qu'il  lui  ait  fait  ;  mais  a  tous  jours 
tendu  par  toutes  les  manières  qu'il  a  peu  à  lui  faire  grief  et 
dommage,  et  se  il  povoit  et  véoit  sa  keue  reluire  il  mectroit 
volentiers  peine  à  sa  destrucion. 

Dit  avecques  que  environ  a  huit  ans,  le  roy  de  Navarre 
prist  et  retint  avecques  luy  un  phisicien  qui  demouroit  à 
l'Ëstoille  en  Navarre,  bel  homme  et  jeune  et  très-grant  clerc 
et  subtil  appelle  maistre  Angel  (1),  né  du  pays  de  Chypre,  et 
luy  fist  moult  de  biens  et  luy  parla  entre  les  autres  choses  de 
empoisonner  le  roy  de  France,  en  disant  que  ce  estoit  l'omme 
du  monde  que  il  haioit  plus  ;  et  luy  dist  que  se  il  le  povoit 
faire,  il  luy  en  seroit  bien  tenus  et  luy  recompense  roi  t  bien. 
Et  tant  fist  que  ledit  phisicien  luy  octroya  de  le  faire  ;  et  de- 
voit  esU«  fait  par  boire  ou  par  mangier  ;  et  devoit  venir 
ledit  phisicien  en  France  pour  ce  exécuter ,  et  pensoit  ledit 
roy  de  Navarre  que  le  roy  de  France  préist  plaisir  en  luy, 
pour  ce  qu'il  parloit  bel  latin  et  estoit  moult  ai^umentatif, 
et  que,  par  ce,  eust  entrée  souvent  devers  luy,  par  quoy  eust 
oportunité  de  faire  son  fait.  Et  ledit  roy  de  Navarre  qui 
avoit  grant  désir  à  ce  que  la  besoigne  s'avançast  le  pressa 
moult  du  faire.  Et  quant  ledit  phisicien  se  vist  ainsi  pressié 
si  qu'il  convenoit  qu'il  le  féist  ou  se  partisist  de  sa  compai- 
gnie,  il  s'en  ala  et  s'en  parti,  né  onques  puis  ne  fu  devers 
luy,  et  a  bien  sept  ans  ou  environ  qu'il  s'en  parti  :  et  tenoit- 
l'en  en  Navarre  que  il  estoit  noie  en  la  mer.  Et  ce  scet  ledit 
Jaquet,  parce  que  ledit  roy  de  Navarre  mesme  le  lui  dist. 
Et  dit  aussi  ledit  Jaquet  que  ledit  roy  de  Navarre  est  en- 
core en  volenté  et  propos  de  faire  empoisonner  le  roy  de 
France,  et  a  ordené  et  disposé  le  faire  par  un  sien  varlet  de 


(1)  Nota.  (Id.) 

m. 


\2G  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

cliainbre  qui  souloit  estre  de  sa  paneterie,  et  est  appelle 
Drouet  de  la  Paneterie  et  est  de  Beauvoisin,  et  a  un  sien 
cousin  qui  sert  le  roy  en  sa  cuisine  ou  enla  fructerie;  lequel 
Drouet  le  roy  de  Navarre  doit  envoier  pardevers  messire 
Charles  son  fils,  soubs  ombre  d'autres  besoignes  ;  mais  pour 
cette  besoigne  se  doit  traire  devers  ledit  Jaquet  dedens 
Pasques  prochaines  ou  la  quinzaine  ensuyvant.  Et  après 
doit  venir  son  dit  cousin,  et  par  Tacointance  d'iceluy  cou- 
sin doit  repairier  en  Tostel  du  roy,  et  par  ainsi  doit  procé- 
der à  mettre  à  exëcucion  son  fait,  et  se  doit  faire  par  men- 
gicr  ;  et  a  faite  les  poisons  une  juive  qui  demeure  en  Na- 
varre. Et  a  espérance  ledit  Drouet  que  son  dit  cousin  soit 
de  son  aide  en  ce  fait.  Et  ces  choses  scet  ledit  Jaquet  parce 
que  le  roy  de  Navarre  mesme  les  luy  dist,  environ  quinze 
jours  après  que  monseigneur  Charles  son  fils  se  fu  naguères 
parti  de  luy  ;  car  ledit  Jaquet  demoura  tant  devers  luy 
après  le  partir  des  autres  :  et  aussi  les  luy  dist  ledit  Jaquet  (1), 
et  est  un  peu  grosset  sans  barbe  de  Taage  d'environ  vingt- 
huit  ans  ou  trente. 

Dit  oultre  que  pour  ce  que  le  roy  de  Navarre  senti  que 
feu Guerart  Malsergent,  qui  estoit  son  bailly  d'Evreux,avoit 
acointance  au  roy  nostre  sire  et  qu'il  estoit  son  bienvueil- 
lant,  il  ordena  et  manda  à  maistre  Pierre  du  Tertre  que  il 
le  féist  mourir,  et  vouloit  que  il  mourut  es  ténèbres  devant 
Pasques.  Mais  pour  ce  que  l'en  failli  à  le  tuer  en  ténèbres, 
ledit  maistre  Pierre ,  si  comme  il  oï  dire  y  le  fist  murdrir 
es  feries  de  Pâques  ensuivant,  à  l'entrée  d'une  nuit  en 
pleine  rue,  et  fu  fait,  environ  a  six  ans;  ainsi  Ta  oï  dire 
ledit  Jaquet  et  le  tenir  communelment. 

Dit  avec  ce,  que  passés  sont  sept  ans  ou  environ,  avant  que 
le  roy  de  Navarre  venist  devers  le  roy  de  France  à  Vernon, 

dana /^^"^'*  ^^  ^^^^^  3iN0\t\ç.\  î^\iV.<id^  copiste.  Lisez  Drouet,  comme 
«««8  le  manuscnl  de  U  Cominuallou  de  tiwi^w,  \e  ^nai^VJ?*  aOA,  yo,) 


(1378.)  CHARLES  V.  427 

iceluy  roy  de  Navarre  cuida  faire  prendre  MeuUen  par 
devers  le  costé  de  Char  tain ,  et  fu  ordené  de  mettre  cin- 
quante hommes  d'armes  Navarrois  en  embusche  assez  près 
de  la  porte  pour  y  entrer  tantost  que  la  porte  se  ouverroit  : 
et  en  estoient  capitaines  Bernadon  d'Ëspelot  et  un  autre 
Navarrois.  Et  aussi  fu  ordené  de  mettre  en  une  autre  place 
assez  près  d'ilec,  deux  cens  hommes  d'armes  dont  Saint- 
Julien  estoit  capitaine,  pour  venir  conforter  les  autres  cin- 
quante dessus  dis  quant  il  seroient  entrés  dedens,  et  pour 
tout  avitaillier  le  lieu,  si  que  il  le  peussent  tenir  contre  le 
roy  ;  mais  celle  journée,  la  porte  de  celle  partie  ne  se  ouvri 
pas,  et  ainsi  fu  ladite  emprise  de  nul  effet,  et  le  scet  parce 
qu'il  fu  au  conseil  de  ces  choses. 

(1)  Dit  oultre  que,  environ  Noël  derrenièrement  passé 
et  trois  ans ,  monseigneur  PJ^elippe  d'Alençon ,  qui  fu 
arcevesque  de  Rouen ,  envoiS  devers  ledit  roy  de  Na- 
varre ,  et  lui  fist  savoir  que  volentiers  s'alieroit  avecques 
luy  contre  le  roy  de  France.  Et  lors  ledit  roy  de  Navarre 
renvoia  devers  ledit  arcevesque  Sancho  Lopez  et  ledit 
Jaquet,  pour  savoir  et  lui  rapporter  plus  clerement  de 
son  entencion  et  volenté.  Et  dit  que  ledit  arcevesque  leur 
dist  que  volentiers  s'alieroit  avecques  luy  par  la  manière 
que  dit  est  ;  et  que  combien  qu'il  f  ust  clerc,  si  se  armeroit- 
il  volontiers  en  sa  personne  et  se  mettroit  si  avant  en  ladite 
guerre  comme  chevalier  qui  y  feust ,  et  disoit  qu'il  se  fai- 
soit  fort  du  conte  de  Perche  son  frère  qu'il  seroit  de  cette 
aliance  ;  et  aussi  se  faisoit  fort  qu'il  auroit  tous  les  chasteaux 
de  madame  sa  mère  à  son  plaisir,  mais  de  monseigneur 
d'Alençon  né  du  conte  d'Estampes  ne  se  faisoit-il  mie  fort  ; 
et  dit  que  le  traictié  se  reprist  par  deux  fois ,  mais  lesdites 
alliances  ne  se  firent  pas,  pource  que  le  roy  de  Navarre  le 
véoit  trop  foible,  et  pour  ce  n'en  tint  compte. 

(I)  A'ola.  (Msc.  de  Charles  V.) 


AiS  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

Dit  oultre  ledit  Jaquet  que  environ  a  sept  ans  que  ledit 
it>y  de  Navarre  vint  en  Bretaigne ,  et  vint  par  Cliçon  où 
estoit  le  sire  de  Cliçon,  et  luy  fist  ledit  sire  de  Cliçon  très- 
bonne  chière  et  très-grande ,  et  le  y  receupt  moult  honno- 
'rablement  :  et  d'ilec  vinrent  à  Nantes,  et  ilecque  ledit  roy 
de  Navarre  dist  audit  duc  qui  fu,  qu'il  ameroit  mieux 
mourir  que  de  souffrir  telle  vilenie  comme  le  sire  de  Cliçon 
luy  faisoit,  car  il  amoit  la  duchesse  safemmie,  et  la  luy  avoit 
veue  baisier  par  derrière  une  courtine  (1);  si  comme  il  oi 
dire,  et  la  commune  renommée  estoit  telle. 

Et  aussi  a-il  oï  dire  que  ledit  duc  qui  fu ,  machina  dès 
lors  en  la  mort  dudit  sire  de  Cliçon  ;  et  depuis  à  un  jour 
que  ledit  duc  qui  fu  et  le  sire  de  Cliçon  et  le  viconte  de 
Rohan  furent  à  Vannes,  iceluy  duc  qui  fu  fist  armer  gens 
de  son  hostel  Anglois,  jusques  au  nombre  de  trente  ou 
environ ,  pour  mettre  à  mort  ledit  sire  de  Cliçon  ;  et  si 
comme  il  dançoit  en  un  jardin,  présent  ledit  duc  qui  fu,  où 
il  devoit  estre  mis  à  mort,  ledit  sire  de  Cliçon  en  fu  advisé, 
et  pour  ce  que  lesdis  Anglois  ne  firent  pas  appertement  leur 
fait,  il  s'en  paiti  franc  et  délivre. 

Dit  avecques  ce,  que  aussi  tost  après  ce  que  la  bataille  fu  à 
Cocherel,  ledit  roy  de  Navarre  promist  à  feu  monseigneur  Se- 
guin de  Badesol  mile  livrées  de  terre  pour  faire  guerre  au  roy 
de  France  et  à  son  royaume  ;  et  pour  ce  que  ledit  messire  Se- 
guin luy  demanda  que  lesdites  mile  livrées  de  terre  luy 
feussent  assises  en  certains  lieux  en  Navarre^  c'est  assavoir  : 
à  Falses,  à  Peralte  et  à  Lerin,  et  l'empressoit  fors^  le  roy  de 
Navarre,  en  disant  que  ledit  messire  Seguin  luy  demandoit 
le  plus  bel  de  sa  chevance^  dist  audit  Jaquet  qu'il  failloit 
qu'il  s'en  délivrast.  £t  puis  parla  à  Guillemin  Petit,  loi*s  son 


(1)  Courtine.  Tapisserie,  principalement  de  celics  qui  font  Toflice  de 
portières. 


(1378.)  CHARLES  V.  429 

varlet  de  chambre  qui  demeure  à  présent  à  Evreux  (1),  et  luy 
dist  en  la  présence  dudit  Jaquet  que  il  convenoit  que  il 
l'empoisonnast.  Et  à  un  souper  en  la  propre  sale  dudit  roy 
de  Navarre  à  Falses,  iceluy  messire  Seguin  qui  y  es  toit  as- 
sis à  la  table,  du  sceu  et  du  consentement  dudit  Jaquet,  fist 
le  roy  de  Navarre  empoisonner  en  coings  ou  en  poires  su- 
crées, ne  scet  lequel,  par  Guillemin  Petit  ;  et  mourut  ledit 
Seguin  dedens  six  jours  après  ou  environ,  et  ne  scet  quelles 
furent  les  poisons  fors  que  il  pense  que  ce  fu  réagal  (2). 

Dit  aussi  qu'il  demoura  avecques  le  roy  de  Navarre  par 
quinze  jours  ou  environ  après  ce  que  messire  Charles  son 
fils  se  fu  naguères  parti  de  luy.  Et  en  ce  temps  vint  d'An- 
gleterre par  devers  ledit  roy  de  Navarre,  Garsie  Arnault  de 
Salies  qui  luy  dist  que  la  princesse  et  tout  le  conseil  d'An- 
gleterre avoient  grant  désir  queide  mariage  se  feist  du  roy 
d'Angleterre  son  fils  et  de  l'une  tes  filles  dudit  roy  de  Na- 
varre, et  que  en  ce  estoient  tous  fermes  ;  et  que  combien 
que  l'empereur  eust  essayé  de  faire  mariage  dudit  roy 
d'Angleterre  et  de  sa  fille,  il  ne  s'y  estoient  voulu  consen- 
tir, et  disoient  que  mieux  amoient  qu'il  f  ust  marié  à  celle  de 
Navarre,  car  c'estoit  plus  noblement  et  en  plus  hault  li- 
gnage ;  et  oultre^  que  au  fort  il  auroit  le  mariage  pour  néant 
et  ne  cousteroit  rien  au  roy  de  Navarre,  mais  que  il  feust 
alié  aux  Anglois.  Et  quant  ledit  Jaquet  se  parti  dudit  roy 
de  Navarre,  pour  venir  devers  ledit  messire  Charles ,  iceluy 
roy  de  Navarre  luy  dist  que  il  déist  ce  que  ledit  Garsie  luy 
avoit  rapporté  audit  messire  Charles,  à  l'evesque  d'Acx ,  à 
Ferrando,  à  messire  Guy  de  Gauville,  à  Remiro  Darilhano, 
et  aux  autres  du  conseil  dudit  messire  Chartes  ;  et  ceste 


(1]  nota.  (Msc.  de  Charles  Y.) 

(2)  Réagal.  Arsenic  rouge.  Je  Us  dans  le  Grand  Diclionnain  de  P.  Mar- 
quis, Lyon  1609  :  «  Riagas,  Espèce  de  poison  que  aucuns  nomment  Réagal 
ou  Reagas,  Arsenicum ,  que  l'Espagnol  dit  fleiarjur.  « 


4^0  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

charge  luy  faisoit  ledit  roy  de  Navarre,  afin  que  la  chose 
s'avançast,  se  le  mariage  leur  seinbloit  bon.  Et  quant  il  fu 
venu  devers  eux,  il  leur  dist  ainsi  :  et  ledit  messire  Charles 
dist  lors  que  il  luy  sembloit  que  le  mariage  estoit  bon  et  luy 
plaisoit  bien ,  et  ainsi  furent  pluseurs  des  autres,  mais  Te- 
vesque  en  baissa  la  teste  et  n'en  dist  mot.  Et  lors  dist  Fer- 
rando  :  «  Or  regardez  comment  cet  evesque  a  les  besoignes  de 
»  monseigneur  bien  à  cuer  que  ainsi  se  taist.  »  Dist  oultre  que 
le  roy  de  Navarre  a  très  grant  désir  à  ce  que  les  [alliances 
dessus  dictes  d'entre  luy  et  le  roy  d'Angleterre  soient  hasti- 
vement  faites ,  et  pour  ce  a  ordené  que  les  messages  qui 
dévoient  aler  en  Angleterre  y  voisent  tantost,  et  que  Ten- 
tenciou  du  roy  de  Navarre  est  de  venir  en  France  en  sa  per- 
sonne, et  ne  scet  ledit  Jaquet  se  il  vendra  par  mer  ou  par 
terre  ;  mais  bien  scet  que  né  il  vient  par  mer  il  montera  à 
Bayonne  au  navire  d'An^terre  se  il  y  vient,  et  vendra  le 
plus  fort  que  il  pourra.  Et  se  il  vient  par  terre,  il  viendra 
ainsi  comme  soubs  un  maistre ,  en  habit  mescognea,  et  en« 
tent  à  faire  guerre  au  roy,  de  luy  et  de  ses  subgiés  et  aliés, 
le  plus  efforciement  que  il  pourra,  et  recevoir  les  Anglois  en 
ses  chasteaux  et  forteresses  pour  luy  faire  guerre.  Et  dit 
que  ainsi  estoit-il  proposé  avant  que  il  partist  ;  mais  ledit 
Jaquet  pense  que  il  muera  son  propos  quant  il  saura  nou- 
velles de  sa  prise,  et  qu'il  fera  avancier  les  alliances  et  son 
armée  pour  grever  le  roy  et  le  royaume  au  plus  tost  qu'il 
pourra;  car  il  dira  et  pensera  en  son  cuer  que  le  roy  de 
France  sache  de  son  fait  par  la  prise  dudit  Jaquet  autant 
comme  il  feroit  pai'  lui-mesme  se  il  estoit  pris» 

Bit  avecques  ce  ledit  Jaquet  que  les  messages  que  monsei- 
gneur d'Anjou  envoia  naguères  par  devers  le  roy  de  Gastille, 
passèrent  par  Navarre  et  présentèrent  au  roy  de  Navarre  une 
lectre  que  monseigneur  d'Anjou  luy  envoioit  par  lesquelles 
luy  prioit  que  tous  mantalens  et  toutes  choses  du  temps 


(1378.)  CHARLES  V.  431 

passe  fussent  oubliées,  et  que  ledit  roy  de  Navarre  voulsist 
estre  son  ami  ;  car  il  vouloit  estre  le  sien,  et  qu'il  se  voulsist 
entremectre  deTacort  faire  sur  le  débat  entre  luy  et  le  roy 
d'Arragon,  et  qu'il  estoit  l'homme  qu'il  en  chargeroit  plus 
volontiers.  Et  après  ce,  vint  devers  le  roy  de  Navarre  un 
docteur  qui  estoit  desdis  messages  et  qui  moult  vouloit  par- 
ler audit  roy  de  Navarre  ;  et  luy  présenta  ledit  docteur  une 
autre  lectre  bien  aimable  et  par  monseigneur  d'Anjou  es- 
cripte  de  sa  main  ;  et  luy  dist  que  il  voulsist  estre  ami  de 
monseigneur,  et  il  seroit  le  sien  et  se  voulsist  chargier  de 
son  fait.  Et  après  ce  que  ledit  docteur  s'en  fu  parti,  ledit 
roy  de  Navarre  dist  ces  choses  audit  Jaquet,  et  luy  dist 
oultre  que  il  savoit  bien  que  ce  n'estoient  que  paroles  pour 
luy  décevoir,  et  luy  vouloit  baillier  du  tour  dubaston  (1), 
car  il  savoit  bien  qu'il  estoit  Thomme  du  monde  que  mon- 
seigneur d'Anjou  haioit  plus  ;  et  que  puisqu'il  vouloit  fein- 
dre estre  son  ami,  il  se  feindroit  aussi  et  luy  donroit  un 
toui*  de  baston  comme  il  luy  vouloit  baillier  :  car  il  se  char- 
geroit de  son  fait,  et  soubs  umbre  et  couleur  de  faire  la  be- 
soigne  de  monseigneur  d'Anjou,  il  feroit  son  traictié  avec- 
ques  le  roy  d'Arragon  ;  et  entendoit  par  les  paroles  dudit 
roy  de  Navarre  que  c' estoit  pour  faire  aliandes  contre  le  roy 
d'Espaigne. 

«  Et  je  Jaquet  de  Rue  dessus  nommé,  confesse  et  jure  sur 
les  saintes  évangiles  de  Dieu  par  moi  touchées ,  et  sur  le 
péril  de  la  damnapcion  de  l'ame  de  moi ,  que  les  choses 
dessus   escriptes  en  ces  trois   rooles  de  parchemin  ,  les- 


(1)  Du  tour  du  baston.  Ici,  Texprcssion  a  le  sens  de  notre  tour  de  vieille 
guerre  ou  c^oc-e»-jam6ejCtje  crois  cette  vieille  acception  plus  naturelle  que 
celle  qui  a  prévalu.  Le  Dictionnaire  de  TrévouK  a  donc  eu  bien  tort  de 
l'expliquer  :  «  Tour  de  bâton,  ou  de  bas-ton,  adresses  particulières  qu'ont 
»  des  gens  d'une  profession  pour  tromper  ceux  à  qui  ils  ont  à  faire.  » 
C'est  tout  simplement  une  expression  proverbiale  empruntée  à  l'ancienne 
eschermie,  lutte  ou  escrime  au  bâton. 


43i  I^ES  GRANDES  CHRONIQUES. 

quelles,  après  ce  que  je  les  ai  confessées  sans  force  et  sans 
contrainte,  ont  esté  ainsi  escriptes,  et  m'ont  esté  lues  par 
pluseurs  journées  et  par  pluseurs  intervales,  et  je  meisme  les 
ay  lues,  sont  vraies  par  la  manière  que  dessus  sont  escriptes. 
Et  en  tesmoing  de  ce  j'ay  ce  escript  de  ma  main  ,  le  premier 
jour  d'avril  Tan  mil  trois  cens  septante-sept,  avant  Pasques. 

Jaquet  de  Rue.  » 

LXXXVIII. 

Cornent  mcssire  Ckaries,  ainsné  fils  dit  roy  de  Navarre,  vint 
à  sauf'Conduit  à  Sentis,  pour  veoir  le  rojr  de  France  son 
oncle. 

En  ce  temps,  c'est  assavoir  au  karesme  mil  trois  cens 
septante-sept,  messire  Charles ,  ainsné  fils  du  l'oy  de  Na- 
varre, qui  de  nouvel  estoit  venu  de  Navan^e  en  France  et 
estoit  en  Nor mendie,  envoia  devers  le  roy  et  luy  fist  savoir 
qu'il  venroit  volentiers  pardevers  luy  pour  le  veoir  et  luy 
faire  la  révérence,  mais  qu'il  pleust  au  roy  de  luy  envoier 
un  sauf-conduit ,  tant  pour  luy  comme  pour  ceux  qui  se- 
raient en  sa  compaignie,  laquelle  chose  le  roy  luy  ottroia  et 
ainsi  le  fist.  Et  vint  ledit  messire  Charles  à  Senlis  là  où  le 
roy  estoit,  et  amena  en  sa  compaignie  messire  Jean  Bauffe 
evesque  d'Aics,  le  prieur  de  Pampelune,  messire  Ligier 
d'Orgetin,  messire  Baudoin  de  Baulo,  Ferrando  Dayens,  et 
pluseurs  autres  tant  chevaliers  comme  escuiers.  Et  après 
ce  que  ledit  messire  Charles  ot  esté  avecques  le  roy  pour 
aucun  temps ,  il  luy  fist  requeste  de  la  délivrance  dudit 
Jaquet  de  Rue,  lequel  estoit  parti  de  Navarre  en  la  com- 
paignie d'iceluy  messire  Charles,  et  avoit  esté  pris  comme 
dessus  est  escript  et  jà  avoit  fait  la  confession  dessus  escripte. 
Auquel  messire  Charlqs,  après  aucunes  paroles,  le  roy  fist 
dire  et  montrer  par  aucuns  de  ses  conseilliers,  les  defFautes, 


(1378.)  CHARLES  V.  433 

niauvaistiés  et  trahisons  que  ledit  roy  de  Navarre  avoit 
faites,  pactées  et  machinées  tant  contre  le  roy  Jehan  comme 
contre  le  roy  Charles  son  fils  régnant  à  présent.  Et  depuis , 
le  roy,  eu  sa  présence  et  de  pluseurs  de  son  lignage  et  au- 
tres de  son  conseil,  fist  ces  choses  dire  audit  messire  Char- 
les en  la  présence  de  ceulx  qui  estoient  venus  en  sa  compai- 
gnie,  et  leur  fist  dire  la  confession  que  avoit  faite  ledit  Ja* 
quet  de  Rue,  et  que  l'entencion  du  roy  estoit  d'avoir  les 
forteresses  qui  de  par  ledit  roy  de  Navarre  estoient  tenues 
en  Normendie,  et  que  gens  y  fussent  mis  de  par  le  roy  qui 
loyalement  les  garderoient  à  la  seurté  du  roy  et  du  royaume. 
Et  pour  ce  que  là  estoient  présens  pluseurs,  et  la  plus  grant 
partie  en  la  compaignie  dudit  messire  Charles,  de  ceux  qui 
avoient  le  garde  des  dites  forteresses  ,  le  roy  ordena  et  re- 
quist  que  ledit  messire  Charles  premièrement,  et  les  capi- 
taines des  dites  forteresses  qui  là  estoient  présens,  juras-> 
sent  sur  les  saintes  évangiles  de  Dieu  et  par  les  fois  de  leur 
corps,  que  tantost  et  sans  délai  il  délivreroient  et  feroient 
délivrer  par  ceux  qui  dedens  estoient  lesdites  forteresses,  et 
chascune  d'icelles  au  duc  de  Bourgoigne  frère  du  roy,  le- 
quel le  roy  envoieroit  en  Normendie  pour  celle  cause,  tan- 
tost que  ledit  duc  ou  ses  messages  seroient  devant  lesdites 
forteresses.  Et  pour  ce  que  ledit  Ferrando  d'Ayens  avoit  la 
plus  grant  partie  de  toutes  lesdites  forteresses  en  son  gou- 
vernement et  en  sa  puissance,  et  ledit  messire  Charles  doub- 
toit,  si  comme  il  dist  lors  à  aucuns  du  conseil  du  roy ,  que 
ledit  Ferrando  quant  il  seroit  hors  de  la  présence  du  roy, 
ne  accomplisist  pas  né  enterinast  ce  qu'il  avoit  promis  et 
juré  en  la  présence  du  roy,  de  rendre  lesdites  forteresses, 
pour  ce  requist  à  aucuns  du  conseil  du  roy,  et  aussi  le  fist 
sentir  au  roy  que  la  main  fu  mise  audit  Ferrando,  et  qu'il 
fust  arresté  prisonnier  jusques  à  ce  qu'il  eust  rendu  lesdites 
forteresses,  comme  promis  et  juré  l'avoit.  Et  fu  ledvl  ¥^\- 
TOM.  VI.  ?ri( 


434  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

raudo  baillié  en  garde  à  aucuns  des  officiers  du  roy,  pour 
mener  avecques  ledit  duc  de  Bourgoigne  en  Norinendie , 
afin  qu'il  luy  fist  rendre  lesdites  forteresses.  Et  assez  tost 
après  parti  le  duc  de  Bourgoigne,  bien  accompaignié  tant 
des  gens  du  roy  comme  des  siens,  pour  aler  en  Normendie 
exécuter  ce  que  dit  est.  Et  ala  en  sa  personne  devant  plu- 
seurs  desdites  forteresses,  garni  de  povoir  du  roy  souffisant 
de  requérir  et  prendre  lesdites  forteresses  pour  le  roy  et 
de  par  luy,  tant  par  luy  comme  par  ses  députés;  et  trouva 
désobéissance  en  toutes  ou  en  la  plus  grande  partie  d'icelles. 
Et  toutes  voies  estoit  ledit  messire  Charles  en  sa  compaignie; 
mais  nonobstant  toute  désobéissance,  ledit  duc  de  Bourgoi- 
gne, le  connestable  de  France  et  les  autres  qui  estoient  au 
pais  de  Normendie  de  parle  roy  pour  celle  cause,  firent  tant, 
par  force  et  par  assaut  comme  autrement,  que  en  la  saison 
de  Testé  ensuivant  qui  fu  mil  trois  cens  septante-buit ,  il 
orent  la  possession  et  la  seigneurie  de  toutes  les  forteresses 
qui  a  voient  esté  dudit  roy  de  Navarre,  excepté  de  la  ville  et 
chastel  de  Gherbourc.  Et  entre  les  autres  fu  rendu  le  chas- 
tel  de  Breteuil ,  où  estoient  messire  Pierre  de  Navarre  et 
madame  Bonne  sa  suer,  lesquels  furent  envoies  devers  le 
roy  ,  et  il  les  receust  et  gouverna  comme  son  nepveu  et  sa 
niepce.  Et  aussi  en  une  belle  tour  qui  estoit  à  Bernay,  tenue 
lors  de  par  ledit  roy  de  Navarre,  fu  pris  un  sien  secrétaire 
appelle  maistre  Pierre  du  Tertre,  lequel  sa  voit  les  secrès  d'i- 
celuy  roy  de  Navarre  aussi  avant  comme  aucun  autre ,  le- 
quel fu  amené  en  chastellet  à  Paris  en  prison,  et  fu  examiné 
sans  force  et  sans  contrainte.  Et  par  sonserement  déposa  et 
confessa  les  choses  ci-après  escriptes  ;  et  si  furent  trouvées 
en  la  tour  ,  en  un  coffre  qui  estoit  dudit  maistre  Pierre, 
pluseurs  lettres  et  escriptures  par  lesquelles  la  confession 
dudit  maistre  Pierre,  ci -après  escripte,  apparoit  e$tre  bien 
véritable. 


(1378.)  CHAKLES  V.  4:{.S 

LXXXIX. 

G'^près  s'ensuit  la  confession  de  maislre  Pierre  du  Ter  Ire  y 
secrétaire  et  conseiliier  du  rojr  de  Navarre, 

Maislre  Pierre  du  Tertre,  secrétaire  et  conseiliier  du  roy 
de  Navarre ,  capitaine  et  garde  de  la  tour  de  Bemay  pour 
ledit  roy  de  Navarre ,  pris  illec  et  amené  prisonnier  au 
Temple ,  à  Paris ,  a  dit  et  confessé  de  sa  pure  et  loial 
volenté  sans  contrainte,  le  mercredi  vintiesme  jour  de 
mai  mil  trois  cens  septante-buit,  en  la  présence  de  pluseurs 
notables  personnes  tant  du  sanc  du  roy  nostre  sire  comme 
de  son  conseil,  pluseurs  cboses  et  mauvaistiés  contenues  et 
escriptes  en  six  peaux  de  parcbemin  colées  ensemble;  et  entre 
les  autres  cboses  pour  ce  que  ce  seroit  trop  grant  prolucité 
de  tout  escripre,  dit  :  Qu'il  a  servi  le  roy  de  Navarre  et  luy  a 
fait  serement  de  le  servir  loyaument  en  tout  ce  qu'il  luy 
commettroit.  Dit  aussi  que  environ  la  feste  Saint-Andrieu 
ot  un  an  il  fist  audit  roy  de  Navarre  bommaige  lige  du  fief 
de  Gathelon  (1),  assis  en  la  viconté  de  Pont-Audemer,  et  pro- 
mist  le  servir  envers  tous  et  contre  tous,  sans  excepter  le  roy 
nostre  sire  né  autre,  jasoit  ce  que  iceluy  maistre  Pierre  du 
Tertre  fust  né  du  royaume  de  France  (2). 

Dist  aussi  que  ledit  roy  de  Navarre  l'envoia  pieça  en  An- 
gleterre, et  en  sa  compaignie  messire  Jean  deTilly,  cbirur- 
gien,  etSancbo  Lopès,  buissier  d'armes  du  roy  de  Navan-e, 
avecque  souffisant  povoir  de  traictier  et  accorder  aliances 
pour  ledit  roy  de  Navarre  avecques  le  roy  d'Angleterre, 

(1)  Cathelon.  Village  à  quatre  lieues  de  Pont-Audemer. 

(2)  Viilaret  dit  qu'ufie  seule  chronique  indique  l'origine  françoise  de 
Pierre  du  Tertre.  Celte  chronique  seroit  conservée  sous  le  n»  10297. 
Tous  les  exemplaires  de  la  chronique  de  Saint-Denis  le  disent  aussi  net- 
tement que  l'autorité  alléguée  par  Viilaret. 


436  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

contre  le  roy  de  France  et  son  royaume  ;  et  avecques  les 
dessus  nommés  les  traicta  et  accorda  sî  comme  plus  à  plain 
est  contenu  en  sa  dite  confession  tout  au  lonc. 

Dist  oultre ,  que  Guiot  d'Arcy,  chambellan  de  messire 
Charles  de  Navarre ,  vint  naguères  en  France  et  luy  ap- 
porta et  bailla ,  de  par  le  roy  de  Navarre ,  unes  lettres  de 
créance ,  laquelle  créance  Jaquet  de  Hue  luy  devoit  dire, 
et  cuide  bien  ledit  maistre  Pierre  que  c'estoit  sur  le  fait 
des  aliances  que  le  roy  de  Navarre  entendoit  présentement 
à  faire  avec  le  roy  d'Angleterre.  Et  dit  ledit  maistre  Pierre 
que  se  par  ledit  roy  de  Navarre  luy  eust  esté  dit  et  com- 
mandé de  extraire  des  traictiés  et  aliances  pieça  faites 
dont  dessus  est  faite  mencion  aucuns  articles  pour  traictier 
de  nouvel  avecques  ledit  roy  d'Angleterre,  il  les  eust  extrais 
et  bailliés ,  se  lesdis  Jaquet  et  Guyot  le  luy  eussent  com- 
mandé de  par  ledit  roy  de  Navarre. 

Bist  avecques  ce,  que  quant  il  oi  que  messire  Charles  de 
Navarre  aloit  sur  le  païs  de  Normendie  en  la  compaignie  du 
duc  de  BourgoigneetduconnestabledeFrance,  il  prist  trois 
ou  quatre  charpentiers,  un  maçon  et  un  canonnier  et  les  mist 
dans  la  tour  de  Bernay  pour  ordener,  garder  et  defifendre  la- 
dite tour  contre  tous  ceux  qui  y  vendroient  pour  y  porter 
dommaige,  et  à  cette  fin  les  y  tînt.  Et  aussi  y  reçut  le  capi- 
taine de  Moulins  et  aucuns  autres  Navarois ,  qui  avoient 
laissié  le  fort,  pour  ce  qu'il  leur  sembloit  qu'il  n'estoit  pas 
tenable  contre  les  gens  qui  venoient  de  par  le  roy  de  France  : 
et  dit  que  à  ce  le  movoient  et  contraingnoient  le  serrement 
et  hommaige  qu'il  avoit  fait  audit  roy  de  Navarre. 

Dist  oultre,  qu'il  envoia  à  pluseurs  capitaines  des  forte- 
resces  qui  se  tenoient  pour  ledit  roy  de  Navarre  en  Nor- 
mendie lettres  closes  dont  la  teneur  s'ensuit  :  «c  Chiers  et 
»  bons  amis,  j'ai  eu  lettres  d'un  mien  ami  qui  tient  forteresse 
M  de  monseigneur,  ^s  qaeAles a. contenu  que  le  duc  de  Bour- 


(13T8.)  CHARLES  V.  437 

»  goigne  et  le  duc  de  Bourbon  gouvernent  monseigneur  à 
»  leur  volentë,  et  le  mainent  à  grant  foison  de  gens  d'armes 
M  devant  Bretueil  et  y  doivent  estre  aujourd'hui ,  et  après 
»  vont  au  Pont-Audemer,  à  Mortaing,  à  Gauray  et  à  Cher- 
»  bourg,  lesquels  il  pensent  avoir  de  fait  par  ledit  monsei- 
»  gneur.  Et  ce  m'a-il  escript  afin  de  avoir  ad  vis  de  faire  res- 
»  ponse  sur  ce,  et  pour  ce  luy  escris  que  tout  considéré,  m'est 
»avis  qu'il  n'a  en  nos  adversaires  fors  que  voie  de  fait 
»  très-mauvais  et  très-cruel,  contre  lequel  fait  nul  ne  puet 
»  donner  conseil  né  faire  response  qui  puisse  oster  né  ap- 
>»  paisier  ce  qu'il  ont  dedens  leur  cuer  :  et  pour  ce  con- 
»  vient  esvertuer  et  soy  aidier  comme  pour  deffendre  sa 
»  vie ,  son  honneur  et  l'éritage  de  son  seigneur  que  l'en 
»  veult  avoir  et  soustraire  par  maies  et  estranges  manières  ; 
»  et  je  ne  doubte  point  que  Dieu  n'aide  à  ceux  qui  ainsi  le 
»  feront.  Et  quant  est  de  ce  que  l'en  a  à  faire  avecques  tels 
M  gens  qui  vont  par  les  lieux  de  monseigneur ,  j'ai  veu  au- 
»  trefois  le  cas,  et  qui  eust  rendu  les  forteresses  de  monsei- 
»>  gneur,  tous  les  siens  estoient  mors  entièrement  et  perpé- 
»  tuelment.  Si  ne  voy  autre  seurté  à  nos  vies  que  de  bien 
»  garder  ce  que  l'en  tient ,  et  vault  plus  et  assez  bataille  que 
»  la  mort ,  et  durer  le  plus  que  l'en  pourra  ;  et  entretant 
»  aucun  bon  reconfort  nous  vendra  par  droite  sentence  et 
M  ordenance  de  Dieu.  Etpleustà  nostre  sire  que  tous  nos  amis 
»  fussent  bien  ad  visés  de  tenir  une  meismes  voie  et  une 
»  meismes  response.  Mais  pour  passer  le  temps  avecques 
»  cette  dure  gent,  je  diroie  que  l'en  leur  devroit  dire  que  par  ' 
»  commandement  de  monseigneur  le  père,  l'en  a  tenu  et  tient 
»  ses  forteresses  pour  luy  en  l'obéissance  et  service  du  roy  et 
»  contre  ses  ennemis ,  si  comme  il  est  apparu  de  fait  par 
»  ce  que  l'en  fist  contre  les  Anglois  de  Saint-Sauveur ,  et 
»  que  l'en  fait  chascun  jour  ailleurs,  et  tousjours  est-l'en  en 
»  telle  volonté  de  en  faire  et  obéir  à  \a\w>viwe  ovÔLe.X!L^w^^ 


438  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

M  de  monseigneur  de  Beàumont  ainsné  fils  ,  et  cèlera  y  lu  y 
»  franc  et  délivre  en  sa  personne  et  en  ses  gens  qui  luy  sont 
»  baillés  pour  le  conseiller  ;  et  aussi  lui  aiant  pouvoir  de 
»  monseigneur  son  père,  duquel  il  convient  qu'il  appère  \ 
»  car  encore  ne  s'est-il  point  porté  comme  lieutenant  né  n'a 
»  esté  sur  les  terres  de  monseigneur  son  père  comme  chasçun 
»  scet.  Et  si  convendroit  nécessairement  avoir  lettres  de 
»  deschai^e  de  monseigneur  le  père,  escriptes  de  sa  main  et 
»  séellées  de  son  grant  séel,  ou  autrement  l'en  seroit  faux  et 
»  parjure ,  si  comme  il  meismes  porte  par  lettres  qu'il  a  de 
»  chascun  capitaine  ;  par  lesquelles  condicions  l'en  puet  dire 
»  que  l'en  est  prest  de  faire  le  commandement  de  monseigneur 
»  de  Beaumont.  Ou  l'en  pourroit  dire,  après  ce  que  l'en  auroit 
»  monstre  ces  condicions  qui  valent  excusacions ,  que  ainsi 
»  comme  feront  Evreux,  Breteuil,  le  Pont-Audemer,  Gau- 
»  ray,  Mortaing  et  Cherbourg  tous  ensemble  d'un  accort , 
»  l'en  est  prest  à  faire  ;  et  autre  response  ne  sçay  penser  de 
»  présent  :  meismement  que  de  ceux  qui  monseigneur  deus- 
»  sent  aviser  je  n'ai  eu  nouveUes  quelconques  ,  dont  je  suis 
»  bien  esmerveillié  comment  d'ailleurs  je  aye  ce  que  je 
»  puis  sentir  de  nouvel  :  et  en  vérité  je  croy  qu'il  leur  a 
»  esté  deffendu  sur  grans  paines  et  seremens.  Si  povés  avoir 
»  avis  que  vous  povez  faire ,  et  se  je  vous  puis  faire  aucun 
»  bon  reconfort ,  je  le  ferai  de  bon  cuer.  —  Nostre  sire 
»  soit  garde  de  vous.  Escript  ce  lundi.  Le  tout  vostre.  P.  Du 
»  Tertre.  » 

Dist  aussi  que  se  le  roy  de  France  et  le  roy  de  Navarre 
eussent  esté  en  bataille  l'un  contre  l'autre  sur  les  champs, 
il  se  fust  mis  et  tenu  de  la  partie  dudit  roy  de  Navarre 
contre  le  roy  de  France.  Dist  oultre,  que  depuis  le  temps  de 
sa  jeunesse ,  et  a  bien  vint-six  ans  ,  il  a  servi  le  roy  de  Na- 
varre et  exercé  ses  besoignes,  et  seroit  aussi  comme  impos- 
sible de  tout  recorder  ;  mais  à  parler  généralement  ledit 


(1378.)  CHARLES  V.  439 

roy  de  Navarre  a  fait  et  perpétré  pluseurs  maux  contre  le 
roy  et  royaume  de  France,  tant  du  temps  du  roy  Jehan  que 
Dieu  absoille,  comme  du  temps  du  roy  y  nostre  sire  qui  à 
présent  est ,  par  lequel  temps  ledit  Pierre  a  tenu  et  nourri 
la  partie  dudit  roy  de  Navarre. 

Dist  encores  que  depuis  le  traictié  fait  l'an  mil  trois  cens 
septante,  à  Vernon,  entre  le  roy  de  France  et  le  roy  de  Na- 
varre ,  ledit  Pierre  a  sceu  de  certain  ,  par  la  bouche  dudit 
roy  de  Navarre,  que  icelui  de  Navarre  ne  pourroit  jamais 
aimer  le  roy  de  France ,  et  que  se  il  trouvoit  son  point  né 
temps  convenable,  illuyporteroit  volontiers  dommages.  Et 
pluseurs  autres  fais  grans  et  détestables  confessa  ledit 
Pierre  du  Tertre  ,  qui  trop  Ions  seroientà  escripre. 


XC. 


Cornent  maistre  Pierre  du  Tertre  et  Jaquet  de  Rue  furent 
condempnés  en  parlement  à  estre  traynés  du  palais  jusques 
es  Halles^  et  là  avoir  les  testes  coupées  et  les  quatre  mem- 
bres ;  et  cornent  le  roy  fist  abattre  pluseurs  c lias t eaux  et  for- 
teresces. 

Après  laquelle  confession  faite  dudit  maistre  Pierre  du 
Tertre,,  le  roy  qui  bien  vouloit  que  chascun  sceut  la  bonne 
justice  et  les  mauvaistiés  et  traysons  faites  et  machinées  et 
pourparlées  contre  luy  par  ledit  roy  de  Navarre,  ordena  que 
en  la  chambre  de  parlement,  assemblés  grant  multitude  de 
gens,  prélas,  princes,  barons,  chevaliers,  conseilliers,  advo- 
cas,  procureurs  et  autres  gens ,  fussent  à  un  certain  jour 
amenés,  à  l'eure  que  Ten  a  acoustumé  de  seoir  en  parlement, 
lesdis  Jaquet  de  Rue  et  maistre  Pierre  du  Tertre ,  et  que 
là,  par  leurs  seremens  fais  solennelment ,  fussent  in  ter  ro- 
gnés sur  les  choses  contenues  en  leur  confessions ,  et  ainsi 


440  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

fu  fait.  Et  leur  furent  leues  leur  confessions  de  mot  à  mot, 
par  la  manière  que  dessus  sont  escriptes^  lesquels  après  la 
lecture  desdites  confessions ,  chascun  après  la  lecture  de  la 
confession  qu'il  avoit  faite ,  eulx  conjurés  des  plus  grans  ser- 
mens  que  on  leur  pot  faire  faire,  confessèrent  lesdites  confes- 
sions estre  vraies  ,  et  dirent  qu'il  les  avoîent  par  pluseurs 
fois  01  lire  autrefois ,  et  dirent  que  en  la  manière  qu'il 
estoit  escript  il  Tavoient  confessé ,  sans  force  et  sans 
contrainte  aucune;  et  que  les  choses  contenues  en  leur 
dépositions  estoient  vraies,  et  ainsi  le  prenoient  sur  le  péril 
de  leur  âmes ,  car  il  savoient  bien  qu'il  estoient  dignes  de 
mort,  se  le  roy  ne  leur  faisoit  grâce  et  miséricorde.  Et  en 
plus  seur  tesmoignage  de  ce,  chascun  escript  de  sa  main  en 
la  fin  de  sa  confession  l'affirmacion  dessus  dit. 

Et  ces  choses  rapportées  au  roy ,  il  voult  que  raison  et 
justice  leur  fust  faite.  Si  furent  condempnés  par  le  juge- 
ment de  parlement  à  estre  trainés  du  palais  jusques  es  halles, 
et  là  sur  un  échauffant  avoir  les  testes  coupées  et  chascun  les 
quatre  membres,  lesquels  quatre  membres  de  chascun  d'eux 
furent  pendus  à  huit  potences  au-dehors  de  quatre  portes 
de  Paris,  et  les  testes  es  halles,  et  le  demourant  au  gibet. 

Item  ,  après  ce  que  lesdites  forteresces  furent  mises  et 
rendues  en  la  main  du  roy ,  les  unes  par  force  et  les  autres 
par  traictié ,  le  roy  fu  conseillié  par  pluseurs  sages  que  il 
féist  abattre  lesdites  forteresces,  car  elles  avoient  esté  tenues 
contre  luy  qui  estoit  souverain  seigneur  ;  et  par  le  moien 
et  seurté  d'icelles ,  pluseurs  maux ,  dommaiges ,  inconvé- 
niens  et  traïsons  avoient  esté  faites  par  ceux  qui  lesdites 
forteresces  tenoient  contre  le  roy ,  seigneur  souverain  des- 
dites forteresces  et  son  royaume  :  et  ainsi  estoit  grant  péril 
de  les  laissier  en  estât,  pour  doubte  qu'elles  ne  retournas- 
sent en  la  main  dudit  roy  de  Navarre  qui  tant  de  maux  et 
traisons  a  voit  faites  sut  \a.  se.w\X«.  ^«^^\\k?»  Wt\R.\^"9R3^  ^les- 


(1378.)  CHARLES  Y.  441 

quelles  par  pluseurs  autres  fois  avoient  esté  rendues  audit 
roy  de  Navarre ,  par  les  paix  et  reconciliacions  qu'il  avoit 
faites  au  roy  Jehan,  père  du  roy  nostre  sire,  et  au  roy;  dont 
depuis  icelles  recouvrées  en  avoit  esté  désobéissant  et  porté 
dommaige  au  roy  et  au  royaume.  Si  fist  le  roy,  tant  pour 
celles  causes  comme  pour  autres  justes  et  raisonnables , 
abattre  les  chasteaux  de  Breteuil ,  d^Orbec,  de  Beaumont- 
le-Rogier,  de  Pacy,  d^Annet ,  et  les  clostures  des  villes,  et 
aussi  la  tour  et  chastel  de  Nogent-le-Roy  ;  les  chasteaux 
d'Evreux,  de  Pont-Audemer ,  de  Mortaing ,  de  Gauray  et 
aucuns  autres  en  Constentin  ;  mais  le  chastel  et  ville  de 
Cherbourg  demourèrent  entiers  es  mains  de  ceux  qui  les 
gardoient  pour  le  i^y  de  Navarre  qui  ne  les  vouldrent 
rendre  né  délivrer,  lesquels  mandèrent  et  firent  venir  avec- 
ques  eux  pluseurs  Anglois  pour  eux  aider  à  garder  lesdites 
forteresces  ;  lesquels  Anglois  pridi*ent  la  possession  dudit 
chastel,  et  en  boutèrent  hors  les  Navarrois  ;  et  ledit  Fer- 
randod'Ayens,  qui  estoit  capitain  dudit  chastel  de  par  ledit 
roy  de  Navarre  et  estoit  prisonnier,  comme  dit  est,  fu  en- 
voie au  chastel  de  Caen  prisonnier  ,  pour  ce  qu^il  ne  ren- 
doit  pas  lesdites  forteresces  ^  si  comme  promis  et  juré 
l'avoit. 

XCI. 

Des  noui^lles  qui  vindrent  à  Paris  et  en  France  que  tes  car- 
dinaux qui  esloient  à  Rome,  ai^oient  esleu  en  pape  un  ap- 
pelle Berlhékmi ,  pour  le  temps  arcet^esque  de  Bar  (1). 

Environ  le  moys  de  may  mil  trois  cens  septante- huit , 
vindrent  nouvelles  à  Paris  et  en  France  que  les  cardinaux 
qui  estoient  à  Rome  avoient  esleu  en  pape  un  appelle  Ber- 

(1)  Bar,  Bari. 


442  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

thélemi,  pour  le  temps  arcevesque  de  Bar.  Et  tanlost  après 
eust  le  roy  aucunes  particulières  lettres  des  cardinaux  qui 
secrètement  luy  escripvoient  qu'il  ne  donnast  foy  à  chose 
qui  eust  été  faite  en  cette  nominacion,  et  que  briefment  le 
certifieroient  plus  à  plain  de  la  vérité  ;  né  aussi  ne  donnast 
response  à  messaiges  qui  par  ledit  Berthélemi  luy  venis- 
sent.  Et  assez  tost  vindrent  à  Paris  devers  le  roy  un  che- 
valier et  un  escuier  envoies  devers  le  ix>y  de  par  iceluy  Ber- 
thélemi qui,  si  comme  il  disoient,  se  appeloit  pape  Ur- 
bain ;  et  après  ce  qu'il  orent  poursuy  le  roy  et  demouré 
par  aucuns  jours  à  Paris,  et  qu'il  orent  parlé  au  roy  pluseurs 
fois,  cuidans  tousjours  que  le  roy  deust  tenir  celle  élection 
et  rescrire  audit  esleu  ou  nommé  comme  pape,  respondi  un 
jour  auxdis  chevalier  et  escuier  qui  le  poursuivoient  d'avoir 
response ,  que  il  n'a  voit  encore  eu  aucunes  certaines  nou- 
velles de  cette  éleccion,  et  si  avoit  tant  de  bons  amis  cardi- 
naux ,  dont  les  pluseurs  avoient  esté  serviteurs  des  prédé- 
cesseurs roys  de  France  et  de  luy ,  et  encore  en  y  avoit  plu- 
seurs qui  estoient  à  luy  et  de  sa  pension,  que  il  tenoit  fer- 
mement que  se  aucune  éleccion  de  pape  eust  esté  faite ,  il 
la  luy  eussent  signifiée;  et  pour  ce,  estoit  son  entencion  de 
encore  attendre  jusques  à  tant  que  il  eust  autre  certifica- 
cion  ,  avant  que  plus  avant  il  procédast  en  ce  fait. 

XCII. 

Cornent  les  cardinaux  empotèrent  messaiges  au  roy  de  France^ 
cest  assat^oir  revesque  de  Famagoiiste  et  un  maistre  en  théo- 
logie de  r ordre  des  frères  Prescheurs ,  maistre  du  Saint- 
Palais, 

Item,  au  moys  d'aoust  mil  trois  cens  septante-huit,  furent 
envoies  au  roy  de  par  les  cardinaux  certains  messaiges, 
c'est  assavoir  Tevesque  de  Famagouste ,  et  maistre  Nicole 


0378.)  CHARLES  V.  443 

de  Saint-Saturnin,  jacobin,  inaistre  en  théologie  du  Saint- 
Palais;  lesquels  apportèrent  au  roy  lettres  closes  et  ouvertes, 
scellées  des  seaux  du  collège  des  cardinaux,  affermans  et  cer- 
tifians  ledit  Berthélemi  non  estre  pape  ;  mais  ayoit  esté  faite 
la  nominacion  par  force  et  impression  violente.  £t  sur  ce  re- 
queroient  au  roy  que  il  voulsist  oïr  et  croire  les  dessus  dis 
de  ce  que  par  eux  luy  diroient.  Et  pour  les  oïr  et  avoir  déli- 
béracion  sur  ce  pourquoy  il  venoient  devers  luy ,  le  roy 
manda  pluseurs  prélas ,  arcevesques  et  evesques  de  son 
royaume,  et  autres  bons  clers  tant  es  Universités  de  Paris , 
d'Orléans  et  d'Angiers ,  comme  d'autre  part  là  où  l'en  les 
pot  savoir,  et  les  fist  assembler  à  Paris,  le  samedi,  onziesme 
jour  de  septembre,  l'an  dessus  dit ,  en  une  grant  chambre 
ou  sale  qui  est  sur  la  rivière  au  Palais.  Et  en  la  présence 
desdis  prélas  et  clers ,  le  roy  oï  lesdis  evesque  et  maistre 
du  Saint-  Palais,  lesquels  tant  par  la  bouche  de  l'un  comme 
de  l'autre,  dirent  la  manière  comment  ledit  arcevesque  de 
Bar  avoit  esté  nommé  pape  par  paour,  violence  et  tumulte 
des  Romains,  et  que  lesdis  cardinaux  estoient  déterminés  à 
non  le  tenir  pour  pape.  Si  conclurent  que  pour  ce  signifier 
au  roy  il  estoient  envoyés  devers  luy,  et  ainsi  luy  signifioient. 
Et  requisrent  au  roy  qu'il  voulsist  adhérer  à  la  détermina- 
cion  desdis  cardinaux,  et  qu'il  leur  voulsist  donner  conseil, 
confort  et  aide  en  ce  fait.  Si  voult  le  roy,  après  ce  qu'il  ot 
oï  ces  choses,  que  les  sages  clers,  prélas  et  autres  qui  estoient 
en  grant  nombre,  tant  maistres  en  théologie  et  en  decrés, 
docteurs  enloys  et  autres  maistres  en  autres  sciences,  eussent 
délibéracion  ensemble  en  son  absence  pour  savoir  que  il  avoit 
à  faire  et  à  respondrc  sur  ce.  Lesquels  par  pluseurs  journées 
furent  assemblés  et  orent  délibéracion ,  et  finablement 
furent  d'accort  de  conseiller  au  roy  que  il  féist  faire  res- 
ponse  auxdis  messaiges  des  cardinaux  en  la  manière  que 
s'ensuit  se  il  luy  plaisoit  ;  et  premièrement  à  la  significa- 


444  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

cion  que  lesdis  messaiges  luy  avoient  faite  de  l'entencion 
des  cardinaux,  que  le  roy  avoit  bénignement  oï  ce  que  par 
eux  luy  avoit  esté  exposé.  Et  quant  aux  requestes  qu'il 
avoient  faites  tant  de  adhérer  à  la  déterminacion  des  cardi- 
naux comme  de  leur  donner  conseil ,  confort  et  aide ,  le 
roy  povoit  faire  respondre  qu'il  n'estoit  pas  encore  conseil- 
lié  de  consentir  ou  de  nier  ladite  adhésion,  et  qu'il  en  vou- 
loit  encore  plus  avant  estre  informé,  car  la  matière  estoit 
moult  haulte  et  périlleuse  et doubteuse.  Et  quanta  raide,il 
sembloit  que  le  roy  povoit  respondre  que,  au  moys  d'aoust 
précédent,  il  avoit  aidié  les  cardinaux  d'une  grant  finance,  et 
m^ndé  aux  gens  d'armes  nés  de  son  royaume  qui  estoient  et 
sont  oultre  les  mons  que  il  donnent  confort  et  aide  auxdis  car- 
dinaux ;  et  ce  a-il  fait  et  mandé  pour  pourveoir  à  la  seurté  des 
personnes  des  cardinaux,  de  leur  familliers  et  de  leur  biens, 
et  afin  de  les  mettre  hors  des  périls  où  il  sont ,  et  à  nulle 
autre  fin.  Et  se  l'aide  faite  par  le  roy  aux  fins  dessus  dites 
ne  soufiist,  encore  est-il  prest  de  les  aidier  et  conforter 
quant  point  sera.  Laquelle  consultacion  par  manière  de 
response  le  roy  fist  faire  aux  messages  des  cardinaux. 

XCIII. 

Cornent  le  roy  ol  lettres  g  ne  les  cardinaux  s' estoient  partis  de 

Rome, 

Assez  tost  après  furent  apportées  au  roy  aucunes  lettres, 
par  lesquelles  étoit  escript  au  roy  que  les  cardinaux,  après 
ladite  nominacion  ou  esleccion  dudit  Berthélemi ,  arce- 
vesque  de  Bar ,  le  plus  tost  qu'il  avoient  peu  se  estoient 
issus  de  Rome  ,  et  par  scrupules  de  leur  consciences ,  n'a- 
voient  depuis  fait  audit  Berthélemi  obéissance  né  révérence 
aucune.  Et  après ,  tous  ensemble ,  Italiens  et  Oultremon- 


(1378.)  CHARLES  Y.  445 

tains,  excepté  le  cardinal  de  Saint-Pierre  qui  estoit  malade, 
contredirent  le  fait,  et  fu  escript  et  signé  de  leur  main  et 
scellé  de  leur  sceaux  ;  et  depuis,  estudièrent  aucuns  desdis 
cardinaux,  très-sôlemnels  docteurs,  commis  à  ce  par  espécial 
et  trèsgrant  diligence,  pour  savoir,  considéré  le  fait  accordé, 
se  ledit  Berthélemi ,  par  l'esleccion  faite  de  luy  ou  par  les 
fais  ensuivis  après  icelle,  avoit  aucun  droit  en  la  papalité. 
Et  appellèrent  avec  eulx  les  commissaires  et  tous  les 
autres  cardinaux  oultremontains ,  tous  les  autres  prélas, 
maistres  en  théologie ,  docteurs  en  droit  canon  et  en  droit 
civil  auxquels  il  porent  parler,  et  les  enfoui*mèrent  du  fait, 
lesquels  concordablement  en  conclusion  déterminèrent  que 
ledit  Berthélemi  n'estoit  point  pape;  ainçois  tenoit  par  tyran- 
nie et  occupacion  le  saint  siège.  Après  ce,  il  firent  leur  publi- 
cacion  solemnellement  selon  ce  que  à  eux  appartenoit  et 
qu'il  le  po voient  et  dévoient  faire  de  droit.  Et  ces  choses  ainsi 
faites,  lesdis  cardinaux  firent  savoir  aux  autres  cardinaux 
estans  lors  à  Avignon ,  qui  estoient  six  en  nombre  ;  les- 
quels enformés  des  choses  dessus  dites  par  les  lettres  du  col- 
lège ,  le  consentirent ,  loèrent  et  approuvèrent  de  tout  en 
tout ,  et  les  firent  publier  en  Avignon  solemnelment ,  et 
deffendre  que  l'en  obéist  audit  Berthélemi  comme  à  pape  : 
excepté  le  cardinal  de  Pampelune  qui  encores  y  voult  dé- 
libérer ;  mais  depuis  se  consenti-il  avec  les  autres  (  I  ). 


(i)  On  trouve  en  cet  endroit  dans  la  plupart  des  manuscrits  la  longue 
protestation  latine  des  cardinaux  réunis  à  Agnani  contre  Téleciion  quMls 
avoient  précédemment  faite  à  Rome  du  pape  Urbain.  Je  n'ai  pas  cru  de* 
voir  reproduire  cette  pièce  analysée  avec  exactitude  dans  VHisioire 
ecclésiastique  de  Fleury,  liv.  xcvii,  paragraphe  &3.E11C  est  d'ailleurs  uni- 
quement du  ressort  de  Thlstoire  ecclésiastique. 


38 


446  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

XCIV. 

Cornent  les  cardinaux  se  transportèrent  de  jinagnie  à  Fondes 

et  de  resleccion  du  pape  Clément, 

Item  depuis  lesdis  cardinaux  se  transportèrent  en  la  cité 
de  Fondes,  et  là,  tous  assembles  tantYtaliens  comme  autres, 
le  nueviesine  jour  de  septembre  mil  trois  cent  septante-hait, 
pour  procéder  à  l'esleccion  du  vmi  pape,  eslurent  canonique- 
ment  et  concordablement  en  pape,  sans  débat,  difficulté  ou 
contradicion  aucune,  un  cardinal  appelle  monseigneur  Ro- 
bert de  Genève,  qui  portoit  le  titre  de  cardinal ,  c'est  assavoir 
Basilicœ  duodecim  apostolorum  presbitercardinaiis.  Et  fu  appelle 
pape  Clément,  et  fu  couronné  et  consacré  le  derrenier  jour 
d'octobre  veille  de  la  Toussains  ensuivant.  Lequel  se  consenti 
à  ladite  esleccion,  et  aussi  firent  la  royne  de  Naples  et  tous 
les  grans  seigneurs  du  païs  ;  mais  les  Romains  tindrent  tous- 
jours  ledit  Berthéleini  pour  pape.  Et  ces  choses  furent  signe- 
fiées  au  roy  de  France,  tant  par  ledit  pape  Clément  comme 
par  les  cardinaux,  en  le  requérant  et  priant  qu'il  se  voulsist 
adhérer  à  ladite  esleccion  et  tenir  ledit  pape  Clément  pour 
vrai  pape  ;  et  ot  avis  et  déJibéracion  le  roy  sur  ce.  Et  afin 
que  par  bon«conseil  et  seur  il  fist  ce  qu'il  en  devoit  faire, 
il  manda  et  fist  venir  devant  luy  au  bois  de  Vincennes,  le 
mardi  seiziesme  jour  de  novembre  mil  trois  cent  septante- 
huit,  pluseurs  prélas  tant  arcevesques  que  evesques  et  au- 
tres sages  clers,  comme  abbés,  maistres  en  théologie, 
docteurs  en  décrès  et  en  lois  ,  et  pluseurs  autres  sages  de 
son  conseil,  tant  chevaliers  comme  autres;  lesquels,  tous 
d'un  accort  et  singulièrement  après  leur  serement  fait  aux 
saintes  évangiles  de  Dieu ,  dirent  et  conseillèrent  au  roy 
qu'il  se  déc\arast  et  délevminast  pour  la  partie  dudit  pape 


(1378.)  CHARLES  V.  447 

Clément,  et  qu'il  le  tenist  pour  vrai  pape.  Et  dirent  oultre 
au  roy  que  veues  les  choses  dont  dessus  est  faite  niencion, 
et  icelles  considérées  deuement,  il  le  devoit  ainsi  faire, 
comme  pour  donner  bon  exemple  à  tous  autres  crestiens. 
Si  se  déclara  lors  le  roy,  par  la  manière  que  conseillié  luy 
avoit  esté  et  que  dessus  est  dit.  Et  ces  choses  fist  signeQer 
et  publier  par  son  royaume,  tant  à  prélas  et  églyses  cathé- 
draulx  comme  à  autres. 

xcv. 

Cornent  le  roy^  par  le  conseil  de  pluseurs  sages ^  fist  signefier  à 
pluseurs  princes  crestiens ^  lesquels  il  tenait  pour  ses  amis  et 
bien  vueiilans,  que  il  s^  es  toit  délibéré  pour  la  partie  du  pape 
Clément, 

Après  ladite  déclaration  faite,  le  roy  ot  avis  et  délibéra- 
cion,  par  le  conseil  de  pluseurs  sages,  que  il  segnifieroit  ces 
choses  aux  princes  crestiens  que  il  tenoit  pour  ses  amis  et 
bien  vueillans,  et  ainsi  le  fist.  Et  envoia  messages  notables  , 
préias,  barons  et  autres  chevaliers  et  clers,  les  uns  en  Alemai- 
gne,  les  autres  en  Hongrie,  les  autres  en  Ytalie  et  autres  en 
pluseurs  autres  pays ,  pour  segnifier  coment  il  se  estoit  dé- 
claré pour  la  partie  dudit  pape  Clément,  et  pour  leur  dire  et 
inonstrer  les  causes  et  raisons  qui  l'a  voient  m  eu  à  ce  faire, 
et  pour  leur  requérir  que  pour  l'onneur  de  Dieu  et  de 
sainte  églyse  il  voulsissent  ainsi  faire,  afin  que  toute  cres- 
tienneté  fust  soubs  un  pasteur  et  un  vicaire  de  Jésus-Christ, 
ainsi  comme  elle  devoit  estre.  Et  oultre  leur  faisoit  le  roy 
savoir  que  s'il  y  avoit  aucun  prince  ou  autre  qui  féist  aucun 
doubte  en  ce  fait  pour  cause  de  l'esleccion  ou  nominacion 
dudit  Berthélemi,  que  il  voulsissent  oïr  les  messages  que  le 
roy  leur  envoioit,  lesquels  estoient  instruis  soufEsammewl 


448  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

et  informés  de  la  vérité  du  fait.  Et  si  trouvèrent  lesdis 
messages  du  roy,  en  aucuns  lieux,  gens  instruis  autrement 
que  de  la  vérité,  et  soustenans  le  fait  dudit  Berthélemi,  et 
par  espécial  es  parties  d'Alemaigne.  Et  jasoit  ce  que  le  roy 
de  Hongrie  eust  par  avant  segnifié  et  escrit  au  roy  de  France 
que  telle  partie  comme  il  tendroit  ledit  roy  de  Hongrie  ten- 
droit ,  toutes  voies ,  les  messages  que  le  roy  de  France 
envoia  devers  ledit  roy  de  Hongrie  pour  ceste  cause  trou- 
vèrent que  il  estoit  plus  enclin  à  la  partie  dudit  Berthélemi 
que  à  la  partie  dudit  pape  Clément.  Et  aussi  les  Flamens, 
jasoit  ce  que  il  fussent  et  soient  du  royaume  de  France , 
respondirent  que  jusques  à  ce  qu'il  fussent  plus  plainement 
enformés,  ne  tendroient  ledit  pape  Clément  pour  pape. 

CXVI. 

Cornent  ledit  Berthélemi^  qui  se  nommoit  pape  Urbain  y  fist 
vint-neuf  cardinaux  dont  les  noms  s'ensuivent. 

Item,  en  celuy  temps,  c'est  assavoir  le  vintiesme  jour  de 
septembre  dessusdit ,  ledit  Berthélemi ,  qui  se  nommoit 
pape  Urbain,  fist  vint-neuf  cardinaux  dont  les  noms  s'en- 
suivent :  Messire  Phelipped'Alençon,  patriarche  de  Jérusa- 
lem et  administrateur  de  l'archevesché  d'Aux;  l'evesque 
de  Londres  en  Angleterre  ;  l'arcevesquc  de  Bavenne  de  Pa- 
due  (1)  ;  Tevesque  de  Sisteron  ;  l'evesque  d'Averse,  Ursin  ; 
messire  Agapit  de  la  Columpne  ;  messire  Estienne  de  la  Co- 
lumpne  ;  l'evesque  de  Perouse  ;  l'evesque  de  Bouloigne-la- 
Grasse  ;  l'arcevesque  de  Strigonn  en  Hongrie  ;  maistre  Mes- 
quin (2)  de  Naples;  messire  Galeot  de  Petramale;  l'arcevesque 

(f)  Giles  de  Prates,  d'abord  évéque  de  Padoue,  puis  de  Ravenne.^ 
L'évoque  de  Sisteron  étoil  Reooul  de  Monleruc ,  neveu  du  cardinal  de 
Paropelune. 

(?)  Mesquin.  Nicolas  Meschioo,  frère  Prêcheur,  inquisiteur  dans  le 


(1378.)  CHARLES  V.  449 

de  Pise  ;  l'arcevesque  de  Corphou  ;  l'evesque  de  Tulle  ;  le  gé- 
néral des  Frères  meneurs  ;  l'evesque  de  Michie;  frère  Abail- 
len  ;  l'arcevesque  de  Salerne  ;  l'evesque  de  Verseil  ;  l'evesque 
de  Theate  ;  le  patriarche  de  Grado  ;  l'arcevesque  de  Prague 
en  Boesme  ;  messire  Gentil  de  Sanguce  ;  le  général  des  Au- 
gustins  ;  l'evesque  de  Valence  en  Espaigne  ;  l'evesque  de  Rea- 
tine  ;  et  l'evesque  qu'il  nommoit  de  Mirepois ,  qui  estoit 
evesque  d'Ostun,  lequel  ne  l'accepta  pas  et  non  firent  plu- 
seurs  des  autres.  Et  puis  ledit  pape  Clément  fist  ledit  eves- 
que d'Ostun  cardinal,  lequel  l'accepta.  Et  en  vérité,  c'estoit 
l'un  des  bons  clers  que  l'on  seust  en  crestienté,  lequel  avoit 
fait  grant  diligence  de  savoir  et  enquérir  cornent  ledit  Ber- 
thélemi  avoit  esté  esleu  ;  et  quant  il  avoit  sceu  la  vérité,  il 
avoit  refusé  le  chapel  rouge  de  luy.  Et  puis  le  prist  dudit 
pape  Clément  comme  dessus  est  dit.  Si  estoit  grant  appro- 
bacion  du  fait  dudit  pape  Clément,  considéré  la  grant  clergie 
et  la  suffisance  dudit  cardinal. 

Incidence,  Item,  en  celle  saison,  le  grant  maistre  de  Rodes 
accompaignié  de  grant  quantité  de  gens  d'armes  entra  au 
pais  de  Romanie ,  et  là,  par  les  Grecs  et  les  Turs  qui  es- 
toient  ensemble,  fu  desconfis  et  pris,  et  toutes  ses  gens  mors 
ou  pris  devant  un  chastel  appelle  Latre  (1). 


royaume  de  Naples.  —  Galeot  de  Peiramale  ou  Galiol  de  Tarlat  de  Pie- 
tramala. 

(I)  Latre.  Var.  Sarete,  Ferdinand  d'Heredia  fut  pris  sous  les  murs  de 
Coriothe  et  ne  voulut  pas  que  pour  le  racheter  les  chevaliers  de  Rhodes 
rendissent  la  ville  de  Patras  qu'il  avoil  conquise.  Il  aima  mieux  demeurer 
trois  ans  captif,  jusqu'à  ce  que  sa  famille  le  rachetât.  (Voy.  les  Monumens 
des  grands  Maîtres ,  par  le  vicomte  François  de  Yilleneuve-Bargemont , 
aujourd'hui  marquis  de  Trans.) 


a^. 


450  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

XCVII. 

De  la  mort  Charles  ^  empereur  de  Rome  et  rojr  de  Boesme. 

m 

Item,  la  vigile  de  la  saint  André  mil  trois  cent  septante- 
huit  dessusdit ,  Charles ,  empereur  de  Rome  et  roy  de 
Boesme,  trespassà  de  ce  siècle  ;  lequel  avoit  pardevant  pour- 
chacié  et  procuré  par  devers  les  esliseurs  de  l'empire 
que  son  fils  fust  empereur  après  sa  mort.  Et  lonc-temps 
avant  sa  dite  mort  s'appelloit  son  dit  fils  roy  des  Romains. 
Et  après  la  mort  de  son  père  tendit  à  avoir  le  droit  de  l'em- 
pire. Et  tenoient  aucuns  que  pour  ce  que  ledit  Berthélemi 
intrus  au  pape  luy  avoit  promis  de  le  faire  et  couronner  em- 
pereur, il  le  tenoit  pour  pape  et  s'estoit  adhéré  avecquesluy. 

xcvm. 

Cornent  monseigneur  Jehan  de  Monlforl ,  qui  se  tenoit  duc  de 
Brelaigne ,  fu  privé  en  parlement  de  toutes  les  terres  qu'il 
tenoit  au  royaume  de  France» 

Item,  en  ce  temps,  pour  ce  que  le  roy  qui  sa  voit  et  aussi 
tous  ceux  de  son  royaume,  cornent  messire  Jehan  de  Mont- 
fort,  qui  se  tenoit  duc  de  Bretaigne  et  qui  en  avoit  fait  foy 
et  hommage  au  roy  comme  à  son  lige  seigneur  naturel  et 
souverain,  s'estoit  porté  et  encore  portoit  mauvaisement  et 
desloyalement  envers  le  roy,  en  faisant  guerre  notoirement 
contre  le  roy  et  son  royaume ,  et  avoit  chevauchié  armé 
contre  le  royaume  de  France  en  la  compaignie  du  duc  de 
Lencastre  et  autres  ennemis  du  roy,  en  faisant  guerre,  bou- 
tant feu ,  tuant  hommes ,  femmes  et  tous  autres  fais  de 
guerre,  avoit  conforté  et  aidié  les  Anglois  et  autres  ennemis 
du  roy  de  toute  sa  puissance ,  et  avoit  au  roy  renvoie  son 


(1378.)  CHARLES  V.  461 

hommage ,  tant  de  la  duchié  de  Bretaigae  que  des  autres 
terres  qu'il  tenoit  au  royaume,  fu  conseillé  de  faire  appeler 
ledit  Jehan  de  Montfort  pardevant  luy,  en  sa  court,  pour 
respondre  au  procureur  du  roy,  sur  tout  ce  que  ledit  procu- 
reur du  roy  vouldroit  proposer  contre  lu  y  à  toutes  fins.  Et 
pour  ce,  donna  à  son  dit  procureur  ajournemens  souffisans 
et  convenables^  par  lesquels  ledit  messire  Jehan  fu  ajourné 
à  comparoir  personelment  pardevant  le  roy  en  sa  dite 
cour  garnie  de  pers  et  d'autre  conseil  souffisamment ,  au 
samedi  quatriesme  jour  de  décembre  mil  trois  cent  septante- 
huit  dessusdit ,  pour  respondre  audit  procureur  à  toutes 
fins  sur  les  cas  dessusdis  et  sur  autres  déclarés  es  ajourne- 
mens. A  laquelle  journée  de  samedi  ledit  de  Montfort  ne 
vint  né  comparut,  né  autre  pour  luy,  souffisamment  ap- 
pelle si  comme  accoustumé  est.  Et  jasoit  ce  que  le  procu- 
reur du  roy  requéist  avoir  deffaut  contre  ledit  Jehan  de 
Montfort,  et  que  le  roy  ou  sa  court  peust  avoir  ottroyé  à 
son  procureur  ledit  deffaut  s'il  luy  pleust,  toutes  voies,  il 
voult  que  la  besoigne  surséit  en  estât,  sans  y  procéder  jus- 
ques  au  jeudi  ensuivant  neuviesme  jour  dudit  mois.  Auquel 
jeudi  le  roy  fu  en  la  chambre  de  son  parlement  séant  en 
jugement,  la  court  garnie  de  pers,  et  pour  ce  que  tous  les 
pers  n'y  estoient  mie  présens ,  jasoit  ce  qu'il  eussent  esté 
tous  ajournés  et  mandés  par  le  roy  pour  cesle  cause  et  s'ex- 
cusoient  par  leur  lettres  ouvertes ,  lesdites  lettres  furent 
leues  en  la  présence  de  tous.  Et  après  fu  oï  le  procureur  du 
roy ,  en  tout  ce  qu'il  voult  demander  et  requérir  contre 
ledit  de  Montfort.  Et  premièrement,  afin  d'avoir  deffaut  ; 
et  après  qu'il  fust  dist  et  déclaré  iceluy  de  Montfort  estre 
cncheu  en  crime  de  lèse-majesté  et  avoir  commis  félonnie 
envers  le  roy  ;  et  pour  ce  estre  privé  de  tous  drois ,  hon- 
neurs, noblesses  et  dignités  tant  de  pairie  comme  autres  ; 
et  tous  ses  biens,. fiés,  terres,  possessions  et  seigneuries 


452  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

estans  au  royaume  de  France,  tant  en  la  duchié  de  Bretai- 
gne  comme  autres,  estre  confisqués.  Et  néantmoins  le  pro- 
cureur, en  tant  comme  besoin  estoit,  requéroit  que  par 
le  roy  et  sa  court  ledit  de  Montfort  fust  privé  des  choses 
dessusdites.  Et  oultre ,  qu'il  fust  déclaré  par  le  roy  et  sa 
court  que  ledit  de  Montfort  avoit  forfait  le  corps  envers  le 
roy  ;  et  ainsi  fust  dit  par  le  jugement  du  roy  et  de  sa  court. 

XCIX. 

Cornent  le  cardinal  de  Limoges  vint  à  Paris  de  pur  le  pape 
Clément  y  pour  signifier^  monstrer  et  déclarer  tout  ce  qui 
açoil  esté  fait  de  la  nominacion  de  Berthélemi  dont  dessus 
est  faite  mention;  et  aussi  de  Fesleccion  du  pape  Clément, 

Item ,  en  quaresme  ensuivant ,  le  cardinal  de  Limoges 
vint  à  Paris  ,  envoie  de  par  le  pape  Clément ,  tant  comme 
messaige  ,  pour  signifier ,  monstrer  et  déclarer  tout  ce 
qui  avoit  este  fait  de  la  nominacion  de  Berthélemi  dont 
dessus  est  faite  mencion  ;  et  aussi  de  l'esleccion  du  pape 
Clément.  Lequel  le  roy  receut  à  grant  honneur  et  révérence 
pour  l'honneur  de  l'église,  et  aussi  pour  ce  que  le  roy 
l'amoit.  Et  après  ce  qu'il  ot  dit  au  roy  les  causes  de  saléga- 
cion,  le  roy  luy  assigna  certaine  journée  en  son  chastel  du 
Louvre,  pour  le  oïr  publiquement  de  tout  ce  qu'il  vouldroit 
dire.  A  laquelle  journée  fu  le  roy  en  la  grant  chambre  du 
Louvre  emprès  la  sale ,  assis  en  sa  chaere ,  et  ledit  cardinal 
en  une  autre  d'encoste  luy  ;  et  là  furent  présens  pluseurs 
princes,  prélas  ,  barons  ,  inaistres  en  théologie  et  docteurs 
en  autres  sciences,  tant  de  l'Université  de  Paris  comme 
autres  ;  en  la  présence  desquels  ledit  cardinal  de  Limoges 
relata  tout  ce  qui  avoit  esté  fait  à  Rome,  et  la  nominacion  en 
pape  qui  avoit  esté  faite  dudit  Berthélemi,  et  cornent  et  par 


(1379.)  CHARLES  V.  453 

quelle  manière  et  tout  le  procès,  en  la  manière  que  contenu 
est  en  la  dëclaracion  dessus  escripte.  Et  tout  ce  qui  estoit 
contenu  en  ladite  déclaracion  afferma  et  maintint  estre 
vray,  en  sa  conscience ,  et  sur  le  péril  de  l'ame  de  luy  ;  et 
savoit  ces  choses  estre  vraies ,  car  il  avoit  esté  présent  et 
veu  et  sceu  toutes  lesdites  choses  contenues  en  ladite  dé- 
claracion. Par  laquelle  affîrmacion ,  s'il  y  avoit  aucun  qui 
eust  aucun  scrupule  de  conscience  au  contraire  ,  il  doit 
avoir  sa  conscience  toute  appaisiée  ;  car  il  n'est  pas  vraisem" 
blable  que  un  homme  de  telle  autorité  et  de  telle  science 
tesmoignié  d'estre  preud'homme  de  tous  ceux  qui  le  cognois- 
sent ,  se  fust  voulu  dampner  ,  pour  amour  né  pour  haine 
d'homme  vivant. 

C. 

Cornent  le  roy  manda  à  Paris  pUiseurs  barons  de  Bretaigne  , 
pour  leur  dire  les  choses  dont  ci-après  est  faite  mencion. 

Assez  tost  après  Pasques,  qui  furent  l'an  mil  trois  cens 
septante-neuf,  vindrent  à  Paris  le  seigneur  de  Laval,  mon- 
seigneur Bertran  du  Guesclin ,.  connestable  de  France  ;  le 
seigneur  de  Gliçon  et  le  viconte  de  Rohan ,  lesquels  le  roy 
avoit  mandés  et  fait  venir  à  Paris  pour  leur  dire  les  choses 
dont  ci-après  sera  faite  mencion.  C'est  assavoir  que  une  jour- 
née au  Palais-Royal,  en  la  chambre  vert ,  furent  les  dessus 
nommés  devant  le  roy,  lequel  avoit  pluseurs  seigneurs  de  son 
conseil  en  sa  compaignie  :  et  là  le  roy  de  sa  bouche  relata  aux 
dessus  nommés  de  Bretaigne,  coment,  après  l'accort  fait  entre 
la  duchesse  de  Bretaigne,  femme  du  duc  Charles,  et  messire 
Jehan  de  Montfort,  ledit  messire  Jehan  de  Monfort  luy  avoit 
fait  hommaige  lige  ;  et  coment  depuis  il  avoit  traictié  ledit 
de  Montfort  doulcement  et  courtoisement;  et  par  espécial 
après  ce  que  ledit  de  Montfort  ot  fait  requérir  au  roy  ,  par 


454  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

ses  messaiges ,  que  il  luy  féist  délivrer  certaines  terres  que  le 
conte  de  Flandres  tenoit,  lesquelles  il  disoit  à  luy  apparte- 
nir: et  en  vérité,  jasoit  ce  que  lesdites  terres  ne  vaulsissent 
oultre  quatre  ou  cinq  mile  livres  de  terre,  le  roy,  après  plu- 
seurs  messaiges  à  luy  envoies  tant  dudi  t  de  Montfort  de  vers  le 
roy  comme  du  roy  devers  ledit  de  Montfort,  le  roy  cuidant 
le  tenir  en  bonne  et  vraie  subjeccion  et  obéissance  comme 
tenu  y  estoit ,  luy  fist  offrir  de  le  acquitter  envers  la  du- 
chesse de  Bretaigne  qui  fu  femme  du  duc  Charles,  de  dix 
mile  livrées  de  terre  que  ledit  de  Montfort  estoit  tenu  de 
luy  baillier,  par  le  traictié  de  paix  fait  entre  ladite  duchesse 
et  ledit  de  Montfort  ;  mais  nonobstant  ce,  et  que  le  roy  par 
pluseurs  fois  envoiast  pardevers  luy  messaiges    grans  et 
notables  ,  prélas ,  baronis  et  autres ,  ledit  de  Montfort  fist 
venir  en  Bretaigne  grant  foison  d'Anglois  ennemis  du  roy. 
Et  pour  celle  cause,  le  roy  y  envoia  ses  frères,  les  ducs  de 
Berry  et  de  Bourgoigne ,  pour  faire  widier  lesdis  Anglois 
de  sa  seigneurie  ,  par  force  et  puissance  d'armes.  Et  quant 
il  furent  audit  païs  de  Bretaigne ,  ledit  de  Montfort  leur 
promist  que  il  feroit  widier  lesdis  Anglois  dudit  pals  de 
Bretaigne ,  ce  qu'il  ne  fist  pas.  Mais  fist  guerre  au  pals  par 
la  puissance  desdis  Anglois ,  et  mist  siège  devant  pluseurs 
villes ,  pour  ce  qu'il  ne  vouloient  recevoir  les  Anglois  de- 
dens  lesdites  villes  ;  et  pour  avoir  finance ,  leva  fouages  et 
pluseurs  autres  subsides ,  à  la  grant  desplaisance  des  pré- 
las  ,  nobles  et  bonnes  villes  du  païs ,  lesquels  envoièrent 
devers  le  roy ,  afin  qu'il  voulsist  mettre  remède  en  toutes 
ces  choses,  et  de  ce,  luy  supplièrent  moult  affectueusement. 
Et  pour  celle  cause  le  roy  y  envoia  son  connestable  et  grant 
foison  de  gens  d'armes  ,  lesquels,  par  force  et  puissance , 
firent  widier  lesdis  Anglois  du  païs ,  et  s'en  ala  ledit  de 
Montfort  avecques  eux  en  Angleterre  ;  et  les  gens  du  roy 
qui  estoient  au  pais  de  Bretai^e  trouvèrent  bonne  obéis- 


(1379.)  CHARLES  V.  455 

sance  en  pluseurs  villes  et  chasteaux,  et  ceux  qui  se  tindrent 
par  aucun  temps  rebelles  furent  mis  par  force  et  par  puis- 
sance, en  obéissance ,  tant  que  finablement,  tout  le  païs  de 
firetaigne,  cités,  villes  et  chasteaux,  furent  en  l'obéissance 
du  roy,  et  tenus  pour  luy  et  de  par  luy ,  excepté  seulement 
le  chastel  de  Brest ,  auquel  ledit  de  Montfort  fist  venir 
Anglois  qui  tous  jours  le  tindrent  en  rébellion  contre  le  roy. 
Et  ledit  de  Montfort,  qui  estoit  en  Angleterre,  se  tint  pour 
ennemi  du  roy ,  et  admena  audit  lieu  de  Brest  le  conte  de 
Cantebruge ,  fils  du  roy  d'Angleterre  et  grant  foison  de  gens 
d*armes  anglois ,  cuidant  recouvrer  le  païs  et  gaaigner  par 
force  d'armes  ;  mais  les  gens  du  roy  qui  y  estoient  et  ceux 
du  païs  avecques  eux ,  gardèrent  le  païs  par  telle  manière 
que  ledit  de  Montfort  et  ceux  qui  estoient  venus  avecques 
luy,  s'en  retournèrent  avecques  luy  en  Angleterre,  sans 
point  faire  de  leur  profit.  Et  aussi  avoit  ledit  de  Montfort 
chevauchié  par  le  royaume  de  France,  en  la  compaignie  du 
duc  de  Lencastre,  et  fait  tout  fait  de  guerre  comme  dessus 
est  dit.  Et  jasoit  ce  que  les  rebellions ,  désobéissances  et 
traisons  dudit  de  Montfort  fussent  si  notoires  partout  le 
royaume  de  France,  tant  en  Bretaigne  comme  ailleurs ,  que 
aucun  de  bon  entendement  ne  les  povoit  né  devoit  ignorer, 
et  que  le  roy  comme  pour  fait  notoire  et  permanant  peust 
sans  autre  procès  avoir  appliqué  et  confisqué  à  luy  et  mis 
en  son  demaine  la  duchié  de  Bretaigne  et  toutes  les  autres 
terres  que  ledit  de  Montfort  tenoit  au  royaume  de  France , 
toutesvoies  y  avoit  voulu  procéder  plus  meurement,  et  avoit 
fait  adjourner  ledit  de  Montfort  solemnelment,  pour  com- 
paroir en  personne  devant  luy  en  sa  court  de  parlement,  et 
pour  respondre  à  son  procureur  sur  les  choses  dessus  dites, 
au  samedi,  quatriesme  jour  de  décembre,  l'an  mil  trois 
cens  septante-huit  dessus  dit.  A  laquelle  journée  il  n 'estoit 
venu  né  comparu  ;  si  avoit  le  roy  et  sa  court  fait  son  juge- 


456  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

ment  par  la  manière  que  dessus  est  dit ,  et  pour  exécuter 
son  jugement  et  son  arrest  entendoit  tantost  envoler  cer- 
taines personnes  notables  pour  prendre  royaument  et  de 
fait  de  par  luy  la  possession  et  saisine  de  toutes  les  cités , 
villes  et  forteresces  du  pa'is  ;  lesquels  il  nomma  lors.  C'est 
assavoir  le  duc  de  Bourbon  ;  le  conte  de  Sancerre ,  ma- 
reschal  de  France;  messire  Jean  de  Tienne,  admirai  de 
France  ;  messire  Bureau  de  La  Rivière  ,  son  premier  cbam- 
bellaii,  et  pluseurs  autres  chevaliers  et  gens  du  conseil  en 
leur  compaignie,  les  uns  d'une  part  et  les  autres  d'autre.  Si 
requist  lors  le  roy  aux  dessus  nommés  seigneurs  de  Laval,  de 
Gliçon ,  connestable,  et  de  Rohan,  que  les  villes,  chasteaux 
et  forteresces  que  il  tenoient  et  gardoient  de  par  le  roy,  qui 
estoient  du  demaine  de  la  duchié  de  Bretaigne ,  il  rendis- 
sent ,  baillassent  et  délivrassent  aux  seigneurs  que  le  roy 
envoioit  par  delà  ;  lesquels  les  establiroient  et  ordeneroient 
à  la  seurtc  tant  du  roy  comme  du  pa'is.  Lesquels  respon- 
dirent  que  ainsi  le  feroient  :  mais  à  plus  grant  seurté ,  le 
roy  voult  qu'il  le  jurassent.  Si  le  jurèrent  sur  les  saintes  évan- 
giles de  Dieu  et  sur  la  vraye  croix  (1).  Et  ainsi  se  partirent 
du  roy  lesdis  Bretons.  Et  cuida  le  roy  véritablement  que 
ses  gens  que  il  de  voit  envoier  au  païs  de  Bretaigne  y  trou- 
vaissent  plaine  obéissance,   ainsi  comme   lesdis  Bretons 
estoient  tenus  de  faire.  Si  leur  accorda  le  roy  lors  confirma- 
cion  de  tous  leur  privilèges ,  libertés  et  franchises  et  plu- 
seurs autres  requestes  que  il  féirent  tant  pour  le  païs  de 
Bretaigne  comme  pour  aucuns  singuliers  ;  et  en  furent  les 


(1)  Ici  8'arréte  la  transcription  du  manuscrit  de  Charles  V,  n.  8395,  qui, 
jusqu'à  présent ,  étdit  notre  principal  guide.  Mais ,  depuis  les  derniers 
chapitres  du  voyage  de  Tempereur  ,  il  n'étoit  pas  plus  rigoureusement 
correct  que  les  autres.  Nous  nous  réglons  maintenant  de  préférence  sur 
le  volume  coté  n.  8302.  Il  avoit  appartenu  à  Jean,  duc  de  Berry,  frère  de 
Charles  V. 


(1379.)  CHARLES  V.  457 

lettres  faites  et  scellées  par  la  manière  que  il  Tavoient 
requis. 

CI. 

De  la  venue  des  cardinaux  d!AigrefueU  et  de  Poitiers  à  Paru, 

En  celle  saison,  après  Pasques  l'an  mil  trois  cent  soixante- 
dix-neuf,  vindrent  à  Paris  les  cardinaux  d'Aigrefueil  et  de 
Poitiers,  lesquels  le  pape  Clément,  qui  un  petit  devant, 
estoit  venu  en  Avignon,  envoyoit  en  legacion,  c'est  assavoir 
le  cardinal  d'Aigrefueil  en  Allemaigne  et  celuy  de  Poitiers 
en  Angleterre,  pour  monstrer ,  dire  et  déclairier  le  fait  de 
la  nomination  en  pape  dudit  Berthélemi,  et  de  l'esleccion 
du  pape  Clément  ;  lesquels  deux  cardinaux  avoient  esté 
présens  à  tout  ce  qui  avoit  esté  fait.  Lesquels  le  roy 
receut  honnorablement  en  son  chastel  du  Louvre,  ainsi 
comme  il  avoit  acoustumé  à  faire  et  par  pluseurs  fois  les 
oï  sur  la  matière  devant  dite.  Et  le  mercredi  quatriesme 
jour  de  may  l'an  mil  trois  cent  soixante  et  dix-neuf ,  fu 
présenté  par  le  cardinal  de  Limoges  au  cardinal  d'Ostun , 
dont  devant  est  faite  mencion ,  le  chapel  rouge,  en  la  pré- 
sence du  roy  et  des  autres  cardinaux  d'Aigrefueil  et  de 
Poitiers  ;  et  disnèrent  ce  jour  avec  le  roy  audit  chastel  du 
Louvre.  Et  le  samedi  ensuivant,  septiesme  jour  de  mai 
dessusdis,  furent  lesdis  cardinaux  au  bois  de  Yincennes  par 
devers  le  roy  qui  lors  y  estoit,  et  parlèrent  à  luy  sur  la  ma- 
tière dessusdite.  Et  le  roy,  si  comme  il  avoit  accoustumé, 
leur  fist  faire  responses  justes  et  raisonnables.  Assés  tost 
après  se  partirent  de  Paris  cuidans  accomplir  leur  legacions. 
Et  alèrent  le  cardinal  d'Aigrefueil  à  Mez  et  celuy  de  Poi- 
tiers à  Tournay,  et  là  demourèrent  longuement  en  cuidant 
tousjours  avoir  saufs-conduis  des  rois  des  Romains  et  d'An- 

39 


458  LES  GRilNDES  CHRONIQUES. 

gle terre  pour  aler  en  leur  pays  ;  mais  il  ne  les  porent  avoir. 
Au  mois  d'aoust  ensuivant,  commença  une  grant  morta- 
lité à  Paris  et  environ.  Et  se  parti  le  roy  et  ala  à  Montargis 
en  celle  saison.  Et  aussi  se  partirent  de  Paris  la  plus  grant 
partie  des  conseilliers  du  roy  et  autres,  pour  cause  de  ladite 
mortalité. 

CIL 

Cornent  le  viconte  de  Rohan  et  plnseurs  autres  nobles  du  pais 
de  Bretaigne  remandèrent  mes  sire  Jehan  de  Mont  fort  qui 
es  toit  en  Angleterre, 

En  celuy  temps,  le  viconte  de  Rohan  et  pluseurs  autres 
nobles  et  autres  du  païs  de  Bretaigne  remandèrent  messire 
Jehan  en  Angleterre,  pour  le  faire  venir  en  Bretaigne.  Et 
pristrent  et  occupèrent  de  fait  pluseurs  forteresses  qui  es- 
toient  tenues  de  par  le  roy,  en  venant  contre  leur  foy , 
loyauté  et  seremens  ;  et  par  espécial,  ledit  viconte  de  Ro- 
han, qui  solempnelment  avoit  juré  en  la  présence  du  roy  et 
de  son  conseil  à  Paris,  comme  dessus  est  dit.  Si  envoya  le 
roy,  tantost  que  il  fust  à  sa  cognoissance,  sur  les  marches  de 
Bretaigne  le  duc  d'Anjou  son  frère,  accompaignié  de  grant 
foison  de  gens  d'armes.  Et  aussi  estoient  sur  lesdites  mar- 
ches pour  le  roy  le  connes table  d'un  costé  et  le  sire  de 
Cliçon  d'un  autre.  Et  tantost  que  ledit  duc  d'Anjou  fu  sur 
lesdites  marches ,  ledit  viconte  de  Rohan  et  les  autres  qui 
tenoient  la  partie  dudit  Montfort  commencièrent  à  traictier 
avec  le  duc  d'Anjou  et  les  gens  du  roy.  Et  ce  faisoient-il,  si 
comme  pluseurs  cuidoient,  en  attendant  la  venue  dudit 
Montfort  qui  encore  n'estoit  venu  en  Bretaigne.  Et  tantost 
pot  assez  bien  apparoir  ;  car  celuy  traictié  ne  vint  à  nulle 
bonne  conclusion  ;  et  par  délais  fu  mené  et  par  continua- 
cion  tant  que  ledit  Montfort  fu  venu  au  païs  de  Bretaigne. 
Et  furent  des  journées  prises  grant  foison  depuis  sa  venue, 


(1379.)  CHARLES  V.  459 

tant  au  pats  de  Bretaigne  comme  ailleurs.  Et  de  toute  celle 
saison  ne  fu  accordé  aucun  appointements  jasoit  ce  que  le 
roy  leur  voulsist  faire  de  grâce  plus  que  il  n'avoient  deservi. 

cm. 

De  la  rébellion  des  Flamens, 

Au  mois  d'octobre  ensuivant,  l'an  mil  trois  cent  soixante- 
dix-neuf  dessusdit ,  s'esmurent  les  Flamens  contre  le  conte 
de  Flandres  en  la  ville  de  Gand  par  aucuns  excès  que  les 
gens  et  serviteurs  dudit  conte  y  avoient  fait  et  faisoient  de 
jour  en  jour ,  si  comme  l'en  disoit.  Et  tuèrent  à  Gand  le 
baillif  du  conte  et  fu  tout  le  pais  d'un  accort,  excepté  au- 
cuns singuliers  qui  se  trairent  devers  le  conte,  et  aussi  aucu- 
nes villes  comme  Audenarde  et  Terremonde  où  il  misrent 
siège.  Et  après  ce  qu'il  orent  tué  ledit  baillif,  il  alèrent 
en  un  chastel  emprès  Gand  qui  estoit  dudit  conte,  appelle 
Andringhem,  et  y  boutèrent  le  feu  et  l'ardirent.  Et  puis  alè- 
rent à  Ypre  où  il  avoit  aucuns  gentilshomes  et  qui  se  tenoient 
de  la  partie  du  conte,  et  autres  alèrent  mettre  siège  devant 
Alos  et  ainsi  tindrent  trois  sièges  tout  à  une  fois.  Et  quant 
le  duc  de  Bourgoigne  sceut  ces  choses,  qui  avoit  espousée  la 
fille  dudit  conte  de  Flandres,  il  se  traist  vers  les  marches  de 
Flandres,  et  premièrement  ala  à  Tournay  et  fist  sentir  à 
ceux  qui  estoient  devant  Audenarde  qu'il  parleroit  volen- 
tiers  à  eux  :  lesquels  luy  accordèrent  d'envoyer  à  Rencontre 
de  luy  en  certaine  place,  c'est  assavoir  entre  Tournay  et  Au- 
denarde. Et  ainsi  le  firent,  et  par  pluseurs  journées  assem- 
blèrent avec  le  duc  de  Bourgoigne  tant  que  finablement  fu 
traictié  fait  et  accordé  en  telle  manière  :  premièrement  que 
le  conte  de  Flandres ,  pour  Dieu,  à  la  requeste  dudit  duc 
de  Bourgoigne,  pardonneroit  aux  Flamens  tout  ce  qu'il 
avoient  meffait  contre  luy.  Item,  que  ledit  conte  leur  devoit 


4G0  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

faire  résëeller  lous  les  privilèges  en  la  manière  qu'il  6$t 
quant  il  entra  en  Flandres,  et  qu'il  leur  promist  à  les  tenir 
selon  leur  anciennes  coustumes.  Item,  que  se  aucunes  let- 
tres ont  esté  faites  ou  données  depuis  le  temps  dessusdit 
contre  les  privilèges  desdis  Flamens ,  ledit  conte  les  leur 
doit  rendre  et  doivent  être  adnichilées.  Item ,  les  Alemans 
qui  ont  esté  avec  ledit  conte  en  ceste  guerre  doivent  jurer 
que  jamais  ne  méfieront  à  ceux  du  pais  de  Flandres.  Item, 
que  tous  les  bourgois  et  manans  du  païs  qui  en  sont  partis 
et  ne  sont  aies  avec  les  communes  du  païs ,  et  aussi  ceux 
du  conseil  dudit  conte  venront  audit  païs  et  leur  fera-l'en 
loy  ;  et  au  cas  que  l'en  les  trouvera  coupables,  l'en  leur  fera 
amender  par  l'ordenance  de  vint-cinq  hommes  esleus  en 
trois  bonnes  villes  de  Flandres.  Item ,  que  ces  vint-cinq 
hommes  dessusdis  qui  seront  pris  et  esleus  en  trois  bonnes 
villes  feront  franques  vérités,  d'an  en  an  par  tout  le  païs  de 
Flandres  ;  et  ce  dont  seront  d'accort  sera  jugié  et  tenu  et  mis  à 
exécucion  par  ledit  conte  de  Flandres.  Item,  lesdis  Flamens 
requéroient  et  vouloient  que  la  partie   d'Audenarde  par 
devers  la  ville  de  Gand  et  certaine  quantité  des  murs  d'un 
costé  et  d'autre  fussent  abattus  et  démolis  jusques  au  rez 
de  terre.  Après  aucuns  traictiés  se  misrent  de  cest  article  en 
l'ordenance  dudit  duc  de  Bourgoigne ,  et  de  douze  bourgois 
des  trois  bonnes  villes,  c'est  assavoir  de  chascune  quatre  ;  et 
doivent  avoir  prononcié  leur  dit  dedans  quinze  jours  après 
le  premier  dimenche  des  Avens  mil  trois  cent  soixante-dix- 
neuf  dessusdit.  Item,  le  prévost  de  Bruges,  principal  con- 
seiller dudit  conte  de  Flandres,  doit  estre  hors  du  conseil  et 
païs  de  Flandres  à  tousjours.  Lequel  traictié  fu  passé  et 
accordé  par  ledit  conte,  et  lettres  faites  et  scellées  soubs 
son  séel. 

En  l'an  dessusdit  et  en  Uyver  ensuivant ,  furent  les 
rivières  de  Saine  et  de  Maxive  ^  d'Yonne  et  d'Oise  moult 
grans. 


(1379.)  CHARLES  V.  401 


CIV. 


De  la  rébellion  de  Montpellier. 

Le  mardi  vint-cinquiesme  jour  du  mois  d'octobre  eu 
celuy  an,  les  habitans  de  Montpellier,  par  une  commotion 
universal,  misrent  à  mort  en  la  ville  de  Montpellier  messire 
Guillaume  Pointel  chevalier ,  chancelier  du  duc  d'Anjou  , 
frère  du  roy  et  lieutenant  en  toute  Langue  d'oc  ;  messire 
Guy  de  Lesterie ,  seneschal  de  Rouergue  ;  maistre  Arnoult 
de  Lar,  gouverneur  de  Montpellier  ;  maistre  Jacques  de  la 
Ghaynne,  secrétaire  dudit  duc  ;  maistre  Jehan  Perdiguier, 
gouverneur  des  finances  dudit  duc,  et  pluseurs  autres  offi- 
ciers tant  du  roy  comme  du  duc  d'Anjou,  jusques  au  nom- 
bre de  quatre-vins  personnes  ou  de  plus.  Et  après  ce  que 
il  orent  mis  à  mort  les  dçssusdis,  il  les  giettèrent  en  pluseurs 
puis  de  ladite  ville.  Et  ce  firent,  pour  ce  que  lesdis  conseil 
leurs  leur  avoient  requis  aide  au  nom  dudit  duc  d'Anjou 
pour  le  fait  de  la  guerre  de  Langue  d'oc.  Dont  ledit  duc 
d'Anjou  fu  moult  troublé,  et  non  sans  cause. 

Le  mercredi,  vintiesme  jour  dudit  mois,  Van  dessusdit, 
à  Montargis,  en  la  présence  du  roy,  furent  faites  les  fian- 
çailles de  madame  Yolant,  nièce  du  roy  et  fille  du  duc  de 
Bar,  qui  avoit  espousée  la  suer  du  roy  ;  et  la  fiança  un 
chevalier,  procureur  du  duc  de  Gironne,  ainsné  fils  du  roy 
d'Arragon.  En  ce  temps  se  reprisrent  les  traictiés  entre  les 
roys  de  France  et  d'Angleterre  ;  et  envoya  le  roy  ses  mes- 
sages solennels  pour  lesdis  traictiés  es  marches  de  Picardie, 
tant  à  Bouloigne  comme  à  Saint-Omer.  Mais  en  ce  temps  ne 
fut  aucune  chose  faite. 

Item ,  en  ce  temps,  le  conte  de  Saint-Pol,  qui  longue- 
ment avoit  esté  prisonnier  en  Angleterre,  vint  eu  Fbjcvàx^^ 


AOt  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

et  fut  le  roy  suffisamment  informé  qu'il  avoit  traictié  avec 
les  Anglois  de  leur  bailler  et  mettre  es  mains  toutes  les  for- 
teresses que  il  avoit  au  royaume  de  France.  Et  pour  ceste 
cause  fist  le  roy  prendre  et  saisir  toutes  lesdites  forteresses 
et  y  fist  mettre  gens  de  France  de  par  luy  y  et  aucunes  en 
bailla  en  garde  et  gouvernement  à  Jehan  de  Ligny  y  frère 
dudit  conte  de  Saint-Pol.  Et  quant  ledit  conte  de  Saint-Pol 
vit  que  son  fait  étoit  rompu,  et  qu'il  ne  povoit  aux  Anglois 
tenir  ce  que  il  avoit  promis,  il  s'en  retourna  en  Angleterre 
et  espousa  la  suer  du  roy  d'Angleterre. 

En  celle  année  dessusdite,  les  Anglois  misrent  une  armée 
sur  la  mer  pour  passer  en  Bretaigne,  si  comme  l'en  disoit  ; 
et  fu  environ  la  Conception  Nostre-Dame.  Et  quant  il  fu« 
rent  sur  la  mer ,  il  orent  telle  fortune  que  pluseurs  d'eux 
périllèrent;  et  disoit-l'en  que  il  en  avoit  eu  de  périllés 
jusques  au  nombre  de  six  cent  hommes  d'armes  ou  plus.  Et 
les  autres  retournèrent  en  Angleterre. 

Et  environ  Noël  ensuivant,  en  la  présence  du  roy  et  de 
pluseurs  autres,  se  déclara  le  duc  de  Breban  pour  la  partie 
du  pape  Clément  VIL  En  celle  année  crut  peu  de  vin  en 
Aucerrois  et  sur  la  rivière  d'Yonne. 

cv. 

La  sentence  contre  ceux  de  Montpellier, 

Le  vendredi  vint-cinquiesme  jour  de  janvier,  l'an  mil 
trois  cent  soixante-dix-neuf  devant  dit,  environ  heure  de 
tierce ,  entra  le  duc  d'Anjou  à  Montpellier  pour  prendre 
vengeance  du  vilain  fait  qui  avoit  esté  fait  en  ladite  ville 
des  officiers  du  roy  et  des  siens  dont  dessus  est  faite  men- 
cion.  Et  en  sa  compaignie  avoit  grant  foison  de  gens  d'ar- 
mes et  arbalestiers,  et  y  fu  receu  par  la  manière  qui  ensuit  : 


(1380.)  CHARLES  V.  463 

Premièrement ,  vindrent  au-devant  de  luy  tous  les  offi- 
ciers du  roy  estans  lors  en  ladite  ville.  Secondement ,  le 
cardinal  d'Albanie  qui  là  estoit.  Tiercement,  tous  les  col- 
lèges et  religieux  de  ladite  ville,  tant  de  chanoines  comme 
de  moines,  de  mendians  et  de  encloses.  Quartement ,  Tes- 
tude  de  droit  civil,  de  canon  et  de  médecine.  Et  estoient 
tous  à  procession,  des  deux  parties  du  chemin  par  où  ledit 
duc  devoit  passer  ;  et  tous  à  genoulx  crioient  à  haulte  voix  :  - 
Miséricorde  pour  le  peuple  de  Montpellier!  Après  estoient 
grant  quantité  d'enfans  de  ladite  ville  de  l'aage  de  quatorze 
ans  et  au  dessoubs,  criant  aussi  miséricorde!  Après  estoient 
les  consuls,  es  robes  de  la  ville,  sans  manteaulx,  sans  chap- 
perons  et  sans  ceintures,  et  grant  quantité  du  peuple,  chas- 
cun  ayant  une  corde  environ  le  col ,  requérans  à  genoulx 
miséricorde ,  et  apportèrent  les  clés  des  portes  et  le  batel 
de  la  cloche  de  la  ville,  dont  l'en  a  voit  fait  le  touquesin  (1)  ; 
lesquelles  clés  et  batel  ledit  duc  fist  prendre  par  le  sénes- 
chal  de  Beaucaire  qui  estoit  présent.  Et  lors  descendi  à  pié 
ledit  cardinal  d'Albanie  et  requist  pour  eux  miséricorde 
avec  tout  le  peuple  ;  et  es  forbours  de  ladite  ville  estoient 
toutes  les  femmes  d'icelle  ville,  en  simples  habis,  requérans 
aussi  très-humblement  miséricorde.  Et  quant  ledit  duc  fut 
entré  en  ladite  ville,  il  destitua  tous  les  officiers  d'icelle  et 
la  maison  du  consulat ,  l'églyse  de  Saint-Germain  que  fist 
faire  pape  Urbain,  et  les  portaux  d'icelle  ville  fist  garnir  de 
gens  d'armes,  et  les  armeures  des  gens  de  ladite  ville  que 
l'en  pot  trouver  fist  apporter  par  devers  luy. 

Le  vint-quatriesme  jour  dudit  mois,  ledit  duc  d'Anjou 
estant  sur  un  eschaffaut  que  l'en  avoit  fait  moult  notable 
en  une  place  de  ladite  ville,  afin  que  le  peuple  véist  mieux 


(0  Touquesin.  VariaDlc  du  msc.  du  duc  de  Berry  no  8302,  Tacquehan , 
et  de  même  plus  bas. 


464  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

ce  qui  y  se  roi  t  fait,  fu  donnée  sentence  par  ledit  duc  contre 
l'université ,  consuls  et  singuliers  de  ladite  ville  de  Mont- 
pellier, par  la  manière  que  ci -après  s'ensuit  :  c'est  assavoir 
l'université  à  perdre  consuls ,  consulat ,  maison  et  arches 
communes,  séel  et  cloches  et  toutes  autres  juridicions  ;  et 
envers  le  roy  et  ledit  duc  d'Anjou  en  six  cens  mil  francs 
d'or  et  es  despens  que  ledit  duc  d'Anjou  avoit  fais  pour 
ceste  cause.  Et  quant  aux  singuliers,  six  cens  des  plus  cou- 
pables, à  morir,  c'est  assavoir  deux  cens  à  coper  les  testes, 
deux  cens  pendus  et  deux  cens  ars  ;  leur  enfans  infâmes  et 
en  perpétuel  servitude  et  leur  biens  confisquiés  et  la  moitié 
des  biens  de  tous  les  habitans  d'icelle  ville,  deux  portaux 
de  la  ville  et  six  tours  et  les  murs  qui  sont  entre  les  por- 
taux à  abattre  et  les  fossés  d'entre  deux  emplir  :  tous  les 
harnois  et  armeures  de  ladite  ville  à  estre  arses.  Que  les 
consuls  et  plus  notables  de  celle  ville  traiix>ient  les  morts 
qui  en  la  rumeur  avoient  esté  occis  des  puis  où  il  les  avoient 
gietés,  et  que  ladite  université  fonderoit  une  églyse  ou  cha- 
pelle où  il  auroit  six  chappelleries,  chascune  de  quarante 
livres  de  rente.  Et  en  icelle  églyse  seroit  mise  la  cloche  de 
quoy  fu  sonné  le  touquesin  en  ladite  rumeur.  Et  eu  oultre  fu 
condampnée  ladite  université  à  la  restitution  des  biens  des 
mors  et  l'intérêt  de  partie.  Et  tantost  ladite  sentence  pro- 
nonciée  se  desvestirent  les  consuls  publiquement  des  robes 
de  consulat,  sans  mantel,  cote  né  chapperon,  et  rendirent 
audit  duc  le  séel  de  ladite  ville.  Toutes  voies  il  s'escrioient 
et  requéroient  avec  le  peuple  très  humblement  miséricorde! 
Et  lors,  ledit  cardinal  d'Albanie  et  aucuns  autres  prélas  en- 
voies de  par  le  pape  et  de  par  le  collège  des  cardinaux  priè- 
rent ledit  duc  moult  affectueusement  qu'il  eust  pitié  de  ce 
peuple ,  et  que  il  ne  voulsist  procéder  à  aucune  exécucion, 
jiisques  à  ce   qu'il  eust  o*i  parler  ledit  cardinal.    Si  luy 
assigna  jour  ledit  duc  à  Vende  main  en  celle  meisme  place 


(1380).  CHARLES  V.  465 

pour  le  oïr,  auquel  jour  et  lieu  ledit  cardinal,  et  collèges, 
et  religieux  et  religieuses  de  ladite  ville,  l'université  et  très- 
grant  nombre  de  femmes  et  de  petits  enfans  qui  tous 
crioient  miséricorde  pour  le  peuple,  ledit  cardinal  dit  moult 
de  belles  paroles  audit  duc  et  fist  faire  une  collation  par  un 
frère  Jacobin  tous  tendant  à  fin  de  miséricorde.  Si  fist  lors 
ledit  duc  modéracion  de  sentence  et  rémission  desdis  six 
cens  mil  francs,  et  que  les  portaus  et  les  murs  dessusdis  ne 
seroient  mie  abattus.  Et  leur  rendi  leur  consulat,  maison, 
séel,  juridicion  fors  que  l'office  du  baillif  et  tous  les  autres 
qui  sont  sous  luy  demourèrent  en  l'ordenance  du  roy.  Et 
quant  à  l'exécucion  des  six  cens  condempnés ,  fu  dit  que 
tous  ceux  qui  avoient  esté  cause  de  la  commocion  et  qui 
avoient  mis  mains  aux  mors  seroient  avec  leur  bien  en  l'or- 
denance du  roy.  Et  ainsi  remist  la  moitié  des  biens  des 
autres  de  la  ville  ;  et  les  chappellenies  furent  ramenées  à 
trois,  et  les  armeures  et  artillerie  d'icelle  ville  furent  mises 
en  la  main  du  roy  pour  faire  sa  volenté.  Et  si  f  u  dit  que  il 
paieroient  les  despens  que  ledit  duc  avoient  fais  en  ceste 
besoigne,  lesquels  furent  depuis  ordenés  à  six  vint  mil 
francs  par  ledit  duc. 

Incidence.  En  ce  temps,  le  lundi  vint-quatriesme  jour  de 
février  l'an  dessusdit,  au  bois  de  Vincennes,  fist  le  duc  de 
Juillers  hommage  lige  au  roy,  et  se  déclara  lors  pour  le 
pape  Clément  VII. 

Par  tout  ce  temps,  le  cardinal  de  Poitiers  qui  estoit  venu 
par  deçà  pour  aler  en  Angleterre,  et  aussi  le  cardinal  d'Ai- 
grefueil  qui  estoit  envoyé  en  Allemaigne  parle  pape  Clément 
se  tinrent  sur  les  marches  de  Tournesis  et  de  Cambresis  ; 
c'est  assavoir  ledit  cardinal  de  Poitiers  à  Tournay  et  à  Cam- 
bray  et  ledit  cardinal  d'Aigrefueil  à  Metz,  pour  ce  qu'il  ne 
]K)voîent  avoir  sauf-conduis  pour  passer  oultre. 


46G  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 


CVI. 


De  la  mort  monseigneur  Bértran  Du  Guesclm^  connestahle 

de  France. 

Assés  tost  après  Pasques  qui  furent  Tan  mil  trois  cens 
quatre-vins>  et  furent  Pasques  celle  année  le  quinziesme 
jour  de  mars ,  vindrent  messages  de  par  les  communes 
de  Languedoc  à  Paris  par  devers  le  roy  et  luy  exposèrent  et 
supplièrent  que  il  voulsist  envoyer  un  capitaine  de  par  luy 
audit  païs  pour  le  garder  et  deffendre  tant  contre  les  enne- 
mis comme  contre  les  compaignies  qui  sur  iceluy  païs 
estoient.  Et  pour  ce  que  tous  aydes  avoient  esté  abattus  sur 
ledit  païs,  il  ottroièrent  ayde  de  trois  francs  pour  chascun 
feu  pour  un  an,  imposicion  de  douze  deniers  pour  livre  de 
toutes  denrées  excepté  le  sel ,  sur  lequel  il  ottroièrent  la 
double  gabelle  qui  autrefois  avoit  couru  au  païs.  Et  parmi  ce, 
leur  ottroia  le  roy  capitaine  au  païs  messire  Bertran  du  Gue»- 
clin  qui  lors  estoit  connestable  de  France.  Lequel  parti  pour 
y  aler  au  mois  de  juin  ensuivant.  Et  en  alant,Varresta  sur 
un  chastel  en  la  seneschauciée  de  Beaucaire,  appelle  le 
Chastel-Neuf-de-Randon ,  lequel  estoit  occupé  par  les 
ennemis  du  roy  et  du  royaume.  Et  tant  destreigni  ledit 
connestable  ceux  qui  estoient  dedens ,  tant  par  engins 
comme  par  assaus  qu'il  estoient  sur  le  point  de  rendre  ledit 
chastel.  Mais  par  la  volenté  de  Nostre-Seigneur,  ledit  con- 
nestable fu  malade  environ  huit  jours  au  siège  devant  ledit 
chastel ,  et  trespassa  de  cest  siècle  le  vendredi  treiziesme 
jour  de  juillet,  qui  fu  grant  dommage  au  roy  et  au  royaume 
de  France.  Car  c'estoit  un  bon  chevalier  et  qui  moult  de 
biens  avoit  fait  au  royaume  de  France,  et  plus  que  cheva- 
lier qui  lors  vesc^ovst.  ^\.  Ve,wds^nvain^  ceux  qui  estoient 


(1380.)  CHARLES  V.  407 

audit  chastel  le  rendirent  aux  gens  dudit  connesiable  (1). 

CVII. 

De  la  cheuauchie  d' Anglais  en  France. 

Audit  mois  de  juillet  l'an  dessusdit ,  passèrent  la  mer 
d'Angleterre  à  Calais  messire  Thomas,  fils  du  roy  d'Angle- 
terre, et  pluseurs  autres  Anglois  jusques  au  nombre  de  sept 
ou  de  huit  mil  combattans,  et  chevauchièrent  au  royaume  de 
France  et  passèrent  la  rivière  de  Somme  environ  Clari  et 
après  alèrent  vers  Soissons  et  passèrent  la  rivière  d'Oise  et 
de  Aisne,  et  aussi  la  rivière  de  Marne  au  dessoubs  de  Ghaa- 
lons,  et  celle  d'Aube  à  Plancy.  Et  alèrent  devant  Troies  et 
puis  s'en  alèrent  logier  entre  Villeneuve-le-Roy  et  Sens,  et 
là  passèrent  la  rivière  d'Yonne.  Et  partout  boutoient  les 
feux  es  villes  qui  ne  se  raençonnoient.  Et  jasoit  ce  que  le 
roy  eust  mis  sus  trois  cens  hommes  d'armes  pour  les  chevau- 
chier,  toutes  voies  furent-il  pou  domagics.  Et  prisrent  plu- 
seurs personnes  des  gens  qui  les  suivoient  tant  chevaliers 
comme  escuiers.  Et  puis  chevauchièrent  par  le  Gastinois  et 
par  la  Beausse,  et  droit  vers  Bonneval  et  de  là  au  pays  de 
Bretaigne  là  où  messire  Jehan  de  Montfort  les  reçut. 

En  celle  saison,  au  mois  de  juillet  ensuivant,  furent  parles 
pluseurs  traictiés  entre  les  gens  du  roy  d'une  part  et  ledit  mes- 
sire Jehan  de  Montfort  et  les  Bretons  d'autre  part,  aucune 
fois  par  le  moyen  du  conte  de  Flandres  et  autrefois  par  le 


(i)  Le  msc.  du  Suppl.  franc.,  no  6,  Tun  des  plus  beaux  sous  le  rapport 
des  miniatures  qu'on  ait  jamais  exécuté  au  xv«  siècle,  représente  Bertrand 
du  Guesclin  exposé  sur  un  lit  de  parade  dans  sa  tenie.  Des  guerriers 
viennent  déposer  sur  ses  genoux  les  clés  de  Châteauneuf.  Cette  miniature 
justifie  le  récit  généralement  admis  d'après  lequel  les  assiégés  auroient 
témoigné  de  leur  vénération  pour  le  grand  guerrier,  en  remettant  à  sa 
dépouille  mortelle  les  clés  d'une  ville  qu'il  n'avoit  pas  réduite. 


408  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

moyen  du  sire  de  CIîçod.  El  jasoit  ce  que  pluseurs  appoin- 
teinens  y  fcussent  pris ,  toutes  voies  n'y  fu  aucune  conclu- 
sion prise  jusques  au  temps  dont  meucion  sera  faite. 

CVIII. 

Du  conte  de  Flandres  et  des  Flamens, 

En  la  fin  du  mois  d'aoust  et  fu  le  vint-huitiesme  jour 
l'an  mil  trois  cens  quatre-vins  devant  dit,  ceux  de  Gand, 
d'Ypres  et  de  Courtray  et  de  pluseurs  autres  villes  du  païs 
de  Flandres  partirent  de  la  ville  d'Ypres  environ  heure  de 
nonnes  poui'  aler  à  Diquemjne  et  cuidoient  avoir  la  ville. 
Et  lors  le  conte  de  Flandres ,  ceux  de  Bruges  et  ceux  du 
Franc  environ  cent  hommes  d'armes  qui  estoient  en  ladite 
ville  de  Diquemme ,  qui  sceurent  la  venue  de  ceux  de 
Gand,  de  Ypres  et  de  Courtray,  se  rengièrent  au-dehors  de 
ladite  ville.  Si  coururent  sur  ceux  de  Gand,  de  Ypres  et  de 
Courtray,  et  les  desconfirent  et  gaaignièrent  environ  deux 
cens  charrios  que  les  dessusdis  de  Gand,  d'Ypres  et  de  Cour- 
tray a  voient,  et  en  tuèa^ent  pluseurs  et  les  autres  s'enfuirent 
à  Ypres  bien  jusques  au  nombre  de  dix  mile.  Et  le  conte  de 
Flandres  et  sa  compaignie  s'ala  logier  devant  ladite  ville 
d'Ypres  environ  heure  de  complies  en  poursuivant  sa  vic- 
toire, et  environ  mienuit  ledit  conte  de  Flandres  se  mist 
dedens  ladite  ville  d'Ypres  par  le  consentement  de  ceux  qui 
estoient  en  ladite  ville,  de  la  partie  dudit  conte.  Et  ceux  de 
Gand  et  les  autres  ennemis  dudit  conte  s'enfuirent  et  alè- 
rent  vers  Courtray.  Et  ledit  conte  demoura  maistre  de 
toute  la  ville  d'Ypres  pour  faire  toute  sa  volenté.  Et  fist 
faire  pluseurs  exécucions  tant  de  coupper  testes  comme 
autrement.  Et  l'endemain  ,  quant  ceux  de  Gand  et  les  au- 
tres qui  s'en  estoient  fuis,  comme  dessus  est  dit,  furent  en- 


(1380.)  CHARLES  V.  460 

très  en  Courtray,  ceux  de  la  ville  les  prièrent  de  demeurer 
avec  eux  pour  les  aidier.  Mais  après  qu'il  orent  demeuré 
une  heure,  ceux  de  Gand  tuèrent  leur  capitaine  et  s'enfui- 
rent et  tous  les  autres  des  autres  villes  avecques  eulx,  et 
se  sauva  qui  se  pot  sauver.  Et  celuy  jour  meisme,  messire 
Sohier  de  Gand  chevalier  vint  à  Courtray  accompaignié  de 
pluseurs  jeunes  gens  de  ladite  ville,  et  fist  apporter  sur  le 
marchié  la  bannière  dudit  conte  de  Flandres  ,  en  disant  que 
quiconques  vouroit  estre  contre  ledit  conte  le  déist,  et  que 
il  tenoit  ladite  ville  de  par  le  conte  et  la  tenroit  à  son  povoir» 
Tantost  après  ces  choses,  ledit  conte  accompaignié  de 
pluseurs  hommes  d'armes  du  pais  de  Flandres,  de  Bruges, 
d'Ypres,  de  Courtray  et  de  pluseurs  autres  villes  dudit  païs 
jusques  au  nombre  de  bien  soixante  mil  armés,  si  comme 
l'en  disoit,  vint  mettre  siège  devant  Gand. 

GIX. 

Du  Irespassemenl  du  roy  Charles-le^Quint  fils  du  roy  Jehan, 

Le  dimanche,  seiziesme  jour  du  mois  de  septembre  l'an 
mil  trois  cent  quatre- vins  dessusdit,  à  heure  de  midi,  tres- 
passa  en  son  hostel  de  Beauté-sur-Marne  le  roy  de  France 
Charles  dit  cinquiesme.  Et  le  lundi  ensuivant  fu  apporté  au 
point  du  jour  le  corps  à  Saint-Antoine  emprès  Paris.  Et  là, 
en  attendant  ses  frères  les  ducs  d'Anjou,  de  Berry  et  Bour- 
goigne,  demoura  jusques  au  lundi  ensuivant  vint-quatriesme 
jour  dudit  mois,  auquel  jour  il  fu  apporté  à  Nostre-Dame  de 
Paris  à  telle  solempnité  comme  l'en  a  acoustumé  à  porter 
les  roys  de  France.  Et  sesdis  frères  aloient  après  le  corps  à 
pié  :  mais  sur  le  chemin  St-Antoine  et  la  porte  ot  grant  noise 
et  débat  entre  les  escoliers  de  l'université  de  Paris  et  Hugues 
Aubriot,  lorsprévost  de  Paris,  et  les  sei^ens  de  Chastellet; 
et  s'entreprisrent  forment  pluseurs  des  escoliers  et  sergens. 
Et  y  ot  d'iceux  escoliers  pluseurs  menés  en  Chastellet  et 

TOM,  VI.  \^ 


470  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

après  rendus  à  runiversitë.  Et  ses  deux  fils,  c'est  assavoir 
Charles  qui  fu  roy  après  luy  et  Loys  conte  de  Valois,  esU>ient 
à  Meleun.  £t  fu  conseillié  qu'il  ne  partissent  point  de  là 
jusquesà  Tenteraige  du  corps,  tant  pour  ce  que  il  estoient 
jeunes  et  peussent  avoir  esté  blesciés  en  la  presse,  comme 
pour  la  mortalité  qui  encore  estoit  à  Paris  et  environ.  Et 
furent  ledit  lundi  les  vigiles  dites  en  ladite  églyse  de 
Nostre-Dame  de  Paris  ;  et  le  mardi  ensuivant  la  messe.  Et 
tantost  après  f  u  apporté  à  Saint-Denis  en  la  chapelle  que  il 
avoit  fondée ,  en  laquelle  estoit  jà  enterré  le  corps  de  la 
roy  ne  sa  femme.  Et  après  fu  le  cuer  porté  en  l'églyse  catké- 
dral  à  Bouen ,  en  laquelle  il  fu  enterré  à  telle  solempnité 
comme  il  appartient.  Et  depuis ,  les  entrailles  furent  enter- 
rées en  l'églyse  de  Maubuisson  emprès  la  sépulture  de  sa 
mère,  si  comme  il  avoit  ordené. 

ex. 

Du  commencement  (1)  du  roy  Charles  sixiesme. 

Pour  ce  que  le  roy  Charles  devant  dit  avoit  fait  certaine 
loy  par  laquelle  il  avoit  ordenë  que  son  ainsné  fils  et  les 
autres  ainsnés  des  roys  qui  seroient  pour  le  temps  advenir, 
tantost  que  il  aroient  atains  le  quatorziesme  an  de  leur  aage 
préissent  leur  sacre ,  couronnement  et  gouvernement  du 
royaume  de  France  et  receussent  leur  hommages  ;  laquelle 
loy  fu  publiée  le  vint-uniesme  jour  de  may  l'an  mil  trois 
cent  soixante-quinze,  en  plain  parlement  à  Paris,  en  la  pré- 
sence du  roy  et  de  pluseurs  personnes  notables  et  seigneurs 
du  sanc  royal  et  autres ,  si  comme  devant  est  escript.  Et 
aussi  avoit  ordenancé  que  jusqu'à  ce  que  son  dit  ainsné  fils 
fust  venu  à  cest  aage ,  monseigneur  Loys ,  duc  d'Anjou , 
frère  du  roy  premier  après  luy,  aroit  le  gouvernement  du- 
dit  royaume,  en  certaine  forme  et  manière  contenue  en  la- 

{t)  CommencemzMX,  Namtvv^  \  Cowonnetîicnf. 


(1380.)  CHARLES  V,  471 

dite  ordenance  ;  et  messire  Phelippe,  duc  de  Bourgoigae,  le 
plus  jeune  des  frères  du  roy,  et  messire  Loys,  duc  de  Bour- 
bon, frère  de  la  royne  trespassée,  aroient  la  garde,  tuicion 
et  gouvernement  de  Charles ,  ainsné  fils  du  roy  et  de  ses 
autres  enfans,  jusques  à  ce  que  ledit  ainsné  fils  eust  ataint 
le  quatorziesme  an  de  son  aage.  £t  pour  le  nourrissement 
et  autres  nécessités  dudit  ainsné  fils  et  des  frères  et  sœurs, 
avoit  le  roy  ordené  que  le  duc  de  Bourgoigne  et  le  duc  de 
Bourbon  aroient  pour  le  gouvernement  tous  les  prouffis , 
revenus  et  esmolumen«  tant  ordinaires  comme  extraordi- 
naires de  la  duchié  de  Normendie,  des  bailliages  de  Senlis 
et  de  Meleun,  de  la  ville  et  visconté  de  Paris  ;  excepté  le 
Palais-Royal  et  toutes  les  chambres  de  parlement,  des  en- 
questes  et  des  requestes,  et  des  coffres  du  trésor  ;  lesquels, 
par  ladite  ordenance  que  le  roy  avoit  faite ,  demouroient 
soubs  le  gouvernement  dudit  duc  d'Anjou  avec  tout  le 
demourant  du  royaume  de  Franœ.  Et  pour  ce  que  lesdis 
ducs  d'Anjou  d'une  part,  de  Bourgoigne  et  de  Bourbon 
d'autre  part,  n'estoient  pas  bien  d'accord  sur  ladite  orde- 
nance, par  le  conseil  et  délibéracion  de  pluseurs  sages  du 
royaume  de  France  e^leus  et  ordenés  par  lesdis  ducs  fu 
advisé ,  pour  tenir  lesdis  ducs  en  unité  et  par  conséquent 
tout  le  royaume  de  France ,  qu'il  estoit  expédient  que  le 
roy  qui  encores  n'avoit  accompli  son  douziesme  an  si  fust 
sacré  et  couronné,  receust  ses  hommages  et  fust  tout  le 
royaume  gouverné  par  luy  et  en  son  nom.  Lequel  advis  fu 
rapporté  aux  dis  ducs  ,  lesquels  le  consentirent  et  l'orent 
agréable. 

CXI. 

Cornent  le  roy  Chartes  six  fu  couronné* 

L'an  de  grâce  mil  trois  cent  quatre-vins  devant  dit ,  fu 
ledit  roy  Charles  nommé  sixiesme  couronné  à  Rains ,  le 


472  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

dimanche  quatriesine  jour  de  novembre,  en  la  fin  de  son 
douziesme  an.  Et  le  dimanche  ensuivant ,  onziesme  jour 
dudit  mois,  il  retourna  et  entra  à  Paris  à  grant  solempnité 
si  comme  il  appartenoit.  Et  fu  la  ville  encourtinée,  et  fu- 
rent joustçs  faites  au  palais,  le  lundi  et  le  mardi,  des  cheva- 
liers et  escuiers  qui  y  estoient. 

Le  mercredi  ensuivant  quatorziesme  jour  dudit  mois  de 
novembre,  les  gens  dVglyse,  nobles  et  des  bonnes  villes  qui 
avoient  esté  mandes  à  Paris  de  par  le  roy  furent  assemblés 
au  palais  en  la  chambre  de  parlement.  Et  là,  en  la  présence 
du  roy,  de  ses  quatre  oncles  ducs  d'Anjou ,  de  Berry,  de 
Bourgoigne  et  de  Bourbon ,  et  de  pluseurs  autres  de  sod 
sanc,  fu  proposé  par  l'evesque  de  Beau  vais,  lors  chancelier 
de  France ,  cornent  le  roy  avoit  nécessité  d'avoir  aide  de 
son  peuple,  tant  pour  sa  guerre  comme  pour  son  estât  main- 
tenir ;  et  leur  fu  requis  que  sur  ce  il  eussent  advis  et  res- 
pondissent  tant  qu'il  deust  estre  agréable  au  roy. 

Et  le  jeudi  ensuivant,  par  un  esmouvement  d'aucuns  de 
Paris  qui  alèrent  au  palais,  là  où  le  roy  et  lesdisducs  estoient, 
pour  ce  requérir,  furent  abattus  tous  ces  aydes  qui  avoient 
cours  au  pais  et  au  royaume  pour  le  fait  des  guerres. 

Audit  mois  de  novembre,  le  conte  de  Flandres,  qui  estoit 
il  siège  devant  Gand,  leva  le  siège  et  s'en  ala  demourer  à 
Bruges. 

CXII. 

Cornent  les  juifs  furent  pUliés. 

Le  jour  de  jeudi  qui  fu  quinziesme  jour  dudit  mois,  plu- 
seurs nobles  et  populaires  alèrent  en  la  juierie  de  Paris  et 
rompirent  les  huis  desdis  juifs  et  leur  huches,  et  prisrent 
tous  leur  biens,  tant  lettres  (1)  comme  autres  choses.  Et 
aussi  furent  pris  pluseurs  corps  des  juifs  et  leur  femmes  et 

(I)  UUns.  Billets  à  ordre  et  lettres  de  change. 


(1380.)  GHâKLES  V.  473 

enfans,  et  les  amenoit  chascun  là  où  bon  luy  sembloit. 
Toutes  voies ,  par  Tordenance  du  roy  et  de  ses  oncles ,  fu 
crié  par  Paris  que  tous  ceux  qui  a  voient  aucune  chose  des- 
dis  juifs,  fust  corps  ou  biens,  le  rapportassent  pardevers  le 
prévost  de  Paris.  Si  furent  le  corps  desdis  juifs  ramenés 
en  Chastellet  de  Paris  et  aucuns  autres  des  biens;  mais 
ce  fu  pou. 

£n  ce  temps ,  furent  continués  les  traictiés  qui  avoient 
esté  commenciés  dès  le  vivant  du  roy  et  de  Jehan  de  Mont- 
fort.  Et  fu  conclu  sur  iceux  la  seconde  semaine  de  janvier. 
Et  tousjours  durant  le  temps  dessusdit ,  messire  Thomas, 
fils  du  roy  d'Angleterre,  et  les  Anglois  qui  avecques  luy 
avoient  passé  au  royaume  de  France  et  par  iceluy  avoient 
chevauchié  demourèrent  tousjours  audit  païs  de  Bretaigne, 
et  se  tindrent  longuement  à  siège  devant  Nantes  qui  se  te- 
noit  pour  le  roy  de  France.  Mais  finablement  il  s'en  parti- 
rent sans  y  aucune  chose  prouffiter ,  et  y  mourut  grant 
foison  de  leur  gens  et  de  leur  chevaux.  Et  s'en  alèrent  au- 
cuns et  en  menèrent  grant  foison  de  malades  (1)  en  Angle- 
terre, et  les  autres  demourèrent  encore  audit  païs  de 
Bretaigne  (2). 

(1]  Malades,  Au  lieu  de  co  mot  et  des  suivans,  les  éditions  imprimées 
portent  :  Prisonniers;  et  plusieurs  manuscrits  :  Biens»  J'ai  préféré  la  leçon 
des  manuscriis  qui ,  ayant  commencé  par  le  texte  des  chroniques  de 
Nangis,  ont  fondu  leurs  continuations  dans  celui  des  Chroniques  de  Sainte 
Denis, 

(3)  C'est  à  ce  point  que  s'arrêtent  véritablement  les  Chroniques  de  Saint- 
Denis, Cependant ,  comme  les  continuations  de  Nangis  dont  Je  viens  de  par- 
ler ajoutent  ici  quelque  chose  que  l'on  ne  retrouve  pas  dans  les  chroniques 
imprimées  de  Charles  VI,  on  me  saura  gré  de  clore  comme  elles  le  récit 
de  nos  chroniques  par  les  pages  suivantes  qui  m'ont  paru  précieuses. 
(Voy.  msc.  9622  et  8298-3). 


\^- 


474  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

Item,  audit  an  mil  trois  cent  quatre-vint^  messire  Hugue3 
Aubriot  chevalier,  lors  privost  de  Paris,  fu  cité  et  appelle 
pardevant  l'evesque  de  Paris  et  pardevant  un  Jacobin  ap- 
pelle frère  Jaques  de  Morey,  lors  inquisiteur  sur  les  héré- 
tiques, au  lundi  vint-uniesme  jour  du  mois  de  janvier  Taa 
dessusdit.  Et  pour  ce  que  ledit  prévost  ne  comparut  à  ladite 
journée  devant  les  dessus  nommés,  fu  tenu  pour  contumax  : 
et  pour  ladite  contumace  excommenié  ,  dénoncié  et  publié 
par  toutes  les  églyses  de  Paris  chascun  jour  à  la  messe  et  à. 
vespres.  Et  pour  ce  que  ledit  prévost  doubtoit  la  Tilenie 
que  l'en  luy  faisoit  chascun  jour  par  la  manière  dessusdite, 
il  comparut  pardevant  ledit  evesque  et  inquisiteur,  le  pre- 
mier jour  de  février  après  ensuivant.  Et  fu  détenu  prison- 
nier es  prisons  dudit  evesque  de  Paris  et  mis  en  procès^  et 
fu  absols  de  l'excommeniement  dessus  dit,  et  son  absolucion 
publiée  par  la  manière  que  rexcommeniem£nt  avoit  esté. 
Si  fu  proposé  contre  luy  (par  le  procm^eur  de  l'université  de 
Paris  qui  se  fist  partie  contre  luy  (1)),  qu'il  avoit  dites  plu- 
seurs  paroles  contre  nostre  foy.  Entre  lesquelles  il  devoit 
avoir  dit  à  un  sergent  lequel  ja'estoit  pas  venu  à  son  man- 
dement sitost  que  enchargié  luy  avoit  esté,  et  ledit  prévost 
l'en  reprenoit,  lequel  sergent  se  excusa  en  disant   qu'il 
estoit  demouré  en  l'églyse  pour  veoir  Dieu  t  «  Ribault , 
»  scès-tu  pas  bien  que  j'ay  plus  grant  puissance  de  toy  nuire 
»  que  Dieu  n'a  de  toy  aidter?  n  Aussi  de  voit   avoir  dit 
aultre  fois  ledit  prévost  à  un  homme  qui  disoit  qu'il  véis- 
sent  Dieu  de  la  messe  que  chantoit  lors  un  evesque  de 
Constances  appelle  messire  Sevestre  de  la  Cervelle  (2),  qu'il 
n'attendroit  jà  pour  celle  cause,  et  x|ue  Dieu  ne  se  laisseroit 

• 

(1)  Les  mots  de  parenthèse  ne  sont  pas  dans  le  manuscrit  9622. 

(2)  Sevestre  de  la  Cervelle,  Mort  en  septembre  1386.  La  G  allia  Christiana 
qui  nous  donne  cette  date,  tome  xi,  p.  887,  ne  dit  rien  de  la  mauvaise 
répulalion  de  ce  prélat. 


(1381.)  CHARLES  Y.  476 

point  manier  par  un  tel  homme  comme  estoit  ledit  eves- 
que.  Oultre  fu  proposé  contre  ledit  prévost  qu'il  avoit 
délivré  de  Ghastellet  de  son  anctorité  un  prisonnier  mis  au 
Chastellet  à  la  requeste  dudit  inquisiteur  pour  fait  de  hé- 
résie, Oultre,  fu  encore  proposé  contre  luy  que  après  ce  que 
les  juifs  de  Paris  orent  esté  dénonciés  par  la  manière  que 
dessus  est  dit,  le  vint-cinquiiesme  jour  de  novembi^e  précé- 
dent, pluseurs  petis  enfans  desdis  juifs  furent  pris  par  plu-* 
seurs  chrestiens  lesquels  les  fist  chrestienner;  et  ledit  pré- 
vost contraignit  lesdis  chrestiens  à  luy  rendre  lesdis 
enfans  {1).  Et  après  ce  qu'il  luy  orent  ainsi  esté  rendus,  les 
r^iidi  à  leur  pères  et  à  leur  mères  juifs.  Et  pluseurs  ia^utr^ 
choses  furent  proposées  contre  ledit  prévost;  auxquelles  il 
iiespondi  par  sa  bouche.  Et  se  fist  procès  contre  luy.  Et  luy 
tousjours  demourant  prévost  de  Paris,  deraoura  en  prison 
fermée  en  la  cour  dudit  evesque  jusques  au  vendr^edi  dix- 
septiesme  jour  de  may  mil  trois  cens  quatre- vint-eit-un.  A 
laquelle  journée  fu  ledit  prévost  mis  sur  un  eschaffaujt  qui 
pour  celle  cause  avoit  esté  fait  emprès  THostel-Dieu  de 
Paris,  devant  le  parvis  Nostre-Dame.  Sur  lequel  escbaffaut 
furent  assis  lesdis  «vesque  et  inquisiteur  et  pluseurs  autres. 
Et  là  prescha  ledit  evesque,  et  furent  leus  lesdis  articles  et 
pluseurs  autres  devant  grant  peuple  qui  là  estoit  assemblé 
pour  ceste  cause.  Et  là  rappela  ledit  prévost  tout  ce  qu'il 
avoit  fait  et  dit.  Si  luy  f u  par  ledit  evesque  enjoint  péni- 
jtence  de  demourer  perpétueïment  en  prison.  Et  pour  celle 
cause  fu  mené  chiés  ledit  evesque  et  mis  en  la  tour  en  pri- 
son fermée.  Et  jusques  alors  demoura  tousjpui*s  prévost  de 
Paris,  nonobstant  qu'il  fust  tousjours  en  prison  fermée  chiés 

(1)  Ce  dernier  crime  ou  plutôt  ce  grand  acte  de  courage  n'étoit  pas 
le  véritable  motif  de  la  haine  que  tant  de  gens  portbient  à  Hugues  Au- 
briot.  Il  exploit  sa  sévérité  k  l'égard  des  suppôts  de  l'Université. 


476  LBS  GRANDES  CHRONIQUES. 

ledit  evesque  comme  dessus  est  dit  :  mais  tantost  celle 
journée  passée  en  fu  ordené  un  aultre. 

(1)  Item,  en  celuy  temps,  le  traictié  qui  avoit  esté  com- 
mencié  dès  le  vivant  du  roy  Charles  pour  le  fait  de  messire 
Jehan  de  Montfort  fu  remis  sus  et  fait  et  parfait  ;  par  lequel 
traictié  la  duchié  de  Bretaigne  lu  y  fu  rendue,  lequel  avoit 
esté  déclairé  par  arrest  prononcié  en  la  présence  du  roy  et 
tles  pairs  confisqué  et  acquis  au  roy.  Et  furent  envoyés  de 
par  le  roy  certains  commissaires  en  Bretaigne ,  pour  luy 
faire  baillier  et  délivrer  les  forteresses  qui  estoient  tenueJs 
de  par  le  roy.  Et  pour  ce  que  par  ledit  traictié  et  aussi  par 
raison  ledit  duc  de  Bretaigne  devoit  faire  hommage  au  roy 
tant  de  la  duchié  de  Bretaigne  comme  de  la  conté  de  Mont- 
fort,  iceluy  duc  pour  celle  cause  ala  à  Gompi^ne  là  où  le 
roy  estoit,  et  là  en  la  présence  des  ducs  d'Anjou,  de  Bour- 
goigne  et  de  Bourhon,  oncles  du  roy  et  de  pluseurs  autres 
grans  seigneurs  le  vint-septiesme  jour  de  septembre  mil 
trois  cent  quatre -vint  et  un,  fist  hommage  au  roy  des 
duchié  de  Bretaigne  et  conté  de  Montfort. 

Item,  en  celle  saison  fu  ordené  le  duc  de  Berry  lieutenant 
pour  le  roy  en  Languedoc.  Et  jasoit  ce  que  ce  fust  au 
desplaisir  des  communes  du  païs  et  aussi  du  conte  de  Foix, 
toutes  voies  y  ala-il  et  trouva  grans  désobéissances  en  plu- 
seurs villes  du  Languedoc ,  et  par  espécial  à  Narbonne ,  à 
Nismes,  à  Besiers  et  aussi  à  Thoulouse.  Et  furent  sur  le 
point  de  combattre  ensemble,  luy  et  le  conte  de  Foix.  Mais 
certain  traictié  fu  fait  entre  eux  par  lequel  la  bataille  de- 
nioura.  Et  pour  ladite  désobéissance  que  ledit  duc  de 
Berry  avoit  trouvée  au  païs ,  f u  advisé  et  conseillié  qu'il 
estoit  bon  que  le  roy  y  alast  en  personne  pour  réformer  et 
mettre  à  point  le  païs.  Toutes  voies,  pour  les  empeschemens 

(1)  La  première  phrase  de  cet  alinéa  a  été  reproduile  dans  le  texle 
autlicnliquc  qui  précède. 


(1381.)  CHARLES  V.  477 

qui  survindrent  en  France ,  il  n'y  ala  point  à  celle  fois. 
Item,  en  ce  temps,  le  duc  d*Anjou  qui  autrefois  avoit  eu 
nouvelles  que  la  royne  Jehanne  de  Naples,  laquelle  n'avoit 
aucuns  enfans,  le  vouloit  adopter  en  fils  et  faire  son  héritier 
tant  du  royaume  de  Naples  comme  de  la  conté  de  Provence, 
et  ot  encores  nouvelles  pour  le  temps,  et  vindrent  par 
devers  luy  certains  messaiges  de  par  elle  pour  celle  cause  : 
et,  pour  ce,  en  ot  pluseurs  conseulx  et  délibéracions,  tant 
en  la  présence  du  roy  comme  eu  son  absence  ;  et  finable- 
ment,  luy  fu  conseillié  tant  par  les  seigneurs  de  son  sanc 
comme  par  tous  les  saiges  qui  furent  en  son  conseil  qu'il 
entreprist  le  voyage ,  à  aler  par  devers  ladite  royne  si 
comme  elle  luy  avoit  fait  assavoir.  Si  commença  lors  à  faire 
son  ordenance  pour  y  aler.  Mais  assés  tost  après,  luy- vin- 
drent nouvelles  certaines  que  messire  Charles  de  Duras, 
aultrement  nommé  messire  Charles  de  la  Paix,  nepveu  de 
ladite  royne  de  Naples,  estoit  venu  au  royaume  de  Naples, 
et  avoit  eu  grant  confort  de  ceux  du  païs  et  par  espécial  de 
ceux  de  ladite  ville  de  Naples.  Et  avoit  prinse  ladite  royne 
et  emprisonnée,  et  aussi  avoit  prins  en  une  bataille  le  mary 
de  ladite  royne  appelle  messire  Othes  de  Breswigh  (1);  et 
s'estoit  ledit  messire  Charles  fait  couronner  en  roy  dudit 
ix)yaume  de  Naples  du  consentement  et  volonté  de  Ber- 
thelemi  qui  se  portoit  pour  pape  à  Rome  et  se  nommoit 
Urbain.  Et  pour  ces  nouvelles ,  ledit  duc  d'Anjou  rompit 
l'entreprise  qu'il  avoit  faite  d'aler  au  païs.  Et  assés  tost 
après,  pape  Clément  qui  estoit  en  Avignon  envoya  certains 
messages  solempnels  par  devers  ledit  duc  d'Anjou  qui  estoit 
avec  le  roy  en  France,  et  luy  fist  requérir  par  sesdis  mes- 
saiges cornent  il  voulsist  remettre  sus  son  voyage  et  l'entre- 
prendre, et  il  luy  feroit  grant  aide.  Si  eust  ledit  duc  d'Anjou 

(1)  Breswigh.  Brunswick. 


478  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

advis  et  délibéracion  avec  le  roy,  avec  les  seigneurs  de  son 
sanc  qui  estoient  à  la  cour  et  avec  pluseurs  sages  tant  pré- 
las  comme  autres  sur  ce  qu'il  avoit  à  faire  de  ce  que  le  pape 
luy  avoit  mandé  (1). 

(I)  Le  manuscrit  9G22  conclut  par  les  mots  :  Et  finablement  qui  dé- 
voient être  les  premiers  d'une  antre  phrase.  Terminons  de  notre  côté  cette 
édition  par  une  chanson  assez  curieuse  renfermée  dans  un  manuscrit  du 
Fonds  latin,  coté  n«  4641. -b,  f»  150;  elle  est  relative  au  jugement  de 
Hugues  Aubriot.  Cest  l'anede  ces  pièces  anciennes  dans  lesquelles  chaque 
stance  finit  par  un  proverl>e. 


Cy  s'ensuit  un  dit  rimé  quifu  fait  pour  un  prévost  de  Paris  nommé  Hugue* 
Aubriot,  lequel  ot  moult  de  fortunes  en  lajln  de  ses  jours.  Et  de  chascun 
article  (*)  escrit  est  au  derrain  un  vers  qui  fait  un  notable. 

Hugue  Aubriot  bien  me  recors 

Quant  fus  prévost  premièrement, 

Que  J'ois  à  cris  et  à  cors 

Dire  de  ton  avènement  : 

«  Bien  \iengne  par  qui  hauUeraent 

»  Dés  or  Justice  régnera , 

»  Or  est  venu  qui  Caimera  l  » 

iiOrs  les  drois  garder  tu  juras 

Du  roy  et  d'université , 

Et  puis  après  asséuras 

Maintenir  ceux  de  la  cité. 

Or  n'as  pas  tenu  vérité  ; 

Car  chascun  de  toy  se  démenl«. 

Trop  tost  se  vente  qui  aulx  plante. 

Ce  fu  très  bon  commencement  : 

Se  améft  eusses  prudence. 

Ne  t'y  tenis  pas  ionguement 

Par  ta  foie  oultrecuidance 

Qui  ores  te  met  en  balance 

De  fenir  ta  vie  à  grant  honte. 

Cil  prent  mal  coup  qui  trop  hault  monte. 

Quant  en  hault  degré  te  véis 

De  tout  te  voulus  entremettre , 

Et  trop  d'ordenances  féis 

Sur  femmes  ('*)  et  gens  saichans  lelir«s. 

Pour  ce,  en  prison  t'ont  fait  mètre 

(*Mriic/#.  Couplet.  —  Notabh,  ProTerbe. 

(*  )  Sous  la  date  de  1867,  Aubriot  aroit  rendu  de  téTèrei  ordonnance*  coutre  lei  proctiluéet. 
li/ei  «voit  proscrite»  de  la  plupart  de«  ruea  de  Pari». 


(1381.)  CHARLES  V.  470 

Gome  raison  les  y  coDtraiDt. 
Qui  trop  embrasse  pou  estrainu 

Tant  com  le  grant  Gbarle  a  Ycscit 
Tu  t'es  porté  trop  fièreroeol , 
En  tous  cas  estoit  ton  escu , 
Or  va  maintenant  aultrenient  ; 
Car  par  ton  foi  desToiement 
Aucun  ne  t'aime  né  ne  prise. 
Tant  va  le  pot  à  i'eau  qu'il  brise. 

Par  Paris  aler  ta  sooloies 
Sur  mule  et  frison  d'Ailemaigne  ; 
Gras  coursiers,  gros  roussins  avoies 
Et  tes  sergens  à  la  douzaine  ; 
Or  n'y  a  nui  qui  ne  se  paine 
Toy  grever  festes  et  dimenches  : 
Bon  fait  bas  voler  pour  les  branches. 

Tu  soûl  oies  emprisonner 
1^8  gens,  or  et  emprisonnés  ; 
Riens  ne  vouioies  pardonner  ; 
Ne  sçay  se  riens  t'iert  pardonnes* 
De  rigueur  fus  abandonnés 
Contre  chascun  plus  qu'à  sa  coulpe. 
Bien  dois  avoir  d'autel  pain  soupe. 

Je  vis  ta  chambre  bien  parée 
De  riches  dras  moult  noblement'. 
Et  ta  maison  bien  painturée 
Et  hauit  et  bas  communelment  ; 
Mais  tu  es  logiés  autrement 
Et  as  petite  compaignie  : 
Hélas  !  au  dessoubs  est  qui  prie, 

Courouciés  es  de  tes  oiseaux 
Qu'oir  ne  pues  chanter,  en  caige  ; 
Mais  bien  pues  faire  les  appeaulx 
Pour  chanter  en  tongéolaige; 
Tu  as  perdu  ton  poil  voiaige 
Par  trop  estre  à  vent  et  à  pluie. 
Et  dist-l'en  :  Beau  chanter  ennuyé. 

Je  ne  voy  par  nulle  manière 
Goment  tu  puisses  eschapper  ; 
Car  cil  qui  puissance  a  plenière 
Mieulx  ne  t'en  pourroit  destrappcr. 
Bien  a  esté  fait  toy  happer 
Pour  Justicier  et  mettre  en  cendre. 
En  la  fin  fault-il  rendre  ou  pendre. 

Tu  t'es  mellés  en  toute  guise  , 
Par  ton  barat  particulier , 
De  descort  mettre  par  l'églyse 
Encontre  le  bras  séculier. 
En  mauvaislié  es  singulier 


480  LES  GRANDES  CHRONIQUES. 

De  ton  ▼entre  nuls  biens  n'en  vist , 
Tant  gratu  chievre  que  mal  gist. 

A  Petit-Pont  as  ordené 

Faire  un  chastelet  fort  et  rude  ; 

Et  aux  Chartres  les  as  donné 

Les  nonas  des  rues  de  l'Estude  (*)  ; 

Tu  y  seras  mis,  bien  le  cuide; 

Car  chascun  dist  que  bien  avient, 

Tant  crit-Ven  NoÙ  qu'il  vient. 

Tu  as  fais  mains  faus  Jugemens 

Par  ta  pure  forsennerye , 

Et  si  as  mené  proprement , 

Tout  ton  temps ,  de  Néron  la  vie  , 

Cressus  es  qui  ne  s'umiiie 

Que  fortune  Jus  abatti  : 

Médium  tene  beati. 

Tu  te  plains  de  faulse  hérésie 
Qui  est  en  loy  très  grant  diffinroe  ; 
Tu  es  maislre  de  sodomie, 
Si  com  dient  homes  et  femmes  ; 
Tu  as  dampné  de  ceuli  les  âmes 
Que  tu  as  aux  Juifs  rendus  : 
Dignes  es  d'être  ars  ou  pendus. 

Et  quant  aucun  te  disoit  :  «  Sire, 
•  De  raison  faites  le  contraire,  » 
Tu  respondoies  par  grant  ire  : 
«  Or  voe,  or  voe,  laissiez -me  faire  ; 
»  Laissiez  crier  qui  Touldra  braire.  • 
Plus  n'en  vouloies  escouter  : 
Mais  seure  chose  est  tout  doubter. 

Tu  as  fait  le  moine  Yoler 
Par  force  de  tes  grans  richesses  ; 
Mais  riens  n'y  vaut  le  flaiolcr 
Ne  te  fie  point  en  promesses; 
Pour  loy  aidier  ne  t'esléesses , 
Savoir  faut  de  toy  n'auront  cure  : 
Tant  vault  amour  corne  argent  dure. 

Bien  l'a  fait  Turquain  parcevoir 
Ton  bon  amy  espëcial  ; 
Par  or  as  cuidié  décevoir 
El  parvetir  l'offlcial, 
Mais  le  vaillant  juge  et  loyal 
L'a  mis  en  prison  sans  poursuite. 
Selon  seigneur  magnte  duile.  (**) 

(*)  Aux  ekartft.  Aux  prisons.  Aubriot  app«loit  lei  priaoni  daa»  lesquelles  il  renfermoit  les 
éooliers  eondamiiés  /«  Cto»  BruMOu  et  la  riM  i<ii  Fouam,  du  nom  de  deux  fameux  endroits  do 
pays  Utin.  —  On  reconnott  ici  dans  le  poète  les  rancunes  d'un  écolier  de  l'unircrtité. 

fj  Tel  maître,  tel  ^•\ci. 


(1381.)  CHARLES  V.  481 

Je  croy  bien  tu  as  ainsy  fait 

A  tieulx  qui  n'en  font  pas  semblant , 

AQn  d'anéanlir  ton  lail; 

Mais  il  n'en  parlent  qu'en  tremblant , 

Et  aucunes  fois  en  emblant. 

Car  tel  cuide  abaissier  sa  honte 

Ou  vengier,  il  acroist  et  monte. 

Avise  se  de  Taultrui  bien 

As  pensé,  de  le  bientost  rendre; 

A  ceux  ne  donnes  pas  tes  biens 

Qui  cy  ne  te  pevent  deffendre; 

Tes  fais  sont  de  si  grant  esclandre 

Ne  sçay  cornent  il  en  ira. 

Mal  acquis,  mal  départira. 

Quant  tu  aloics  par  les  rues. 
Ne  scay  se  t'en  es  advisés , 
Gbascun  en  disoit,  neis  tes  drues  (*)  : 
«  Bien  doit  estre  cil  desprlsiés.  » 
Si  es-lu  ore  et  pou  prisiés. 
Et  disoient  aucuns  souvent  : 
Petite  pluye  abat  grant  vent. 

Laisses  maisons,  femmes,  nepveus, 
Et  soies  pour  t'ame  esveilliés, 
De  rendre  à  Dieu  grâces  et  vous; . 
Mieulx  ne  pues  estre  conseillions. 
Je  tien  ton  corpa  pour  essilliés . 
Car  cbascun  le  dit,  bien  y  perl  (**)  : 
Qui  treslout  convoite  tout  pert. 

Je  ne  te  veuil  plus  faire  plait, 
Aubriot ,  à  Dieu  te  commant  ; 
De  tes  folies  me  desplait , 
Or  en  ira  ne  sçay  coment. 
L'en  feroit  bien  un  grant  romant 
De  tes  fais,  mais  cy  je  m'afln  : 
De  bonne  vie  bonne  fin,  (***) 

FIJK   DES  GRANDES  CHRONIQUES   DE  FRANCE. 


(*)  Vtit  Ut  irut».  Même  tel  niaîtreMci. 

(••)  y  ptri.  Y  paroît. 

[*'*)  Dugues  Aubriot  fat  délÎTré  Pannée  suiranlepar  les  Parisiens,  au  milieu  d^une  émeute. 


\\ 


CONUION  DE  niTËUR. 


Ici  s'arrêtent  les  gi^andes  Chroniques  de  France  dites  de 
Saint-Denis.  Aucun  manuscrit  ancien  ne  joint  au  texte 
pour  ainsi  dire  sacramentel  que  Von  vient  de  lire  l'his- 
toire des  règnes  de  Louis  XI ,  de  Charles  YII  ou  même  de 
Charles  YI.  D'ailleurs,  les  récits  de  Juvënal  des  Ursins,  de 
Jean  Chartier  et  de  l'auteur  anonyme  de  la  Chronique 
Scandaleuse,  vingt  fois  réimprimés ,  se  trouvent  dans  tou- 
tes les  bonnes  bibliothèques  ;  et  les  moyens  d'exécution 
dont  nous  pouvions  disposer  ne  nous  permettoient  pas  de 
reproduire  trois  ouvrages  que  d'autres  patiens  éruditsavoient 
déjà  fait  connoître. 

Mais  pour  compléter  l'édition  des  Grandes  Chroniques  de 
Saint^Denis ,  il  faudroit  encore ,  et  nous  le  sentons  parfai- 
tement, ajouter  plusieurs  dissertations  et  la  Table  raisonnée 
des  matières  et  aes  noms  de  lieux  et  de  personnes.  Un  bon 
Index  est  le  cachet  d'une  bonne  édition,  et  si  notre  librairie 
moderne  se  plaint  tant  du  discrédit  de  ses  publications, 
on  peut  trouver  la  cause  de  ce  fâcheux  résultat  dans  le  dé- 
dain qu'elle  professe  généralement  pour  toutes  les  TabUs 
de  matières.  Obligés  aujourd'hui ,  pour  des  raisons  qui  ne 
sauroient  intéresser  nos  lecteurs ,  d'achever  notre  édition 
et  de  nous  en  tenir  au  texte  complet  des  Chroniques  de  Saint- 
Denis  ,  nous  n'en  prenons  pas  moins  l'engagement  de  don- 
ner bientôt ,  dans  un  volume  supplémentaire ,  notre  Table 
raisonnée  et  plusieurs  dissertations  sur  la  réaction  des 
chroniques  et  sur  l'autorité  de  leur  témoignage.  Avant  de 
publier  cet  appendice,  nous  espérons  de  la  Critique  litté- 
raire des  avis  dont  il  nous  sera  permis  de  profiter.  Heureux 
si  nous  n'avons  pas  alors  à  relever  un  trop  grand  nombre 
de  ces  inexactitudes  dont  l'attention  la  plus  ardente  et  la 
plus  scrupuleuse  ne  préserve  pas  toujours  ! 

Un  autre  devoir  encore  plus  rigoureux ,  c'est  l'hommage 
de  nos  dernières  lignes  au  nom  de  celui  dont  on  n'a  fait  que 
rendre  la  pensée  et  seconder  les  intentions  en  imprimant  cet 
ouvrage.  Quand  les  Chroniques  de  Saint-Denis  auront  été 
plus  fréquemment  consultées,  on  ne  comprendra  pas  com- 
ment il  s'étoit  écoulé  tant  de  temps  avant  que  l'on  songeât 
à  les  publier  d'uwe  îai^ow  «lowsçwaJûle^mtelligible.  Monsieur 


CONCLUSION  DE  L'ËDITËUR.  4B3 

le  vicomte  d'Yzarn-Freissinet  a  senti  le  premier  qu'en  es- 
sayant de  combler  cette  grande  lacune  historique,  il  ren- 
droit  service  aux  bonnes  études  et  feroit  acte  d'un  véritable 
patriotisme  C'est  à  lui  que  j'ai  dû  le  bonbeur  de  consacrer 
quatre  années  à  cette  édition  et  d'avoir  été  délivré  des 
obligations  dispendieuses  auxquelles  elle  soumettoit  l'é- 
diteur. Je  ne  doute  pas  que  tous  les  amis  de  notre  histoire 
nationale  ne  s'associent  à  la  juste  reconnoissance  que  j'ai 
vouée  à  M.  de  Freissinet,  pour  avoir  fait  exécuter  un  tra- 
vail dont  le  gouvernement  françois  auroit  dû  prévenir  de- 
{»uis  long-temps  la  pensée ,  et  dont  alors  il  auroit  pu  £acl- 
ement  charger  un  éditeur  plus  habile.  On  devine  la  récom- 
pense que  tous  deux  nous  nous  sommes  promise  à  une  épo- 
que si  défavorable  aux  publications  sérieuses  :  en  sacrifiant, 
l'homme  du  monde  son  argent  et  l'homme  de  lettres  son 
temps,  pour  remettre  en  lumière  celui  de  tous  les  monumens 
'de  notre  histoire  qui  nous  sembloit  le  plus  recommandable  ; 
nous  craignons  seulement  d'avoir  eu  trop  bonne  opinion  de 
ces  mémorables  Chroniques  de  Saint-Denisj  et  de  nous  être 
trompés  sur  leur  importance  avec  tous  les  contemporains  de 
saint  Louis,  de  Charles  Y  et  de  Charles  YII.  C'est  à  ceux  qui 
les  étudieront  qu'il  appartiendra  de  décider  si  nous  avons 
eu  tort  de  craindre. 

Yoici  maintenant  la  liste  de  tous  les  manuscrits  que  nous 
avons  consultés  ou  dont  nous  avons  eu  quelque  connois- 
sance.  Cette  description  ,  comme  on  le  pense  bien  ,  ne  sera 
pas  approfondie  :  mais  ceux  qui  plus  tard  auront  l'occasion 
de  voir  d'autres  leçons  des  mêmes  chroniques  pourront 
néanmoins  juger,  d'après  elle,  de  l'importance  particulière 
<le  chacune  de  ces  leçons.  J'examine  d'abord  les  volumes  si- 
gnalés par  La  Cume  de  Sainte-Palaye  dans  la  fameuse  Dis- 
sertation sur.  les  Chroniques  de  Saint -Denis  qu'il  lut  à 
l'Académie  des  Belles-Lettres  le  15  avril  1738.  Je  décris  à 
la  suite  les  leçons  qu'il  n'avoit  pas  vues  et  dont  je  me  suis 
également  servi. 

MANUSCRITS  INDIQUÉS  PAR  SAlNTE-PALAYE. 

BIBLIOTHÈQUE   DO   BOI. 
N">   8298  ». 

Un  volume  in-folio  maxime,  vélin,  2  colonnes,  petites  miniatures;  écri- 
ture de  plus  en  plus  élégante  et  correcte  Jusqu'à  la  fin  ;  xy«  siècle.  Re- 
lié en  maroquin  rouge  aux  armes  de  Golbert  sur  les  plats. 

Il  provient  de  la  bibliothèque  de  Colbert.  Les  premiers  feuillets  ont 
été  enlevés  Jusqu'à  la  fin  du  treizième  chapitre  du  premier  livre  (Voxei 


484  CONCLUSION  DE  L'EDITEUR. 

notre  édition)  :  «  Si  se  sonffry  atant  quant  Tholome  ot  ce  compte  et 

•  fiie.  Lemessaige  Thierry  qui  bien  et  sagement  ot  entendu  lexemple 

•  Tliolome  retourna  a  son  seigneur  tout  iuy  compta  par  ordre  ce  quil 
»  ot  oi  compter  quant  Thierry  entendi  ceste  exemple  il  demoura  oe 

•  ne  voult  mie  obéir  au  commandement  lempereur  en  petit  de  temps 

•  après  les  princes  ditalie  le  firent  roy  et  seigneur  du  pays  ainsi  fu 

•  sauye  Thierry  par  son  bon  amy.  • 

Miniatures  en  façon  de  camayeu  assez  curieuses  :  teite  définitif 
que  nous  avons  suivi. — Le  passage  relatif  k  Tamour  de  Thibaut  pour 
Blanche  (Vie  de  Saint-Louis,  chap.  xyii)  forme  Ici  le  chapitre  xv 
très  abrégé.  En  somme,  c*est  l'un  des  manuscrits  dont  les  variantes 
ont  le  plus  d'importance.  Pour  les  derniers  mots ,  il  donne  la  bonne 
leçon  :  «  Et  y  mourut  grant  foison  de  leurs  gens  et  de  leurs  chevaux.  > 

N»  8298  *. 

Un  volume  in-folio maximo ,  vélin,  2  col.,  petites  miniatures;  bonne 
écriture  du  xv*  siècle.  Relié  en  maroquin  rouge,  aux  armes  de  Colbert 
sur  les  plats  ;  provenant  de  la  bibliothèque  de  Colbert. 

«  Cil  qui  ceste  euvre  commence  a  tous  ceulx  qui  ceste  histoire 

•  liront  salut  en  nostre  Seigneur  pour  que  pluseurs  grans  se  doub- 
»  toient  de  la  généalogie  des  roy  s  de  France  de  quel  original  lignée  il 
»  sont  descendus  emprist  ceste  euvre  a  faire  par  le  commandement 

>  de  cel  homme  que  il  ne  pot  ne  ne  dut  refuser  mais  pour  ce  que  sa 

•  lecture  et  la  simplesce  de  son  engin,  etc.  • 

Le  passage  de  Thibaut  est  au  chapitre  xvii ,  et  d'une  façon  régu- 
lière. Gâte  brûle  pour  Gaces  Brûlés,  Les  derniers  mots  sont  :  «  Et  sen 

•  alerent  aucuns  et  emmenèrent  grant  foison  de  biens.  « 
Transcription  assez  incorrecte. 

N»  8299. 

Un  vol.  in-folio  maximo,  vélin,  deux  colonnes,  première  partie  du  xiv* 
siècle;  relié  en  maroquin  citron;  provenant  de  l'ancienne  bibliothèque 
de  Michel  Lctellier,  archevêque  de  Reims. 

Rédaction  du  temps  de  Philippe  de  Valois.  Elle  s*arréte  avec  la  fin 
du  règne  de  Philippe-le-Long  en  1321 ,  mais  elle  ne  donne  la  rédac- 
tion définitive  que  jusqu'à  la  mort  de  Philippe -Auguste.  A  la  fin  du 
règne  de  Saint-Louis ,  j*ai  cité  les  variantes  les  plus  importantes  de 
cette  leçon  dans  laquelle  on  chercheroit  vainement  le  passage  relatif 
aux  amours  de  Thibaut. 

Début  :  «  Ci  commence  le  prologue  des  croniques  de  tous  les  roy  s 

>  de  France  crestiens  et  sarasins  et  toz  leur  fais.  —  Cils  qui  ceste 

•  œuvre  commence.  A  tous  ceulx  qui  ceste  histoire  liront  :  salut  en 

>  nostre  Seigneur. 

»  Pour  ce  que  pluseurs  gens  doubtoient  de  la  généalogie  des  roys  de 
»  France  de  quel  original  et  de  quel  lignée  il  sont  descendu  emprist- 
'  Il  ceste  œuvre  a  faire  par  le  commandement  de  tel  homme  que  il  ne 

•  pot  ne  ne  dut  refuser  en  nule  manière. 

»  Mais  pour  ce  que  sa  letreure  et  simplesse  de  son  enging  ne  souffist 
»  mie  a  traitier  de  œuvre  de  si  haute  hystoire,  etc.  » 
Fin  du  règne  de  PVi\Vivv^-Vt-Loii%:  «  Et  y  flù  occis  H  quens  de  Hère- 


CONCLUSION  DE  L'EDITEUR.  486 

»  Tort.  Et  li  quens  de  Lancloistre  pris  et  pluseurs  autres  contes  et 
»  barons.  Li  quens  de  Lancloistre  ol  copee  la  teste  par  jugement  et 
»  tuit  li  autre  pendu.  Si  que  li  roys  n'avoit  plus  guerre  fors  que  aus 

*  escos.  » 

On  lit  à  la  fin  :  «Ce  livre  fist  faire  le  conte  Daulphin  frère  au  conte 
>  Camus  (?).  * 

No»  8299  »  ,  8299». 

Deux  Yolumcs  in-folio,  vélin,  lignes  longues;  commencement  du  XT« 
siècle;  provenant  de  la  bibliothèque  d'Etienne  Baluze. 

Rédaction  définitive.  Plusieurs  cahiers  de  cet  exemplaire  ont  été  en- 
levés y  et  entre  autres  tous  ceux  qui  comprenoient  les  deux  derniers 
livres  de  la  vie  de  Charlemagne  et  la  première  partie  de  celle  de 
]^ouis-le- Débonnaire  Le  deuxième  volume  s'arrête  au  22«  chapitre  du 
livre  II  du  règne  de  Philippe- Auguste. 

Début  :  «  Cil  qui  ceste  œuvre  commença,  a  tous  ceulx  qui  ceste 
»  histoire  liront  salut  en  nostre  Seigneur.  Pour  ce  que  pluseurs  gens 
»  se  doubtoient  de  la  généalogie  des  roys  de  France,  de  quel  original 
»  et  de  quel  lignie  il  sont  descendus.  Ëmprist  ceste  euvre  a  faire  par 
»  le  commandement  de  tel  homme  que  il  ne  pot  ne  ne  dut  refuser. 

*  Mais  pour  ce  que  sa  lettreure  et  la  simplete  de  son  engin  ne  souffist 
»  mie  a  traitier  de  euvre  si  haulte  hystoire,  etc.  » 

Fin  :  <  Tant  dura  lassault  le  paleteiz  et  le  lanceiz  des  engins  que 
»  XV  jours  après  furent  les  murs  fraiz  et  craventes  et  le  chastel  pris. 
»  Mais  au  prendre  ot  grant  pongneiz  et  fort  la  furent  pris  xxxvi 
»  chevaliers  sans  le  nombre  des  sergens  et  des  arbalestiers  a  ce  siège 
»  furent  mort  quatre  chevaliers.  » 

No  8500  »  •. 

Un  volume  in-folio,  vélin,  à  deux  colonnes;  fin  du  xv«  siècle  ;  relié  en 
maroquin  rouge,  aux  armes  de  France  sur  les  plats ,  provenant  de  Tan- 
cienne  bibliothèque  de  Colbert.  Les  écus  qui  entourent  la  miniature 
placée  au  commencement  annoncent  que  le  volume  a  été  exécuté  pour  la 
librairie  du  roi  de  France. 

Cette  leçon  est  celle  que  nous  voyons  plusieurs  fois  désignée  dans 
les  anciens  catalogues  sous  le  nom  de  Chroniques  abrégées.  Tout  en 
suivant  en  général  la  substance  des  Chroniques  de  Saint-Denis ,  elle 
en  supprime  une  partie,  et  quelquefois  elle  étend  le  récit  ou  le  modifie. 
C*est  ainsi  que  pour  le  douzième  siècle  et  le  treizième,  elle  emprunte 
beaucoup  de  circonstances  nouvelles  au  précieux  monument  histori- 
que publié  dernièrement  par  mon  frère ,  Louis  Paris,  bibliothécaire 
de  la  ville  de  Reims ,  sous  le  nom  de  Chronique  de  Reims.  Il  sera 
donc  nécessaire  de  jeter  les  yeux  sur  les  Chroniques  abrégées  quand 
on  voudra  comparer  tous  les  témoignages  du  même  fait. 

Pour  le  passage  relatif  à  l'amour  de  Thibaut,  les  Chroniques  abré- 
gées qui  l'ont  admis  ont  même  ajouté  les  lignes  de  la  Chronique  de 
Reims  contre  lesquelles  s'est  tant  élevé  La  Ravaillière  dans  son 
édition  des  Chansons  du  roi  de  Navarre.  Les  voici  :  <  Le  conte  envoya 
»  des  plus  grans  hommes  de  son  conseil  pour  requérir  paix  et  amour. 
»  Quant  la  royne  Blanche  le  sceut ,  si  manda  le  roy  de  Navarre  qu'il 
»  venist  parler  à  elle  et  ellcluy  feroit  sa  paix.  Et  il  y  vint  «8^^%  «»&>ye^ 


486  CONCLUSION  DE  L'ÉDITEUR. 

•  délaL  Et  ainsi  comme  il  entra  en  la  salle  à  Paris ,  il  fu  appareillié 
»  qui  le  fery  d*an  fromage  en  faisselle,  par  le  conseil  au  conte  d*Ar- 

•  tois  qui  onques  ne  Tayma.  Et  le  roy  de  NaTarre  s*en  ala  tous  em- 
»  brouez  devant  la  royne,  et  lui  dist  que  ainsi  ayoit  esté  atornez  en 
»  son  conduit.  Quant  la  royne  le  vit  si  lai  en  pesa  et  commanda  que 
»  cils  fust  pris  qui  ce  avoit  fait,  etc.  > 

Je  pense  que  les  Chroniques  abrégées  ont  été  rédigées  ayant  la  fin 
du  règne  de  Charles  V  ;  on  les  aura  poursuivies  à  mesure  de  la  conti- 
nuation de  Touvrage  original.  * 

Début  :  «  Cy  commancent  les  croniques  des  rois  de  France.  —  A 

•  tous  ceulx  qui  ces  présentes  croniques  ou  histoires  liront  ou  orront. 
»  Pourra  apparoir  la  généalogie  des  roys  de  France.  De  quel  lignée  ils 

•  sont  descendus  selon  les  croniques  de  l'abbaye  monseigneur  Saint- 

•  Denis  en  France.  Si  peut  chascnn  savoir  que  ceste  ciiose  est  moult 
»  honnorable  et  proufitable  pour  congnoistre  aux  roys  et  aux  princes 

•  -qui  ont  terres  a  gouverner,  etc.  * 

Fin  :  «  Et  scn  alerent  aucuns  et  en  emmenèrent  grant  foison  de 
»  biens.  > 

N«  8501. 

Un  volume  io-folio ,  vélin  ,  à  deux  colonnes,  jolies  mintatores;  miliea 
du  xv« siècle;  relié  en  maroquin  rouge,  aux  armes  de  France. 

Bel  et  bon  exemplaire  de  la  rédaction  définitive. — GatebruUe,  dans 
le  chapitre  du  comte  de  Champagne. 
Début  :  «  Celui  qui  ceste  euvre  commence.  A  tous  ceulx  qui  ceste 

>  histoire  liront.  Salut  en  nostre  Seigneur.  Pour  ce  que  pluseurs 
»  grans  se  doubtoient  de  la  généalogie  des  roys  de  France ,  de  quel 
»  original  et  de  quelle  lignie  ilz  sont  descendus  emprist  ceste  euvre  a 
V  Taire  par  le  commandement  de  tel  homme  que  il  ne  pot  ne  ne  dut 

•  ref\jser.  Mais  pour  ce  que  la  lecture  et  sa  simplesce  de  son  engin  ne 
»  souffist  mie  a  traitier  de  œuvre  de  si  haulte  histoire,  etc.  » 

Fin  :  «  Et  y  mourut  grant  foison  de  leurs  gens  et  de  leurs  chevaulx 

>  et  sen  alerent  aucuns  et  emmenèrent  grant  foison  de.  * 

No  8505. 

Un  volume  in-folio,  vélin,  à  deux  colonnes,  très-jolies  miniatures,  vi- 
gnettes et  ioUiales;  écriture  du  milieu  du  xv«  siècle;  relié  en  veau 
fauve. 

Les  écus  peints  dans  les  vignettes  sont  tantét  celui  de  France,  tan- 
tôt celui  d'une  famille  que  je  n'ai  pu  reconnottre.  H  est  d^argent  à 
l'hermine,  fouine  ou  belette  de  sable,  accompagnée  de  trois  couronoes 
de  sinople,  2  et  1. 

Ce  volume  contient  une  seconde  leçon  des  Chroniques  abrégées ^  en 
tout  semblable  à  celle  du  n.  S300  '*  ^*  que  nous  avons  décrite. 

No  8505  ». 

Un  volume  in-fol.  maximo ,  vélin ,  trois  colonnes,  très-nombreuses 
miniatures  ;  xv«  siècle  ;  relié  en  maroquin  rouge ,  aux  armes  et  au 
chiffre  de  J.  Auguste  de  Thou  sur  les  plats.  Provenant  de  Tancienne 
bjbliolhèque  do  Co\b<ir\. 


CONCLUSION  DE  L'ÉDITEUR.  487 

Il  est  surprenant  que  Timmortel  de  Thou,  duquel  ce  Tolume  a  appar- 
tenu et  qui  Ta  fait  magnifiquement  relier ,  ait  laissé  subsister  sur  le 
dos  de  la  reliure  le  titre  erroné  de  Hisi.  de  la  guerre  seàncte. 

Ce  bel  exemplaire  ne  contient  que  la  première  partie  de  la  rédaction 
définitive,  jusqu'à  la  mort  de  Philippe- Auguste.  Le  reste,  jusqu'à  celle 
de  Ptiilippe  le-Hardi ,  est  emprunté  à  Guillaume  de  Nangis,  et  à  ses 
continuations.  Le  chapitre  des  amours  du  comte  de  Champagne  ne  s'y 
trouve  pas. 

Début  :  «  Cyl  qui  ceste  oevre  commance  a  tous  ceulx  qui  ceste 
»  ystoire  liront  salut  a  noustre  Seigneur.  Pour  ce  que  pluseurs  doub- 
»  toient  de  la  geneologie  des  roys  de  France  de  quel  original  et  de 
»  quel  lignée  ils  sont  descendus  emprist-il  ceste  œuvre  a  faire  par  le 
»  commandement  de  tel  liome  que  il  ne  pot  ny  ne  dut  refuser.  Mais 

>  pour  ce  que  sa  lectreure  et  la  simploce  de  son  engin  ne  souffit  mie  a 
»  traitier  de  œvre  de  si  haulte  ystoire.  > 

Fin  :  «  Pour  ceste  chose  furent  mehues  pluseurs  questions  a  Paris 
«  entre  les  maistres  de  théologie  savoir  mon  si  le  roy  povolt  donner  ne 
>•  octroier  le  cuer  de  son  père  sans  la  dispensacion  du  souverain 
»  evesque.  Ci  fault  listoire  du  bon  roy  Phelippe-le-Hardi.  » 

No»  8504,  8505. 

Deux  volumes  in-folio,  papier,  deux  colonnes  ;  fin  du  xv«  siècle  ;  re- 
liés en  maroquin  rouge,  aux  armes  de  France  sur  les  plats. 

Cette  leçon  est  fort  mauvaise.  Le  copiste  était  un  fripon  qui  s'est 
contenté  de  mettre  de  l'exactitude  dans  la  transcription  des  tètes  de 
chapitre,  se  réservant  d  en  abréger  scandaleusement  la  substance.  On 
voit  qu'il  avoit  sous  les  yeux  un  exemplaire  de  la  rédaction  définitive 
et  qu'il  ne  l'a  tronquée  que  pour  rendre  sa  besogne  plus  facile.  Le  ré- 
cit est  continué  d'après  Juvénal  des  Ursins  jusqu'à  l'année  1458.  En 
finissant,  il  a  bien  voulu  nous  faire  connoltre  son  nom  dans  les  lignes 
suivantes  :  «  Ces  chroniques  ont  esté  escriptes  de  la  main  de  Nahei 
»  Reituag  (Jehan  Gautier)  pour  maistre  Jehan  Blondeau  ,  praticien, 
»  en  la  court  de  parlement.  £t  contiennent  deux  voulûmes,  lequel 
»  Blondeau  les  vendra  à  qui  vouldra  bailler  argent  content  paix  et 

>  accord,  ainsi  que  en  tel  cas  appartient.  » 

No»  8505  »,  8505*. 

Deux  volumes  in-foUo,  vélin ,  deux  colonnes ,  minlalures  ,  vignettes  et 
initiales  ;  écriture  du  commencement  du  xv«  siècle  ;  reliés  en  maroquin 
rouge,  aux  armes  de  Golbert  sur  les  plats.  Provenant  de  l'ancienne  bibl. 
de  Colbert. 

Cet  exemplaire  offre  le  texte  définitif.  Il  est  d'une  bonne  écriture 
et  d'une  assez  rigoureuse  correction.  Il  ne  contient  pas  le  dernier 
chapitre  du  pillage  de  la  Juiverie. 

Début  :  <  Cil  qui  ceste  œuvre  commence  a  toux  ceulx  qui  ceste  bis- 
-  toire  liront  salut  en  Nostre-Seigneur  pour  ce  que  plusieurs  gens 
»  se  doubtoient  de  la  généalogie  des  roys  de  France  de  quel  original 
•  et  de  quel  lignie  ils  sont  descendus  emprist  cette  œuvre  afaire  par 
»  le  commandement  de  tel  homme  que  il  ne  le  pot  ne  n«  deut  reffu- 
«  ser  mais  pour  ce  que  sa  lecture  et  la  simplesce  de  6on  engin  ne 
»  souffist  pas  atraittier  de  une  si  haulte  histoire...  > 


488  CONCLUSION  DE  L'EDITEUR. 

Fin  :  «  Fut  advise  pour  tenir  lesdis  ducs  en  unité  t  et  par  censé- 
»  quent  le  royaume  de  France ,  qu*il  estoit  expédient  que  le  roy  qui 

>  encore  ne  aToit  accompli  son  .xu.  an  si  feust  sacrez  et  couron- 
»  nez  et  receust  ses  liommages,  et  feust  tout  le  royaume  gouverne  par 
»  ly  et  en  son  nom  lequel  adyis  fut  raporte  aux  dis  ducs  lesqaielx 

>  le  consentirent  et  orent  agréable.  > 

Le  chapitre  du  comte  de  Navarre  s*y  trouve  avec  le  nom  de  Grate- 
brûle, 

N»  8505  ».  ». 

Je  n*ai  pu  consulter  pendant  le  cours  de  mon  travail  ce  Tolame 
dont  Sainte-Palaye  a  recommandé  l'exactitude  et  la  bonne  transcrip- 
tion. L'illustre  M.  Daunou  s'en  servoit  alors  pour  établir  la  partie 
du  texte  des  Chroniques  de  Saint-Denis  qui  correspond  aux  règnes  de 
saint  Louis  et  de  Philippe-le-Hardl.  Cette  pactie  doit  être  imprimée 
dans  le  xx«  volume  des  historiens  de  France,  actuellement  sous  presse. 
On  sait  que  les  Académiciens  chargés  de  continuer  ce  grand  ouvrage 
sont  MM.  Daunou  et  Naudet. 

N«-  8506  ,  8307,  8308  ,  8509,  8310. 

Cinq  volumes  in-folio,  vélin,  à  deux  colonnes,  miniatures,  vignettes  et 
initiales  ;  écrits  au  milieu  du  xv«  siècle  ;  reliés  en  maroquin  rouge ,  aux 
armes  de  Béthune  sur  les  plats.  Provenant  de  l'ancienne  bibliothèque  de 
Béihune. 

Cet  exemplaire  est  d'une  belle  écriture  ;  mais  la  transcription  en 
est  peu  correcte.  Le  copiste  se  soucioit  peu  de  reproduire  tous  les 
membres  de  chaque  phrase  et  de  lire  ce  qu'il  copiolt. 

Début  :  «  Cil  qui  cesle  euvre  commence  a  tous  ceuls  qui  ceste  bys- 

•  toire  liront  salut  en  Nostre-Seigneur.  Pour  ce  que  plusieurs  gens 
»  se  doubtoient  de  la  généalogie  des  roys  de  France  de  quel  original  et 

>  de  quel  lignie  ils  sont  descendus  emprist  ceste  euTre  a  faire  par  le 

•  commandement  de  tel  homme  quMI  ne  le  pot  ne  ne  dut  refuser. 

•  Mais  pour  ce  que  sa  Icctreure  et  sa  simplesce  de  son  engin  ne  sonf- 
9  fist  mi  a  traictier  de  euvre  si  haulle  hystoire,  etc.  » 

Fin  :  «  Et  y  morut  grant  foison  de  leurs  gens  et  de  leurs  chevaux. 
Et  sen  alerent  aucuns  et  emmenèrent  grant  foison  de.  » 

Le  chapitre  des  amours  de  Thibaut  s'y  trouve  avec  le  nom  de  Gas- 
tebrule. 

No  8511. 

Sainte-Palaye  s'est  trompé  quand  il  a  vu  dans  ce  manuscrit  une  leçon 
des  Chroniques  de  Saint-Denis,  C'est  un  volume  dépareillé  d'un  traité 
adressé  au  duc  Charles-le-Téméraire,  et  renfermant  des  exemples  de 
magnanimité. 

FONDS  DE  SAINT-GERMAIN. 

N»  87.  (Ane.  n«  ,142  et  145.) 
cn^eaÛ  ^sur"  bofs!"'^**"'"'  ^^^^^''  *  ^^""^  colonnes;  fia  du  xv  siècle  ;  reliés 
définUUif  n.?!^-''®  est  assez  peu  correct  et  ne  poursuit  la  transcription 


CONCLUSION  DE  L'EDITEUR.  489 

cun  des  autres  rois  est  raconté  d*une  manière  très-sommaire  et  d'ail- 
leurs entièrement  étrangère  au  texte  des  Chroniques  de  Saint^Denis. 
Ce  point  d*arrét ,  le  même  que  dans  le  n^  8299 ,  justifie  la  conjecture 
que  nous  avons  émise  plusieurs  fois  sur  les  différens  rédacteurs  de 
Touvrage  entier.  Sous  le  règne  de  Philippe-le-Hardi  fût  acheyée  la 
première  partie  jusqu'à  Philippe -Auguste  :  la  continuation,  qui  em- 
brassoit  les  règnes  de  Louis  VIII ,  saint  Louis ,  Philippe  111 .  Phi- 
lippe IV ,  Louis  X ,  Philippe -le-Long ,  Charles-le-Bel  et  Philippe  de 
Valois ,  n'a  pas  été  connue  ou  du  moins  reproduite  dans  les  volumes  % 
que  nous  mentionnons. 

Début  :  «  Cy  commancent  les  Croniques  de  France  faites  et  ei- 
>*  traictes  du  propre  original.  Lequel  est  en  leglise  de  monseigneur 
»  Saint-Denis  de  France  lez  Paris.  Et  premier  sensuit  le  prologue. 

»  Celluy  qui  ceste  œuvre  commence  a  tous  ceulx  qui  ceste  ystoire 
»  liront  salut  a  nostre  Seigneur.  Pource  que  pluseurs  gens  debve- 
»  roient  désirer  de  savoir  de  la  généalogie  et  de  quel  original  et  de 
*  quelle  lignée  sont  yssus  les  roys  de  France  enprint  il  ceste  œuvre  a 
»  faire  par  le  commandement  de  tel  homme  qui  ne  peut  ne  ne  deust 
>  refuser.  Mais  pour  ce  que  sa  lectreure  et  la  simplete  de  son  engin 
»  ne  suffîst  pas  a  tralctier  donneur  de  si  haulte  ystoire»  etc.  » 

Fin  de  la  vie  de  Philippe- Auguste  :  «  Si  establit  xx  moines  prostrés 
>*  en  labbaie  de  Saint-Denis  en  France  par  dessus  le  nombre  qui  devant 
»  y  estoit  qui  sont  tenus  a  chanter  pour  lame  de  luy  mort  fut  en  Tan 
»  de  lincarnacion  de  Notre  Seigneur  Jhesucrist  m.  ce.  xxiiii  de  son 
»  eage  lviii  et  de  son  règne  xliii.  » 

N«  91.  (Ane.  n»  151.) 

Sainte-Palaye  n'auroit  pas  dû  citer  ce  volume  parmi  les  textes  des 
Chroniques  de  Saint-Denis.  Le  récit  ne  commence  que  long-temps 
après  le  point  où  elles  se  sont  arrêtées,  c'est-à-dire  à  la  vie  de  Char- 
les VIT.  11  est  vrai  que  Sainte-Palaye  confond  avec  nos  chroniques  lo 
travail  de  Juvenal  des  Ursins,  celui  de  Jean  Chartier  et  même  celui 
de  l'auteur  de  la  Chronique  Scandaleuse,  Mais  Sainte-Palaye  s*est 
trompé. 

No  965.  (Ane.  n*»  1462.) 

Le  même  savant  a  recommandé  vivement  la  correction  et  la  beauté  âm 
cette  leçon.  Je  n'ai  pu  la  consulter,  M.  Daunou  l'ayant  entre  les  mains 
dans  l'intention  de  s'en  servir  pour  établir  le  texte  de  la  vie  de  saint 
Louis  et  de  celle  de  Philippe-le-Hardi. 

N«  965.  (Ane.  n»  1464.) 

Un  volume  in-4o,  papier  entremêlé  de  vélin;  commencement  du  xv« 
siècle;  relié  en  basane  blanche  sur  bois. 

Cet  exemplaire,  qui  avoit  appartenu  à  Pierre  Pithou,  présente  un 
fort  bon  texte.  Il  est  malheureusement  très  -  incomplet,  puisque  le 
volume  commence  avec  les  derniers  mots  du  douzième  chapitre  du 
2«  livre  de  Philippe- Auguste. 

Début  : 
«  cuer  et  les  occislrent  en  fuiant. 


4i)0  CONCLUSION  DE  LȃDITEUB. 

»  Le  XIII ,  comment  le  roy  chaca  le  roy  Richart  qui  avoU  assis 

•  arcbes  et  comment  il  vint  a  lui  et  lui  fist  hommaige  de  la  duchie  de 
>*  Nonnendie. 

•  En  lan  de  lincarnacion  mil  c.  iiiixxt  ou  mois  de  juillet  rompi  le 
»  roy  Rictiart  les  trières  que  il  avoit  au  roy  Phelippe.  Si  fut  lors  la 

•  guerre  recommencée  de  nouvel.  > 

Fin  :  «  Et  y  monit  grant  foison  de  leurs  gens  et  de  leurs  cheraui,  et 
"  scn  alerent  aucuns  et  emmenèrent  grant  foison  de  prisonniers.  » 

AUTRES  MANUSCRITS  CONSULTÉS  POUR  LE  TEXTE 

DE  CETTE  ÉDITION. 

N«  «746  A. 

Uo  Tolume  ia  fol.  maximo,  vélin,  à  deux  colonnei,  miniatures  et  ini- 
tiales; commencement  du  xv« siècle;  relié  en  maroquin  rouge,  aux  ar- 
mes de  France  sur  les  plais. 

J*ai  décrit  amplement  ce  volume  dans  le  tome  1*'  des  Manuscrits 
François  de  la  Bibliothèque  du  Roi.  Je  dois  me  contenter  ici  de  dire 
que  la  transcription  est  digne  pour  son  exactitude  de  la  beauté  de  l'exé- 
cution. Le  texte  ne  donne  pas  le  dernier  chapitre  du  pillage  des  Juifi. 
Au  chapitre  du  comte  de  Champagne,  il  porte  la  leçon  de  Gatelbrule, 
Plusieurs  feuillets  ont  été  enlevés,  entre  autres  celui  qui  contenoit  It 
tin  du  règne  de  Philippe  de  Valois. 

Début  :  «  Cil  qui  ceste  œuvre  commence  a  tons  ceulx  qui  ceste 
>  histoire  liront  salut  en  nostre  Seigneur  pour  ce  que  pluseurs  grans 
»  se  doubtotent  de  la  généalogie  des  roys  de  France  de  quel  original 
»  et  de  quelle  lignée  ilz  sont  descendus  emprist  ceste  euvre  a  faire  parle 
»  commandement  de  cel  homme  que  il  ne  pot  ne  ne  dut  reffuser.  Mais 
»  pource  que  sa  lecture  et  la  simplesce  de  son  engin  ne  souffist  mie  a 
»  traittier  de  si  haulte  histoire....  » 

Fin  :  «  Si  feust  sacrez  et  couronnez  et  receut  ses  hommages  et 
»  feust  tout  le  royaume  gouvernez  par  lui  et  en  son  nom  lequel  advis 
*  fu  rapporte  aux  diz  ducs  lesquelz  le  consentirent  et  orent  agréable.  > 

No  S500. 

Un  volume  In-folio,  vélin,  deux  colonnes ,  petites  miniatures  en  façon 
de.  camayeu  ;  xv«  siècle  ;  relié  en  maroquin  rouge,  aux  armes  de  France 
sur  les  plats. 

Bonne  leçon  du  texte  définitif.  Les  amours  de  Thibaut  s'y  trouvent 
correctement,  avec  le  nom  de  Gatesbrulés. 

Début  :  «  Cil  qui  ceste  œuvre  commence  a  tous  ceulx  qui  cette  hys- 
«  toire  liront  salui  en  nostre  Seigneur  pour  ce  que  pluseurs  gens  se 
»  doubloient  de  la  généalogie  des  roys  de  France  de  quel  original  et  de 
»  quelle  lignie  ilz  sont  descendus  emprinst  ceste  œvre  a  faire  par  le 
»  commandement  de  tel  homme  que  il  ne  pot  ne  ne  deubt  refuser. 
«  Mais  pour  ce  que  sa  lecture  et  sa  simplece  de  son  engin  ne  souflfist 
»  mie  de  traitier  de  œuvre  de  si  haulle  hystoire,  etc.  » 

Fin  :  «  Et  sen  alerent  aucuns  et  emmenèrent  grant  foison  de  leurs 
»  biens.  » 


CONCLUSION  DE  l/EDITEUR.  491 

N°  8502 

Un  volume  in-folio  magno,  vélin,  à  deux  colonnes,  miniatures,  vignet- 
tes et  initiales  ;  fin  duxiv«  siècle  ;  relié  en  maroquin  citron,  aux  armes  de 
France  sur  les  plats. 

Exemplaire  dont  j'ai  fréquemment  cité  les  variantes  sous  la  désigna- 
tion de  Manuscrit  du  duc  de  Berry,  En  effet,  il  porte  à  la  fin  la  signa- 
ture de  Jean,  duc  de  Berry,  prince  qui  devra  sa  renommée  à  la  passion 
qu'il  montra  toute  sa  vie  pour  les  beaux  livres  et  pour  les  objets  d*art  de 
tous  les  genres.  Ce  volume  étoit  digne  de  figurer  parmi  les  meilleurs  de  la 
librairie  du  frère  de  Charles  V ,  soit  pour  la  perfection  de  la  calligra- 
phie, soit  pour  l'intelligente  exactitude  de  la  transcription.  Après  le 
manuscrit  de  Charles  V ,  n»  8595,  c'est,  à  mon  avis,  le  meilleur  guide 
que  Ton  pourroit  suivre. 

Début  :  «  Ce  sont  les  Croniques  de  France  selon  ce  quelles  sont 
»  composées  en  leglise  Saint- Denis  en  France. 

»  Cilz  qui  eeste  œuvre  commence  a  tous  ceulx  qui  ceste  histoire 
»  liront  salut  en  nostre  Seigneur.  Pour  ce  que  pluseurs  gens  doub- 
»  toient  de  la  généalogie  des  roi&  de  France  de  quel  original  et  de 
>*  quel  lignie  ilz  sont  descendus  emprist  il  ceste  œuvre  a  faire  par  le 
»  commandement  de  tel  homme  que  il  ne  pot  ne  ne  dubt  refuser. 
»  Mais  pour  ce  que  sa  lettreure  et  la  simplesce  de  son  engin  ne  souf- 
»  fist  pas  a  trailier  de  œuvre  de  si  haulte  histoire,  etc.  >* 

Au  chapitre  des  amours  du  comte  de  Champagne,  il  porte  la  leçon 
commune  Gatebrule, 

Fin  :  «  Et  y  morut  grant  foison  de  leur  gens  et  de  leurs  che- 
»  vaulx.  Et  sen  alerent  aucuns  et  en  menèrent  grant  foison  de 
»  biens.  » 

Ane.  fonds,  n«  8395. 

Un  volume  in-folio  parvo,  vélin,  à  deux  colonnes,  roiniatores ,  vignet- 
tes et  initiales  ;  fin  du  xiv«  siècle  ;  relié,  sous  le  règne  de  Louis  XIV,  en 
maroquin  rouge ,  aux  armes  de  France  sur  les  plats ,  aux  fleurs-de-lys 
sans  nombre  sur  le  dos  et  sur  les  marges. 

Cet  exemplaire,  sans  aucune  espèce  de  contredit,  offre  de  toutes  les 
leçons  la  plus  belle,  la  plus  complète,  la  plus  rigoureusement  correcte. 
Exécuté  pour  la  plus  grande  partie  sous  les  yeux  de  Charles  Y,  par 
son  plus  habile  calligraphe,  Jean  du  Trévoux,  et  destiné  à  faire  auto- 
rité dans  toutes  les  circonstances,  augmenté  d'un  assez  grand  nombre 
de  pièces  officielles  et  de  quelques  notes  marginales^dans  lesquelles  on 
peut  reconnoUre  l'écriture  du  sage  roi  lui-même,  il  est  malaisé  de  com- 
prendre comment  il  a  jusqu'à  présent  échappé  à  l'attention  d'ailleurs 
si  scrupuleuse  de  tous  les  illustres  critiques  qui  se  sont  occupés  de  l'an- 
cienne langue  françoise ,  de  l'ancienne  histoire  de  France  et  en  parti- 
culier du  monument  capital  de  cette  Histoire,  \es  Chroniques  de  Sainte 
Denis,  Dans  la  Bibliothèque  du  roi  où  sans  doute  on  le  conserve  depuis 
le  règne  de  Charles  VI,  il  semble  avoir  toujours  occupé  Tune  des  places 
les  plus  apparentes  ;  le  relieur  du  xyii*  siècle  a  écrit  en  beaux  carac- 
tères sur  le  dos  :  Clwoniques  de  Saint-Denis  jusque  à  Charles  V  :  mais 
tout  cela  n'avoit  pu  jusqu'à  présent  le  garantir  de  l'oubli  le  plus  com- 
plet. 


492  CONCI.USION  DE  L'ÉDITEUR. 

C'est  principalement  sur  cet  te  précieuse  leçon  que  j*ai  établi  le  texte  de 
mon  édition  :  c'est  elle  que  j*ai  d'abord  fait  exactement  transcrire  et  dans 
laquelle  Je  n'ai  guères  changé  que  les  mots  obscurs  ou  yieillis  que  d'au- 
tres leçons  me  présenloient  plus  intelligibles  ou  plus  corrects.  J'ai 
fréquemment  cité  dans  mes  notes  ses  variantes  les  plus  heureuses , 
sans  négliger  de  tenir  compte  des  différences  plausibles  que  je  remar- 
quots  dans  les  autres  leçons.  Et  maintenant,  si  l'on  prend  de  ces  éloges 
une  occasion  de  me  biàmer  de  n'avoir  pas  rigoureusement  suivi  la  lettre  du 
Msc.  8395,  à  l'exclusion  de  tous  les  autres,  je  répondrai  que  nul  manus- 
crit, tel  excellent  qu'il  soit,  n'est  exempt  de  lacunes,  de  légères  bévues, 
d'erreurs  palpables.  Quand  on  a  le  malheur  de  n'avoir  qu'une  leçon 
d'un  texte  ancien.  Il  faut  bien  le  livrer  à  l'impression  avec  toutes  les 
fautes  de  cette  leçon,  sauf  à  tenter  dans  les  notes  des  corrections  plus 
ou  moins  vraisemblables  ;  mais  en  présence  de  quarante  leçons  des  Chro- 
niques  de  Saint-Denis,  k  la  suite  de  trois  éditions  gothiques,  devois-je 
préférer  le  travail  le  plus  facile,  c'est-i-dire  la  reproduction  rigoureuse 
d'un  seul  texte?  Je  ne  le  crois  pas  :  j'ai  cru  mieux  faire  en  établissant 
ma  leçon  sur  la  base  constante  d'une  ancienne  transcription,  mais  en 
préférant  toujours  le  sens  qui  me  paroissoit  le  mieux  autorisé. 

Le  manuscrit  8595  comprend  493  feuillets  écrits,  et  de  plus  un  grand 
nombre  de  feuillets  rayés  laissés  en  blanc,  sur  lesquels  on  n'auroit  pas 
manqué  de  transcrire  l'histoire  du  régne  de  Charles  VI,  si  celte  his- 
toire eût  pu  continuer  les  Chroniques  de  Saint- Denis,  Mais  le  second 
copiste  (car  le  volume  révèle  deux  calligraphes )  n'a  pas  même  in- 
séré la  fin  du  règne  de  Charles  V,  soit  qu'elle  ne  fût  pas  encore  rédi- 
gée ,  soit  plutôt  parce  que  le  temps  d'achever  sa  copie  lui  aura  man- 
qué. Il  s'est  arrêté  vers  la  fin  du  centième  chapitre. 

Autrefois,  le  volume  dut  en  former  deux  :  le  premier  compre- 
nant toutes  les  chroniques  jusqu'à  la  mort  de  Louis  VIII  ;  le  second 
s'arrétant  au  point  du  règne  de  Charles  V  que  nous  venons  d'indiquer. 
Ce  qui  prouve  cette  division  primitive,  c'est  d'abord  deux  feuilles  de 
garde  placées  immédiatement  avant  le  règne  de  saint  Louis,  puis  la 
grande  miniature  qui  précède  également  le  premier  prologue  et 
les  premières  lignes  du  régne  de  saint  Louis.  Un  mot  sur  ces  deux 
ornemens  capitaux  :  le  premier  représenté  le  sacre  d'un  jeune  prince, 
suivant  toutes  les  probabilités  Charles  VI.  Il  a  été  joint  à  notre  vo- 
lume quand  il  s'est  agi  de  le  relier,  car  le  demi-feuillet  qui  le  repré- 
sente est  collé  comme  carton,  au  premier  feuillet  suivant;  ajoutons  que 
le  style  remarquable  de  cette  miniature  diffère  beaucoup  de  celui  de 
toutes  les  autres. 

Le  frontispice  du  second  tome  contraste  moins,  il  faut  l'avouer,  avec 
le  style  des  miniatures  suivantes  ;  mais  le  point  d'écriture  de  la  table 
commencée  sur  le  verso  de  ce  frontispice,  accuse  évidemment  sinon 
une  autre  main  du  moins  une  transcription  postérieure.  Cest  donc 
également  un  carton,  et  c'est,  pour  l'écriture,  le  premier  que  j'aie  re- 
marqué dans  le  volume. 

Le  deuxième  carton ,  quant  à  l'écriture,  comprend  les  feuillets  290, 
291  et  292.  Charles  V  le  fit  faire  pour  substituer  au  texte  des  leçons 
précédentes  «  La  teneur  de  la  charte  de  renonciation  au  duché  de  Nor- 
»  mendie  faite  par  le  roi  d'Angleterre.  »  Dans  la  miniature  placée  en 
(été  de  cette  chane,  ou  \o\t  le  roi  d'Angleterre  fléchissant  le  genou 


CONCLUSION  DE  L'EDITEUR.  Am 

devant  saint  Louis,  et  je  ne  puis  m'empécher  de  croire  que  Ciiarles  V 
tenoit  beaucoup  au  sujet  de  cette  miniature. 

Le  troisième  carton  est  au  f «  353  ;  il  a  été  fait  pour  substituer  au 
récit  des  leçons  ordinaires  une  autre  exposé  plus  incontestable  des 
droits  de  Philippe  de  Valois.  J*ai  donné  dans  les  additions  au  règne 
de  ce  prince  la  variante  de  ces  précédentes  leçons,  et  l'on  y  verra  la 
cause  de  l'importance  que  Charles  V  altachoit  ici  i  un  changement 
de  rédaction. 

J*ai  parlé  du  quatrième  carton,  comprenant  les  f«*  357  et  358,  dans 
la  première  note  du  septième  chapitre  de  Philippe  de  Valois.  J'ajou- 
terai à  ce  que  j'en  ai  dil  qu'il  offre  deux  miniatures,  toutes  deux 
représentant  le  roi  d'Angleterre  à  genoux  devant  le  roi  de  France  de- 
bout. 

Avec  le  f»  385,  s'arrête  la  première  transcription  qui  est  certaine- 
ment de  Henry  du  Trévoux  :  les  comparaisons  que  j*ai  pu  faire  d'au- 
tres manuscrits  signés  par  cet  habile  calligraphe  ne  permettent  pas 
d*en  douter.  Il  se  pourroit  que  les  folios  suivans  eussent  encore  été 
remplis  par  lui,  mais  alors  il  auroit  fait  ce  travail  quelques  années 
plus  lard  et  quand  sa  main  avoit  perdu  quelque  chose  de  sa  fermeté , 
de  son  élégance.  Au  folio  388  finit  la  vie  de  Philippe  de  Valois 
avec  le  mot  Amen  ;  mot  remarquable  qui  peut  servir  à  prouver  que  les 
Chroniques  de  Saint-Denis  s'arrêtèrent  long-temps  avec  le  règne  de  ce 
prince.  Une  seconde  induction  peut  être  fournie  par  le  changement 
d'écriture,  à  compter  du  folio  386  de  notre  manuscrit.  Si  les  trois  feuil- 
lets suivans  ne  sont  plus  de  la  main  ancienne  d'Henry  de  Trévoux,  on 
peut  croire  que  celui-ci  avoit  mis  à  la  fin  de  cette  vie  de  Philippe  de 
Valois  quelques  rubriques  qui  ne  convenoient  plus  à  la  continua- 
tion; en  conséquence  on  aura  remplacé  le  cahier  de  huit  feuillets 
qui  con tenoit  la  fin  de  sa  transcription,  par  un  nouveau  cahier  que 
l'on  termina  par  la  table  et  les  premiers  chapitres  du  règne  du  roi 
Jean.  Et  si  Von  en  veut  une  preuve  avérée,  c'est  une  lacune  qui  se 
trouve  dans  la  dernière  colonne  du  dernier  feuillet  de  ce  cahier 
(  fo  393  ),  lacune  qui  annonce  que  le  nouveau  scribe  n'a  pu  retomber 
juste,  comme  dans  la  transcription  précédente,  avec  le  texte  du  cahier 
suivant.  Ainsi,  de  cette  nouvelle  écriture  avant  la  fin  du  règne  de  Phi- 
lippe de  Valois,  on  ne  conclura  pas  que  cette  fin  est  l'œuvre  d'une  ré- 
daction moins  ancienne  ;  cette  nouvelle  rédaction  commencera  toujours 
avec  le  roi  Jean. 

C'est  dans  les  dissertations  sur  les  Chroniques  de  Saint-Denis,  qu'il 
conviendra  de  faire  la  part  qui  revient  à  chacun  des  rédacteurs.  Il 
doit  suffire  ici  de  remarquer  que  la  table  placée  en  tête  du  règne  de 
Jean  se  poursuit  jusqu'à  l'indication  du  44«  chapitre  du  règne  de 
Charles  V.  La  matière  de  cette  table  appartient  donc  à  un  seul  et 
même  écrivain  ;  puis,  à  compter  de  là,  tout  donne  à  croire  que  les  cha- 
pitres furent  rédigés  à  mesure  des  événemens. 

Il  me  reste  à  dire  un  mot  de  la  bande  tricolore  qui  entoure 
chacune  des  nombreuses  miniatures  de  ce  volume.  Elle  a  déjà  donné 
grande  matière  à  conjectures  ;  j'ai  moi-même  exprimé  dans  V Histoire 
des  Manuscrits  François  la  surprise  que  j'éprouvois  en  la  voyant  dans 
un  si  grand  nombre  de  volumes  exécutés  pour  Charles  V.  Je  pense 
aujourd'hui  que  c'est  uniquement  l'effet  arbitraire  du  goût  d'un  enlu- 


494  CONCLUSION  DE  L'EDITEUR. 

mineur  curieux  de  mieux  faire  ressortir  Téclat  de  ses  couleurs. 
J'appuie  cette  opinion  sur  l'examen  d*un  grand  nombre  de  manuscrits 
dans  lesquels  on  reconnott  l'écu  du  chancelier  Pierre  d'Orgemont.  Or. 
cet  écui  certainement  dessiné  et  colorié  par  renluraineur  de  Char- 
les V»  est  toujours  entouré  de  la  même  auréole  tricohve  :  ce  que  Tar- 
tiste  aurolt  évité ,  si  Ton  avoit  attaché  quelque  sens  à  ce  cadre.  Du 
reste,  on  ne  peut  nier  que  cet  artifice  ne  donne  plus  d'éclat  aux  sujets 
enluminés. 

N«  8396. 

Un  Toluroe  iD-folio  roediocri,  vélin,  à  deux  colonnes,  miniatures  ;  xiv 
siècle  ;  relié  en  veau  fauve. 

Bonne  leçon  de  la  première  partie  des  chroniques ,  s^arrètant  à  la 
mort  de  Philippe-Auguste. 

Début  :  «  Cil  qui  ceste  ouvre  commence.  A  tous  ceulx  qui  ceste  his- 
»  toire  liront  salut  en  Nostre  •  Seigneur  Jhesu-Crist.  Pour  ce  que 
»  pluseurs  gens  doubtoient  de  la  généalogie  des  roys  de  France  de 

>  quel  original  et  de  quelle  lignie  ils  sont  descendus  emprist  il  ceste 
»  euvre  a  faire  pour  le  commandement  de  tel  homme  que  il  ne  pot  ne 
)*  ne  dot  reffuser.  Mais  pour  ce  que  sa  letlreure  et  la  simplecede  son 

>  engin  ne  souffist  pas  a  traittier  d^euvre  de  si  hauUe  histoire,  etc.  » 
Fin  :  «  Mort  fu  en  lan  fie  lincarnaclon  nostre  Seigneur  m.  ce.  xxiu 

»  de  son  aage  Lvni,  et  de  son  règne  xuii.  » 

No»  9615»,  9615»,  9615*. 

Trois  volumes  io-4«,  papier,  à  lignes  longues  ;  fin  du  xv*  siècle  ;  reliés 
en  veau  fauve,  et  provenant  de  Fancienne  bibliothèque  du  présideot  du 
Mesmes. 

Exemplaire  complet  et  d'une  transcription  fort  Incorrecte.  Le  pre- 
mier volume  s'arrête  avec  Louls-le-Débonnaire  ;  le  second  à  Philippe- 
le-Bel,  et  le  dernier  avec  le  texte  que  nous  avons  suivi.  Le  chapitre 
des  amours  du  comte  Thibaud  porte  au  lieu  de  Gaces  Brute  le  nom  ri- 
dicule de  Jobelibride. 

Début  :  «  Le  proesme  de  lauteur  qui  translate  les  Crooiques  de 
»  France  de  latin  en  françois. 

»  Celui  qui  ceste  œuvre  commence  a  tous  ceulx  qui  ceste  histoire 
»  liront  salut  a  nostre  Seigneur.  Pour  ce  que  pluseurs  grans  se  doub- 
M  toient  de  la  généalogie  des  roys  de  France»  de  quel  originel  et  de 
»  quelle  lignie  ilz  sont  descendus,  emprist  ceste  oeuvre  a  faire  par  le 
»  commandement  de  tel  homme  que  il  ne  pot  ne  ne  dot  refuser  ;  mais 

>  pource  que  sa  lecture  et  sa  simplesce  de  son  engin  ne  souffist  mie  a 

>  traictier  de  œuvre  de  si  haulte  histoire.  » 

Fin  :  «  Et  y  mourut  grant  foison  de  leurs  gens  et  de  leurs  chevaulx, 
»  et  sen  alerent  aucuns  et  emmenèrent  grant  foison  de  priosonniers.  • 

N°  9615  •. 

Un  volume  in-4o,  papier,  lignes  longues  ;  fin  du  xv*  siècle  ;  demi-re- 
Iturc,  au  chiffre  de  Louis-Philippe  sur  le  dos  ;  provenant  de  l'ancienne  bi- 
bliothèque de  Baluze. 

Premier  volume  d*un  exemplaire  incomplet.  Le  récit  est  poursuivi 
Jusqu'à  U  fin  du  rè^ue  ^e  V.o>(%  le-  ieune. 


CONCLUSION  DE  L'ÉDITEUR.  495 

Début  :  «  Cy  commance  le  prologue  des  Croniques  de  France.  Cil 
»  qui  ceste  œuvre  commaoce.  A  tous  ceulx  qui  ceste  histoire  lyront 
»  salut  en  nostre  Seigneur.  Pour  ce  que  plusieurs  grans  se  doubloient 
»  de  la  généalogie  des  roys  de  France,  de  quel  original  et  de  quelle 
»  lignée  ilz  sont  descendus,  emprist  ceste  œuvre  a  ftiire  par  le  com- 
»  mandement  de  celuy  homme  que  il  ne  put  ne  ne  dut  refuser.  Mais 
»  pour  ce  que  sa  lecture  et  la  simplesce  de  son  engin  ne  souffist  mie 
»  a  traictier  œuvre  de  si  haulte  histoire,  e(c.  » 

Fin  :  «  De  cestui  Phelîpe  désormais  parlera  lystoire.  Et  si  neutre- 
»  laissera  pas  lystoire  a  parler  du  père  jusques  a  ce  point  quil  tres- 
»  passa  de  ce  siècle.  Car  puis  que  lenfant  Phelipe  fu  ne  régna  il  Ion- 
»  guement...  » 

N"  9615  '^  "*,  9615  »  «. 

Deux  volumes  !d-4o,  papier  vélin  ;  xv«  siècle  ;  relié  en  basane  blanche; 
provenant  de  la  bibliothèque  de  Coibert. 

Cet  exemplaire  d'une  bonne  transcription  est  incomplet.  Il  faudroit 
un  troisième  volume,  le  deuxième  ne  poursuivant  le  récit  que  jusqu'au 
quatorzième  chapitre  de  la  vie  de  Charles-le-BeL  II  porte  au  chapitre 
du  comte  de  Navarre  le  nom  :  Gastebrule, 

Début  :  (  Le  prologue  manque.  )  «  Le  premier  chappitre  parle 
»  comment  les  François  sont  descendus  de  Troie  la  grant. 

»  Quatre  cens  et  quatre  ans  avant  que  Homme  fust  fondée  régna 
»  Priant  en  Troie  la  grant.  Il  envoya  Paris  laisne  de  ses  filz  en  Grèce 
»  pour  ravir  la  royne  Helaine  la  femme  au  roy  Menelaux ,  pour  soy 
»  vengier  dune  honte  que  les  Greux  lui  avoieot  faitte.  Les  Gri- 
»  gois  etc.  » 

Fin  :  «  Mais  nostre  sire  qui  mue  les  cuers  des  hommes  si  comoae 
»  il  veult  et  en  qui  puissance  sont  non  pas  seulement  les  roys  mais 
»  les  royaumes  et  toutes  choses...  » 

N»  9625  ». 

Un  volume  in-4«,  papier;  à  lignes  longues;  fin  du  xv«  siècle  ;  relié  en 
veau  racine  ;  provenant  de  l'ancienne  bibliothèque  de  Baluze. 

Ce  manuscrit  est  i'avant-dernier  volume  d'un  exemplaire  dépareillé. 
Il  commence  au  milieu  de  la  vie  de  saint  Louis  et  s'arrête  après  la 
mort  du  roi  Jean.  Il  est  transcrit  avec  beaucoup  de  négligence. 

Début  :  (  Voy.  chap.  lxxiii  de  Saint  Loys  dans  notre  édition.  ) 
«  Coment  le  roy  amanda  lestât  de  son  royaume.  Apres  ce  que  le  roy 
»  fut  retournes  en  France  il  se  contint  dévotement  envers  nostre  sire 
»  et  fut  droicturier  a  ses  subgies.  Si  regarda  que  cestoit  bonne  chose 
»  damender  lestât  de  son  royaume,  etc.  » 

Fin  :  (  Voyez  dans  notre  édition  la  fin  du  roi  Jean.  )  «  Mais  le  roy 
»  de  France  avoit  en  sa  main  pour  ce  que  le  roy  de  Navarre  sestolt 
»  rendu  son  ennemi.  Et  par  ce  le  dit  messire  Bertran  laissa  ledit  captai 
*  au  roy  de  France  lequel  le  fist  mener  en  prison  ou  marchie  de 
»  Meaulx.  » 

N«  9628. 

Un  volume  in-4o,  papier,  à  lignes  longues;  xv*  siècle  ;  demi-reliure. 

Premier  volume  d'un  exemplaire  dépareillé.  Il  finit  avec  Thistoire  de 
Charlemagne.  Transcription  très-incorrecte. 


4%  CONGLUSIOIN  DE  L'EDITEUR. 

Début  :  «  Gelluy  qui  ceste  œuvre  commence.  A  tous  ceulx  qui  cesle 
»  ystoire  lyront.  Salut  ennostre  Seigneur.  Pour  ce  que  pleusieurs  gens 

>  deTroyent  désirer  de  saToir  de  la  généalogie  et  de  quel  original  et  de 

*  quelle  lignie  sont  yssus  les  roys  de  France  en  prist  il  ceste  œuvre  a 
»  faire  par  le  commandement  de  tel  homme  quil  ne  peut  ne  ne  dust 
»  refTuser.  Mais  pour  ce  que  la  lecteure  et  la  simplesse  de  son  engin  ne 

>  souflBt  pas  a  tractier  donneur  de  si  hault  ystoire,  etc.  * 

Fin  :  «  Et  ceuli  qui  des  païens  le  garderont  et  deffendront  desser- 

*  viront  la  joye  de  paradis  par  les  mérites  monseigneur  saint-Jacque. 
>*  A  laquelle  nous  doint  tous  parvenir  par  la  prière  monseigneur  saint 
»  Jaque.  Le  roy  de  paradis  qui  vit  et  règne  en  Trinité  parfaite.  Par 
>*  tous  les  siècles  des  siècles.  Amen.  » 

Cet  exemplaire  a  été  transcrit  en  1460  par  Pierre  de  Taise,  qui  a 
mis  à  la  fin  sa  signature. 

N»  9629. 

Un  volume  in  4o,  papier,  à  lignes  longues  ;  xvi*  siècle  ;  relié  en  maru- 
quio  rouge ,  aux  armes  de  France  sur  les  plats. 

Volume  dépareillé  et  dépourvu  de  toute  autorité ,  en  raison  de  la 
date  récente  de  la  transcription.  11  commence  au  règne  de  Charlemagne 
et  se  termine  avec  celui  de  Henri  I. 

No  9650. 

Un  volume  in-4«,  papier,  lignes  longues  i  xv«  siècle  ;  couvert  en  par- 
cliemin. 

Ce  manuscrit  renferme  une  chronique  toute  différente  de  celle 
de  Saint-Denis.  11  auroit  même  une  grande  importance  si  la  bi- 
bliothèque du  roy  ne  possédoit  pas  du  même  récit  deux  antres  ma- 
nuscrits plus  anciens,  savoir  le  n9  98.  **,  Supplément  françois,  et  530 
du  même  fonds  que  j'ai  souvent  eu  l'occasion  de  citer,  pour  les  règnes 
de  Jean  et  de  Charles  Y.  Mais  le  n»  9650  est  particulièrement  recom- 
niandable  pour  le  récit  du  voyage  de  l'empereur  Charles  IV  en  France, 
lien  donne  tous  les  détails  moins  correctement,  il  est  vrai,  mais 
aussi  longuement  que  le  beau  manuscrit  8395.  A  la  suite  est  égale- 
ment la  déposition  de  Jacques  de  Rue,  mais  fort  écourtée.  Le  volume 
se  termine  par  un  morceau  étranger  à  nos  chroniques  :  «  l'Avis 
»  bailUépar  l'Université  de  Paris  au  roy  sur  le  débat  des  papes.  » 

No*  9649  ,  9650  ,  9651 ,  9652 ,  9655. 

Cinq  volumes  in-4o,  papier,  à  lignes  longues  ;  fin  du  xv«  siècle  ;  reliés 
en  maroquin  rouge ,  aux  armes  de  Bélhune  sur  les  plats. 

Cet  exemplaire  ne  contient  que  la  seconde  partie  des  Chroniques  de 
Samt'^Denii ,  à  partir  du  règne  de  Saint-Louis.  C'est  la  rédaction  dé- 
finitive :  mais  comme  le  relieur  de  la  bibliothèque  de  Philippe  de 
Béthune ,  au  lieu  de  tracer  sur  le  dos  le  titre  général  de  Chroniques 
de  Saint-Denis f  s'est  contenté ,  pour  chaque  volume,  d'un  titre  spé- 
cial ;  au  premier  :  Les  fais  du  bon  roy  Saint  •  Louys  ;  au  second  : 
Les  Chroniques  de  Philippe-le-Bel  ;  au  troisième  :  Histoire  des  roys  Phi- 
lippe-le-Bel,  Char tes-te- Bel  et  Philippe  de  Valois;  au  quatrième  :  Les 
fais  du  roy  Jean  et  du  roy  Philippe  de  Valois  ;  au  cinquième  enfin  :  Les 
Chroniques  des  roys  Charles  Y  et  de  Madame  ;  il  en  est  résulté  chex 


CONCLUSION  DE  L'EDITEUR.  497 

le  père  Daniel,  Villaret,  M.  de  Sismondi  et  quelques  autres,  une  erreur 
qui  fait  peu  d'honneur  à  la  critique  de  ces  arrangeurs  d'histoire.  Ils 
ont  cru  que  chacun  des  quatre  derniers  volumes  contenoit  une  relation 
des  successeurs  de  saint  Louis ,  difTérente  de  celle  des  Chroniques  de 
Saint'Denis  ;  et  très-fréquemment  il  leur  est  arrivé  de  citer  en  marge 
ou  en  notes  comme  deux  autorités  parfaitement  distinctes  les  Chroni- 
ques de  Saint-Denis  imprimées  ,  et  la  vie  manuscrite  de  Philippe  de 
Valois,  manuscrit  9651  :  —  Les  Chroniques  de  Saint -Denis  im^vimées  et 
l'histoire  inédite  du  roi  Jean  conservée  dans  le  manuscrit  9652,  etc. 
La  vérité,  c'est  que  ces  volumes  n'offrent  que  le  texte  consacré  des 
Chroniques  de  Saint-Denis,  Seulement  la  transcription  en  est  fort 
inexacte. 

Début  :  «  Cy  commencent  les  fais  et  la  vie  du  bon  roy  saint  Loys. 
»  — Nous  devons  avoir  en  mémoire  les  fais  et  les  contenances  de  nos 
»  devanciers  et  nous  devons  remirer  ces  anciennes  escriplures  qui 
>»  parlent  des  preudes  hommes  et  de  leurs  vies.  Si  comme  fut 
»  monseigneur  saint  Loys  qui  se  contint  si  honnestement  en  son. 
»  royaume,  etc. 

Fin:  «  Et  y  morut  grant  foison  de  leurs  gens  et  de  leurs  chevaulx. 
»  Et  s'en  alerent  aucuns  et  emmenèrent  grant  foison  de  biens.  » 

Cette  fin  est  au  fol.  77.  Les  dix-sept  derniers  feuillets  qui  suivent  con- 
tiennent :  «  Ung  petit  traittié  ou  quel  est  contenue  et  recitée  I'occih 
»  sion  ou  couleur  par  laquelle  feu  le  roy  Edouart  dAngleterre  se  disoit 
»  avoir  droit  a  la  couronne  de  France.  » 

FONDS  DE  NOTRE-DAMEi 

No  154. 

Un  volume  in-folio  parvo,  vélin,  à  deux,  colonnes;  xv*  siècle;  relié  on 
veau  fauve. 

Premier  volume  d'un  exemplaire  dépareillé  et  assez  négligemment 
transcrit.  Le  récit  se  poursuit  jusqu'à  la  mort  de  Philippe  de  Valois. 
Au  chapitre  du  comte  de  Champagne,  on  lit  GastebruUes, 

Début  :  Ce  sont  les  grans  Croniques  de  France. 

«  Cil  qui  ceste  œvre  commence  a  tous  ceulx  qui  ceste  hysloire 
»-  liront  salut  en  nostre  Seigneur.  Pour  ce  que  pluseurs  gens  dout>- 
»  toient  de  la  généalogie  des  roys  de  France  de  quel  original  et  de 
<>  quelle  lignie  il  sont  descenduz  emprist-il  ceste  œvre  a  faire  par  le 
»  commandement  de  tel  home  que  il  nen  pout  ne  ne  dut  refuser. 
»  Mez  pource  que  sa  lettreure  et  sa  simplece  de  son  engii>  ne  souQst 
«  pas  a  tretier  de  œvre  de  si  haute  hystoyre...  » 

Fin  :  «  Si  puet  on  veoir  par  fait  comment  le  bon  roy  Phelipe  fu 
*  vray  catholique  et  non  pas  seulement  pour  lez  .IL  causez  dessous 

>  escriptes  mais  pour  pluseurs  autres  pourcoy  nostre  Seigneur  voult 
»  quil  eust  painne  et  t«ibulacion  en  ce  monde  afin  quil  peust  avec  luy 

>  régner  perdurablemenl  après  sa  mort.  » 

FONDS  DE  SORBONNE. 

No  425. 

Un  volume  in-folio  mediocri,  papier,  à  deux  colonnes;  fin  du  xy« 
siècle  ;  relié  en  maroquin  rouge,  aux  armes  du  cardinal  de  Richelieu  sur 
les  plats. 


408  CONCLUSION  DE  L'EDITEUR. 

C'est  le  premier  volume  d*an  exemplaire  dépareillé.  Il  ne  conduit  le 
récit  que  Jusqu'au  milieu  du  quinzième  chapitre  de  la  vie  de  Loysle- 
Cro8, 

Début  :  «  Cils  qui  ceste  œuvre  commeaca  a  touU  cheulx  quy  ceste 
»  hislore  liront  salut  eu  uostre  Seigneur  pour  che  que  pluiseurs  gens 
»  se  doubtoient  de  la  généalogie  des  rois  de  Franche  de  quel  original  et 
»  de  quelle  ligoie  il  sont  descendus  emprist  ceste  œuvre  a  faire  par  le 

>  commandement  de  tel  homme  que  il  ne  peust  ou  deubst  refuser.  Mais 

>  pour  che  que  la  lecture  et  la  simplaiche  de  son  enghin  ne  souffist 

>  mie  a  traitier  œuvre  de  si  hault  bistore.  > 

Fin  :  «  Et  lautre  menu  peuple  qui  alloiens  aux  appostres  en  pelé- 

*  rinage  et  les  fesolt  aller  a  son  pie  et  encliner  aussi  comme  sil  feust 

•  droit  apostre.  Et  quant  y  aloient  ains  pris...  » 

No»  425  et  426. 
Deux  volumes  in-folio  maximo ,  vélin ,  à  deux  colonnes,  miniatures, 
vignettes  et  initiales  ;  commencement  du  xv«  siècle  ;  reliés  en  veau 
fauve. 

Très-bel  exemplaire  de  la  rédaction  déûnitive.  Le  chapitre  du  comte 
de  Champagne  porte  le  nom  :  Gatehrule. 
Début  :  «  Cy  commencent  les  grans  croniques  et  les  fais  de  tous  les 

>  roys  qui  ont  règne  en  France.  Cy  commence  la  généalogie  des  deux 

*  qui  régnèrent  avant  quil  y  eust  oncques  roy  en  France  et  puis  après 
»  des  roys  ensuivent  qui  après  eux  ont  règne. 

*  Cil  qui  ceste  euvre  commence,  a  tous  ceulx  qui  ceste  histoire 
»  liront  salut  en  nostre  Seigneur.  Pour  ce  que  plusieurs  grans  se  doub- 
»  toient  de  la  généalogie  des  roys  de  France  quel  original  et  de  quel 
»  lignie  il  sont  descendus  emprist  ceste  euvre  a  faire  par  le  comman- 
»  dément  de  cel  homme  que  il  ne  pot  ne  ne  dut  refuser  ;  mais  pour  ce 

•  sa  lecture  et  la  simplesce  de  son  engin  ne  soufQst  mie  a  traitier  de 
»  unne  si  haulte  histoire...  > 

Fin  :  «  Et  y  morut  grant  foison  de  leur  gent  et  de  leur  chevaux  et 
»  sen  alerent  aucuns  et  emmenèrent  grant  foison  de  biens.  » 

N«»  450. 

Un  volume  in-4o,  papier,  à  deux  colonnes  ;  fin  daxv«  siècle;  relié  en 
maroquin  rouge,  aux  armes  du  cardinal  de  Richelieu  sur  les  plats. 

Troisième  et  dernier  volume  d*un  exemplaire  dépareillé.  Il  com- 
mence au  règne  de  Philippe  de  Valois,  et  suit  la  leçon  curieuse  que  j*ai 
donnée  en  variante  à  la  fin  de  ce  règne. 

Début  :  «  Apres  la  mort  du  roy  Charles  qui  bel  estoît  appelez  lequel 
»  avoit  lessie  la  royne  Jehanne  sa  femme  grosse  furent  assemblez  les 
»  barons  et  les  nobles  hommes  du  pais  a  traitier  du  gouvernement  du 
»  royaulme.  Car  comme  la  royne  feust  grosse  et  on  ne  savoit  quel  en- 

>  faut  elle  devroit  avoir  il  ny  avoit  cellui  qui  osast  a  lui  appliquer  le 
»  nom  de  roy  bonnement  ne  usurper...  » 

Fin  .  «  Et  y  morut  grant  foison  de  leurs  gens  et  de  leurs  chevaulx, 
»  et  sen  alerent  aucuns  et  emmenèrent  grant  foison  de  biens.  » 

N°  1005. 

Va  volume  ia.fo\.  parvo,  vélin,  lig.  long.  ;  fin  du  xv«  siècle  j  relié  en 
parchemin  vert. 


CONCLUSION  DE  L'ÉDITEUR.  499 

Dernier  Tolume  d*un  bel  exemplaire  dépareillé.  Il  commence  à  Phi- 
lippe de  Valois ,  et  continue  le  récit  bien  au-delà  de  la  mort  de  Char- 
les V  ;  d'après  Juvenal  des  Ursins  et  Jean  Charlier. 

Début  :  «  Apres  la  mort  du  roy  Charles  qui  bel  estoit  appelle  lequel 
»  avoit  laissie  la  royne  grosse,  furent  assemblez  les  barons  et  les  nobles 
»  a  traiclier  du  gouvernement  du  royaume.  » 

Fin  (au  fol.  18â)  :  «  Et  y  mourut  grant  foison  de  leurs  gens  et  de 
»  leurs  cheTaulx  et  sen  allèrent  aulcuns  et  emmenèrent  grant  foison 
»  de  prisonniers.  » 

FONDS  DES  GRANDS  AUGUSTINS. 

N"  79. 

Un  volume  in-4o,  papier,  lignes  longues;  commencemeot  du  xv«  siècle  ; 
couvert  en  vieille  peau  blanche. 

Premier  volume  d*un  exemplaire  dépareillé  qui  avoit  appartenu  à 
Pithou.  La  transcription  en  est  belle  et  assez  correcte.  Le  premier  feuil- 
let a  été  arraché,  et  le  récit  n*est  poursuivi  que  jusqu'à  la  fin  du  dou- 
zième chapitre  du  deuxième  livre  de  Philippe- Auguste. 

Début  :  (Vers  la  fin  du  prologue.)  «  La  soustint  et  garantist  comme 
»  sa  propre  partie  qui  pour  introduire  en  la  foy  lui  fut  livrée.  La  se- 
»  conde  raison  si  peut  eslre  telle  que  la  fontaine  de  Clergie  par  qui 
»  sainte  église  est  soustenueet  enluminée  flourist  a  Paris...  » 

Fin  :  «  Et  les  villains  que  le  roy  avoit  exauciez  qui  pas  ne  savoient 
»  lus  darmes  ne  navoient  pas  hardement  de  combattre  tournèrent  en 
»  fuitte  leurs  ennemis  qui  les  virent  fouir  prinstrent...  » 

FONDS  DU  DUC  DE  LA  VALLIERE. 

N»  55,  (Ane.  n»  5017.) 

Un  volume  in-folio ,  vélin ,  à  deux  colonnes,  miniatures,  vignettes  et 
initiales;  fin  du  xiv*  siècle;  relié  en  maroquin  rouge. 

Ce  manuscrit  d'après  lequel  on  a  gravé  le  frontispice  de  notre 
édition  in-fol.  a  été  parfaitement  décrit  par  M.  Van  Praet,  dans  le  3* 
volume  du  Catalogue  des  livres  de  M.  le  duc  de  la  Valliere.  Il  est  d'une 
admirable  exécution,  mais  la  pureté  de  son  texte  n'est  pas  comparable 
à  rélégance  des  ornemens  et  à  la  netteté  de  la  calligraphie.  Il  a  cela 
de  remarquable  qu'à  la  fin  de  Philippe  de  Valois,  fol.  422  v«,  il 
porte  :  Ci  Unissent  les  Ctoniques  de  France,  Nouvelle  preuve  de  ce 
que  j'ai  déjà  avancé  sur  le  changement  de  rédaction  à  compter  du  règne 
de  son  successeur. 

Au  chapitre  du  comte  de  Champagne,  il  p>rte  la  leçon  de  GaU' 
bru  lie. 

Début  :  «  Ci  commencent  les  Croniques  de  France  et  premièrement 
»  le  prologue.  » 

»  Cil  qui  cest  euvre  commence  a  tous  ceulx  qui  ceste  hystoire  liront 
»  salut  en  noslre  Seigneur.  Pour  ce  que  pluseurs  gens  doubloient  de 
«  la  généalogie  des  roys  de  France  de  quel  original  et  de  quelle 
»  lignie  il  sont  descendus  emprist  il  celle  euvre  a  faire  par  le  com- 
»  mandement  de  tel  homme  que  il  nen  pot  ne  ne  dut  refuser.  Mais 
»  pour  ce  que  sa  lectrure  et  la  simplesce  de  son  engin  ne  souCfist  pas  a 
»  traitier  de  euvre  de  si  haulte  hystoire,  etc.  * 

Fin  :  «  Et  y  mourut  grant  foyson  de  leurs  gens  et  de  leurs  chevaulx. 
«  Et  sen  alerent  aucuns  et  emmenèrent  grant  foison  de  biena«  * 


MO  CONCLUSION  DE  L'EDITEUR. 

Au  dessus  du  dernier  feuillet  la  rubrique  porte  :  «  Du  roy  Char- 
•  les  VI  qui  a  présent  règne.  Dieu  lui  doint  honneur  et  boue  yie.  » 

FONDS  DU  SUPPLEMENT  FRANÇOIS. 

Un  volume  In-folio  inaximn,  vélin,  à  deux  colonnes,  rolDiatures,  vl- 
Koettes  et  initiales  ;  fin  du  xv«  siècie  ;  relié  en  veau  marbré ,  à  Taigle 
françoise  sur  les  plats . 

Exemplaire  dont  les  miniatures  doivent  être  mises  au  nombre  des 
plus  belles  que  Ton  ait  jamais  exécutées.  M.  le  comte  Auguste  de  Bas- 
lard,  si  excellent  juge,  y  reconnolt  la  main  de  Jean  Fouquet,  peintre  de 
Louis  XI.  Le  mérite  des  ornemens  a  porté  malheur  à  la  première 
feuille  du  manuscrit  qui  a  été  enlevée  avant  rentrée  du  volume  dans 
la  Bibliothèque  du  roi.  Quant  au  texte,  je  ne  Tal  pas  trouvé  plus  pur 
que  celui  des  manuscrits  les  plus  ordinaires.  La  date  peu  ancienne  de 
Texécution  m*a  d'ailleurs  rarement  permis  de  donner  la  préférence 
aux  variantes  que  j'y  remarquois.  Au  chapitre  du  comte  de  Champa- 
gne il  porte  le  nom  :  Gasie  Brûle. 

Le  premier  feuillet  conservé  commence  avec  les  dernières  lignes  du 
prologue  :  «  Que  longuement  y  soient  maintenus  a  la  louenge  et  a  la 

•  gloire  de  son  nom  qui  vit  et  règne  par  tous  les  siècles  des  siècles. 
»  Amen.  »  —  «  Premier.  Comment  François  sont  descendus  des 
»  Troyens  de  Troye  la  grante,  etc.  » 

Fin  :  «  Et  y  mourut  grant  foison  de  leurs  gens  et  de  leurs  chevaulx, 
>  et  s'en  alèrent  aucuns  et  emmenèrent  grant  foison  de  biens.  > 

No  7. 

Deux  volumes  In-folio,  vélin ,  à  deux  colonnes  ;  xv«  siècle;  reliés  en 
veau  marbré,  àTaigle  Françoise  sur  les  plats. 

Exemplaire  horriblement  mutilé.  Tous  les  ornemens  en  ont  été 
coupés.  D'après  une  note  attachée  dans  le  premier  volume,  on 
voit  que  le  célèbre  antiquaire  d'Agincourt  l'avoit  présenté  au  mois 
d'avril  1774  au  prince  de  Soubise  :  la  révolution  françoise  en  fit  la 
propriété  de  la  nation.  Mais  si  d'Agincourt  attachoit  à  son  présent 
quelque  prix ,  c'étoit  sans  doute  en  raison  des  miniatures  qui  l'or- 
noient.  Les  auroit-il  lui-même  arrachées  avant  de  se  défaire  des 
volumes?  On  aura  grand'  peine  à  le  croire  ;  et  certes  tel  qu'il  est  au- 
jourd'hui, le  présent  n'étoit  plus  digne  d'un  personnage  tel  que  le  prince 
de  Soubise.  La  mutilation  aura  donc  plutôt  eu  lieu  dans  l'intervalle  écoulé 
entre  la  saisie  des  objets  trouvés  à  l'hôtel  de  Soubise  et  le  dépôt  de 
ce  volume  dans  la  bibliothèque  nationale.        • 

La  transcription  commence  par  une  table  générale  de  toutes  les 
chroniques.  Puis  à  la  suite  de  cette  table  : 

c  Cy  commence  le  prologue  de  lauteur  qui  a  translate  les  Croni- 
»  ques  de  France. 

»  Cils  qui  ceste  euvre  commence.  A  tous  ceulx  qui  ceste  histoire 
»  liront  salut  en  nostre  Seigneur.  Pour  ce  que  pluseurs  se  dôubtoient 

*  de  la  généalogie  des  Roys  de  France  duquel  original  et  de  quelle 
»  lignée  ilz  sont  descendus  emprist  ceste  euvre  a  faire  par  le  comman-* 
«  dément  de  tel  hoinm^  c^vl\\  u^  ^^qVv  w^  ta  d^yolt  refuser.  Mais 


CONCLUSION  DE  L^EDITEUR.  501 

>•  pour  ce  que  sa  lecture  et  la  simplesce  de  son  engin  ne  souffi^oit  mie 
»  a  traictier  dune  si  haultc  histoire,  etc.  » 

Fin  :  <  Et  y  morut  grant  foison  de  leur  gens  et  de  leur  chevaux,  cl 
»  sen  alerent  aucuns  et  emmenèrent  grant  foison  de  biens.  » 

Le  chapitre  du  comte  de  Champagne  donne  la  leçon  de  Gatebrule. 

No  218. 

Un  volume  {0-4**  maximo,  vélin,  ^  deux  colonnes,  miniatures  et  initia- 
les ;  première  partie  du  xiv«  siècle  ;  relié  en  maroquin  rouge. 

Celte  leçon  est,  après  celle  de  Sainte-Geneviève ,  la  plus  ancienne 
que  jeconnoisse.  Elle  poursuit  le  récit  historique  jusqu'à  l'année  1530, 
mais  il  faut  distinguer  dans  la  composition  générale  deux  parties  :  la 
première  s'arrête  à  la  mort  de  Philippe-Auguste  et  présente  le  texte 
déûnitif  des  Chroniques  de  Saint-Denis  ;  la  seconde  n'offre  plus  que 
des  matériaux  historiques  empruntés  surtout  aux  continuateurs  de 
Nangis,  matériaux  employés  plus  tard  avec  réflexion  par  le  rédacteur 
définitif  des  Chroniques  de  Saint-Denis ,  et  qu'après  lui  j'ai  pu  sou- 
vent consulter  avec  fruit  pour  compléter  ou  éclaircîrle  récit.  La  solu- 
tion de  continuité  que  l'on  trouve  ici  après  la  mort  de  Philippe- Au- 
guste est  d'ailleurs  une  nouvelle  preuve  du  grand  espace  de  temps 
écoulé  entre  la  rédaction  de  ce  dernier  règne  et  celui  du  règne  de 
saint  Louis.  Il  est  en  effet  vraisemblable  qu'en  l'année  1318,  époque 
de  la  transcription  de  presque  tout  ce  volume,  la  vie  de  saint  Louis 
n'étoit  pas  encore  rédigée,  telle  qu'elle  a  été  faite  pour  les  Chroniques 
de  Saint-Denis.  Mais  comme  cette  question  doit  être  approfondie  dans 
une  dissertation  spéciale,  il  nous  sulÎBra  de  remarquer  ici  que  le  n^âl8 
est  en  général  transcrit  avec  le  plus  grand  soin  ,  et  qu'il  offre  même 
pour  le  récit  antérieur  à  Louis  Vlil  un  grand  nombre  de  variantes 
dont  j'ai  fait  mon  profit.  Les  premières  lignes  du  volume  sont  une 
longue  rubrique  que  nous  allons  transcrire  : 

«  Ci  commencent  les  Croniques  des  roys  de  France,  depuis  le  temps 
»  des  premiers  roys  qui  y  furent  jusques  au  temps  du  roy  Phelippequl 
»  fu  fils  Phelippe  le  Biaux  et  frère  le  roy  Looys.  Lesquelles  Pierres 
»  Honnorez  du  Neufchastel  en  Normendie  fist  escrire  et  ordener  en  la 
»  manière  que  elles  sont  selonc  l'ordenance  des  Cronique»  de  Saint- 
»  Denis  a  mestre  Thommas  de  Maubeuge  ,  demorant  en  rue  Nostre- 

•  Dame-de-Paris.  Lan  de  grâce  Nostre  Seingneur  mil  ccc  et  xviii. 
»  Et  contiennent  trois  generacions.  Dont  la  première  si  est  du  roy 
»  Merove  comment  que  il  y  eust  bien  autres  roys  devant  lui.   La 

•  seconde  du  roy  Pépin.  La  tierce  de  Hue  Capet.  Et  pour  ce  que 
»  trop  fort  chose  seroit  a  trouver  briefment  les  histoires  et  les  autres 
»  choses  qui  y  sont  contenues  cest  livre  est  ordene  selonc  les  trois 
»  generacions  par  nombre-  Et  qui  voudra  lire  ci  après  il  sera  ensein-. 

•  gnie  et  avisie  de  trover  par  le  nombre  ce  que  il  demandera  qui  ou 
»  livre  sera  contenu.  » 

Suit  alors  la  table  jusqu'aux  premières  années  de  Phelippe-le-Biau , 
fol.  127  du  Manuscrit.  A  partir  de  là,  les  feuillets  ne  sont  plus  nom- 
bres ea  rouge  par  le  scribe  primitif.  Cependant  comme  le  point  d'é- 
criture ne  change  pas  dans  les  pages  suivantes ,  il  est  à  croire  que  le 
même  scribe  aura  poursuivi  la  transcription  jusqu'au  feuillet  148  Rs 
c'est-à-dire  jusqu'à  la  fin  de  l'année  1316.  Les  derniers  mots  de  Vaa- 


502  CONCLUSION  DE  L*KD1TËUA. 

cienne  écriture  répondent  dans  notre  édition  au  4*  alinéa  du  huitième 
et  dernier  chapitre  de  Louis  Hutin.  Les  voiei  : 

<  El  en  y  ccst  an  aussi  el  mois  de  septembre  Rolyrt  dArtois  fiex 
»  Phellppe  dArtois  qui  fu  fiei  Robert  le  conte  dArlois.  Qui  roorut 

•  a  Courteray  en  Flandres.  Entra  a  tout  grant  et  noble  chevalerie  de 

•  chevaliers  ensemble  alies  en  la  cyte  dArras.  A  li  usurpant  et  pre- 

•  nant  aussi  comme  par  violence  la  conte  dArlois  ou  préjudice  de  la 
»  contesse  dArtois  fille  le  dessus  dit  Robert  conte  dArtois.  • 

Le  reste,  jusqu'au  folio  161  et  dernier,  estd*une  écriture  postérieure 
à  la  rubrique  du  commencement.  Le  récit  se  poursuit  ainsi  jusqu'à 
Tannée  13S9,  et  le  dernier  alinéa  se  rapporte  au  neuvième  chapitre  de 
Phelippe  de  Valois  dans  noire  édition.  Le  voici  : 

«  En  cel  temps  ot  un  enffant  à  Pauponne  en  leveschie  de  Paris 
»  dentour  .yii.  ans  et  dirent  pluseurs  simples  gens  que  come  par  mi- 

•  racle  il  garissoit  de  diverses  maladies  et  disoit  aus  malades  mangies 
«  des  pocs  en  non  de  santé  ou  mêles.  I.  pou  feluiel  sus  vostremal  et 

•  par  ce  faire  disoient  les  simples  gens  que  il  garissoient.  Dont  assez 

•  tost  levesque  de  Paris  envoia  querre  icel  enffant  et  son  père  et  sot 

•  par  verile  que  ce  nestoit  que  simplesce  et  ignorance  et  que  du  fait 
»  quant  a  miracles  riens  ni  avoit.  Et  ainssin  renvoia  Icnffant  et  def- 
»  fendi  par  son  evescbie  que  nuls  ja  plus  nalast  en  tel  espérance  de 
»  garir.  Et  ainssi  celle  folle  renommée  de  cel  enffant  cessa.  » 

No  632.  »». 

Un  volume  in  -éo,  papier,  à  lignes  longues  ;  xv«  siècle  ;  relié  en  vélin 
blanc. 

Volume  dépareillé  contenant  le  texte  des  .Chroniques  abrégées.  11 
commence  au  règne  de  Philippe-lc-Bel  et  se  termine  avec  le  prem  er 
chapitre  du  règne  de  Charles  VL 

No  1341 A  etB 

Deux  volumes  in  folio,  vélin,  à  deux  colonnes  et  miniatures;  xv« 
siècle;  reliés  en  maroquin. 

Cet  exemplaire  de  la  leçon  définitive  n'a  pas  été  terminé.  La  copie 
s*arréte  à  la  fin  du  chapitre  w*  de  Charles  V,  aimée  1569.  Le  scribe 
a  montré  beaucoup  d'intelligence  dans  cette  transcription  dont  je  me 
suis  fréquemment  servi.  Elle  offre  la  variante  précieuse  que  j'ai  placée 
dans  les  Addenda,  à  la  fin  de  la  vie  de  Philippe  de  Valois.  Le  chapitre 
du  comte  de  Champagne  donne  le  nom  :  Gastelmdies, 

Début  :  «  Cil  qui  cest  euvre  commence  a  tous  oeulx  qui  ceste  hystoire 
»  liront  salut  en  nostre  Seigneur.  Pour  ce  que  pluseurs  gens  se  doub- 

•  toient  de  la  généalogie  des  roys  de  France  de  quel  original  et  de 
>  quelle  lignie  ilz  sont  descendus  emprist  ceste  euvre  a  faire  par  le 

•  commendement  de  tel  homme  qui  ne  le  pot  ne  deut  refuser.  Mais 

•  pour  ce  que  sa  lettreure  el  sa  simplesce  de  son  engin  ne  suffist  mie 
"  a  traitier  de  euvre  si  haulte  hystoire,  etc.  » 

Fin  :  «  Item»  que  veues  et  considérées  les  choses  dessus  dictes  les- 

•  quelles  sont  venues  a  la  cognoissance  du  roy  de  France.  Et  nouvel- 

•  lement  il  nous  appert  que  le  roy  d Angleterre  et  le  prince  ne  doivent 
"  user  desdictes  souverainetés  et  ressors.  Et  que  tout  ce  que  fait  en 

•  oot  doit  estre  rappe\\eelmv&«\xviCAiiU  La  yii« » 


CONCLUSION  DE  L'EDITEUR.  503 

BIBLIOTHÈQUE  DE  SAINTE-GENEVIÈVE.  Msc.  coié  L.  F.  2. 

Un  volume  in-folio  parvo ,  vélin,  à  deux  colonnes,  miniatures,  vi- 
gnetfes  et  initiales;  fin  du  xui«  siècle;  relié  en  veau  fauve. 

Cette  précieuse  leçon  est  d*une  écriture  citréroement  belle.  Le  ré- 
cit de  nos  chroniques  est  poursuivi  jusqu'à  la  mort  de  Pbilfppe-Au- 
guste.  C'est  à  ce  point  là  que  le  volume  s'arrêleit  originairement , 
comme  la  preuve  doit  s'en  tirer  des  célèbres  vers  de  présentation  tran- 
scrits à  la  suite  d'une  feuille  de  garde  qui  sépare  le  règne  de  Philippe  II 
de  la  vie  de  saint  Louis.  Comme  je  l'ai  dit  à  la  fin  de  la  vie  de  Philippe- 
Auguste,  le  volume  fut  exécuté  pour  Philippe-le- Hardi,  et  l'abbé  do 
Saint-Denis  chargea  de  ce  grand  travail  l'un  de  ses  moines.  Dans  la  mi- 
nialure  curieuse  placée  au-dessus  des  vers  de  présenlalion ,  le  moine 
agenouillé  offre  le  livre  au  roi,  et  l'abbé  de  Saint -Denis  étendant  la 
main  gauche  sur  la  tête  du  moine  s'exprime  ainsi  : 

Phelippes  rois  de  France  qui  tant  es  renommes , 
Je  te  rens  le  romans  qui  des  rois  est  romes; 
Tant  a  cil  travaillie  qui  Primas  est  nommez 
Que  il  est  Dieu  merciz  parfaiz  et  consumez,  etc. 

La  vie  de  saint  Louis ,  ajoutée  au  volume  primitif,  doit  avoir 
été  transcrite  vers  le  milieu  du  xit*  siècle.  Tandis  que  le  surnom 
de  saint  donné  partout  à  Louis  IX  prouve  déjà  que  cette  tran- 
scription est  postérieure  à  l'année  1298,  le  caractère  des  initiales, 
surtout  celui  de  la  première ,  me  décideroit  à  la  rejeter  au  règne  du 
roi  Jean,  quand  même  certaines  modifications  palpables  de  l'ancienne 
orthographe  françoise  ne  justifieroient  pas  cette  conjecture.  Ainsi  Ton 
trouve  partout  le  conte  au  lieu  du  nominatif  du  xm*  siècle  et  de  la  pre- 
mière moitié  du  xiv*  li  quens.  Quoi  qu'il  en  soit,  cette  vie  de  saint 
Louis  n'en  a  pas  moins  été  le  modèle  exactement  suivi  par  Henry  du 
Trévoux,  copiste  du  manuscrit  de  Charles  V;  et  ce  volume  lui  a  seul 
permis,  dans  le  chapitre  des  amours  de  Thibaud,  d'écrire  correcte- 
ment le  nom  de  Gace  Brûlé. 

Je  ne  fais  donc  pas  difficulté  de  le  regarder  comme  le  plus  ancien 
manuscrit  des  Chroniques  françoises  proprement  dites  de  Saint-Denis. 
£t  qu'il  ait  été  mis  entre  les  mains  de  Henry  du  Trévoux,  c'est  ce  qu'il 
me  sera  facile  de  démontrer  par  les  observations  suivantes  : 

lo  La  reproduction  du  manuscrit  de  sainte  Geneviève  est  exacte 
dans  le  n<>  8595,  partout  où  quelque  mot  tracé  légèrement  à  la  marge 
du  volume  modèle  n'a  pas  averti  Henry  du  Trévoux  de  changer  quel- 
que chose  à  la  première  transcription.  Ainsi  au  folio  158  r<>.  Primas 
avoit  réuni  les  deux  chapitres?  et  8  du  iy«  livre  de  Charlemagne  ;  mais 
le  reviseur  de  son  travail  a  écrit  à  la  marge ,  au  point  où  devoit  fi- 
nir le  7«  chapitre  :  Ca^,  VlII.  Et  Henry  du  Trévoux  de  se  soumettre  à 
cette  indication  et  de  remettre  en  place  la  rubrique  du  VUI*  chapitre. 
(  Voy.  f«  125  v<».  )  Une  autre  omission  analogue  est  indiquée  dans  le 
texte  de  Primas,  au  f<»  187  vo,  et  réparée  par  Henry  du  Trévoux  au 
M  48  r». 

Bien  plus  :  au  f^  202  V*  de  Primas ,  l'index  offre  treize  chapitres  ; 
mais  cette  distribution  est  embarrassée»  parce  que,  entre  le  septième, 
ou  s'arrête  la  yie  de  Louis-le-Batibe ,  et  le  huitième ,  Tineidence  de 


iM  CONCLUSION  DE  L»EDITEUR. 

l'histoire  des  Normands  derieot  Toccasion  de  quatre  rubriques  distinctes 
de  ces  treize  chapitres.  En  cet  endroit  le  préparateur  a  donc  (k^rit  : 
«  Henry  ne  faites  ci  pas  de  capitres  usque  ad  signum  —  car  ces  ca- 
»  pitres  ne  servent  ci  de  rien.  Henry  du  Trévoux  n*a  donc  en  consé- 
»  qnence  énoncé  avant  la  vie  de  LouU-le-Banbe  que  sept  chapitres 
If»  160  ro). 

Au  P  209  r«  de  Primas,  on  lit  à  la  marge  d*une  miniature  :  «  Henry 
»  ne  laissies  ci  point  dhystoire.  »  En  effet  dans  le  passage  correspon- 
dant du  manuscrit  8395,  r«  165  r®,  on  ne  trouve  qu*une  petite  initiale 
à  la  place  de  la  miniature  ou  histoire  du  modèle. 

Tous  ceux  qui  ont  feuilleté  des  manuscrits  anciens  à  miniatures  ont 
pu  souvent  remarquer,  à  l'extrémité  des  marges  extérieures ,  des  pi- 
qûres d'épingle  ou  d*aiguille  en  nombre  égal  à  celui  des  lignes  de  l'é- 
rrîtare.  Le  volume  de  Primas  va  nous  apprendre  Tusage  de  ces  piqûres. 
A  la  marge  du  fol.  211  v»,  je  lis  :  «  Faut  .i.  ystoire  de  .vi.  poins.  »  Et 
dans  le  travail  de  Henry  du  Trévoux  l'endroit  correspondant  est 
rempli  par  une  grande  initiale  carrée  de  la  longueur  de  six  points  ou 
lignes.— Au  fol.  219  r°  de  Primas,  on  recommande  deux  vignettes  de 
huit  poins  ;  et  dans  la  copie  de  Henry,  deux  vignettes  carrées  occupent 
l'espace  de  huit  lignes  dans  l'endroit  indiqué.  —  Au  fol.  156  v»  de 
Primas,  Je  trouve  écrit  à  la  marge  :  Hystr.  double  xxvi  lignes.  Au  fol. 
correspondant  du  numéro  8395 ,  on  a  mis  une  histoire  ou  miniature 
double  tenant  la  place  de  vingt-six  des  lignes  de  la  copie. 

Je  dois  encore  remarquer  que  ce  volume  présenté  à  Philippe-Ie- 
Hardi  étoit  encore  la  propriété  de  Charles  V,  comme  l'atteste  la  signa- 
ture de  ce  grand  roi ,  tracée  à  la  fin  du  volume.  Ainsi  pour  exécuter 
la  leçon  du  n»  8395,  Henry  du  Trévoux  n'aura  pas  eu  besohi  de  quitter 
Ja  librairie  royale  du  Louvre. 


FIN. 


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